Accueil > Biologia novae > Adolf Portmann, Préface à une anthropologie, 1962

Adolf Portmann, Préface à une anthropologie, 1962

Au cours des dernières dizaines d’années, s’est développé un puissant rameau de la recherche biologique, qui se donne pour but de construire d’importantes hypothèses en vue d’exposer la nature de l’humain ; l’étude du comportement, qui s’est taillé un nouveau domaine entre ses sœurs souvent bien séparées, la morphologie et la physiologie, montre chez beaucoup de ses spécialistes également la volonté de cheminer vers une forme nouvelle de pensée sur l’organisme. Le « comportement » réunit en une nouvelle unité la structure et la fonction. Mais on peut dire aussi que, par un effet secondaire, il apparaît un accroissement de la séparation entre l’organisme et le milieu, car cette nouvelle unité de degré supérieur permet d’embrasser des phénomènes plus amples. Cette nouvelle recherche est susceptible aussi de vaincre l’isolement des individus et elle rend possible de concevoir l’être individuel dans son ordre surindividuel, à l’intérieur de la totalité de l’espèce.

En son temps, Jakob von Uexküll a fait de l’organisme, sujet actif et passif, centre volontaire d’actes relativement autonomes, un légitime objet de la recherche biologique ; dans sa notion de cycle fonctionnel, il a saisi le milieu et l’organisme dans leurs relations croisées ; il a vu aussi la particularité spécifique du milieu, qui tire des lointaines possibilités de la Nature chaque forme de vie, avec sa destinée, selon une structure avantageuse de ses organes de relation (organes des sens aussi bien qu’organes d’action). L’influence de Jakob von Uexküll s’étend très loin dans ce domaine, là-même où son œuvre maintenant n’est plus mentionnée à cet égard.

Peut-être l’usage d’un mot comme « concordance » (Stimmung) nous fait-il toucher du doigt les changements qui se fraient un chemin avec la reconnaissance du caractère subjectif des organismes. Lorsque, vers 1913-1920 encore, Jakob von Uexküll désigne la « concordance » comme une condition interne contribuant à provoquer le comportement, il parle constamment – avec prudence – de « concordance chimique » ; il s’efforce de ne pas se faire trop prendre par les biologistes pour un zoopsychologue. La lente apparition, la constance et le déclin progressif de telles Stimmungen dans les organismes lui apparurent comme l’œuvre de la différenciation, du développement et de l’élimination de substances. Aujourd’hui, la Stimmung est l’objet d’analyses biologiques approfondies ; on la considère comme le fait de base du devenir, dont la réalisation repose aussi bien sur la structure des organes des sens et des centres nerveux que sur la participation de substances d’origines diverses. Dans les mises en évidence récentes du comportement animal, on reconnaît des tentatives pour découvrir des hiérarchies de Stimmungen, qui, en tant que données ultimes, que le chercheur est en mesure de définir, ordonnent les conduites des animaux. Et lorsque même on s’efforce de réduire la Stimmung à une affaire physiologique, cette Stimmung doit être encore reconnue comme une motivation ordonnante. Et les traducteurs sont en peine pour trouver un mot qui transcrive dans une autre langue cette expression musicale et indécise de l’allemand. Il en va comme du mot Lied ; et je pense que nous devrions nous en réjouir plutôt que de nous en affliger comme de difficultés qui s’opposent aux échanges de pensée. Le bonheur des différences linguistiques nous offre des créations qui, d’une façon unique, arrachent quelque chose à l’inexprimé, aux fondements mystérieux de l’univers et rendent par là possible une formulation qui, peut-être, ne pouvait être atteinte que dans ce cycle culturel, dans ce langage particulier. Car chaque langue nous offre de telles découvertes si nous voulons bien y prendre garde. Qui pourrait dire combien de formes verbales, par-dessus les hommes de diverses et nombreuses langues, viendront nous apporter un peu du trésor acquis par les peuples qui maintenant aspirent à un plein développement.

