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Radio: Julien Mattern, Le travail mort-vivant, 2008

A l’heure de la réforme du code du travail, des manifestations contre la loi El Komri et autres occupations de places, l’émission Racine de moins un – toujours à la pointe de l’actualité – ressort de son chapeau un enregistrement de 2008 (il y a huit ans!), mais qui est toujours d’actualité, puisqu’il est question du travail, et surtout de ses transformations dans la société industrielle. Julien Mattern nous présente numéro 8 de la revue Notes & Morceaux choisis, bulletin de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, consacrée au travail mort-vivant (éd. La Lenteur). S’appuyant sur les analyses de Marx et de Hannah Arendt, l’article qu’il a cosigné avec Matthieu Amiech, Remarques laborieuses sur la société du travail mort-vivant montre en quoi, sous l’effet de la modernisation, l’ancienne division entre « travail vivant » (celui des êtres humains) et « travail mort » (celui des machines) n’est plus pertinente pour qualifier la plus grande partie du travail dans les pays dits développés.

Ci-dessous un extrait de cette émission :

Le travail mort-vivant

Je parlais de représentations obsolètes et décalées par rapport à la réalité, c’est aussi le cas lorsqu’on parle du travail comme étant ce par quoi l’homme se réalise ou doit se réaliser, et quand on se réfère à la morale du travail: le travail étant ce qui implique de l’effort, qui permet d’incarner sa personnalité dans des objets, d’obtenir une reconnaissance sociale, etc. Or ce travail-là n’existe plus ou a quasiment disparu, et pourtant on continue à parler du travail en ces termes. On essaie d’habiter un monde qui n’est plus le nôtre avec des valeurs qui sont humaines, mais qui ne sont plus adaptées, et par là on se masque la réalité. […] C’est ce travail de clarification que nous avons essayé de faire dans ce numéro. […]

Arendt fait une critique de Marx, parce que pour elle, Marx englobe sous la catégorie de travail l’ensemble des activités humaines, et par là s’interdit de voir des évolutions décisives, et en particulier ce qu’elle identifie comme le recouvrement de l’œuvre par le travail dans les sociétés modernes. Pour elle, l’activité humaine se différencie en trois types : le travail, l’œuvre et l’action politique.

Le travail est ce qui rattache l’humain au règne animal, c’est l’activité naturelle de stricte reproduction de la vie, « le travail de notre corps » par opposition à l’œuvre qui, elle, est la construction d’un monde humain, d’un artifice, d’un cadre matériel durable à l’abri duquel peuvent s’effectuer la reproduction biologique et la vie en société. Lorsque l’homme travaille, il ne sort pas du domaine de la stricte nécessité naturelle, des cycles de création-destruction que la nature lui impose, son activité ne débouche sur aucun produit durable, ses produits étant immédiatement consommés et annihilés. Arendt nous dit :

« C’est la marque de tout travail que de ne rien laisser derrière soi et de voir le résultat de l’effort presque aussitôt consommé que l’effort est dépensé. »

Exemple de travail: la production de nourriture, on aide la nature à produire des aliments, que l’on consomme – ils pourrissent si on ne les consomme pas – et il faut recommencer tous les jours, sans cesse. Arendt ne considère pas le travail comme quelque chose de mauvais, qu’il faudrait absolument réduire, elle parle de bonheur ou de joie au travail comme étant « la façon humaine la plus simple de goûter le bonheur de vivre » et de s’inscrire dans le règne animal.

Mais pour l’homme, il y a aussi l’œuvre, c’est-à-dire « l’œuvre de nos mains », l’ouvrage, fabriquer un objet selon un modèle, avec un commencement et une fin, un produit qui dure, que l’on peut transmettre éventuellement aux générations futures. Arendt nous dit :

« L’usage auquel se prêtent les produits de l’œuvre ne les fait pas disparaître, il donne à l’artifice humain la stabilité et la solidité qui seule peut héberger cette instable et mortelle créature qu’est l’homme. »

C’est un peu lyrique, mais c’est l’idée.

Arendt note que cette distinction entre le travail et l’œuvre, existe en Europe occidentale dans presque toutes les langues. On la trouve en grec, en latin; en allemand : arbeite, le travail et werke, l’œuvre ; en anglais: labor et work, etc. Et elle nous dit que l’époque moderne peut se caractériser par la disparition de l’œuvre au profit du travail ; et c’est pour elle quelque chose de décisif. Il y a ce passage pour parler de ce recouvrement, parce qu’elle pense qu’anthropologiquement, c’est une catastrophe :

« C’est comme si nous avions renversé les barrières qui protégeaient le monde, l’artifice humain, en le séparant de la nature, du processus biologique qui se poursuit en son sein comme des cycles naturels qui l’environnent, pour leur abandonner, pour leur livrer la stabilité toujours menacée d’un monde humain. Les idéaux de l’homo faber – c’est-à-dire l’homme qui fabrique des oeuvres – fabricateur du monde : la permanence, la stabilité et la durée, ont été sacrifiées à l’abondance, à l’idéal de l’animal laborans – l’animal qui travaille. Nous vivons dans une société de travailleurs parce que le travail seul, par son inhérente fertilité, a des chances de faire naître l’abondance ; et nous avons changé l’œuvre en travail, nous l’avons brisée en parcelles minuscules jusqu’à ce qu’elle se prête à une division où l’on atteint le plus petit dénominateur commun de l’exécution la plus simple afin de faire disparaître devant la force de travail l’obstacle de la stabilité “contre-nature” purement de ce monde, de l’artifice humain. »

Ce passage nous permet de faire le lien avec l’analyse marxiste du capitalisme. En fait, la transformation de l’œuvre en travail est une condition pour que la dynamique de profit et d’accumulation incessante du capital, de création de richesse puisse se poursuivre. Parce que cette accumulation sans limite demande une richesse de plus en plus instable, fragile, périssable afin que cette soif d’expansion indéfinie du capital puisse se renouveler. Exemple typique de cette dynamique, c’est l’obsolescence programmée des produits de la grande industrie, qui nous oblige à acheter régulièrement des lave-linge, des congélateurs, des voitures et des ordinateurs, surtout. On sait que leur obsolescence est en partie programmée.

Cette distinction entre œuvre et travail chez Arendt est tout à fait compatible avec ce que voyait Marx, mais elle apporte quelque chose en plus parce qu’elle pointe le changement dans la nature même de l’activité humaine qu’amènent le processus d’accumulation et l’idéal même de l’abondance.

A suivre…

Téléchargez et écoutez sur le site de Radio Zinzine l’émission :

Le travail mort-vivant

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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