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Patrick Marcolini, L’extrême droite est-elle technocritique?, 2014

Il n’est pas rare pour des critiques de la technique de se faire accuser de fascisme, quand bien même les valeurs d’égalité et d’autonomie collective sous-tendraient leur analyse. Quel rapport l’extrême droite, au contraire, entretient-elle avec la modernité et la technologie ?

L’historien François Jarrige a récemment fait paraître une volumineuse histoire des « technocritiques », retraçant l’action de toutes celles et tous ceux qui, dans les deux derniers siècles, ont dénoncé le caractère néfaste des technologies de leur temps et tenté d’en enrayer les effets dévastateurs : briseurs de machines, utopistes sociaux, critiques philosophiques de la modernité, communautés alternatives, mouvements écologistes radicaux et autres groupes anti-industriels. Ce travail ne se borne pas à faire émerger des archives les figures de résistances au « progrès » technique beaucoup plus nombreuses et vigoureuses que l’historiographie classique ne le laissait croire. En exposant leurs raisons et en montrant leur clairvoyance face à des processus sociaux et environnementaux dont nous voyons aujourd’hui l’aboutissement désastreux, il réhabilite une critique de la société industrielle sur laquelle pesaient jusque-là de graves soupçons. En effet, pour reprendre les mots de François Jarrige :

« Dans le champ politique, la technocritique n’a bonne presse ni à gauche ni à droite. Pour la droite libérale, elle est le nouveau visage d’une obsession régulatrice tentant de brider la libre entreprise et le progrès. A gauche subsiste l’idée que “des pensées conservatrices, voire réactionnaires, alimentent aujourd’hui encore certaines actions technophobes”. »

François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, éd. La Découverte, 2014, p. 335-336.

Effectivement, pour une partie de la gauche, y compris de la gauche anticapitaliste, dès qu’on critique la technoscience, l’idéologie du progrès ou la société industrielle, le spectre de l’extrême droite n’est pas loin… Mais ce rapprochement est-il fondé ? L’extrême droite a-t-elle véritablement procédé à une critique de la science et de la technique modernes ?

Lorsqu’on prononce le mot « extrême droite », la première image qui vient à l’esprit est naturellement celle du fascisme italien et de l’Allemagne nationale-socialiste. Or le régime de Mussolini s’est précisément distingué par une série de grands travaux publics visant à moderniser une Italie perçue comme retardataire par rapport aux grandes puissances industrielles du nord de l’Europe : assèchement et mise en culture des marécages du Latium, stimulation de la production agricole, construction d’autoroutes et de lignes de chemin de fer, investissements massifs dans l’industrie lourde, etc.

Le nazisme, pour sa part, s’est caractérisé par le recours accru aux pesticides et aux engrais chimiques dans le domaine agricole, la valorisation de l’automobile pour tou-te-s et la construction d’un des premiers réseaux autoroutiers au monde, l’usage intensif des nouvelles techniques de communication de masse, le redressement et la mobilisation de l’arsenal industriel allemand en vue de préparer la guerre, la mise au point de nouveaux procédés industriels pour obtenir des substances telles que matières plastiques, caoutchouc et textiles de synthèse, etc. 1 Autant de faits qui allaient bien dans le sens du progrès… technique. En outre, comme plusieurs auteurs l’ont fait remarquer, les mécanismes d’extermination mis en œuvre dans les camps nazis peuvent eux-mêmes être rapportés aux logiques fondamentales de la modernité industrielle 2.

Par conséquent, les références laudatives à l’Antiquité romaine dans l’Italie fasciste ou au Saint- Empire romain germanique dans l’Allemagne nazie ne doivent pas faire illusion : il s’agissait là de rêveries « palingénésiques » (pour reprendre l’expression de l’historien Roger Griffin 3), c’est-à-dire qu’elles n’imaginaient pas la possibilité de revenir en arrière dans le passé, mais plutôt de faire renaître celui-ci à travers et par la modernité – notamment technologique. Or pour renaître, il faut déjà avoir disparu. Rien d’étonnant donc à ce que les restes concrets de ce passé aient été détruits au passage – comme les vestiges architecturaux de la Rome des Césars, démolis sous Mussolini pour construire les monuments célébrant la puissance retrouvée de l’Italie 4.