Grâce aux résultats de la science du comportement, est née une notion nouvelle et féconde, à savoir que l’organisme repose avant tout sur le fait biologique le plus élevé, celui d’un rapport universel actif, de telle manière que, dans son conditionnement héréditaire comme dans ses modalités de rapports actifs, il provoque non seulement des « réactions », mais aussi les conditions de base d’« actions ». Bien entendu, cette manière de voir pose des questions nouvelles sur la façon dont ont pu se développer de tels rapports. Toutefois nous aurions tort de concentrer trop tôt, unilatéralement, nos recherches sur le problème de la genèse. Il faut d’abord apprendre ce qui, avant tout, maintenant et ici, est héréditaire et ce qui est acquis ; il faut loyalement connaître les phénomènes aujourd’hui existants et plus tard peut-être pourra-t-on tenter de préciser plus exactement ce qu’une théorie sur les origines en particulier peut éclairer.

La connaissance de la complexité de cette préparation héréditaire des rapports universels est un fait nouveau qui, lui aussi, exerce maintenant une influence silencieuse sur le développement et l’évolution d’une anthropologie nouvelle en formation. Un cerveau d’abeille et l’œil qui lui est annexé fonctionnent avec la lumière naturelle polarisée et, par suite, selon la position du soleil au cours de la journée, même si ce dernier n’est pas directement visible ; c’est ainsi que s’orientent l’abeille et bien d’autres insectes. Le cerveau du talitre ou « puce de mer », petit crustacé côtier qui mesure moins de deux centimètres et possède à peine un millimètre cube de substance nerveuse, est capable d’un « comput » de la durée du jour, de l’écoulement des heures et de l’angle que fait son axe corporel avec la position solaire, sans que nous puissions apercevoir chez lui le moindre effort de réflexion au cours de ces opérations. Depuis que nous connaissons ces faits et bien d’autres qui s’y rapportent, il nous apparaît avec évidence que tout moyen de connaissance d’un individu suppose une organisation préalable des structures du monde animal. L’animal a atteint une coordination sensorielle avec le milieu extérieur ; sciemment ou inconsciemment, c’est avec cela que s’ordonne la vie dans l’univers. Personne ne peut plus désormais qualifier de « simples » de tels rapports universels.

Ce que nous savons de la navigation des oiseaux d’après la position du soleil ou des étoiles met à notre disposition de nouveaux faits sur l’étonnante coaptation héréditairement structurée de l’organisme dans certains domaines de l’existence biologique. Mais nous ne sommes que tout au début de la recherche de cette corrélation universelle. Quiconque, en présence des acquisitions de la recherche scientifique sur l’orientation, conserve à certains égards quelque scepticisme, doit, par l’analyse des faits, se convaincre qu’une relation incontestable d’ordre héréditaire est possible entre le cours du soleil, la durée du jour et certains organismes, si bien que cette constitution des rapports universels a pourvu même des animaux sans cerveau et des végétaux d’une « horloge interne ».

Le technicien peut se préoccuper de savoir comment le millimètre cube qui constitue le ganglion cérébroïde d’un crustacé parvient à construire une organisation cybernétique dans l’équilibre de son plasma alors que l’évolution de l’homme a dû construire un appareil bien plus volumineux. Des machines cybernétiques à partir du plasma, nous n’en avons pas encore, mais tout œuf animal les construit « de lui-même ». Et, si ce point de vue est valable, qu’y a-t-il d’extraordinaire lorsque nous exprimons souvent à la légère cette formule magique : « Une cellule-œuf se construit d’elle-même un cerveau » ?

