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Michel Morange, la biologie comme anecdote, 2016

« La vie est comme un jeu d’ombres mouvantes
qui se promènent et se démènent sur la scène pendant une heure ou deux
et qu’on ne reverra plus jamais ensuite.
C’est une histoire racontée par un idiot,
pleine de bruit et de fureur
et qui, au bout du compte, ne signifie pas grand-chose. »

Shakespeare, Macbeth, acte V, scène 5.

L’historien des sciences Michel Morange a publié récemment un ouvrage de vulgarisation intitulé Une histoire de la biologie (éd. du Seuil, coll. Points Sciences, 2016).

Dans une recension de cet ouvrage (reproduite ci-dessous), un certain Laurent Loison se demande « Pourquoi écrire une histoire de la biologie ? » et répond aussitôt : « Parce qu’il n’en existe pas ! ». Pourtant, dans son introduction, Morange est plus honnête que son ancien thésard, puisqu’il signale tout de même les ouvrages d’André Pichot, Histoire de la notion de vie (1993) et Expliquer la vie, de l’âme à la molécule (2011) en précisant néanmoins que :

« leur facture très personnelle et les choix opérés dans les problématiques en font des ouvrages certes passionnants, mais beaucoup moins des ouvrages de référence, dans lesquels les biologistes trouveraient facilement des éclairages historiques sur la ou les questions qu’ils se posent. » (p. 7)

Autrement dit, les ouvrages de Pichot exposent avant tout une perspective critique sur le développement de la biologie, et ce n’est pas ce que Morange pense que les historiens des sciences ont à apporter au grand public…

Toujours dans sa recension, Loison continue l’éloge de l’ouvrage de son ancien rapporteur de thèse et éminent collègue :

« Ainsi, au fil de l’ouvrage, il [Morange] nous montre comment les connaissances nouvelles se sont construites dans un rapport souvent complexe avec celles qui les ont précédées. Un exemple est le lien qu’entretient l’évolutionnisme de Darwin avec les idées antérieures que défendaient Lamarck et Cuvier. Si, spontanément, Darwin semble venir dans le sillage de Lamarck, les deux naturalistes partageant une conception “transformiste” du vivant, Michel Morange rappelle que la notion d’histoire, fondamentale chez Darwin, est absente de la théorie lamarckienne. Chez Lamarck, les organismes se complexifient au cours du temps selon un schéma linéaire et quasi prédéfini. La problématique de l’histoire est centrale chez Darwin parce que l’évolution est chez lui la conséquence d’adaptations locales à des environnements sans cesse changeants.

Et c’est en fait Cuvier qui fit entrer l’histoire dans les sciences du vivant, en fondant la paléontologie et en s’intéressant aux “événements” singuliers et contingents que racontent les fossiles. La densité du livre n’est donc jamais l’occasion d’une présentation simpliste de l’histoire, et son auteur a constamment le souci de nous faire saisir la complexité de ses enchaînements. »

Ainsi, selon nos étranges historiens, ce serait Cuvier, le partisan de la fixité des espèces, qui aurait le premier fait « entrer l’histoire dans les sciences du vivant » et non Lamarck qui avait le premier proposé une théorie de l’évolution des espèces dans sa Philosophie zoologique (1809). Loison et Morange n’ont-ils pas l’impression de marcher sur la tête ?

Nous sommes ici en effet loin d’une « présentation simpliste de l’histoire », et plus proches du révisionnisme historique à grand coup d’affirmations aussi péremptoires qu’infondées.

Une biologie sans origine

Loison évoque en cela le début du chapitre 7 de l’ouvrage de Morange qui débute par la section intitulée Lamarck : une première version de la théorie de l’évolution. Dans les premières pages (pp. 172-173), Morange évoque fort succinctement et en passant les raisons qui ont amené Lamarck à créer la biologie en tant que science à part entière – « l’étude des phénomènes communs aux animaux et aux végétaux » – et la théorie de l’être vivant qu’il propose dans sa Philosophie zoologique, et cela uniquement dans la perspective de l’élaboration de sa théorie de l’évolution.

Lamarck s’est d’abord attaché à comprendre la nature très particulière, en tant qu’objets physiques, des êtres vivants, et de la théorie qu’il a élaboré concernant leur organisation semi-fluide et dynamique, il a aboutit logiquement à l’idée de l’évolution des espèces. On ne trouvera évidement rien de tel chez Cuvier ni chez Darwin qui ne se soucient pas de savoir ce que sont les êtres vivants.

