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Radio: André Pichot, Biologie et solidarité, 2013

Conférence d’André Pichot, historien de la biologie, sur le thème « biologie et solidarité » donné en juin 2013 au Collège de France dans le cadre du colloque “Entretiens sur les avatars de la solidarité”.

A travers l’histoire du darwinisme, Pichot retrace les diverses idéologies et doctrines informes qui ont servit à justifier « scientifiquement » la compétition ou (plus rarement) la solidarité dans les sociétés humaines à partir des connaissances en biologie. Un florilège de bêtises et de stupidités pourtant très sérieusement soutenues par nombre de scientifiques, encore aujourd’hui.

Biologie et solidarité

Je voudrais remercier Mr Supiot et les organisateurs de m’avoir invité, même si ce n’est pas vraiment un cadeau qu’ils m’ont fait ni un cadeau qu’ils vous font d’ailleurs. Parce qu’après la précision des doctrines, je dirais, juridico-financières et des doctrines théologiques, on va passer dans les doctrines informes de l’idéologie de bas étage.

Les doctrines informes ont deux avantages : 1. Elles n’ont pas d’histoire, donc c’est très pratique ; 2. Elles sont très efficaces, elles permettent d’expliquer n’importe quoi. L’inconvénient, c’est qu’elles rendent les exposés très difficiles à faire, de ce fait mon exposé sera aussi informe que les doctrines qu’il prétend exposer.

Le problème en biologie, c’est que finalement, pour la question de la solidarité, c’est une idée qui apparaît ponctuellement, par ci par là. Par exemple, la division du travail, on la retrouve chez des auteurs comme Lamarck : c’est la division des différents organes qui vont participer à la vie de l’individu. On trouve toute sortes de choses comme ça. Mais la partie la plus intéressante de la solidarité en biologie se trouve dans le darwinisme.

Pourquoi le darwinisme ? Parce qu’il s’est présenté dès le début comme la négation de la solidarité. On a dit souvent que Darwin s’était inspiré de Malthus, il l’a reconnu lui-même. Mais en fait, Darwin s’est inspiré d’un texte plus ancien qui est la Dissertation de Townsend en 1786. Townsend est l’inspirateur de Malthus et dans cette dissertation, il réclame la suppression des lois d’assistance sociale aux pauvres en Angleterre. Ces lois seront abolies en 1834. Mais s’il réclame contre ces lois d’assistance sociale, on peut considérer que c’est une mesure anti-solidarité, si l’on veut. Ce qui est intéressant dans sa Dissertation…, c’est qu’il utilise une petite fable, un petit modèle animal : on a une île isolée – c’est l’île de Robinson Crusoë – sur laquelle il y a de l’herbe, il y a des chèvres et il y a des chiens. Et les chèvres mangent l’herbe, les chiens mangent les chèvres. Darwin a repris exactement ce modèle – il est pas le seul, d’ailleurs, d’autres le reprendrons plus tard pour le mathématiser – pour élaborer sa théorie de la sélection naturelle.

Une autre origine du darwinisme, c’est Hobbes, la lutte de tous contre tous à l’état de nature. Sauf que l’état de nature est théorique chez Hobbes, tandis que chez Darwin, l’état de nature est celui étudié par les naturalistes. Il existe des sociétés animales et des sociétés humaines, mais en ce qui concerne les premières, on ne peut pas invoquer un contrat social, un souverain, un État, etc. pour modérer la lutte de tous contre tous. Dans les sociétés animales, on dit qu’il y a une « reine des abeilles » ou des fourmis, par exemple, en l’occurrence elle est « reine » pour l’entomologiste, mais pas pour les abeilles ou les fourmis.

On a donc Hobbes, Malthus – enfin Townsend.