Les investigations sur le comportement ont mis en lumière un grand nombre de formes de conduites dans la vie sociale des animaux, pour lesquelles nous trouvons des parallélismes très prolongés dans l’être humain. Et cette constatation peut conduire à une théorie fort convaincante de la communauté de l’homme et des animaux supérieurs. L’accent donné par cet aspect ancre la certitude d’une unité du vivant. Mais actuellement cette unité est principalement démontrée par les arguments des biochimistes dans le domaine du métabolisme, par les généticiens dans l’établissement de la base commune de l’hérédité et de la mutation chez les végétaux, les animaux et l’homme. Il me paraît aujourd’hui essentiel d’utiliser les données fournies par l’étude du comportement non pas exclusivement pour fournir la preuve de notre inclusion dans l’ensemble de ce qui est vivant, mais aussi pour essayer de dévier nos regards vers les différences plutôt que vers les conformités. Les deux optiques sont complémentaires et par conséquent indispensables l’une et l’autre.

 

*

 

Dans l’orientation que j’ai choisie ici, notre point de vue tire encore sa valeur du fait que des êtres qui ne possèdent qu’une organisation du système nerveux central très inférieure à la nôtre réalisent néanmoins des relations extrêmement complexes avec l’univers et qui s’encastrent à la fois dans l’espace et dans le temps. Le biologiste en déduit cette conclusion que notre cerveau, avec son poids de 1 500 grammes ou davantage, construit lui aussi par notre plasma, ne saurait être moins bien pourvu par son conditionnement héréditaire de possibilités de relations avec l’univers que le minuscule talitre. Et pourtant nous ne sommes en mesure ni de nous déplacer en fonction du cours du soleil ou du moment de la journée, ni de naviguer d’après la position des astres, en vertu de potentialités héréditaires. Et de même nous avons été incapables d’utiliser la lumière polarisée jusqu’à ce que la technique de la physique et les mathématiques nous y aient amenés. Mais nous ne devons pas fermer les yeux devant cette « carence » et il faut bien admettre que nous sommes équipés avec indigence. Bien des recherches sur la signification des particularités humaines ont surabondamment démontré cette pauvreté de notre équipement physique, en comparaison des aptitudes spécialisées de nombreux types d’animaux ; et l’on a vu dans le développement de l’intelligence technique, par l’effet de la sélection naturelle, une compensation à l’insuffisance de nos organes naturels. L’évolution de l’humanité nous amène à penser que notre relation avec le monde a été, dès les premiers stades, quelque chose de plus ample que la simple nécessité d’une pensée technique, que les sources essentielles de puissance de l’humanité sont à rechercher sur d’autres faces de notre nature spirituelle et qu’il ne faut pas les considérer comme de simples arrangements destinés à contrebalancer nos insuffisances organiques. Nous savons que la possibilité de rapports avec l’univers – ouverts et toujours plus étendus – est notre capital héréditaire spécifique, que l’« ouverture sur le monde » est la grandeur de l’humanité et qu’elle signifie un puissant progrès sur les liaisons mésologiques des animaux supérieurs, bien plus que la simple domination technique des exigences de la conservation. Ce point de vue pose de sévères problèmes à la recherche génétique, qui d’une part sait que la constitution structurale d’un être humain, de même que sa physiologie et son comportement sont conditionnés simultanément par des structures héréditaires, mais que d’autre part la plasticité des possibilités de nos rapports avec l’univers repose nécessairement sur une corrélation particulière de ces structures héréditaires avec le plasma humain. Une recherche génétique consciente de sa liaison avec les lois générales de la biologie doit introduire cette considération d’une situation particulière.

La recherche zoologique a trouvé, dans l’analyse du « comportement », de nouveaux accents et, par là-même, a pu établir des ponts par-dessus les séparations des domaines de travail. L’investigation dans l’humain a également commencé à reconsidérer l’homme comme « agissant » et ainsi l’on a pu tracer une diagonale moyenne à partir de toutes celles qui, antérieurement, ne mettaient en rapport que, des faits particuliers (A. Gehlen, A. Remane). L’homme, en tant qu’« agissant », n’est pas une découverte nouvelle et nous ne voulons pas reprendre ici l’historique de cette conception. Mais le décisif de cette conclusion rénovée, c’est de voir dans cet « agir » quelque chose de central. Il y a intention et action : l’organisation préméditée et la réalisation de modifications viennent se placer au centre de la réflexion. La coopération créatrice de nos organes (la main ou les organes des sens, l’attitude bipède) aux possibilités de l’« agir » pour atteindre l’univers et pour constituer une expression de cette atteinte, cette coopération, selon cette manière de voir, devient un élément de l’unité générale de l’action.