Ce qui s’applique au fascisme et au nazisme est valable, mutatis mutandis, pour la majeure partie de l’extrême droite, qui a été – et reste encore – largement tributaire des paradigmes intellectuels qui ont accompagné le développement de la société industrielle. Chez le royaliste Charles Maurras par exemple, qui fut le fondateur de l’Action française et le théoricien du nationalisme intégral, on serait bien en peine de trouver une critique de la technique et de la science modernes. Et pour cause : il se revendiquait explicitement de la fine fleur du positivisme, c’est-à-dire d’Auguste Comte et de Frédéric Le Play. Comme l’explique Colette Capitan :

« Ce que la biologie enseigne, ou les sciences de la nature, le nationalisme intégral, lui-même conçu comme système scientifique, devait pouvoir le corroborer dans le domaine des sciences humaines et de l’histoire. » 5

La situation est même plus frappante encore si l’on observe les mouvements d’extrême droite qui sont apparus plus récemment dans le champ politique. On connaît, bien sûr, les appels retentissants de Marine Le Pen et du Front national à une vigoureuse réindustrialisation de la France. On sait moins, toutefois, que le FN est aussi l’un des partis les plus en pointe sur les questions numériques, se mobilisant contre la loi LOPPSI, demandant une protection intransigeante des données personnelles et de la liberté d’expression sur Internet, ou encore approuvant l’introduction de tablettes numériques à l’école (pourvu qu’elles soient françaises !).

On a là l’indice d’un phénomène qui devrait attirer toute l’attention des « antifascistes » : du FN jusqu’aux disciples d’Alain Soral en passant par les Identitaires, l’extrême droite actuelle ne montre en fait aucune répulsion vis-à-vis des nouvelles technologies. Et pour cause : elle leur est consubstantiellement liée. Oyvind Strommen, auteur d’une enquête approfondie sur « la toile brune », parle même à cet égard d’une extrême droite de troisième génération : après la première marquée par le nazisme et la seconde qui plongeait ses racines dans le racisme des gens ordinaires, celle-ci a pour principale caractéristique d’avoir été directement sécrétée par Internet. Internet offre en effet des moyens inédits par rapport aux anciennes techniques de communication politique : illustrer et renforcer les messages idéologiques par des images et des vidéos frappantes ; faciliter la mise en contact discrète avec les groupes extrémistes, alors qu’il fallait autrefois se rendre physiquement à des réunions pour les rencontrer et les suivre ; multiplier les espaces de discussion où des points de vue et des comportements habituellement inacceptables en société sont normalisés et encouragés 6. C’est bien ce qui se produit aujourd’hui avec Égalité & Réconciliation, l’organisation d’Alain Soral, dont le succès repose quasi-exclusivement sur les vidéos qu’elle met en ligne quotidiennement sur son site Internet, devenu une véritable machine de guerre. Mais c’est aussi le cas pour les Identitaires, dont le modèle cyberactiviste a largement déteint sur le reste de l’extrême droite 7.

