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Bernd Rosslenbroich, L’Origine de l’autonomie, 2014

Bernd Rosslenbroich

L’origine de l’autonomie

Un nouveau regard sur les transitions majeures dans l’évolution des espèces

éd. Springer, 2014.

Nous proposons ci-dessous au lecteur la traduction de la présentation et du résumé des chapitres de l’ouvrage de Bernd Rosslenbroich, biologiste évolutionniste à l’Université Witten-Herdecke en Allemagne, L’origine de l’autonomie, un nouveau regard sur les transitions majeures dans l’évolution des espèces (éd. Springer, 2014, env. 300 pages). En effet, celui-ci rejoint par certain aspect les réflexions et les recherches que nous avons ici publiées sur l’autonomie du vivant. Néanmoins, et sans encore en proposer une critique détaillée, nous ferons rapidement quelques remarques d’ordre général :

1. Comme chacun sait, les éditions Springer sont une petite maison d’édition qui a du mal à boucler ses fins de mois. C’est pourquoi cet ouvrage est proposé au public dans son édition en papier au prix prohibitif d’une centaine d’euros – sans parler de la version numérique et des chapitres vendus au détail. Tout cela est bien propre à engraisser un éditeur scientifique en ruinant les bibliothèques universitaires, sans parler de la diffusion des connaissances… Heureusement, il est possible d’en télécharger une copie pirate sur le site <bookzz.org>, mais ne le dites à personne…

2. L’approche de Rosslenbroich est surtout inspirée de la théorie des systèmes et donc de la cybernétique. Avec cet ouvrage, il a en quelque sorte effectué une compilation des travaux en ce domaine qui, depuis semble-t-il plus d’une décennie, mettent l’idée d’autonomie au centre de leur recherches (à la suite de Francisco Varela et Humberto Maturana). Il a surtout tenté d’unifier l’ensemble afin de donner à cette revue une cohérence générale, sous la bannière de l’idée d’autonomie et des notions associées.

3. Mais l’approche cybernétique, outre l’aspect extrêmement jargonneux (que nous avons pourtant quelque peu atténué dans notre traduction – voir l’original en anglais), tend a réintroduire une approche machiniste et anti-dialectique du vivant. Cela a pour conséquence que loin de s’articuler, les différentes notions qu’il regroupe sous l’idée d’autonomie, sont envisagées séparément. Et que la notion d’autonomie elle-même n’est pas comprise en tant que notion, dans son acception dialectique, et qu’elle est de ce fait souvent confondue avec la notion d’autarcie. Les êtres vivants ne sont pas compris comme des organismes dont la dépendance à l’égard de certains éléments du milieu leur procure une indépendance à l’égard d’autres aspects du milieu. Le phénomène de l’assimilation ne semble pas central pour concevoir le vivant.

4. L’approche de Rosslenbroich prend comme point de départ l’évolution pour aller vers la biologie : c’est mettre la charrue avant les bœufs ! De ce qu’il observe au cours de l’évolution des espèces, il essaie de comprendre les propriétés des êtres vivants, les caractéristiques de leur autonomie. Il élabore donc une « théorie de l’autonomie » en lieu et place d’une théorie des êtres vivants qui, à partir de leur dynamique interne, serait capable de préciser les mécanismes de l’évolution des espèces. Il ne se préoccupe donc pas de savoir quelle est la spécificité des êtres vivants par rapport aux objets inanimés qu’étudie la physique ni par rapport aux machines que cette même science permet de construire ; d’où un certain nombre d’incohérences et d’erreurs que nous aurons l’occasion de souligner.

5. Dans ce processus de complexification des êtres vivants au cours de l’évolution, on remarquera l’absence totale de référence à Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) qui en avait pourtant le premier fait un des piliers de sa théorie de l’évolution. Et également – pour les allemands – à Ernst Haeckel (1834-1919), qui avait popularisé le darwinisme à travers le monde à la fin du XIXe siècle en faisant une sorte de mix des théories de Darwin et de Lamarck. D’une manière générale, les références qu’invoque cet ouvrage sont en grandes parties issues des années postérieures à 1950.