La recherche de la genèse des contacts sociaux, conduit profondément dans la structure de l’unité de l’homme agissant. Depuis que Spitz et K. Wolf, à New York (1947) et, plus récemment, Jeanne Aubry, ont démontré que l’amour maternel était chez le nourrisson un facteur de développement aussi bien physique que psychique, les relations entre mère et enfant prennent pour nous leur pleine signification. Mais on voit aussi apparaître en même temps le fait de la nature primaire de la vie sociale, une action d’échange qui valorise l’individu et fait du groupe une réalité formatrice. Et ce que j’ai dit précisément en 1944 du rôle du groupe en tant que second utérus, que sein maternel, nous devons maintenant encore nous en préoccuper.

 

*

 

Le développement de ces premiers contacts sociaux nous introduit dans les profondeurs d’un cycle de problèmes qui relèvent précisément de la recherche diagonale. Il nous démontre expérimentalement que la relation la plus précoce du nouveau-né avec le visage humain repose, au cours des premiers mois, sur un effet particulier, curieusement stéréotypé, sans qu’intervienne, pendant la première demi-année qui suit la naissance, aucune mimique de notre physionomie. La vue de face du front, des yeux et du nez, en tant que forme globale (sans participation de la bouche), provoque l’attention souriante du nourrisson. Mais, dans la seconde moitié de la première année, l’expression du visage influence de plus en plus les réactions d’attraction ou de répulsion de l’enfant. Nous connaissons des réponses semblables, en tant qu’effets de caractères structuraux innés, dans la vie des animaux ; et là, l’existence de ces stimuli a été cent fois démontrée. Et si l’on accorde aujourd’hui à la plasticité de ces « défenses » innées une importance plus grande que ne le faisaient encore les théories d’il y a vingt ans, on ne conteste pas par ailleurs la fixité et l’inflexibilité de beaucoup d’entre elles dans le cadre des contacts sociaux des animaux. Des exemples tels que l’action de la couleur rouge abdominale du poisson Gasterosteus mâle mature sur les rivaux et sur les femelles gestantes de son espèce sont hautement significatifs. Les recherches célèbres de J. H. Fabre avaient puissamment attiré l’attention sur certaines modalités héréditairement préétablies du comportement et elles ont ouvert la voie à une analyse approfondie, qui a été menée depuis par des équipes de chercheurs telles que celles qui se sont groupées autour de K. Lorenz et de N. Tinbergen.

Voici donc que, en ce qui concerne l’homme lui-même, on tend à interpréter le sourire du nourrisson – réponse a l’attraction du visage vu de face – comme un système inné de comportement social. Certes, la vraisemblance d’un mode de relation héréditairement acquis est très grande ici comme pour d’autres formes, précoces du contact social ; dans le cas particulier de l’homme, il serait à peine nécessaire d’en apporter la preuve stricte : et d’ailleurs une expérimentation rigoureuse est hors de question.

