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Georges Orwell, Le rôle du sabotage, 1942

J’ai prononcé il y a peu une causerie sur la politique de la terre brûlée qui, dans cette guerre, joue un rôle de premier plan ; ce qui m’amène tout naturellement à vous parler du sabotage. Le sabotage est la tactique des peuples soumis à l’occupation étrangère, tout comme la terre brûlée est celle d’une armée en retraite. Un bref aperçu sur l’étymologie de ce vocable permettra de mieux saisir les mécanismes qu’il implique.

Tout le monde a entendu parler de sabotage. Ce mot est de ceux qui se sont introduits dans toutes les langues ; mais la plupart des gens qui l’utilisent ignorent son origine. Il s’agit, en fait, d’un vocable français. Dans le nord de la France ainsi que dans les Flandres, paysans et ouvriers portent de lourdes chaussures de bois appelées sabots. Voici maintenant bien longtemps, des travailleurs en révolte contre leurs patrons s’avisèrent d’introduire leurs sabots dans les rouages d’une machine en marche, provoquant ainsi d’importants dégâts. Cette initiative dommageable fut dénommée sabotage. Depuis lors, dans le monde entier, ce terme désigne tout acte accompli de façon délibérée en vue de détériorer le matériel et de mettre par là même les entreprises hors d’état de fonctionner.

La plupart des pays d’Europe sont actuellement sous la botte des nazis, et l’on ne peut ouvrir un journal sans y lire qu’en France, en Belgique, en Yougoslavie, etc., des nationaux ont été exécutés pour crime de sabotage. Or, au début de l’occupation allemande, les informations de cette nature étaient beaucoup moins fréquentes. C’est l’an dernier qu’elles ont commencé à se multiplier, surtout depuis l’attaque par Hitler de la Russie soviétique. L’amplification du phénomène de sabotage, et peut-être davantage encore le sérieux avec lequel les Allemands le prennent en considération, en dit long sur le joug nazi.

Si d’aventure vous écoutez à la radio la propagande allemande ou japonaise, vous aurez sans nul doute remarqué que l’un de ses thèmes favoris est la nécessité pour eux d’« espace vital », ou Lebensraum. L’argumentation est toujours la même. L’Allemagne et le Japon étant des pays surpeuplés, ils revendiquent des territoires afin de pouvoir y implanter leurs propres ressortissants. Ces territoires, prétendument dépeuplés selon les Allemands, sont la Russie occidentale et l’Ukraine ; dans le cas du Japon, il s’agit tout simplement de la Mandchourie et de l’Australie. Pour peu que vous n’accordiez aucun crédit à la propagande nazie et que vous considériez la politique pratiquée par les fascistes, vous vous apercevrez très vite que leur fameux « espace vital » n’est qu’un prétexte : car ce que convoitent en réalité les États fascistes, ce ne sont pas des territoires à faible densité de population mais, bien au contraire, des zones fortement peuplées. Les Japonais, il est vrai, se sont effectivement emparés en 1931 d’une partie de la Mandchourie. Mais ils n’ont jamais entrepris sérieusement de s’y installer ; et, après cette agression, ils se sont lancés à la conquête des régions les plus peuplées de la Chine, qu’ils ont occupées. Ils sont en ce moment en train de s’en prendre aux îles les plus peuplées des Indes néerlandaises pour tenter de les dominer. De même, les Allemands ont envahi les parties de l’Europe les plus peuplées et les plus industrialisées, qu’ils tiennent sous leur coupe.

Il serait parfaitement impossible aux Allemands de coloniser la Belgique et les Pays-Bas ou aux Japonais de coloniser la vallée du Yang Tse-Kiang au sens où les pionniers ont colonisé l’Amérique et l’Australie : ces pays sont déjà beaucoup trop peuplés. Mais, de toute évidence, la colonisation des fascistes n’a rien à voir avec l’esprit pionnier. Leur « espace vital » n’est qu’un bluff. Ce qu’ils veulent, ce ne sont pas des terres, mais bel et bien des esclaves. Ils cherchent à assujettir des populations entières afin de les forcer à travailler pour eux à vil prix. L’image que les Allemands se font de l’Europe est celle de millions de gens trimant pour eux du matin au soir, leur abandonnant le produit de leur labeur et recevant en contrepartie juste de quoi ne pas crever de faim. L’image que les Japonais se font de l’Asie est rigoureusement identique. L’objectif que s’étaient fixé les Allemands a déjà été atteint dans une certaine mesure. Mais c’est précisément à ce stade qu’intervient le sabotage avec tout ce qu’il implique.

