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Miquel Amorós, La technologie comme domination, 2004

La constatation que le cycle de luttes ouvrières inauguré par la révolte de Mai 68 s’était achevé dans les années 1980 par la défaite du prolétariat a conduit l’Encyclopédie des Nuisances (EdN), mon groupe de l’époque, à effectuer quelques déductions rapides. La première d’entre elles fut que la production moderne était uniquement production de nuisances, et par conséquent entièrement inutilisable (ou indétournable, comme l’auraient dit les situationnistes). La réappropriation de la société par la classe révolutionnaire ne pouvait se fonder sur l’autogestion du système productif, mais elle devait le démanteler. L’émancipation humaine ne pourrait jamais se réduire à une simple question de technique.

L’idée de trouver la liberté et le bonheur dans le développement des forces productives, à la façon du modèle progressiste bourgeois, était simplement une absurdité. Le développement de ces forces avait toujours été une arme contre la classe ouvrière et son projet d’émancipation; les racines de l’exploitation se trouvaient davantage dans ce développement (et les formes du travail et de survie qu’il imposait) que dans sa nature même. Après avoir produit un monde inutilisable, l’exploitation aspirait à devenir irréversible. Le groupe de l’EdN avait dit clairement que le dépassement historique de la société de classes passait par sa destruction complète et entière, et non par une autogestion de ses ruines, ou encore moins par un retour à un passé idyllique à l’abri de l’histoire. Cependant, la voie révolutionnaire pour la reconstruction d’une société libre posait des problèmes nouveaux que l’EdN avait à peine esquissés, comme celui de l’absence de sujet historique réel et celui de son contraire, le triomphe total de l’aliénation capitaliste ou, comme le disait l’Internationale Situationniste (IS), du spectacle.

C’est une banalité de base que de dire que la révolution sociale a perdu son sujet. Le processus de tertiarisation de l’économie a prolétarisé toute la société, mais il a aussi liquidé la classe liée à l’usine. Aucun aspect de la vie quotidienne n’est resté en dehors des nouveaux impératifs économiques et techniques, parce que l’usine est maintenant la société même, ce qui n’a pas renforcé les liens de classe mais les a dissous. Le sujet révolutionnaire constitué n’existe pas en dehors des fantaisies ouvriéristes de groupuscules, en tant que prolétariat mythique au nom duquel se sont effectuées les analyses les plus bornées et se sont perpétuées les aspirations à le diriger les plus schizophréniques. Celui qui pouvait encore croire, ne serait-ce qu’en rêve, à une avant- garde destinée à construire au nom d’une classe un pouvoir séparé a vu s’effondrer son édifice idéologique et se retrouve le cul nu.

L’EdN pensait que les luttes contre les nouvelles formes d’oppression, contre les nuisances produites par le système de production, étaient le terrain où pouvait se poser en pratique et sur le plan international la question sociale oubliée; en d’autres termes, le terrain où pouvait se reconstruire la classe ouvrière. Mais ces luttes sont tombées dans les travers les plus médiocres du spectacle et le combat contre les nuisances a dérivé inévitablement vers leur gestion intégrée. C’était le grand moment de l’écologisme, et aucune approche révolutionnaire, forcément contraire au développement techno-économique et par conséquent antiprogressiste, ne pouvait trouver une brèche par laquelle s’engouffrer. Il s’est alors imposé une réflexion théorique sur les origines de l’aliénation moderne.

La critique de l’idée de progrès nous a conduits à la critique de ses outils les plus caractéristiques: la science et la technologie. La séparation entre ces savoirs et l’humanité susceptible de les utiliser était à la base de cette «crise de la raison», dont parlaient les apologistes postmodernes de l’ordre établi. Dans le cours de la mécanisation du monde, cette séparation avait converti la science et la technologie en religion des dirigeants. A force d’être utilisées à dresser et soumettre les humains, elles avaient fini par conditionner et déterminer tout le développement économique et toutes les formes d’exploitation. En un mot, elles étaient devenues autonomes. C’est la clef des analyses de Jacques Ellul comme de Lewis Mumford. Les penseurs de l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse) avaient déjà remarqué que la domination de la nature par l’homme avait entraîné la domination de l’homme par la technique. Cette dernière avait libéré l’homme de la nature, mais pour le soumettre à ses propres lois: elle avait créé une seconde nature. La mécanisation prenait les commandes dans une époque de barbarie équipée qui se caractérisait de plus en plus par la domination des moyens sur les hommes, simples instruments de ses instruments. Les régimes totalitaires furent ses premiers résultats politiques, à partir desquels les francfortiens tirèrent leurs conclusions.