L’idée de la vraisemblance de tels rapports héréditaires a des prolongements plus lointains. L’investigation exploratrice des moyens par lesquels se font nos prises de contact avec le monde amène à l’hypothèse que les fondements essentiels de notre interprétation de l’univers sont fournis par l’action de systèmes héréditaires. On discute depuis des années déjà sur la dimension et la nature des structures archétypiques de cet univers interne. Mais gardons-nous de prendre position prématurément. Il me paraît plus important, pour établir notre jugement sur les rapports de l’homme avec l’univers, de rappeler une fois encore à cet égard que l’étude du comportement chez de nombreuses espèces animales a permis de considérer comme hautement probable une relation de l’organisme avec le cours du soleil et, chez les oiseaux notamment, une relation de même nature avec les variations nocturnes de l’image stellaire du ciel. Voulons-nous concevoir le caractère particulier de nos propres rapports avec l’univers matériel et de notre intégration dans la totalité de notre espace vital ? Il est nécessaire de rappeler à notre mémoire ce fait étonnant, que des troupeaux de phoques, après des mois de croisière en haute mer, à des milliers de kilomètres du point de leur naissance, sont capables de détecter la baie minuscule de l’île arctique ou antarctique sur la côte de laquelle ils sont venus au monde. Comment font-ils ? Nous l’ignorons ; mais il n’y a là que des processus naturels et pas la moindre magie.

Si notre intention est de pousser plus loin notre discussion, nous devons présumer que, pour ce qui est de ses rapports avec l’univers, l’homme ne doit pas en fait être moins bien pourvu que ne le sont un oiseau chanteur, un talitre, un poisson migrateur ou un phoque. Nous devons nous tenir prêts, avec le secours de la recherche scientifique, à admettre que le système nerveux central humain est équipé – d’une manière qui lui est propre – de dispositions préétablies en ce qui concerne ses rapports avec l’univers. Il me semble que c’est là l’une des caractéristiques les plus importantes de l’évolution de nos conceptions de la période moderne, que nous ayons eu la force de nous élever jusqu’à une telle hypothèse. Cela signifie-t-il que nous devions admettre partout et sans discussion la mise en œuvre d’archétypes fixés par l’hérédité, sans qu’il y ait recours à l’intelligence ? Certainement pas : il y a des domaines de travail encore largement ouverts ; il faut avoir le courage d’élaborer des hypothèses hardies, qui devront être soumises à la critique sévère des chercheurs. Lors d’un colloque, qui eut lieu à l’occasion des grandes cérémonies qui se tinrent à Chicago (novembre 1960) en l’honneur de Darwin, une observation d’un savant éminent spécialisé en physiologie expérimentale a démontré l’importance qu’il faut accorder à la part de l’hérédité dans le conditionnement des relations de l’individu. Waddington parla de la nécessité de transmettre à chaque individu le patrimoine culturel acquis traditionnellement par un groupe et il a exprimé l’hypothèse que cette transmission supposait l’existence, au cours de l’ontogenèse de l’individu, d’un conditionnement fixé génétiquement. Il rappela l’idée freudienne de la constitution d’un sur-moi et il imagina les conditions héréditaires rendant possible cette constitution. Nous y reviendrons. Ceci est seulement essentiel pour l’instant : c’est qu’un spécialiste de biologie expérimentale ait pu parvenir à de telles conclusions ; c’est aussi que Sir Julian Huxley ait, à diverses reprises, au cours des intéressantes discussions de Chicago, mis en relief le caractère fécond des idées nouvelles de Waddington. Il établit un parallèle entre cette disposition archétypique et la notion de conditions héréditaires – structurellement inconnues, mais néanmoins efficientes – qui donnent lieu chez les animaux à des phénomènes que K. Lorenz a fait universellement connaître.

