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Frank Cézilly, Charles Darwin, jamais si bien servi que par lui-même, 2008

À l’approche de l’année 2009, qui marquera à la fois le 200e anniversaire de la naissance de Charles Darwin et le 150e anniversaire de la publication de son œuvre majeure, L’Origine des Espèces, on commence à voir fleurir les ouvrages arborant sur leur couverture le nom du plus célèbre de tous les évolutionnistes. Pour le meilleur et pour le pire.

Recension de :

Charles Darwin, L’Autobiogaphie, éd. du Seuil, coll. Science ouverte, 2008.

Patrick Tort, L’Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, éd. du Seuil, coll. Science ouverte, 2008.

Darwin tel qu’en lui-même

Pour ce qui est du meilleur, une nouvelle édition de l’autobiographie de Charles Darwin nous est proposée. Elle constitue la première traduction française intégrale du travail réalisé d’abord par l’un des fils du savant anglais, Francis Darwin, puis par l’une de ses petites filles, Nora Brown, complétée par quelques notes des traducteurs. Darwin écrivit son autobiographie au cours des six dernières années de sa vie, principalement à l’intention de sa famille. L’intérêt premier de cette édition, au-delà de la valeur intrinsèque du texte, réside dans sa présentation soignée et didactique, qui laisse apparaître les altérations posthumes exigées par la très pieuse Emma Darwin (qui éprouvait bien du souci devant l’agnosticisme revendiqué de son époux), et distingue les ajouts apportés par l’auteur lui-même à une première version. Dommage cependant, que l’éditeur ait renoncé aux illustrations qui complétaient utilement le même texte dans une édition précédente (et moins complète) parue en 1985 sous le titre Darwin. La vie d’un naturaliste à l’époque victorienne.

La première partie de l’ouvrage, truffée d’anecdotes, nous relate l’enfance et l’adolescence de Darwin, jeune naturaliste anglais typique de son époque, c’est-à-dire à la fois collectionneur et observateur, mais aussi passionné par l’art cynégétique sous toutes ses formes. Celui que ses camarades d’école surnomment « gaz » pour son goût de la chimie expérimentale, se révèle en fait être un élève plutôt médiocre. Les passages successifs à l’université d’Édimbourg, puis à celle de Cambridge ne feront que confirmer son incapacité à se fondre dans le système académique britannique de l’époque. L’opportunité de voyager en tant que naturaliste à bord du Beagle représente alors une échappatoire inespérée pour le jeune Charles, et il s’en fût de peu qu’il rate ce qui allait se révéler être l’évènement principal de sa vie. Sur le voyage même, Darwin est peu disert dans son autobiographie car l’essentiel a été raconté ailleurs (Voyage d’un naturaliste autour du monde, fait à bord du navire le Beagle de 1831 à 1836). Mais le court chapitre qu’il y consacre suffit à bien mesurer l’importance de ce périple, et son rôle charnière dans la transition entre un certain dilettantisme naturaliste et l’atteinte des hautes sphères de la science britannique.

La suite de l’autobiographie couvre du retour en Angleterre jusqu’aux dernières années de la vie du savant, retiré dans sa demeure de Down, dans le Kent. Il y dans ce texte comme une volonté de la part de Darwin à la fois d’apaiser certaines querelles, mais aussi de proclamer haut et fort son originalité en tant que penseur et de réaffirmer ses convictions profondes, notamment vis-à-vis de la religion. On perçoit au fil des pages un personnage complexe, finalement assez soucieux de son image et de sa postérité. Sur ce dernier point, l’ampleur prise par le différend qui l’opposa à l’écrivain et artiste Samuel Butler (cette affaire occupe 50 pages dans un ouvrage en comptant près de 240) montre bien le souci que pouvait causer à Darwin toute remise en cause de sa probité, même si en l’espèce, les documents qui nous sont livrés ne permettent pas de dédouaner totalement Darwin de toute indélicatesse.

Mais c’est bien là la valeur de cet ouvrage, nous livrer Darwin tel qu’en lui-même, avec ses grandes qualités et ses quelques défauts.