6. Enfin, cet ouvrage est dédicacé à Wolfgang Schad (né en 1935), biologiste évolutionniste qui a créé en 1992 le département de recherche que dirige actuellement Rosslenbroich. Surtout, Schad est proche de l’anthroposophie de Rudolf Steiner (1861-1925) et, au début des années 1980, il a tenté de relancer la « science goethéenne » d’inspiration phénoménologique (voir ses quelques brochures et ouvrages disponibles en français aux éd. Triades). Comment cette approche holistique peut-elle être conciliée avec celle de la cybernétique ? Probablement, l’idée d’autonomie des organismes tente, dans l’esprit de Rosslenbroich, de faire ce lien pour le moins paradoxal…

Malgré toutes ces réserves, il nous semble intéressant de faire connaître au public français ce genre de travaux qui sortent quelque peu du darwinisme très orthodoxe qu’on lui sert un peu trop ces temps-ci et qui ouvrent la voie à des recherches nouvelles.

Andréas Sniadecki, mai 2016.


Présentation de l’éditeur :

Ce volume décrit les caractéristiques de l’autonomie biologique et les intègre dans la discussion actuelle sur les facteurs de l’évolution. Au cours des dernières années, les idées sur les grandes transitions dans l’évolution des espèces ont été l’objet de transformations révolutionnaires. Elles incluent des questions sur l’origine de l’innovation évolutive, leur arrière plan génétique et épigénétique, le rôle du phénotype, et des changements dans les voies ontogénétiques. Dans le présent ouvrage, l’auteur soutien qu’il est également nécessaire de s’interroger sur les propriétés que présentent ces innovations et la nature qualitative de ce qui a été généré pendant les transitions macroévolutives.

L’auteur affirme qu’un aspect central récurrent des innovations macroévolutives est l’accroissement de l’autonomie des organismes individuels, lesquels se sont émancipés de leur environnement grâce à des modifications dans leurs capacités de flexibilité, d’auto-régulation et d’auto-contrôle du comportement.

Les premiers chapitres définissent le concept d’autonomie, examinent son histoire et son contexte épistémologique. Les chapitres suivants démontrent comment les changements dans l’autonomie se mettent en place durant les transitions évolutives majeures et étudient la génération des organes et des systèmes physiologiques. Ils synthétisent un matériel provenant de diverses disciplines, que ce soit la zoologie, la physiologie comparée, la morphologie, la biologie moléculaire, la neurobiologie ou l’éthologie. Il apparaît que ce concept est également pertinent pour la compréhension de la relation entre l’évolution biologique de l’homme et ses capacités culturelles.

Enfin, le rapport entre l’autonomie et l’adaptation, la construction de niche, la plasticité phénotypique et d’autres facteurs et tendances dans l’évolution sont examinés. Le texte inscrit clairement sa perspective dans le contexte de la biologie des systèmes, en faisant valoir que la génération de l’autonomie biologique doit être interprété à l’aide d’une approche intégrative des systèmes.

Résumé des chapitres :

1. Quel est le résultat de l’évolution ?

La question de la nature des changements qualitatifs au cours des transitions majeures dans l’évolution des espèces est développée dans ce chapitre. L’idée est avancée que parmi ces changements, il y a un accroissement de l’autonomie individuelle de l’organisme dans le sens d’une émancipation par rapport à l’environnement, grâce à des capacités diversifiées de flexibilité, d’autorégulation, et d’auto-contrôle du comportement. Nous estimons que la pertinence de ces modalités variées dans les capacités d’autonomie été sous-estimée par le passé dans l’interprétation des innovations macro-évolutives.

2. Le problème des tendances macro-évolutives

La biologie moderne est ambiguë en ce qui concerne la notion de progrès évolutif. Bien que la plupart des évolutionnistes comprennent la macro-évolution à grande échelle comme un processus qui a généré des différences qualitatives observables entre les organismes de différents niveaux d’évolution, le terme de progrès est généralement évité. Ce terme comporte une certaine charge historique car il est problématique dans la vision moderne de l’évolution, mais au fond, il représente un aspect central de l’évolution qui ne peut être ignoré si l’on cherche à construire une vision assez complète du processus d’évolution au plus près de sa réalité.