La controverse sur l’« archétypique » est en cours. Déjà nous nous rendons compte qu’il est malaisé, même pour un comportement aussi élémentaire que celui du nourrisson en présence du visage humain, de parvenir à la preuve authentique d’une structure héréditaire entièrement archétypique. Quelles difficultés y aura-t-il alors pour les comportements complexes qui se manifestent plus tard au cours de la vie ! Il est indispensable d’observer et d’analyser la richesse des variantes, des structures fondamentales qui se rattachent à la structure élémentaire des rapports avec l’univers, et qui en sont issues par le jeu de la tradition et des liaisons entre civilisations. Il importe également de distinguer leurs puis­sants modes d’action. La contribution qu’a apportée Gaston Bachelard à la distinction de ces formes culturellement associées de l’emprise spirituelle sur le monde, de ces « archétypes culturels », est encore insuffisamment connue et appréciée en dehors des zones de langue française. Mais Bachelard met aussi en lumière, dans le domaine de l’imagination et dans la manière dont les composantes particulières de ces moyens d’action sont en connexion avec les impressions sensorielles, l’effet de modalités héréditaires élémentaires des relations avec l’univers. Et ce n’est pas un pur hasard, s’il a tout particulièrement tourné son attention vers l’exploration de l’alchimie, vers ces mêmes domaines du spirituel, dans lesquels C.G. Jung a récolté également une si riche moisson en ce qui concerne les conditions primaires de l’interprétation de la nature.

 

*

 

Il convient d’accorder une haute valeur aux potentialités héréditaires des relations avec l’univers des formes vivantes du règne zoologique : en d’autres termes, nous devons avoir une haute opinion de l’« animal ». Et c’est avant tout en fonction de cette conception plus élevée de la vie non humaine qu’il nous sera possible d’apprécier correctement la conduite de notre existence en ce qu’elle a de particulier. Toutefois, savoir à quel niveau l’on doit comparer les animaux supérieurs et l’homme, n’est pas l’unique contribution de la recherche biologique à l’avènement d’une anthropologie nouvelle. Les recherches de génétique expérimentale des dernières dizaines d’années ont eu pour conséquence de nous apprendre que la particularité de notre conduite de vie (son « caractère historique ») doit être considérée comme une direction évolutive propre.

Nous l’avons dit plus haut, c’est d’abord une donnée de la recherche évolutive génétique, le résultat inattendu pour maint savant appliqué aux études intensives de génétique, pratiquées tant sur la drosophile que sur nombre d’espèces fort éloignées de l’homme ; c’est une acquisition fournie par une comparaison approfondie du devenir (à l’échelle géologique) des structures organiques avec les transformations des formes biologiques de l’homme, qu’on appelle l’« histoire ». De nos jours, on élabore une « histoire naturelle de l’homme » qui aurait étonné grandement les biologistes des premiers temps du darwinisme : car ils n’étaient pas en mesure de comprendre les informations que leurs successeurs légitimes apportent maintenant dans le camp du néo-darwinisme.

Il est certain qu’il faut constamment considérer comme la première et la plus importante des constatations de la génétique, que tous les incidents héréditaires et toutes les mutations, sur lesquels reposent la sélection et les processus de transformation dont nous avons eu l’impressionnante révélation, font leur œuvre également chez l’homme et jouent leur rôle dans l’évolution du type humain. Nous tenons à mettre cette donnée en évidence pour bien montrer qu’il en va « normalement » aussi de l’espèce Homo sapiens et que l’accent que nous mettons sur le caractère propre de notre espèce particulière (et sur lequel nous devons maintenant expressément attirer l’attention) ne procède pas simplement de nos désirs et n’est pas une banale concession à un besoin de séparer à tout prix l’homme de la série des autres organismes.