Le problème du darwinisme, c’est qu’il a posé dès le départ une sorte de lutte de tous contre tous. De manière très précise, chez Darwin lui-même, c’est la lutte pour les ressources alimentaires, qui sont trop faibles comme chez Malthus, et plus tard il ajoutera la lutte pour les femelles. Aujourd’hui on a tendance à considérer que le darwinisme, c’est une plus ou moins bonne adaptation au milieu : seuls ceux qui sont adaptés au milieu survivent. Pas du tout chez Darwin, pour qui c’est la lutte pour l’alimentation (sélection naturelle) et ensuite la lutte pour les femelles (sélection sexuelle). Donc comment concilier cette lutte perpétuelle de tous contre tous, cette concurrence des mâles pour les femelles et de tout le monde pour la nourriture, avec l’existence de sociétés animales et de sociétés humaines ?

Alors, pour résoudre le problème, on va tout mélanger. C’est-à-dire que l’on va mélanger sociétés animales et sociétés humaines, parce que, j’allais dire, c’est plus simple !

On considère les sociétés humaines sur le modèle des sociétés animales et on va essayer de résoudre le problème en inventant l’altruisme biologique. On dit aussi altruisme darwinien, bien que ce ne soit pas Darwin qui l’ait inventé. Celui qui l’a inventé, c’est Wallace, le co-auteur de la théorie de l’évolution par sélection naturelle avec Darwin. Ils ont fait tous les deux la même théorie, et c’est Darwin qui a été retenu pour des raisons… très honnêtement je pense que Darwin était un bourgeois cossu et bien installé, tandis que Wallace était un déclassé qui avait beaucoup moins de ration sociale. Mais c’est bien lui qui a inventé l’altruisme darwinien en 1864 dans un article (L’Origine des espèces, c’est en 1859) et Darwin le reprendra à son tour en citant Wallace dans son ouvrage de 1871.

Qu’est-ce qu’imagine Wallace ? Il a une position qui est moins dure que celle de Darwin sur la sélection naturelle, et il va imaginer qu’à l’intérieur de ce qu’il appelle une tribu, c’est-à-dire un groupe social, les individus humains sont altruistes et s’entraident les uns les autres, la tribu où les individus sont les plus altruistes l’emportera dans la concurrence pour les ressources alimentaires sur les tribu qui sont moins soudées intérieurement. C’est-à-dire qu’à l’intérieur de la tribu, on supprime la concurrence, la lutte de tous contre tous, mais en revanche on transporte cette lutte entre les tribus. L’altruisme à l’intérieur de la tribu permet le développement de toutes sortes de qualités morales, l’intelligence va primer sur la force, etc. Il y a tout un roman anthropologique comme ça. En revanche, on passe complètement sous silence le fait que la lutte est transposée entre les tribus. On dit simplement que les tribus moins altruistes, « inférieures » en quelque sorte, seront amenées à disparaître – Darwin parle d’ailleurs des « peuples les moins intellectuels » qui seront exterminés.

Donc on a transposition d’une lutte entre individus à une lutte entre groupes, et on va passer sous silence la lutte entre groupes, et on va développer l’altruisme entre les individus. A partir de là, on va pouvoir faire tout un roman. Mais vous voyez bien que reste toujours sous-jacent la lutte entre les tribus.

Que fait Wallace lorsqu’il valorise ainsi l’altruisme interne à la tribu ? Il se place en fait d’un point de vue moral, il ne parle pas de solidarité, il parle d’altruisme, et il envisage la question uniquement d’un point de vue moral. Pas vraiment d’un point de vue scientifique, parce qu’il s’en fout un peu manifestement des tribus animales. Je pense qu’il répond à des critiques du darwinisme, pas seulement parce qu’il allait contre le créationnisme et tout ça – c’est un peu imaginaire ces choses là – mais simplement qu’il y a eu une critique morale et qu’il y a des gens qui ont fait remarquer que la « lutte de tous contre tous » et la « survie des plus aptes » cela veut dire l’extermination des moins aptes ou des plus faibles. Donc il y a eu cette critique morale et on a essayé d’y répondre par un altruisme entre les tribus.

