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François Jarrige, Les hommes remplacés par des robots, 2014

De plus en plus de tâches sont automatisées, accomplies par des machines. Un gigantesque appareillage technique permet de répondre à nos besoins sans que nous n’ayons à utiliser nos mains ni notre cerveau. Dépendant d’esclaves mécaniques qui produisent à sa place, l’homme sans travail n’a-t-il plus qu’à revendiquer le droit à la paresse ?

Deux économistes américains viennent de publier un ouvrage intrigant et fascinant intitulé Le second âge des machines 1. Analysant les effets des rapides transformations technologiques en cours avec l’informatisation et l’expansion considérable du numérique, ils proposent une thèse forte : nous serions entrés dans un « deuxième âge des machines » qui se caractériserait par l’automatisation des activités dans lesquelles les humains et les « fonctions cognitives » étaient considérées jusque là comme indispensables. Alors que le premier âge des machines, celui qui s’était engagé avec la « Révolution industrielle » du début du XIXe siècle, se caractérisait par l’automatisation des tâches nécessitant un effort physique, le nouvel âge des machines viserait quant à lui au remplacement des fonctions intellectuelles elles-mêmes.

Pour ces auteurs, compte tenu de l’extension de l’informatisation à des activités toujours plus nombreuses, il semble qu’il n’y ait plus d’obstacle désormais au remplacement des travailleurs dans l’ensemble des secteurs de activités humaines. Si cette analyse n’a rien de neuve, – depuis deux siècles le débat sur les effets des machines ressurgit régulièrement à chaque phase de remodelage du capitalisme et de son appareillage technologique –, elle invite à penser le monde qui est en train de se construire sous nos yeux.

Machine à tout faire

Il y a deux siècles, alors que l’industrie mécanisée commence à s’étendre, concurrençant de plus en plus l’artisanat et le travail rural à domicile, la « question des machines » surgit avec force pour ne plus disparaître jusqu’à nos jours. Les divers courants de pensée de l’époque se positionnent sur ce phénomène. Le Suisse d’origine italienne Sismondi (1773-1842) répondant à l’économiste libéral anglais Ricardo se serait écrié avec ironie :

« Quoi ! La richesse est donc tout ? Les hommes ne sont donc absolument rien ! Il ne reste plus qu’à désirer que votre roi, demeuré tout seul dans l’île, en tournant constamment une manivelle, fasse accomplir par des automates tout l’ouvrage de l’Angleterre ! »

Cette formule, souvent citée et reprise par la suite, symbolise la menace d’une automatisation totale qui rendrait les hommes inutiles. La métaphore de la manivelle a été par la suite souvent citée par les économistes libéraux pour se moquer de l’ignorance de certains à l’égard des lois du marché et du fonctionnement de l’économie, des peurs irrationnelles qui s’exprimeraient à l’égard du progrès technique. En effet, expliquent les libéraux, les machines ne font pas disparaître le travail, elles le redistribuent en favorisant un déversement des ouvriers de secteurs fatigants vers d’autres qui le seraient moins, de l’agriculture vers les services, pour le dire vite.

Pour les économistes, la « manivelle de Sismondi » est devenue l’exemple caricatural d’une analyse excessivement pessimiste qui oublierait qu’en baissant le coût des marchandises et en augmentant la productivité, la mécanisation permet une hausse des salaires réels des travailleurs. Selon cette vision, « progrès technique », niveau de vie et accroissement des marchandises vont de pair dans une croissance continue, linéaire et inéluctable… Ainsi naquit l’utopie des sociétés humaines courant vers le bonheur, émancipées de tout travail physique grâce aux techniques, avec comme horizon de faire des hommes de « pure intelligence », maîtres des machines.