3. Le concept d’autonomie biologique

Le but de ce chapitre est de donner une définition de l’accroissement de l’autonomie biologique. Elle est exposée en deux étapes : dans la première, l’autonomie biologique est considérée en général, sans prendre en considération ses modifications selon les circonstances. Cette étape se concentre sur l’autonomie et la robustesse comme caractéristique des organismes vivants. Ici, nous nous appuyons sur une vaste littérature qui fournit une notion bien établie de l’autonomie biologique. Dans la deuxième étape, les changements évolutifs dans l’autonomie sont examinés. Ici aussi, nous avons plusieurs précurseurs en ce domaine, et certains d’entre eux sont présentés avec leurs approches et interprétations respectives. Toutefois, cette littérature n’a pas aboutit à une définition particulière de la modification ou de l’accroissement de l’autonomie ; à la fin une définition est proposée qui sera utilisé dans les chapitres suivant. Elle comprend une liste des caractéristiques qui seront observés au cours des transitions évolutives. Ces deux étapes sont élaborées dans le cadre de la biologie des systèmes.

4. Les transitions majeures dans les débuts de l’évolution

Les caractéristiques de l’autonomie et de la robustesse lors des débuts de l’évolution sont mis en évidence dans ce chapitre. Tout d’abord, nous décrirons l’autonomie rudimentaire et vulnérable des procaryotes. Ensuite, nous exposerons comment la capacité d’auto-régulation et d’auto-ajustement s’est accrue lors de la transition de la cellule eucaryote vers la multicellularité. Dans la deuxième partie, nous comparerons certains des premiers métazoaires du point de vue de leur clôture organisationnelle, montrant que l’autonomie des métazoaires a évolué par étapes successives.

5. L’explosion du Cambrien et ensuite

Les différents plans d’organisation des embranchements qui ont commencé leur évolution au cours de l’explosion organique du Cambrien sont caractérisés par des combinaisons variables de l’ensemble des ressources de l’autonomie. Taille du corps ; capacité de mouvement ; séparation de l’environnement par la peau, les cuticules et les coquilles ; organes respiratoires ; systèmes circulatoires ; et les cavités du corps contribuent ensemble à des changements substantiels dans la capacité d’homéostasie, la robustesse et la flexibilité de l’organisme individuel par rapport à l’environnement. En outre, la mobilité particulière des chordés, résultant de la combinaison d’un axe central avec des muscles insérés, sont décrits dans ce chapitre. Ce potentiel a été réalisé à des degrés divers d’abord dans l’eau. Cependant, lors de la transition vers la terre, l’axe central est devenu l’élément déterminant pour rigidifier l’ensemble du corps, afin de contrecarrer la gravité, et cela a été à l’origine d’un accroissement des dynamiques et des potentialités avec, par exemple, la formation des jambes ou des ailes.

6. La gestion des fluides chez les animaux

L’osmorégulation et l’entretient de liquides organiques sont des exemples de changements évolutifs dans l’homéostasie et la stabilisation du milieu interne. Ces fonctions sont essentielles chez les animaux qui ont envahi les habitats terrestres. Une gestion robuste des équilibres de leurs fluides et de leur composition ionique leur est nécessaire.

7. La reproduction

L’évolution a engendré différents niveaux de protection et d’internalisation du développement embryonnaire. Nous décrirons comment ces caractéristiques se sont développées en corrélation avec d’autres processus d’internalisation et d’autres caractéristiques de l’autonomie dans les organismes adultes. A titre d’exemple, la génération de l’amnion et de la viviparité sont discutés plus en détail.

8. Le système nerveux et la flexibilité des mouvements

Ce chapitre décrit comment le développement du système nerveux chez les métazoaires a élargi leurs capacités de réactions indirectes et modulées aux diverses situations que présente leur environnement. Un découplage entre les signaux perçu et leurs réactions s’est renforcé dans le cours de l’évolution, ce qui a augmenté leur capacité à traiter l’information avant de réagir. Cette augmentation de l’autodétermination et de la flexibilité des animaux s’est développée à des degrés divers. L’apparition de complexes centralisés comme les ganglions et le cerveau, qui élargissent les capacités de traitement neuronal, s’est réalisée en corrélation avec les capacités de mouvement sophistiquées et des flexibilités comportementales élargies.

9. L’endothermie

Dans ce chapitre, nous donnons un bref aperçu des raisonnements de la biologie évolutionniste sur comment et pourquoi le complexe endothermique aurait évolué. Cette vue d’ensemble illustre que des causes souvent simples sont recherchées pour expliquer les événements évolutifs, mais qu’évidemment une vue des systèmes plus synthétique est nécessaire pour développer des théories appropriées. Ceci est manifeste en ce qui concerne le passage de l’ectothermie à l’endothermie. Ensuite, nous démontrons que ce complexe fonctionnel a un dénominateur commun, qui est d’engendrer une augmentation de l’accroissement de l’autonomie et de l’indépendance par rapport à l’environnement.

