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Pierre Kropotkine, La stérilisation des inaptes, 1912

Allocution de Pierre Kropotkine au premier Congrès international sur l’eugénisme, à Londres en août 1912.

A la fin du XIXe siècle, les États-Unis avaient déjà interdit le mariage pour les arriérés mentaux, les alcooliques et les personnes atteintes de maladies vénériennes. En 1907, l’Indiana est le premier État à adopter des lois sur la stérilisation des « inaptes » et des « indésirables ». Suivront en 1909, Washington, le Connecticut et la Californie, puis en 1911, le Nevada et l’Iowa.

Dans une lettre à Jean Grave où il commente cette rencontre, Kropotkine ajoute : « “Stérilisation” des “indésirables”, c’était le clou, et chez les Anglais, une haine sourde des pauvres. Si “vieillesse pouvait”, elle les aurait tous châtrés. »

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Permettez-moi de faire quelques remarques : l’une concerne les articles lus par le professeur Loria 1 et le professeur Kellogg 2, et une autre de caractère plus général sur les buts et les limites de l’eugénisme.

Tout d’abord je dois exprimer mes remerciements au professeur Loria et au professeur Kellogg pour avoir élargi la discussion sur la grande question que nous avons tous à cœur : la prévention de l’altération et l’amélioration de la race humaine par le maintien de la pureté de l’ensemble commun hérité de l’humanité.

Après avoir admis la possibilité d’une sélection artificielle de la race humaine, le professeur Loria pose cette question : « Sur quel critère allons-nous faire la sélection ? » Nous touchons ici le point le plus important de l’eugénisme et de ce Congrès. Je suis venu ce matin dans l’intention d’exprimer mon profond regret à propos du point de vue étroit avec lequel l’eugénisme a été envisagé jusqu’à présent, à l’exception de nos discussions sur tout le vaste domaine où l’eugénisme entre en contact avec l’hygiène sociale. Ce dernier aspect a déjà produit une impression défavorable sur un certain nombre de penseurs dans ce pays, et je crains que cette impression ne se propage à toute la science. Heureusement les deux articles que je viens de mentionner élargissent le champ de nos discussions.

Avant que la science ne soit en mesure de nous donner des conseils quant aux mesures à prendre pour l’amélioration de la race humaine, elle doit d’abord embrasser par ses recherches un champ très vaste. Au lieu de cela, nous avons été invités à discuter non pas des fondements d’une science qui doivent encore être travaillés, mais d’un certain nombre de mesures concrètes, dont certaines sont d’un caractère législatif. Les conclusions sont déjà tirées d’une science avant que ses propres éléments aient été établis.

Ainsi, on nous demande d’approuver, après un examen très rapide, les certificats de mariage, le malthusianisme, le diagnostic de certaines maladies contagieuses, et en particulier la stérilisation des personnes pouvant être considérés comme indésirables.

Je ne perds pas de vue les mots de notre président, qui a indiqué la nécessité de concentrer notre attention sur les aspects héréditaires de cette partie de l’hygiène sociale, mais je maintiens que du fait de considérations évitant systématiquement l’influence du milieu sur le bien-fondé de ce qui est transmis par l’hérédité, le Congrès propage une idée complètement fausse à la fois de la génétique et de l’eugénisme. Pour utiliser un mot à la mode, il risque la « stérilisation » de ses propres discussions. En fait, une telle séparation entre l’environnement et l’hérédité est impossible, comme nous venons de le voir à partir de l’article du professeur Kellogg, qui nous a montré combien il est vain d’appliquer des mesures eugéniques, alors que des agents d’action aussi immensément puissants que la guerre et la pauvreté, agissent de concert pour les contrecarrer.

Un autre point important est le suivant. La science, c’est-à-dire la somme totale de l’opinion scientifique, ne considère pas que tout ce que nous avons à faire c’est de nous féliciter de la part de la nature humaine qui induit l’homme à prendre le parti de ceux qui sont faibles, et ensuite d’agir dans la direction opposée. Charles Darwin savait que les oiseaux qui apportent habituellement du poisson sur une grande distance pour nourrir un de leurs congénères aveugle faisaient aussi partie de la Nature, et, comme il nous l’a dit dans La descendance de l’homme (1871), de tels faits d’entraide sont le principal élément de la préservation de la race, de tels faits de bienveillance nourrissent l’instinct sociable, et sans cet instinct pas une seule race ne pourrait survivre dans la lutte pour la vie contre les forces hostiles de la Nature.