Si l’on jette un regard sur la chasse aux talents qui se pratique aujourd’hui dans l’intention de développer la recherche scientifique, on se trouve amené en plein centre d’un aspect de l’évolution dans la sphère de l’humain. Alors que tout le monde est convaincu de l’action et du rôle puissant de tous les facteurs héréditaires que contiennent nos noyaux cellulaires, il ne se trouve plus personne, parmi les responsables qui se doivent d’encourager la jeune génération et de découvrir des chercheurs bien doués, qui porte ses investigations vers ces facteurs héréditaires dont nous avons signalé la nature spéciale et qui devraient attirer l’attention des cybernéticiens, des physiciens et des biochimistes. On ne s’attache plus à découvrir des arbres généalogiques, mais ce qu’on examine, c’est l’homme dans ses réalisations psychologiques (et déjà amplement évolué en tant qu’homme), ce sont ses aptitudes individuelles développées par la tradition du groupe et devenues l’objet de la sélection ; un objet, par conséquent, auquel participe, certes, l’empreinte du patrimoine héréditaire organique, mais dont la structure mentale et le résultat dynamique sont aussi essentiellement, en partie, conditionnés par la tradition et la culture générale du groupe. La sélection dans la société est valable pour un objet qui appartient avant tout au domaine de la réalité historique. Le « génome » propre de l’humanité, avec lequel la sélection a atteint aujourd’hui ses résultats les plus intensifs, n’est autre que le patrimoine traditionnel qui, dans l’individu, constitue la réalité spirituelle agissante. L’hérédité humaine, dans sa propre nature, n’est donc pas génétique mais sociale. « L’Homme a développé l’hérédité culturelle ou culture » : c’est ce qu’on peut lire dans un ouvrage biologique de Th. Dobzhansky consacré à l’évolution de l’homme. Chez nous, « à l’hérédité biologique vient s’ajouter un don secondaire, le patrimoine héréditaire culturel ; ce dernier processus est beaucoup plus riche d’effets que le premier ».

Ce n’est pas un secret que cette sélection s’effectue selon des règles tout autres que celles qu’avaient entrevues jadis les frénétiques spécialistes des sciences humaines, à la vieille époque des débuts du darwinisme – et que d’autres ont d’ailleurs répétées machinalement en des temps plus récents. L’hérédité sociale des groupes humains en cours de progrès ne travaille pas seulement par élimination des « biologiquement inadaptés », par suppression de gènes ou par sélection, ainsi qu’on l’avait rêvé jadis. Elle sait quelles sont les obscures relations possibles entre les dons géniaux et les faiblesses physiques ; elle reconnaît la signification spirituelle des comportements supérieurs chez des hommes qui – selon les règles du jeu de la sélection naturelle – devraient être rangés parmi les « non-valeurs biologiques ». Le darwinisme politique de conception ancienne, avec ses tentatives de dépasser l’élimination naturelle, est devenu dans la bouleversante tragédie du IIIe Reich, une effrayante réalité : on pénètre aujourd’hui sa nature satanique.

Certes, il est parfois difficile aux généticiens de mettre entièrement en valeur leurs propres vues. Et nombreux sont ceux qui souhaitent pour un proche avenir que l’idée du caractère actif de notre patrimoine héréditaire organique devienne une notion tellement fondamentale que la sélection soit considérée comme réalisable et réalisée sur la base du conditionnement héréditaire organique ; ils souhaitent une « eugénique » particulière, comme celle que la génétique classique a développée pendant les vingt premières années de ce siècle. « L’eugénique, maintenant théorique avant tout, aura en temps utile une immense portée pratique. » Ainsi pensait J. Huxley, il y a encore peu d’années. Je dois avouer que je ne partage pas cet optimisme. J’incline vers l’idée que, entre les modes d’action du patrimoine héréditaire et la formation des structures et processus qu’il détermine, s’ouvre l’abîme de notre ignorance ; et cet abîme est tellement béant que tout empiétement dans le domaine de l’humain introduit l’homme au cœur des plus graves – et insolubles – problèmes de la responsabilité et lui assigne par là-même une part de responsabilité.

J. Huxley a d’ailleurs, au cours des débats de Chicago, dont nous avons fait déjà mention, insisté lui-même sur le fait que l’eugénique, que réclame si véhémentement le généticien H.J. Müller, ne saurait s’admettre dans le domaine de l’humain qu’à la condition d’être accommodée de variantes subtilement choisies. « Notre but, dit-il dans la discussion finale, devrait être une sorte de sélection eugénique consciente. » Mais il faut remettre cette œuvre à plus tard. Si nous voulons nous libérer de nos devoirs immédiats, nous devons accorder un grand soin à l’amélioration de notre patrimoine héréditaire. Face à l’urgence sur laquelle insistent les généticiens résolus, ce délai montre selon quelles autres optiques il convient de rechercher quels sont les problèmes les plus pressants du moment.