Si l’on s’écarte un peu de ce panorama, le candidat le plus sérieux à la catégorie – bien fantomatique – des « technocritiques » d’extrême droite pourrait être Alain de Benoist, le fondateur de la Nouvelle Droite, un courant intellectuel développant depuis le début des années 1970 une critique acharnée du judéo-christianisme et de l’économie marchande, accusés de saper les fondements de la « civilisation européenne » 8. Alain de Benoist s’est en effet distingué depuis une quinzaine d’années par une méfiance revendiquée vis-à-vis de la technoscience, et par un ralliement explicite aux thèses de la décroissance. Ses revues, Éléments et Krisis, font régulièrement place à des textes portant sur la critique du machinisme et des sciences, tandis que ses écrits inspirent les animateurs (à vrai dire assez groupusculaires) de la revue Rébellion, dont plusieurs articles ont approché des thématiques semblables. Mais le personnage ainsi que ses disciples se sont aussi signalés par une tactique récurrente depuis les années 1980, consistant à s’emparer de toutes les questions occupant le devant de la scène à l’extrême gauche pour en donner une version d’extrême droite, en essayant de ramener à eux et à leurs objectifs des intellectuel-le-s ou des forces politiques issus du « camp d’en face ». C’est une application directe de leur stratégie dite « métapolitique », celle du « gramscisme de droite » : pour remporter le combat politique, il faut remporter celui de la culture et des idées, en imposant sa vision du monde au-delà des clivages traditionnels 9. Ainsi a-t-on vu le tiers-mondisme, l’anti-impérialisme ou encore la cause palestinienne faire les frais de cette stratégie 10. Ne serait-ce pas au tour de l’écologie, de la décroissance et de la critique de la société industrielle ? Un indice pourrait en être le fait que, jusqu’à la fin des années 1970, la Nouvelle Droite était plutôt empreinte d’un certain positivisme et ne montrait aucune sympathie pour l’écologie politique 11.

Pour justifier le ralliement de la Nouvelle Droite à la critique de la technique, Alain de Benoist se réfère essentiellement à une constellation d’auteur-e-s issus de la Révolution conservatrice, un courant intellectuel qui s’est développé dans l’Allemagne des années 1900-1930 et auquel ont été associés des penseurs tels qu’Oswald Spengler, Ernst Junger ou Martin Heidegger. Si plusieurs représentants de la Révolution conservatrice émirent effectivement un certain nombre de réprobations à l’égard de l’industrialisme – et ce sont peut-être là les seuls qu’on puisse faire entrer dans la catégorie des « technocritiques » d’extrême droite – :

« Bien plus nombreux étaient ceux qui, s’ils critiquaient bien la domination de la technique et de la science dans la société moderne, faisaient peser cette critique non pas sur la technique en tant que telle, mais sur la défaillance des catégories dirigeantes. » 12

Ainsi Spengler, dans L’Homme et la technique (1931), craignait-il que les élites occidentales, se détournant de la technique par « une sorte de pacifisme dans le combat contre la nature », ne la livrent aux peuples colonisés, qui s’en empareraient pour la retourner contre la « civilisation blanche ». Dans Le Travailleur de Junger (1932), on retrouve la même idée : à l’ancienne bourgeoisie doit se substituer une nouvelle élite, forgée dans le creuset des guerres et de l’industrie, capable de plier à sa volonté de domination et d’organisation une technique jusque-là déchaînée. Le cas d’Heidegger, s’il est plus complexe et toujours en débat, relève probablement de la même espèce, dans la mesure où le philosophe affirma à plusieurs reprises que le national-socialisme, auquel il avait un temps apporté son soutien, avait posé – sans le résoudre – le problème d’une relation adéquate entre l’être humain et l’essence de la technique. Après guerre, Heidegger finira par adopter une posture fataliste, refusant d’envisager quelque opposition que ce soit à la société industrielle : « Seul un Dieu peut encore nous sauver » sera son dernier mot sur la question, en 1966 13.

La « technocritique » est finalement loin d’être plus représentée à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche. Elle est en fait une attitude transversale à tous les courants politiques, à tel point qu’on peut la trouver chez des auteurs aussi modérés que le philosophe Alain, compagnon de route du Parti radical sous la IIIe République, ou l’écrivain humaniste Georges Duhamel, auteur notamment des Scènes de la vie future en 1930. De sorte que le rapprochement entre critique de la société industrielle et extrême droite a finalement plus valeur polémique qu’autre chose. La plupart du temps, il relève en fait du stratagème énoncé par Schopenhauer en 1831 :

« Nous pouvons rapidement éliminer ou du moins rendre suspecte une affirmation de l’adversaire opposée à la nôtre en la rangeant dans une catégorie exécrable, pour peu qu’elle s’y rattache par similitude ou même très vaguement. »

Arthur Schopenhauer, stratagème n°32 de L’Art d’avoir toujours raison, Mille et une nuits, 2003.

