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Pierre Thuillier, Science, pouvoir et démocratie, pour une science responsable, 1997

Nous reproduisons ce texte à titre de document. Les propos n’engagent que son auteur, et nous avons rajouté entre […] indications et commentaires.

Ce colloque est donc organisé en hommage à Martine Barrère. J’étais déjà chef de rubrique dans une revue dont j’ai oublié le nom [La Recherche] lorsqu’elle est arrivée place de l’Odéon. Nous nous sommes tout de suite retrouvés dans le même bureau, avec Jeanine Rondest, parfois avec quelques autres dont un comptable fou qui avait certainement tout compris avant nous puisqu’il a fini par jeter les meubles par la fenêtre… Catherine Allais en dira plus sur le travail de celle que j’appelais « Titine ». Pour ma part, je veux évoquer ici l’élan, la joie, la chaleur qu’elle apportait dans notre travail. Malgré de nombreux déménagements, nous avons continué à travailler ensemble, à pratiquer la lecture croisée de nos papiers, à débattre des heures durant sur tous les sujets. Je garde un excellent souvenir de cette collaboration fructueuse. Ainsi c’est sans doute parce que Martine avait elle-même abordé le sujet que j’ai été amené à écrire sur les expériences nazies sur l’hypothermie dans les camps de concentration. Je le dis ici sans complaisance aucune, je regrette son enthousiasme, sa curiosité, son esprit critique, son courage. Tout cela s’est terminé de bien triste façon, et je fais totalement miennes les paroles qu’a prononcées Catherine Allais au cimetière du Père Lachaise : Martine a bien été victime de quelques petits potentats dont on ne saurait qualifier la médiocrité.

Venons-en au colloque. J’avoue avancer ici tout tremblant tant le sujet paraît vaste. Je me contenterai donc de quelques remarques simplificatrices sans même aborder des sujets comme la vache folle ou le sang contaminé. Je souhaite vraiment que les interventions soient les plus pointues possibles. En effet, en trente ans de journalisme scientifique, j’ai connu bien des colloques sur le thème de la responsabilité, et j’y ai constaté que les personnes les plus complices du système, les journalistes les plus plats s’y régalaient. Il nous faut donc être pertinents, parfois méchants et ne pas nous satisfaire de la langue de bois.

La science dans la société

Pour moi, il faut tout d’abord dégager l’idée de responsabilité scientifique de toute connotation strictement morale. Bien sûr, les scientifiques commettent des fautes – je pense notamment aux fraudes et aux expériences faussées –, mais mieux vaut insister sur le fait que la science moderne fait partie intégrante d’un système culturel qui a sa cohérence et sa dynamique propres. Il convient donc de faire preuve de la plus grande prudence pour éviter que soient mis en accusation des gens qui ne le méritent pas. La science n’est pas une force indépendante, tombée du ciel, puissante, rationnelle, elle s’est développée dans la société, engendrant parfois des bienfaits, parfois des catastrophes ; elle est le produit du système, son aboutissement, son chef d’œuvre.

Je dirai donc plutôt que c’est la société qui est responsable de la science. Cette dernière n’est que le résultat du mouvement qui s’est engagé depuis des siècles et dans lequel les marchands ont joué un rôle déterminant. Elle est le produit d’une histoire et ce n’est pas elle qui impose ses valeurs à la société, mais la société qui la fait figurer dans ses choix culturels. Le profit, le rendement à tout prix, l’utilitarisme, l’activisme qui envahissent notre société ne sont pas le résultat de la science mais se retrouvent en elle aujourd’hui.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai d’abord refusé de participer à ce colloque. En effet, parler de responsabilité scientifique aujourd’hui me semble aussi vain que de parler de la responsabilité des chanoines à la fin du XVe siècle. Bien sûr, ces derniers ont essayé d’utiliser les espaces de liberté dont ils disposaient pour rendre le système moins imparfait mais ils étaient, eux aussi, intégrés dans une aventure culturelle plus vaste qui les dépassaient. De la même façon un grand nombre de problèmes de fond dépassent aujourd’hui les scientifiques, même s’ils s’y intéressent mais simplement au même titre que tous les citoyens.