Homme obsolète

Quoique repoussée comme une absurdité, dès le milieu du XIXe siècle, l’hypothèse de Sismondi ne cesse de ressurgir à chaque phase de recomposition du capitalisme, lorsque la misère et les inégalités se creusent, que le système industriel évolue, alors le spectre de l’obsolescence de l’homme remplacé par des techniques renaît. Ainsi dans les années 1880, alors que la Grande Dépression bouleverse le capitalisme et que s’invente un nouveau monde fondé sur le pétrole, l’ingénieur Émile Cheysson s’interroge comme beaucoup d’autres sur les effets moraux d’un « chômage universel ». Cependant, il ne craint pas tant la misère que la crise morale d’un peuple qui n’aurait plus de travaux à effectuer. Il souligne l’un des paradoxes de la société industrielle : le culte incessant du travail s’étend parallèlement à l’utopie de sa disparition. Pour lui le travail constitue le grand principe de socialisation. Que se passerait-il s’il disparaissait ?

En 1930, le célèbre économiste britannique John Maynard Keynes considère également que le défi majeur est de gérer l’abondance permise par les transformations techniques. Il va jusqu’à prophétiser qu’une fois que tous les besoins de base de l’humanité seront satisfaits,

« l’homme se trouvera face à face avec son véritable, son éternel problème – quel usage faire de sa liberté, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés lui auront assurés, comment vivre sagement et agréablement, vivre bien ? »

À terme, affirme-t-il :

« Trois heures de travail par jour suffiront encore amplement à satisfaire en nous le vieil Adam. »

Comment vivre bien ?

Aujourd’hui, les annonces spectaculaires se multiplient, les « plans de relance » de l’Union européenne et des États industrialisés prévoient d’investir des millions pour remplacer les ouvriers – jugés trop coûteux –, par des robots, l’obsession de la compétitivité demeure l’unique critère de jugement pour évaluer les changements techniques. La question qui se pose pourtant plus que jamais est de savoir ce qu’est le travail et la place qu’on doit lui accorder dans une société émancipée. Pour certains, grâce aux technologies, on pourra réduire drastiquement le temps de travail, en laissant à chacun le soin de trouver à s’occuper. Les médias et la culture de masse, les séries TV et les jeux vidéo, semblent d’ailleurs tout prêts à occuper ces temps de loisirs rendus disponibles.

Une autre voie possible serait peut-être de redensifier et dé-mécaniser le travail, de revaloriser le travail harmonieux, source de plaisir et d’épanouissement. Pourquoi faut-il nécessairement que la société future n’aie plus de paysans ? Rappelons que depuis 1970, 75% des emplois agricoles ont disparu en France, que pour ceux qui restent, le taux de pauvreté est de 24%, contre 13% dans le reste de la population. Nous savons bien que certaines activités manuelles sont aussi nobles et digne – voire bien davantage – que les tâches « cognitives » des cadres supérieurs. Au lieu d’une « société des loisirs » floue et illusoire, ne faudrait-il pas d’abord réfléchir à des critères permettant de distinguer les technologies qui accompagnent le perfectionnement des sociétés humaines et celles qui les font basculer dans la barbarie ?

Cessons d’opposer le travail aux loisirs, distinction récente et qui nous aveugle, pour imaginer plutôt « un temps disponible » consacré à des tâches utiles aux autres comme à soi-même. Comme le propose Jérôme Baschet 2, ne pourrait-on pas imaginer un « âge du faire » qui se substituerait à l’âge du travail capitaliste, fondé sur la coopération, un monde

« où une même personne pourrait être amenée à fabriquer des pneus de bicyclette et à siéger dans les Conseils d’auto gouvernement, à cultiver des tomates ou du maïs et à partager des problèmes mathématiques avec les enfants du quartier […] sans parler, entre mille et un domaines ouverts à l’exploration de tous, d’une passion pour l’anthropologie, ou pour l’art ? »

François Jarrige

Article paru dans le mensuel La Décroissance n°107, avril 2014


Notes :

1 Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, Le second âge des machines, travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique, éd. Odile Jacob, 2015.

2 Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, éd. La Découverte, 2014

 

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