Patrick Marcolini

Article paru dans la Revue L’an 02 n°6, dossier “Qui est réac ? Qui est moderne ?” – automne 2014.


Notes:

1 Voir George L. Mosse, La Révolution fasciste. Vers une théorie générale du fascisme, éd. du Seuil, 2003, p. 52-54 et 183-191, ainsi que la mise au point tout à fait opportune de François Jarrige dans son livre, op. cit., p. 139-143.

2 Cf. Enzo Traverso, La Violence nazie. Une généalogie européenne, éd. La Fabrique, 2002, et Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, éd. La Fabrique, 2002.

3 Roger Griffin, The Nature of Fascism, Londres, éd. Pinter, 1991, et Modernism and Fascism. The Sense of a Beginning under Mussolini and Hitler, Basingstoke (GB), éd. Palgrave Macmillan, 2007.

4 Cf. Emilio Gentile, Fascismo di pietra, Roma, éd. Laterza, 2007.

5 Colette Capitan, Charles Maurras et l’idéologie d’Action française. Étude sociologique d’une pensée de droite, éd. du Seuil, 1972, p. 95.

6 0yvind Strommen, La Toile brune, éd. Actes Sud, 2012, p. 81-85.

7 Les principales figures du mouvement identitaire, à l’image de Fabrice Robert ou Laurent Ozon, travaillent d’ailleurs directement dans les nouvelles technologies, selon ce qu’ils affirment eux-mêmes sur les sites Internet de leurs mouvements respectifs (le Bloc identitaire et Maison commune). Sur la stratégie des Identitaires, cf. Emmanuel Casajus, Le Combat culturel. Images et actions chez les Identitaires, éd. L’Harmattan, 2014.

8 L’organe central de la Nouvelle Droite a longtemps été (et reste encore dans une certaine mesure) le GRECE, « Groupement d’études et de recherches sur la civilisation européenne ».

9 Cf. Alain de Benoist, Jean-Joël Brégeon, Claudine Glot & al., « Pour un “gramscisme de droite” », Actes du XVIe colloque national du GRECE, éd. Le Labyrinthe, 1982.

10 Pour une illustration de cette stratégie sur la question du tiers-mondisme, cf. Alain de Benoist, Europe, Tiers monde, même combat, éd. Robert Laffont, 1986, et l’analyse critique de François Partant, « Un livre et de nombreux auteurs : Alain de Benoist et le tiers-mondisme », in Cette crise qui n’en est pas une, éd. L’Harmattan, 1994, p. 245-273.

11 Comme l’admet Stéphane François lui-même, pourtant prompt à dénoncer les racines prétendument réactionnaires de l’écologie politique (cf. S. François, L’Ecologie politique : une vision du monde réactionnaire ?, éd. du Cerf, 2006, p. 81-82).

12 Stefan Breuer, Anatomie de la Révolution conservatrice, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1996, p. 86.

13 Lire notamment son entretien donné au journal Der Spiegel en 1966 et publié dix ans plus tard : Martin Heidegger, Réponses et questions sur l’histoire et la politique, éd. Mercure de France, 1977. On remarquera d’ailleurs que des auteurs tels qu’Adorno ou Anders, inspirateurs des courants anti-industriels actuels, ont pris le soin de se distinguer des positions de Heidegger. Cf. Gunther Anders, Sur la pseudo- concrétude de la philosophie de Heidegger (1948), éd. Sens & Tonka, 2003 et T. W. Adorno, Jargon de l’authenticité. De l’idéologie allemande (1964), éd. Payot, 1989.

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