Ainsi, dans un ouvrage qui s’intitule Une histoire de la biologie, il ne semble pas très important de savoir pourquoi et comment la biologie a été inventée ! Morange considère l’invention de la biologie comme une conséquence marginale et secondaire – sans grande importance, en tout cas – de la compréhension de l’évolution : c’est mettre la charrue avant les bœufs !

La théorie de l’être vivant de Lamarck n’est présenté que comme une vague justification pour sa théorie de l’évolution, alors qu’en réalité les deux forment un tout indissociable : la théorie de l’évolution de Lamarck ne peut se comprendre sans sa théorie de l’être vivant. D’une manière générale, l’évolution des espèces ne devrait être expliquée sans avoir recours aux mécanismes de fonctionnement, de formation et de transformation des êtres vivants ; l’évolution ne devrait pouvoir se comprendre sans la biologie. Comment, en effet, prétendre comprendre une histoire sans savoir de quoi ceux qui la font sont capables et comment ils agissent ? C’est pourtant ce que fait Darwin – et les darwiniens à sa suite – qui considère l’être vivant comme une « machine complexe » dont toute l’activité consiste à « lutter pour la vie » et se faisant être sélectionnés par les circonstances.

Morange ne fait ici que reproduire la confusion que son collègue Loison a tenté de justifier dans son texte Penser le vivant et son évolution hors du lamarckisme : se détourner des conceptions premières (juin 2009). Comme nous avons déjà analysé ce texte et démonté en détail les arguments fallacieux qu’il contient, nous renvoyons au commentaire que nous en avons fait (Laurent Loison, le darwinisme sans la biologie).

Quoiqu’il en soit, attribuer au fixiste Cuvier une conception historique du vivant et la refuser au premier évolutionniste qu’est Lamarck est une belle démonstration par l’absurde de cette étrange démarche historique qui est celle de Morange. Mais visiblement cela ne dérange pas nos éminents universitaires qui semblent avoir adoptés la devise : Credo quia absurdum – Je crois parce que c’est absurde !

Une évolution sans histoire

« On a comparé le modèle proposé par Lamarck à un ensemble d’escaliers mécaniques : à chaque instant de nouveaux organismes apparaissent, et entament ce long processus de transformation. Le modèle d’évolution que propose Lamarck est un transformisme sans histoire : il n’y a pas d’histoire de la vie, mais un ensemble indéfini d’histoire plus ou moins répétitives et semblables. »

M. Morange, Une histoire de la biologie, 2016, p. 174.

Il faut vraiment ne pas avoir lu l’introduction à l’Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815) pour écrire : « chez Lamarck, les organismes se complexifient au cours du temps selon un schéma linéaire et quasi prédéfini » (Loison). Car dans cet ouvrage, Lamarck récuse très clairement le parallèle qui a été fait en son temps entre sa conception de l’évolution et l’échelle des êtres 1.

« On a supposé que j’entendais parler de l’existence d’une chaîne non interrompue que formeraient, du plus simple au plus composé, tous les êtres vivants, en tenant les uns aux autres par des caractères qui les lieraient et se nuanceraient progressivement ; tandis que j’ai établi une distinction positive entre les végétaux et les animaux, […].

Assurément, je n’ai parlé nulle part d’une pareille chaîne : je reconnais partout, au contraire, qu’il y a une distance immense entre les corps inorganiques et les corps vivants, et que les végétaux ne se nuancent avec les animaux par aucun point de leur série. Je dis plus ; les animaux mêmes, qui sont le sujet du fait que je vais exposer, ne se lient point les uns aux autres de manière à former une série simple et régulièrement graduée dans son étendue. Aussi, dans ce que j’ai à établir, il n’est point du tout question d’une pareille chaîne, car elle n’existe pas. »

J.B. Lamarck, Introduction à l’Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, 1815, pp. 129-130.

Lamarck le dit clairement : si la tendance à la complexification avait été seule à jouer, la progression de la composition des animaux aurait été régulière ; mais il insiste sur le fait que dans la nature on ne trouve pas une « échelle des êtres » (en l’occurrence du premier être vivant à l’homme) régulière, mais seulement une gradation par « grandes masses ». A l’intérieur de ces « grandes masses » les êtres ne respectent pas une gradation linéaire, mais ils ont une diversité qui est la conséquence de la diversité des circonstances auxquelles s’est heurtée la tendance à la complexification.

Pour Lamarck la tendance à la complexification, produit de la dynamique interne, est perturbée en permanence par la tendance à la diversification, produit de la rencontre avec les circonstances : le « schéma » n’est donc pas « linéaire », mais bien buissonnant, et moins encore « quasi-prédéfini ».