Mon temps de parole est limité, je ne vais donc aborder qu’une seule question parmi celles que nous avons discutées : avons-nous eu une discussion sérieuse sur le Rapport de l’association des éleveurs nord-américains, qui préconise la stérilisation ? Avons-nous fait une analyse sérieuse des déclarations vagues de ce rapport sur les effets physiologiques et mentaux de la stérilisation des faibles d’esprit et des prisonniers ? Y-a-t’il eu des objections lorsque cette stérilisation a été représentée comme un puissant moyen dissuasif contre certains crimes sexuels ?

À mon avis, le professeur McDonnell avait tout à fait raison quand il a fait la remarque qu’il était prématuré de parler de ces mesures au moment où les criminologues eux-mêmes arrivent à la conclusion que le criminel est « un produit fabriqué », un produit de la société elle-même. Il reste sur la terre ferme de la science moderne. J’ai donné dans mon livre sur les prisons quelques faits frappants, tirés de ma propre observation attentive de la vie carcérale vue de l’intérieur, et je pourrais produire des faits encore plus frappants pour montrer comment les aberrations sexuelles, décrites par Krafft Ebing 3, sont souvent les résultats de l’univers carcéral, et comment les germes de ce genre de criminalité, s’ils étaient présents chez le prisonnier, ont toujours été aggravés par l’emprisonnement.

Mais créer ou aggraver cette sorte de perversion dans nos prisons, puis la punir par des mesures préconisées lors de ce Congrès, est sûrement l’un des plus grands crimes. Il tue toute foi en la justice, il détruit tout sentiment d’obligation mutuelle entre la société et l’individu. Il attaque la solidarité inscrite dans la race, la meilleure arme de la race humaine dans sa lutte pour la vie.

Avant d’accorder à la société le droit à la stérilisation des personnes affectées par la maladie, par la faiblesse d’esprit, l’échec dans la vie, l’épilepsie (je signale en passant que l’écrivain russe que vous admirez tant, en ce moment, Dostoïevski, était épileptique), n’est-ce pas notre devoir sacré d’étudier soigneusement les racines sociales et les causes de ces maladies ?

Lorsque les enfants dorment jusqu’à l’âge de douze et quinze dans la même chambre que leurs parents, ils montrent les effets des premiers éveils sexuels avec toutes leurs conséquences. On ne peut pas lutter contre des effets si largement répandus par la stérilisation. En ce moment 100 000 enfants ont besoin de nourriture à la suite d’un conflit social. N’est-il pas le devoir de l’eugénisme d’étudier les effets d’une privation prolongée de nourriture sur la génération qui a été soumis à une telle calamité ?

Détruisez les bidonvilles, construisez des logements sains, abolissez cette promiscuité entre les enfants et les personnes adultes, et n’ayez pas peur, comme c’est souvent le cas, de « faire du socialisme », rappelez-vous que paver les rues, apporter un approvisionnement en eau dans une ville, c’est déjà ce qu’on appelle « faire du socialisme », et vous aurez amélioré le plasma germinatif de la prochaine génération bien plus que vous ne pourriez l’avoir fait par une série de stérilisation.

Et alors, une fois que ces questions ont été soulevées, ne pensez-vous pas que la question de savoir qui sont les inaptes doit être nécessairement mise en avant ? Qui sont-ils, en effet ? Des travailleurs ou des oisifs ? Des femmes du peuple, qui allaitent leurs enfants elles-mêmes, ou des dames qui sont impropres à la maternité parce qu’elles ne peuvent suivre tous les devoirs d’une mère ? Ceux qui produisent des dégénérés dans les bidonvilles, ou ceux qui produisent des dégénérés dans des palais ?

Pierre Kropotkine (9 décembre 1842 – 8 février 1921)

Traduction française réalisée par le soldat inconnu.
Peter Kropotkin,
“The Sterilization of the Unfit,”
Mother Earth 7, no. 10 (December 1912).


Notes:

1 Achille Loria (1857-1943), économiste et sociologue italien.

2 Vernon Lyman Kellogg (1867-1937), entomologiste et zoologiste nord-américain.

3 Richard Freiherr von Krafft-Ebing (1840-1902), psychiatre autrichien.

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