La science-institution

Plutôt que de parler de responsabilité, je voudrais souligner les ambiguïtés propres à la situation des scientifiques. En effet, indépendamment de la recherche pure, la science est une institution, liée aux activités militaires et économiques. Il lui sera donc difficile d’exercer une quelconque responsabilité morale ou de se remettre en cause tant qu’elle restera le client principal de l’armée ou de l’industrie. Si les scientifiques sont individuellement capables d’un recul certain sur leur activité, ils tiennent le plus souvent un double langage car, otages du système, ils se doivent d’y participer. Dès lors, peut-on attendre d’eux autre chose que des efforts individuels ?

L’ambiguïté de leur position tient en effet à la nécessité de se rallier à des programmes de science appliquée pour obtenir des crédits. Le colloque organisé à Nice par le mouvement Pugwash, créé après la deuxième guerre mondiale par des savants atomistes afin de diffuser des idées pacifistes, voyait ainsi après sa clôture tous les participants repartir travailler dans des laboratoires dépendant presque tous de l’armée. C’est donc le système qu’il convient de remettre en cause plus que ses acteurs. [Comme si la remise en cause du système ne passait pas d’abord par celle de ses principaux acteurs !]

J’ajouterai que la science représente pour nous puissance et innovation, mais elle est aussi formation des élites. De fait, l’occident bourgeois que nous représentons raffole de la rationalité et du progrès jusqu’à identifier science et civilisation. Or, cet esprit scientifique qui est à l’œuvre peut aboutir à la pire des technocraties. Les scientifiques et les ingénieurs qui sont à l’origine du langage froid et opératoire de notre société n’ont certes pas le projet délibéré d’éliminer les ouvriers des usines pour les remplacer par des robots, par exemple, mais telle est la logique du système.

Il y a donc une complicité de fait des acteurs de la technoscience dans la promotion des valeurs de profit, de rendement et d’efficacité qui rend la question de la responsabilité si ardue.

L’utopie mécaniste

Par ailleurs, en distribuant des savoirs, la science véhicule aussi des images de façon inconsciente. Inconsciemment, les scientifiques donnent de l’homme et de la société une image fondée sur une conception mécaniste qui a des conséquences redoutables, car le mouvement induit est mal dominé, que cela soit moralement ou politiquement.

Nous en arrivons ainsi à des rêves dignes du professeur Frankenstein, comme ces utérus artificiels prônés par de grands médecins qui voient là un moyen de libérer la femme d’une servitude biologique aliénante et qui présentent comme des arriérés ou des nostalgiques ceux qui s’élèvent contre cette innovation [cf. Henri Atlan, L’Utérus artificiel, éd. Seuil, 2005]. Il est assez symptomatique que ce discours ne provoque d’autres protestations que celles de féministes : les autres laissent dire. De plus en plus de professeurs éminents s’emparent ainsi de problèmes philosophiques et sociaux et se les approprient, promouvant des discours que tous acceptent, à l’image d’Einstein ou de Monod, qui expliquent que le progrès scientifique est forcément positif, ses mauvais côtés n’étant qu’anecdotiques. Face à un tel discours, le silence complice ou la discipline des idées sont culturellement très graves.

En outre, en raison de leurs méthodes, de leurs idéaux de rationalité et d’objectivité, les scientifiques font régner des méthodes de pensée froide qui répriment l’affect. Claude Bernard lui-même a ainsi déclaré que si la science développe la tête, elle tue le cœur. Le problème est donc profond, d’ordre anthropologique. Saint-Simon, qui définissait en son temps notre société comme étant scientifique et industrielle, affirmait d’ailleurs que la science se devait de remplacer la religion : cette conception semble toujours perdurer actuellement et il est symptomatique que Julian Huxley, le premier directeur général de l’Unesco, fut un scientifique eugéniste, protégé par le tabou de la science.

En conclusion, nous sommes face à un système dont la science est l’un des rouages essentiels, et il faut se demander si les mythes et les tabous qui sont le fondement de cette société scientifique et qui servent parfois à légitimer ses pires aberrations n’ont pas fait leur temps, il fut fécond et joyeux de croire au progrès jadis, mais aujourd’hui la machine s’emballe et embarque chacun dans des impasses : il s’agit d’un problème de culture sur le long terme qui demande une vraie révolution.

Pierre Thuillier

Philosophe et historien des sciences

Intervention publiée dans la revue Archimède & Léonard hors série n°13, Science, pouvoir et démocratie, pour une science responsable, hiver 1997-98

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