La tendance à la complexification contribue à structurer l’histoire du vivant, à en dessiner les grandes lignes repérables, celles qui concernent les rapports des organismes avec leur milieu à travers le développement de leur « facultés plus éminentes ».

Ce qui abouti au double tableau suivant :

Lamarck1

Nota bene : cette illustration résulte de la fusion d’un schéma généalogique issu de la Philosophie zoologique (1809) et d’un tableau issu de l’introduction à l’Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815). On remarquera : 1° que c’est un arbre buissonnant publié 50 ans avant celui de Darwin ; 2° que l’Homo sapiens n’est pas représenté (il fait partie de la famille des Mammifères onguiculés).

Lamarck ajoutait au tableau cette légende qui s’applique d’autant mieux à cette illustration :

« L’ordre que l’on voit dans le tableau qui vient d’être exposé, me parait représenter le plus possible, celui de la composition croissante de l’organisation des animaux, celui qui doit régler leur distribution en une série générale, celui même qui indique, à très peu près dans son ensemble, la marche qu’a suivie la nature en donnant l’existence aux différentes races de ces êtres. »

Lamarck, Introduction à l’Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, 1815.

Même si, contrairement à ce qu’expose Lamarck dans ce schéma, les vertébrés (poissons, reptiles) ne descendent pas des invertébrés (mollusques, etc.), cette illustration esquisse bel et bien une « histoire de la vie ». Ce n’est pas seulement une collection d’anecdotes localisées et de modifications disparates, comme chez Darwin.

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Dans la citation du livre de Morange que nous avons donné au début de cette section, on remarquera les références précises qui sont données à l’appui de son raisonnement : « On a comparé le modèle proposé par Lamarck… ». Fort de l’autorité incontestable de ce « on dit… », Morange poursuit :

« L’interprétation que Cuvier donne en 1822 de l’ensemble de ses observations dans son Discours sur les révolution à la surface du globe, et sur les changements qu’elles ont produits dans le règne animal, est que des organismes différents ont successivement peuplés la surface de la Terre. […] Cuvier n’est pas explicite sur ces remplacements. Il ne parle pas de création, et il n’est pas interdit d’imaginer que toutes les espèces vivantes aient existé depuis les âges les plus anciens. […] Cuvier a pour ambition de faire parler les archives de la Terre […]. Comme Buffon a tenté de le faire avant lui […], Cuvier amène au jour l’histoire de la vie.

Il peut paraître paradoxal de parler d’histoire de la vie sans transformation des espèces vivantes. La comparaison avec Lamarck est éclairante, car Lamarck fait l’inverse : il propose que les espèces vivantes se transforment, sans pour autant produire une histoire de la vie. L’évolution au sens que nous donnons aujourd’hui à ce terme est la somme de transformations et d’une histoire. Lamarck et Cuvier ont chacun apportés un des deux éléments : c’est Darwin qui en fera la synthèse. »

M. Morange, Une histoire de la biologie, 2016, p. 184.

Pourtant, dans les pages suivantes consacrées à Darwin, Morange oublie de nous dire où, dans son œuvre ce dernier aurait exposé une « histoire de la vie ». Et pour cause : il n’y en a pas !

Rappelons, puisque nos étranges historiens semblent l’avoir oublié, que Darwin n’emploie que fort rarement le mot « évolution » dans son œuvre pour qualifier les transformation des êtres vivants, alors que ce terme avait pris son sens moderne d’évolution des espèces quelques décennies avant la publication de L’Origine des espèces (1859), notamment dans les écrits d’Herbert Spencer. Darwin cherche à comprendre l’origine des espèces, le mécanisme de leur formation, et cela afin de combattre l’idée qu’elles sont le produit de « créations spéciales », c’est-à-dire qu’il s’oppose au créationnisme du pasteur William Paley (et non au fixisme de Cuvier comme le prétend Morange, p. 187) auquel il avait été initié lors de ses études de théologie à Cambridge. L’évolution des espèces, en tant qu’histoire du vivant, ne l’intéresse pas, et c’est pourquoi plutôt que d’évolution, il parle le plus souvent de « descendance avec modification ».

Et surtout, Darwin récuse l’idée d’un « ordre de la nature », c’est-à-dire de la complexification progressive des êtres vivants avancée par Lamarck au prétexte que cet « ordre » devrait nécessairement être le produit de la volonté divine :

« Le vieil argument d’une finalité dans la nature, comme le présente Paley, qui me semblait autrefois si concluant, est tombé depuis la découverte de la loi de sélection naturelle. Désormais nous ne pouvons plus prétendre, par exemple, que la belle charnière d’une coquille bivalve doive avoir été faite par un être intelligent, comme la charnière d’une porte par l’homme. Il ne me semble pas qu’il y ait une plus grande finalité dans la variabilité des êtres organisés et dans l’action de la sélection naturelle que dans la direction d’où souffle le vent. »

Ch. Darwin, L’Autobiographie, 1876, éd. Seuil, 2008, p. 83.