Intoxication verbale

Par comparaison, l’ouvrage de Patrick Tort, L’effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation représente à mes yeux ce que l’on peut trouver de pire : un travestissement à la fois poussif et pompeux de la pensée darwinienne. L’ambition avouée de l’ouvrage peut passer pour noble aux yeux de ceux qui n’ont qu’une vague connaissance du darwinisme.

Campé dans le rôle du redresseur de torts, l’auteur nous explique en effet que Darwin est fondamentalement étranger à toutes les corruptions que son œuvre a pu subir et, même, que ses préceptes vont radicalement à l’encontre des perversions du darwinisme que sont le darwinisme social, l’eugénisme ou même la sociobiologie. L’idée n’est pas nouvelle. Mais comme l’a déjà souligné l’historienne des sciences américaine Diane B. Paul (voir “Darwin, social Darwinism and eugenics”), la grande majorité des historiens professionnels considèrent en fait que si ces doctrines ne découlent pas forcément du darwinisme, on ne peut considérer qu’elles en sont totalement détachées.

Le principal reproche que l’on peut faire à Patrick Tort est de pêcher par omission. La plus grande partie de son argumentation repose sur une interprétation très discutable, comme nous allons le voir, d’un ouvrage capital de Charles Darwin, The Descent of Man and Selection in Relation to Sex. D’emblée, Patrick Tort oublie ainsi de préciser que les débats sur l’évolution humaine avaient débuté bien avant la parution de l’œuvre en 1871. Par exemple, dès 1864, Alfred Russel Wallace avait déjà affirmé que la sélection favorisait la diffusion de la rationalité et de l’altruisme au sein de l’espèce humaine. Mais, déjà, il voyait ces qualités se développer au sein des nations civilisées et leur permettre de supplanter l’homme sauvage incarné par les peuples indigènes d’Amérique ou d’Océanie. Darwin n’était en fait, contrairement à ce que veut faire croire Patrick Tort, pas loin d’avoir la même opinion. S’il est vrai que la cruauté qui accompagnait la conquête du Nouveau monde par les européens le révoltait, il était fondamentalement convaincu que cette conquête était inévitable. Et dans ce triomphe violent d’une race humaine sur l’autre, Darwin aimait à voir une règle fondamentale de la nature, ainsi qu’en atteste son journal à bord du Beagle.

Faire croire que Darwin est totalement étranger au darwinisme social frise aussi l’ineptie, comme le démontre par exemple sa correspondance avec le juriste suisse Heinrich Fick (18221895) auprès duquel il déplore que les règles syndicales annihilent toute compétition entre les travailleurs :

« J’aimerais beaucoup que vous trouviez l’occasion de discuter d’un point attenant, s’il a une pertinence sur le continent – a savoir la règle réclamée par tous nos Syndicats ouvriers que tous les travailleurs – les bons et les mauvais, les forts et les faibles – devraient tous travailler le même nombre d’heures et recevoir le même salaire. Les syndicats s’opposent également au travail à la pièce – en bref à toute compétition. Je crains que les Sociétés Coopératives, que beaucoup considèrent comme le principal espoir pour l’avenir, n’excluent pareillement la compétition. Cela me semble un grand dommage pour le progrès futur de l’humanité. – Néanmoins, sous n’importe quel système, les travailleurs sobres et prévoyants seront avantagés et laisseront plus de descendants que les ivrognes et les insouciants. »

Lettre de Darwin à Heinrich Fick du 26 juillet 1872.

Richard Weikart, “A Recently Discovered Darwin Letter on Social Darwinism”, Isis, 1995, 86: pp. 609-611. La traduction française est de Patrick Tort.

Ce qui est corroboré par le passage suivant :

« Comme tous les autres animaux, l’homme est certainement arrivé à son haut degré de développement actuel par la lutte pour l’existence qui est la conséquence de sa multiplication rapide; et, pour arriver plus haut encore, il faut qu’il continue à être soumis à une lutte rigoureuse. Autrement il tomberait dans un état d’indolence, où les mieux doués ne réussiraient pas mieux dans le combat de la vie que les moins bien doués. Il ne faut donc employer aucun moyen pour diminuer de beaucoup la proportion naturelle dans laquelle s’augmente l’espèce humaine, bien que cette augmentation entraîne de nombreuses souffrances. Il devrait y avoir concurrence ouverte pour tous les hommes, et on devrait faire disparaître toutes les lois et toutes les coutumes qui empêchent les plus capables de réussir et d’élever le plus grand nombre d’enfants. »

Ch. Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, 1871 ; trad. fr. Edmond Barbier, éd. Reinwald, 3e éd., 1891, p. 677.