Les ouvriers flamands qui avaient lancé leurs sabots de bois dans les engrenages de leurs machines ont ainsi démontré qu’ils avaient pris conscience de la puissance, à vrai dire souvent méconnue, de la classe ouvrière. La société tout entière repose, en définitive, sur les travailleurs manuels, qu ont en permanence la possibilité de la déstabiliser. Les Allemands n’ont que faire de peuples européens asservis don le travail n’est pas fiable. Une série de sabotages non détecté à temps et voilà toute la machine de guerre allemande qui se grippe. Quelques coups de marteau portés au bon endroit sont susceptibles d’arrêter le fonctionnement d’une centrale électrique. Une simple « erreur » d’aiguillage peut faire dérailler un train. Une très petite charge d’explosif permet d’envoyer un navire par le fond. Il suffit d’une boîte d’allumettes – voire d’une seule allumette – pour détruire de tonnes de fourrage. Il est hors de doute que des actes de ce genre vont se multipliant dans toute l’Europe. Les innombrables exécutions de saboteurs que les Allemands eux mêmes annoncent au public par voie d’affiches placardée sur les murs en disent long à ce sujet. Dans l’Europe entière de la Norvège à la Grèce, il existe des hommes courageux qui, ayant saisi la véritable nature de la domination de l’Allemagne nazie, sont prêts à sacrifier leur vie afin de la combattre. Ce type de lutte a commencé dès l’accession d’Hitler au pouvoir. Durant la guerre d’Espagne, par exemple, il arrivait parfois qu’un obus tombé dans les lignes républicaines n’éclate pas ; une fois désamorcé, on s’apercevait qu’il contenait en guise de charge explosive du sable ou de la sciure : dans les usines d’armement allemandes ou italiennes, un ouvrier anonyme avait risqué sa vie dans l’espoir qu’un obus, au moins un, épargnerait ses camarades espagnols.

Mais on ne peut raisonnablement s’attendre à ce que des populations entières mettent ainsi leur existence en péril, surtout lorsqu’elles se trouvent placées sous la surveillance de la police secrète la plus efficace du monde. Toutes les classes laborieuses d’Europe, notamment dans les industries clés, vivent sans trêve ni repos sous l’œil vigilant de la Gestapo. C’est là qu’entre en jeu un facteur auquel les Allemands ne sont pratiquement pas en mesure de faire obstacle : le sabotage passif. Si vous ne pouvez ou n’osez détruire une machine, vous pouvez du moins en ralentir le fonctionnement et l’empêcher de tourner à plein rendement en travaillant aussi lentement et d’une manière aussi improductive que faire se peut, en perdant délibérément du temps, en simulant une maladie quelconque, en gaspillant du matériel. Il est extrêmement difficile, fût-ce pour la Gestapo, de déterminer les responsabilités dans ce type d’action : il en résulte des à-coups permanents qui entravent la production du matériel de guerre.

Voilà qui met en lumière un fait capital : quiconque gâche plus de matériel qu’il n’est capable d’en produire sabote par là même la machine de guerre. L’ouvrier qui, sciemment, lambine à son poste perd non seulement son propre temps, mais aussi celui des autres : il faut en effet le surveiller, être constamment sur son dos – ce qui revient à affecter d’autres travailleurs productifs à des besognes improductives. L’une des caractéristiques essentielles – on peut même dire LA caractéristique essentielle – de la domination fasciste est la quantité effarante des forces policières qu’elle nécessite. Partout en Europe, Allemagne y compris, il y en a de véritables armées : SS, policiers en uniforme, policiers en civil, espions et provocateurs de tout poil. Ce sont des gens d’une efficacité redoutable qui, tant que l’Allemagne n’aura pas été battue sur son propre terrain, seront probablement capables de faire obstacle à quelque révolte ouverte que ce soit ; mais ils représentent une énorme déperdition de main-d’œuvre, et le simple fait qu’ils soient si nombreux démontre la nature des difficultés que rencontre l’Allemagne.

Par exemple, les Allemands prétendent mener en ce moment une croisade européenne contre le bolchevisme. Ils ne se risquent pas, toutefois, à recruter de gros effectifs dans les pays européens occupés, car ils ne sauraient en aucun cas compter sur leur combativité. Les pseudo-alliés de l’Allemagne actuellement engagés sur le front russe représentent des effectifs dérisoires en nombre. De même, les Allemands ne peuvent transférer leurs grosses industries d’armement hors de leurs propres frontières : ils savent trop bien que le risque de sabotage les guette dans tous les territoires occupés. Et ce seul fait constitue en soi une grave menace virtuelle. Chaque fois que telle ou telle pièce d’une machine est rendue inutilisable ou qu’un dépôt de munitions explose dans des circonstances mystérieuses, les Allemands doivent redoubler de précautions afin que des accidents analogues ne se reproduisent pas; ce qui implique davantage de vigilance, davantage de forces policières, davantage de mouchards et, partant, davantage d’hommes qui doivent être soustraits à l’appareil productif.

Si les Allemands étaient réellement en mesure d’atteindre l’objectif qu’ils s’étaient initialement fixé – à savoir, disposer de deux cent cinquante millions d’Européens, tous unis et travaillant pour eux à plein rendement –, sans doute seraient-ils à même de surpasser la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Russie soviétique en matière de production d’armements et de munitions. Mais cela ne leur est guère possible, parce qu’ils ne peuvent compter sur la coopération des peuples conquis et que le risque de sabotage est omniprésent. Quand surviendra enfin la chute d’Hitler, les travailleurs européens qui lambinaient, gaspillaient du matériel, simulaient la maladie et endommageaient les machines dans les usines auront joué un rôle non négligeable dans la défaite du Grand Reich.

George Orwell

 

Tiré du recueil Chroniques du temps de la guerre (1941-1943),

paru aux éditions Champ Libre/Ivréa en 1988.

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