Cette citation montre que Darwin semble avoir confondu les idées de finalité et de dessein : l’existence d’un être vivant est à lui-même sa propre finalité, mais cette finalité n’implique pas pour autant, comme une machine, qu’elle est le produit d’un dessein élaboré par une intelligence supérieure. Mais en voulant éliminer la « finalité » de ses explications, Darwin évacue en fait tout déterminisme. En mettant au cœur des mécanismes de l’adaptation des êtres vivant à leurs conditions d’existence le hasard des variations et les circonstances fortuites du milieu, son explication repose en fait sur une contingence élevée au carré : l’intervention divine est remplacée par une « force » tout aussi mystérieuse, inconnaissable et indéterminée.

Dans l’optique antithéologique qui est la sienne, Darwin n’a donc pas à se préoccuper de l’histoire du vivant : il lui suffit de constater que toutes les transformations des êtres vivants peuvent s’expliquer comme le produit de la sélection naturelle et non d’une intervention divine…

Ce faisant, c’est le darwinisme qui n’est qu’un simple transformisme, et bien le lamarckisme qui est, lui, le véritable évolutionnisme.

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Avec leur raisonnement étrange et fort approximatif, qui cultive le paradoxe plus que la logique et les faits historiques, Morange et Loison reprennent ainsi, sans en donner la référence, une interprétation avancée par Stephen Jay Gould :

« Atemporalité vs Histoire – Pour qu’il y ait histoire, il faut qu’il y ait des moments pouvant se distinguer et qui, dès lors qu’ils forment une séquence d’évènements, racontent quelque chose. On peut, si l’on veut, estimer que le processus du progrès [chez Lamarck] imprime un caractère historique à la marche montante de n’importe quelle entité protoplasmique particulière. Mais considéré globalement, ce processus n’a pas le sens généralement attaché à l’histoire. Chaque étape est en effet prédictible et repérable ; et chacune existe à tout moment (puisque la génération spontanée [des organismes les plus simples] restaure continuellement la base des chaînes évolutives). Par conséquent, le processus du progrès chez Lamarck est fondamentalement anhistorique. »

S. J. Gould, La structure de la théorie de l’évolution, 2002, p. 273.

Comme nous avons déjà analysé ce texte et démonté en détail les arguments fallacieux qu’il contient, nous renvoyons au commentaire que nous en avons fait (Stephen Jay Gould, une évolution sans histoire).

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Cette manière hagiographique – et somme toute extrêmement conformiste – d’écrire l’histoire des sciences semble essentiellement avoir pour but de disqualifier et de discréditer tout ce qui pourrait faire de l’ombre au génial – forcément génial, puisque tout le monde le dit – Darwin.

Une histoire re-programmée ?

Dans son ouvrage, Morange ne mentionne même pas l’existence de l’idée de « programme génétique », inventée en une phrase par Ernst Mayr en 1961 2, et qui aujourd’hui encore continue à hanter la biologie, comme on le voit avec les OGM, la biologie de synthèse et autres exploits technologiques à la Craig Venter.

Morange ne parle que de la découverte du « code génétique », qui assurément existe, mais occulte la généralisation abusive et totalement infondée qui a été faite sur cette base pour élaborer et mettre en avant l’idée de « programme génétique » (voir p. 301, paragraphe du bas de la page).

Ce fameux « programme génétique » était également fort discret (il est tout de même plusieurs fois mentionné) dans un autre ouvrage de Morange, Histoire de la biologie moléculaire (éd. La Découverte, 2003). Manifestement, l’existence de cette idée, sans réalité expérimentale ni fondement théorique, gêne Morange qui plutôt que d’en discuter honnêtement préfère l’occulter et la dissimuler derrière des euphémismes.

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Pour Morange, l’histoire n’est donc qu’une immense accumulation de faits… qui surtout ne doivent déranger personne ! Et donc en somme, une histoire qui ne peut rien nous apprendre, car ce n’est qu’un long fleuve tranquille qui nous mène tout droit jusqu’aux conceptions actuelles, sans heurt, ni querelle ; bref, c’est une histoire sans queue ni tête, écrite par un idiot et qui ne signifie rien.

Ce livre s’intitule fort justement Une histoire de la biologie : ce qui sous-entend en fait qu’il y en a d’autres. Et fort heureusement !

Andréas Sniadecki, mai 2016.