Il en va de même en ce qui concerne l’eugénisme. Darwin tourmenté par la question de la consanguinité (lui qui avait épousé sa propre cousine), conseilla par exemple à ses lecteurs de bien vérifier le pedigree de leurs futurs époux comme ils le feraient pour leurs chiens ou leurs chevaux.

Il est impossible, et tout à fait inutile, comme veut le faire Patrick Tort, de dissimuler les faits. La vérité est que Darwin n’avait pas de pensée sociologique originale et qu’il était prompt, comme beaucoup d’hommes de son époque et de sa classe sociale, à accepter sur autant de points que la division du travail entre hommes et femmes ou l’inévitabilité de l’expansion européenne, les opinions défendues par Malthus, Spencer, Wallace ou Bagehot.

Le plus irritant dans l’argumentation de Patrick Tort est qu’il emploie précisément la tactique qu’il dénonce chez les détracteurs de Darwin, c’est-à-dire la citation partielle et sélective. La malhonnêteté intellectuelle culmine pages 84-85. Tort y oppose deux paragraphes successifs du chapitre V de The Descent of Man and Selection in Relation to Sex. Dans le premier, l’évolutionniste anglais déplore que les soins médicaux aient pour conséquence que « les membres faibles des sociétés civilisées propagent leur nature ». Mais dans le second paragraphe, il affirme bel et bien que cette sympathie pour les faibles est le produit de l’histoire évolutive de l’humain, et qu’elle ne saurait être réfrénée sans « porter une atteinte dégradante à la partie la plus noble de notre nature ».

Patrick Tort stigmatise l’omission récurrente du second paragraphe qu’il interprète comme une volonté de vouloir faire croire à une adhésion de la pensée de Darwin aux thèses eugénistes. L’ennui c’est que Tort lui-même oublie de traduire la fin du second paragraphe où Darwin, après avoir concédé que nous « devons supporter les effets indubitablement mauvais de la survie des faibles » se console en constatant que les « membres faibles et inférieurs de la société » ne se marient pas aussi facilement que les membres sains, même s’il regrette au passage que ce qu’il voit comme un mécanisme régulateur ne s’exerce pas avec plus de force (The Descent of Man and Selection in Relation to Sex, 2nd éd., 1889, p. 134). Cet oubli de la part du fondateur de l’Institut Charles Darwin International est quelque peu curieux…

Le reste de l’ouvrage n’est guère meilleur. Notamment, Patrick Tort se fourvoie dans son interprétation du processus de sélection sexuelle, accumule les affirmations farfelues et dénuées de fondement, confond les positions de Darwin et celles de Wallace. Le tout servi par d’innombrables citations des œuvres passées de Patrick Tort, qui semblent plus là pour remplir l’espace que pour véritablement éclairer le lecteur. À ceci s’ajoute toute une longue série d’approximations dans l’emploi des termes et le choix des exemples qui démontre que l’auteur n’a qu’une connaissance très superficielle de l’écologie comportementale et de l’évolution. Ce qui ne l’empêche nullement de se montrer fort péremptoire.

Enfin, il reste ce fameux « effet réversif de l’évolution », si cher à Patrick Tort, décliné ici dans sa version picturale qui épouse la forme du ruban de Möbius. Malheureusement ce beau ruban est ici enroulé autour d’un paquet-cadeau vide de sens, mais qui devrait ravir Alan Sokal et Jean Bricmont si leur était nécessaire de trouver un nouvel exemple d’intoxication verbale.

Frank Cézilly, 31 octobre 2008.

Titulaire d’un doctorat en biologie comportementale consacré à l’étude des stratégies d’approvisionnement en groupe chez les oiseaux, professeur à l’université de Bourgogne, à Dijon.

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