10. L’évolution des cerveaux et du comportement : y a-t-il une tendance ?

Toute forme de comportement complexe permet aux organismes de répondre à leur environnement d’une manière auto-déterminée et flexible. Cette auto-détermination peut être améliorée dans certains organismes de sorte que les réponses deviennent plus souples, en ce sens que le type de réaction est moins stéréotypé et qu’il est possible pour l’organisme de générer de nouvelles combinaisons d’actions et de réactions. La variété des réponses possibles à l’environnement est plus grande que nécessaire à un moment donné. Cela est corrélé avec l’évolution de systèmes nerveux centraux plus complexes et sophistiqués, ce qui augmente la portée des fonctions auto-référentielles, intrinsèques, et rend possible un système de traitement interne plus sophistiqué. Dans ce contexte, plusieurs exemples de comportement flexible sont discutés.

11. L’évolution de l’homme

Les caractéristiques propres au renforcement de l’autonomie au cours de l’évolution de l’homme sont mises en évidence dans ce chapitre. Avec cette association singulière de caractéristiques, l’homme remplit les conditions biologiques qui permettent d’élaborer des activités hautement flexibles, des techniques et des aptitudes mentales, et enfin générer la culture. Nous avançons que la théorie de l’autonomie peut être un élément important de réponse à la question de savoir comment l’homme et ses capacités culturelles peuvent être liés à l’histoire de l’évolution de la vie. Il convient donc de construire un pont entre la nature et la culture. Ces fondements biologiques sont les bases que nous avons utilisées et reconnues tout au long de cet ouvrage, et par lesquels l’autonomie relative de notre organisation physique et physiologique constitue la condition sine qua non pour tous ces attributs qui sont spécifiquement humain, y compris certains degrés de liberté.

Conclusion et implications

Ce chapitre résume les différents aspects de la théorie de l’accroissement de l’autonomie au cours de l’évolution. Nous exposons la relation entre l’autonomie et l’adaptation par la sélection naturelle, et nous indiquons les pistes pour de plus amples recherches. Les théories évolutionnistes qui sont actuellement en cours de discussion dans ce domaine sont brièvement décrites, et la contribution de la théorie de l’autonomie à ces nouveaux développements est examinée.

Source : éd. Springer.

Références

Recensions (en anglais)

  • Argyris Arnellos, “Biological Autonomy: Can a Universal and Gradable Conception be Operationalized?”, Biol. Theory (2016) 11, pp. 11-24.
  • Craig Holdrege, “Evolution as a Movement Toward Autonomy”, In context, Newsletter of the Nature institute, #32, Fall 2014. Document PDF.
  • Daniel W. McShea, “Bernd Rosslenbroich, On the origin of autonomy: a new look at the major transitions in evolution”, Biology & Philosophy (2015) 30, n°3, pp. 439-446.
  • Mark Riegner, “On the Origin of Autonomy by Bernd Rosslenbroich”, The Quarterly Review of Biology (March 2015) 90, n°1, pp. 77-78.
  • Martin Lockley, “Bernd Rosslenbroich: On the Origin of Autonomy: A New Look at the Major Transitions in Evolution”, Acta Biotheor. (2014) 62, pp. 537-541.

Autres publications de Bernd Rosslenbroich

  • 2013 : “Patterns and processes in macroevolution”, Annals of the History and Philosophy of Biology, 16. Deutsche Gesellschaft für Geschichte und Theorie der Biologie. Universitätsverlag Göttingen, pp. 171-184.
  • 2011 : “Outline of a concept for organismic systems biology”, Seminars in Cancer Biology 21, pp. 156-164.
  • 2009 : “The theory of increasing autonomy in evolution: a proposal for understanding macroevolutionary innovations”, Biology and Philosophy 24, pp. 623-644. Document PDF.
  • 2006 : “The notion of progress in evolutionary biology – the unresolved problem and an empirical suggestion”, Biology and Philosophy 21, pp. 41-70. Document PDF.
  • 2005 : “The evolution of multicellularity in animals as a shift in biological autonomy”, Theory in Biosciences 123, pp. 243-262. Document PDF.
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