L’inédit de notre temps ne s’exprime pas dans les énormes avancées scientifico-techniques, car la nouveauté dans la société n’est pas la présence de la technique, mais dans le fait que la technique, ou plutôt la technologie, détermine l’organisation sociale, domine la vie et oriente l’action. La contradiction principale ne réside pas dans l’opposition entre le développement des forces productives et celui des moyens de production, mais dans le fait que cette opposition conduit à une solution éminemment technique, consacrant la domination de la technique et la domination (le pouvoir) comme technique. La civilisation capitaliste place la production séparée au centre de la société; le pouvoir dépend de la production, la production dépend de la technologie, par conséquent le pouvoir dépend de la technologie. La technologie étant la principale force productive, le progrès social suit la logique du progrès technologique. Et comme le dit Ellul, la technologie n’est rien d’autre que le mode d’organisation du monde. Le pire de tous. La technique n’est pas neutre, elle ne l’est jamais. Elle n’est pas innocente politiquement: lorsqu’on choisit une technique, on choisit également une politique, comme le disait Langdon Winner. La technique n’est pas quelque chose de fortuit, c’est un projet social et historique précis. L’usage de n’importe quelle technique dépend de sa structure, de sa conception. Si l’on choisit une technique déterminée, on en accepte les conséquences. Pensons par exemple au travail à la chaîne, au chemin de fer et à l’automobile. La chaîne de montage n’a-t-elle pas créé un prolétariat esclave? Qui met en cause le rôle du chemin de fer dans la conformation des États modernes? Qui doute de la responsabilité de l’automobile dans la destruction des villes? La technique ne cherche pas à s’intégrer au monde, mais au contraire, elle veut que le monde s’intègre à elle. Le résultat est tout autre que celui espéré. Une technologie implique un changement total. L’introduction de l’automobile dans la société n’a pas eu pour résultat l’apparition d’une société avec des voitures, mais d’une autre société avec une plus grande division du travail, consommant du pétrole, avec un autre genre de villes, avec d’autres genres d’individus, plus dépendants, entretenant d’autres relations. Et que s’est-il passé avec l’accession au téléviseur, ou avec l’extension d’Internet? Pouvons- nous nous arrêter à envisager la quantité d’opérations, de pollution et d’intérêts s’accumulant dans la fabrication d’une puce de silicium?

Avec la technologie, les uns gagnent et les autres perdent, quoique les bénéfices et les pertes ne soient pas répartis équitablement. D’un côté le pouvoir grandit, de l’autre la dépossession s’emballe. La mécanisation du foyer domestique «libère» la maîtresse de maison, mais pour la transformer en travailleuse. Les machines ont facilité une plus grande production, mais elles ont détruit les métiers; de nos jours elles favorisent la production automatique en même temps qu’elles multiplient le travail précaire. Une machine comme l’ordinateur augmentera les possibilités d’informer et de coordonner, et ceux qui en tireront les meilleurs bénéfices ne seront pas les communautés virtuelles de pseudo-contestataires, mais les grandes organisations: par exemple les holdings financiers, les entreprises multinationales, les armées, la police ou le fisc. Non seulement le système économique mondial est une réussite de la technologie, mais le complexe financier, militaire et politique qui gouverne le monde, la «mégamachine» de Mumford, est l’expression même de la pure technologie. Grâce à elle, ceux qui contrôlent peuvent savoir ce que nous achetons, lisons, disons; avec qui et où nous allons, ce que nous faisons, etc. Nos amours, nos haines, nos goûts, nos mouvements, etc., sont médiatisés par des objets techniques, celui qui les contrôle nous contrôle. Est-ce que cela a encore un sens de parler de relations humaines sans téléphone portable? Avec ces appareils, toute notre vie est transparente aux multiples entreprises et administrations étatiques. Ce qu’ils nous donnent en échange nous rend-il plus libres? La domination se dissimule comme technique. Le pouvoir dominant dispose de la raison technique comme moyen de légitimation. Le manque de liberté et l’oppression sont justifiés comme exigences techniques.

La technique altère la perception naturelle de la réalité, jusqu’au point de créer une conception de la réalité qui lui est propre. Tout ce que voit un homme assis devant un écran d’ordinateur lui paraît information. Les vieux mots ont changé de signification: «communication», «mémoire», «vérité», «fait», «liberté», «débat», «opinion», etc., ne veulent pas dire la même chose selon les différents moments historiques séparés par un important décalage technologique. Souvent ils veulent dire le contraire. Ceux qui contrôlent la technologie contrôlent aussi les idées. L’idéologie technologique, la technique comme idéologie, vampirise les formes antérieures de légitimation du pouvoir telles que l’idéologie politique, la nécessité économique ou la religion, en créant la plus grande unanimité. Le proverbe espagnol bien connu: «Una cosa piensa el caballoy otra quien lo ensilla» («Une chose pense le cheval, une autre celui qui est en selle») est devenu faux sous le ciel technologique: dominants et dominés pensent de la même manière. Les dirigeants et les dirigés sont d’accord sur le fond et divergent seulement sur la forme. La protestation apparaît donc comme un des aspects de l’ordre. Le spectacle intégré est le dernier exploit de la technique.

Les situationnistes avaient raison en situant l’aliénation sur le terrain de la vie quotidienne, car la critique de la vie quotidienne est la base de toute la critique sociale. Là, chacun se retrouve en tête à tête avec l’aliénation objectivée sous la forme d’innocentes machines. Et pour lui faire face chacun doit construire d’entrée un mode de vie qui se passe du plus grand nombre possible d’entre elles. Et comment le faire? C’est tout un programme. Un mouvement révolutionnaire de lutte de tous les opprimés, pour la transformation et la libération effective de tous les aspects de la vie sociale, ne doit-il pas commencer par la vie quotidienne? La technologie autonome est la base de l’esclavage présent, la résistance à la technologie doit être contenue dans tout conflit qui s’organise; c’est ce qui peut convertir le moindre affrontement particulier en cause commune. Et dans ce sens les luttes entraîneraient une prise de conscience. L’émancipation de l’humanité prolétarienne doit être par-dessus tout celle de son émancipation de la technologie autonome.

Miguel Amorós

Notes pour la charla et le débat du 10 avril 2004 des Journées sur la technologie et le progrès organisées à la Biblioteca Social Hermanos Quero à Grenade.

Texte tiré du livre de Miguel Amorós, Préliminaires, une perspective anti-industrielle, éditions de la Roue (La Taillade, 11 150 Villasavary), 2015, 160 pages, 12 euros.

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