A partir de 1871, il va y avoir toute sorte de gens qui vont produire des textes là-dessus, tantôt sur l’altruisme, tantôt sur la lutte entre les tribus. Toutes les combinaisons sont possibles, et mêmes les plus contradictoires sont mélangées. Alors, je vais donner deux exemples.

D’abord l’exemple de Kropotkine, l’anarchiste russe, qui en 1902 a publié L’entraide, un facteur de l’évolution. Il va présenter la chose de la manière suivante : tout d’abord, il ignore complètement la lutte entre les tribus, il repart sur une base animale à partir de ce qu’il a observé en Sibérie, où les conditions de vie sont très dures, où lorsqu’il y a une entraide entre les individus les espèces animales survivent. La sélection naturelle darwinienne est transposée au niveau de l’environnement, ce n’est plus la lutte contre les individus, mais la lutte contre le milieu. Et ce sont les individus les plus solidaires dans cette lutte contre le milieu qui vont survivre. La concurrence entre les individus est éliminée. Que veut faire Kropotkine ? Il veut ancrer la morale dans la nature ; il ne veut plus d’une morale ancrée dans un dieu ou n’importe quoi d’autre. C’est un naturaliste, il a une approche naturaliste, et utilitariste aussi, comme chez Wallace, c’est-à-dire que l’avantage de la morale, c’est que cela facilite la survie des individus à l’intérieur du groupe.

C’est tout à fait utilitariste : que les groupes les moins solidaires disparaissent, c’est qu’ils l’ont bien mérité ; ils n’étaient pas moraux puisqu’ils ne pratiquaient pas la solidarité entre eux. Donc tout est bien dans le meilleur des mondes. C’est une sorte de calvinisme naturaliste, on a d’ailleurs souvent comparé le darwinisme à une version calviniste de la nature. Kropotkine conserve cet aspect utilitariste et donne la version la plus gentille, celle qui sera le mieux acceptée, d’un altruisme entre les membres de la société. C’est lui qui va en donner une version qui va réapparaître régulièrement. Il écrit en 1902, mais il y en a eu avant lui, il en cite d’ailleurs un certain nombre, on a toute une liste d’auteurs qui vont reprendre sa doctrine au fil du siècle, et cela existe encore aujourd’hui. Vous connaissez peut-être les livres de Patrick Tort, tous les trois ou quatre ans il publie un livre où il dit qu’il a découvert « l’effet réversif de l’évolution », afin de montrer que le darwinisme est moral, etc., et c’est en fait la thèse de Wallace qui ressort.

C’est quelque chose qui réapparaît constamment et qui a servit à moraliser le darwinisme.

Il existe également la contrepartie qui est la version où au lieu de s’occuper de l’altruisme à l’intérieur du groupe on s’intéresse à la lutte entre les groupes.

J’ai choisi Kropotkine parce que c’est le cas le plus extrême, c’est des penseurs de gauche qui adhèrent au darwinisme, surtout par anti-cléricalisme, parce qu’ils pensent que L’Origine des espèces est dirigée contre le créationnisme donc ils sont forcément darwiniens (même si c’est très largement imaginaire parce que le créationnisme arrive bien plus tard après la guerre de 1914-18). Mais en même temps, ils sont très gênés par les références à Malthus et à Hobbes de la théorie de Darwin.

Mais il y a des gens qui ne sont pas du tout gênés par cet aspect un peu déplaisant au point de vue moral, et qui ont plutôt développé la question de la lutte entre les tribus. Alors, eux passent très rapidement sur la question de l’altruisme à l’intérieur de la tribu, c’est évacué, et se concentrent tout entiers sur la lutte entre les tribus. Et ils vont en faire le moteur de l’histoire.

Le cas le plus célèbre, c’est Ludwig Gumplowicz, un sociologie polono-autrichien qui a écrit La Lutte des races en 1883, et j’avait parlé tout à l’heure de Darwin qui évoquait l’extermination des peuples les moins intellectuels, là ont est passé au niveau des races.

A suivre…

André Pichot

Téléchargez l’émission au format MP3 :

Biologie et solidarité

Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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