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Radio: Guillaume Carnino, L’invention de la science, 2015

Dans la série Racine de moins un, nous vous proposons d’écouter une interview de Guillaume Carnino (Professeur d’histoire des sciences et techniques à l’université de Compiègne) où il présente son ouvrage : L’invention de la science. La nouvelle religion de l’âge industriel (éd. Seuil, 2015). Le livre propose une enquête historique et généalogique permettant de comprendre pourquoi et comment, en France, à l’heure de la IIIe République, l’idée selon laquelle la science serait garante du vrai, en est venue à être unanimement partagée. Il raconte aussi comment à cette époque, la science et la technique, sont devenus le meilleur soutient du culte d’État, laïque et obligatoire, de la religion du progrès et de la croissance.

Ci-dessous un extrait de cette émission :

L’invention de la science

Je voudrais revenir à la question de la définition de “la science” (au singulier). Parce que je ne voudrais pas que mon propos soit entendu de façon totalement relativiste, sur le mode « on peu croire au créationnisme, c’est pas plus vrai ou plus faux que l’évolutionnisme » par exemple – même si l’évolutionnisme dans sa forme actuelle semble aussi à critiquer, parce qu’il y a des passerelles avec certaines formes de croyance industrialistes, etc.

Je ne prétends pas, dans mon livre, que toutes les connaissances se valent. Se réapproprier la science, cela veut dire aussi se réapproprier des moyens de produire des connaissances qui nous semblent vraies. Cela ne veut pas dire vraies de toute éternité, en étant sûr que jusqu’à la fin des temps tout le monde pensera la même chose. Mais en tout cas que l’on pense que c’est suffisamment vrai pour pouvoir le défendre.

Si on veut définir la science, je pense qu’on a perdu. Parce que la science, c’est un compromis qui met des choses qui n’on rien à voir ensemble. Si on lit des écrits du XIXe siècle aussi bien que ce que l’on en raconte aujourd’hui, il y a deux idées très contradictoires dans l’idée de science. Il y a à la fois l’idée que la science est neutre, objective et en même temps le fait que c’est la science qui transforme et produit le monde. La science ne peut pas prétendre ne rien promettre à personne et promettre la transformation du monde tout en continuant à prétendre n’être responsable de rien. Cette contradiction à la base de la science, historiquement sa définition est le produit d’un compromis social et politique. Et ce compromis est contradictoire, parce que le les forces sociales étaient, jusqu’à un certain point, en contradiction.

Si aujourd’hui on ne prend pas pour acquis qu’il y a toujours une contradiction dans ce qu’on appelle “la science” (au singulier), on rate quelque chose. On pense qu’on pourra la définir dans sa pureté, en saisir l’essence, ou d’autres choses comme ça.

L’enjeu ce n’est pas de savoir ce que c’est que “la science”, parce qu’il y a une infinité de définitions. Est-ce qu’un botaniste fait la même chose qu’un astrophysicien, ou qu’un physicien des solides ou qu’un chimiste? Même s’il y a des normes de rationalité qui peuvent se retrouver dans ces différentes disciplines, ce n’est pas du tout évident.

Il me semble donc qu’il faut inverser la question : pas « qu’est ce que la science ? », mais « pourquoi on parle de science ? » Et là on s’aperçoit de quelque chose de trivial, à savoir que deux scientifiques qui discutent de la validité de leurs théories, ils ne parlent jamais de “la science”, ils n’en ont pas besoin. Ils vont se houspiller sur des questions comme : « est-ce que telle expérience a été bien réalisée ? », « est-ce qu’il y a des erreurs de calcul ? », « est-ce que tes présupposés et tes hypothèses sont les bonnes ? », etc. Mais ils n’auront pas besoin de mobiliser “la science”.

Qui parle de “la science” ? La vulgarisation, pour expliquer au peuple la vérité révélée. Et surtout, c’est ce que je montre dès le XIXe siècle et qui est encore valable aujourd’hui, du côté des experts qui veulent éteindre des controverses. […] On a des obscurantistes qui refusent le progrès. Les experts nous expliquent que tout va très bien, que les normes sont respectées. Les experts nous certifient que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Circulez, il n’y a rien à voir.

Je crois que le message de “la science” au singulier, c’est ce message d’exclusion au fond. Il consiste à dire: il y a des gens qui savent, et il y a des gens qui ne savent pas. Et c’est un problème fondateur pour la démocratie, qu’elle soit à quatre dans une petite association ou à plusieurs millions dans une nation ou encore à l’échelle de la planète, le problème de base, c’est de savoir qui est dedans et qui est dehors. Est-ce que les étrangers, les femmes, les enfants en deçà d’un certain âge, etc. en font partie ? Historiquement, il y a eu plein de réponses très diverses. Donc, ce problème de savoir qui a le droit ou non de discuter de certaines choses, invoquer “la science” est une manière de le résoudre, parce qu’il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Et ceux qui ne savent pas n’ont pas voix au chapitre pour les questions qui me semblent les plus centrales actuellement, qui sont le devenir matériel, industriel et scientifique de notre monde.

A partir du moment où on a accepté cette partition entre le profane et le sacré, fut-il le clergé des experts qui récite le catéchisme scientifique, qui dit la vérité au peuple qui n’y connaît rien, je pense qu’on a perdu. C’est pour cela que je pense qu’il ne faut pas chercher à définir “la science”, mais montrer le jeu de dupes qui est à la base de ce qu’est historiquement la science. Tant que l’on aura pas remis ça en question, nous aurons beaucoup de mal a reprendre en main notre destinée.

Téléchargez et écoutez sur le site de Radio Zinzine l’émission :

L’invention de la science

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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