Notes:

1 L’échelle des êtres est une conception religieuse de l’ordre de l’univers, très populaire durant la Renaissance, qui classe les éléments matériels, les êtres vivants et les entités spirituelles selon un ordre croissant, jusqu’à la plus haute perfection, Dieu.

2 Cf. Henri Atlan, La fin du “tout génétique” ?, éd. INRA, 1999.


Le livre du mois

Une histoire de la biologie de Michel Morange

Pourquoi écrire une histoire de la biologie ? Parce qu’il n’en existe pas ! C’est en substance ce que nous explique Michel Morange, biologiste moléculaire et historien de la biologie, au début de son livre. Gêné par ce manque dans sa propre discipline, l’auteur a avant tout souhaité mettre à la disposition des étudiants et des biologistes un ouvrage dont l’ambition est d’expliquer comment ont été construites les connaissances actuelles dans les sciences de la vie. Cet effort de synthèse vise à retracer, en moins de 400 pages, près de 2 500 ans d’histoire depuis l’Antiquité grecque et latine jusqu’aux développements les plus récents dans les disciplines émergentes que sont l’épigénétique ou la biologie synthétique.

Le premier intérêt de cet ouvrage est sa richesse informative. Michel Morange condense ici plus de trente années de lectures, aussi bien de textes originaux incontournables (Aristote, Buffon, Darwin, Mayr, Jacob, etc.) que de travaux d’historiens des sciences. L’ordre d’exposition suivi est classiquement chronologique, toujours dans un souci de clarté. À cela s’ajoute la conviction de l’auteur «qu’il y aune dynamique de la découverte scientifique à laquelle seule une présentation chronologique permet d’accéder». Ainsi, au fil de l’ouvrage, il nous montre comment les connaissances nouvelles se sont construites dans un rapport souvent complexe avec celles qui les ont précédées. Un exemple est le lien qu’entretient l’évolutionnisme de Darwin avec les idées antérieures que défendaient Lamarck et Cuvier. Si, spontanément, Darwin semble venir dans le sillage de Lamarck, les deux naturalistes partageant une conception «transformiste» du vivant, Michel Morange rappelle que la notion d’histoire, fondamentale chez Darwin, est absente de la théorie lamarckienne. Chez Lamarck, les organismes se complexifient au cours du temps selon un schéma linéaire et quasi prédéfini. La problématique de l’histoire est centrale chez Darwin parce que l’évolution est chez lui la conséquence d’adaptations locales à des environnements sans cesse changeants.

Et c’est en fait Cuvier qui fit entrer l’histoire dans les sciences du vivant, en fondant la paléontologie et en s’intéressant aux «événements» singuliers et contingents que racontent les fossiles. La densité du livre n’est donc jamais l’occasion d’une présentation simpliste de l’histoire, et son auteur a constamment le souci de nous faire saisir la complexité de ses enchaînements. Le second intérêt majeur de l’ouvrage est que l’histoire qu’il raconte n’est jamais tenue à l’écart du présent. Il ne s’agit pas – et Michel Morange insiste là-dessus – de porter un regard anachronique sur le passé de la biologie, mais simplement de ne pas perdre de vue que la connaissance de ce passé a aussi pour fonction d’éclairer le présent. Pour ce faire, chacun des dix chapitres est organisé selon trois rubriques: «Les faits», «Mise en perspective», «Et pour nous aujourd’hui?». Les deux dernières rubriques ont précisément pour objet d’indiquer en quoi certains aspects de l’histoire de la biologie peuvent directement intéresser un lecteur du XXIe siècle, qui plus est si celui-ci est lui-même biologiste. Par exemple, l’auteur rend compte de l’attractivité passée et présente de la génétique par le fait que cette science de l’hérédité ait postulé un certain nombre de lois (les fameuses lois de Mendel) mettant en jeu non pas un objet concret, mais au contraire un concept, le gène. Cette allure théorique et abstraite, proche de celle de la physique, a contribué à son prestige et a ainsi permis d’attirer les jeunes scientifiques les plus prometteurs, ce qui en retour a encore accéléré son essor. Voilà un exemple parmi de nombreux autres de la manière dont Michel Morange entend sinon tirer certaines leçons du passé, du moins ne pas s’en tenir à une plate description. Il existe donc désormais un livre accessible qui traite de l’ensemble de l’histoire de la biologie. Tout esprit intéressé par les sciences du vivant y trouvera forcément matière à stimuler sa curiosité!

Laurent Loison, historien de la biologie,
centre Cavaillès, École normale supérieure, Paris.

Recension parue dans La Recherche n°510, avril 2016.

 

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