Quiconque considère toutes les réalisations spirituelles supérieures dues à des individus physiquement difformes ou en proie à la douleur ou handicapés par de pénibles difficultés psychologiques, ne pourra certes conclure que les nombreux et puissants esprits, que cette catégorie pourrait contenir, ont été détruits à la base dans leur germe ou qu’une sélection « rectificatrice » les ait rendus « impossibles » dès la génération précédente. Un « élevage » humain, mené selon les règles de la culture des végétaux ou de l’élevage des animaux, devrait être conduit selon la plus rigoureuse normalisation, d’après quelques caractères faciles à saisir d’un type moyen ; mais il faudrait refuser à cette méthode la liberté de provoquer des mutations quelconques, liberté qui est pour l’éleveur de plantes cultivées et d’animaux domestiques la grande possibilité de trouver des formes nouvelles. La limitation que s’impose aujourd’hui le généticien acharné, c’est en fin de compte le profond respect qu’il éprouve à l’égard de ce que nous sommes incapables de découvrir nous-mêmes.

Les plus récents travaux de la théorie biologique de l’évolution reconnaissent la situation « particulière » de l’homme. Le trait saillant en pourrait être considéré comme un essai de sauvetage de quelque aspect traditionnel de notre vie, de maintien par exemple des bases chrétiennes de la vie occidentale. C’est pourquoi il est peut-être utile de bien établir que quiconque parle de particularité a toujours tendance à s’écarter de ce qui appartient à la vie en ce qu’elle a de général et que c’est seulement à l’intérieur de cette généralité qu’une particularité lui apparaît comme telle.

La particularité génétique de l’homme repose sur le fait que la sélection travaille dans la vie humaine avec des propriétés spéciales, à la forme desquelles participe de façon déterminante la tradition, à côté de toute la série des facteurs de l’hérédité. La génétique biologique établit aussi que cette sélection modifie la forme de vie du type « homme » beaucoup plus vite que n’importe quelle sélection naturelle, et que, spécialement, le mode de notre hérédité sociale – le don secondaire du patrimoine traditionnel, qui tire son efficacité de l’enseignement – apporte, en ce qui concerne l’évolution technique moderne, des exemples assez frappants. « Le patrimoine héréditaire biologique n’est transmis que par les parents aux enfants ; la culture peut être transmise à tout le monde. Le développement et la propagation de la culture ont conféré à l’homme une sorte d’« aptitude » jamais atteinte à ce degré jusqu’alors… La primauté biologique de l’homme est unique et n’a été nulle part égalée ; aucune autre espèce n’est en mesure de la lui disputer. » (Dobzhansky.) « Chez l’homme, l’évolution naturelle par la répartition des gènes, par la sélection et la mutation peut avoir lieu en même temps que l’évolution culturelle. Mais le mode culturel est devenu le plus actif, dominant. Le temps est révolu où l’évolution naturelle pouvait rivaliser avec l’évolution culturelle ou même la surpasser. Aujourd’hui, c’est le contraire qui paraît vrai. » Telle est, en traduction libre, la thèse qui, lors des grandes fêtes du centenaire de la mort de Darwin, à Chicago (novembre 1960), non seulement a été discutée par les plus grands biologistes et anthropologistes, mais est devenue véritablement le fait saillant du changement significatif – depuis Darwin – des idées selon lesquelles on se représentait l’évolution. Huxley a défini la « sélection psycho-sociale » comme un caractère capital ; ses résultats sont « entièrement nouveaux et sans comparaison avec aucun autre résultat de l’évolution naturelle ». Et un anthropologiste ajoute que « la théorie de l’évolution culturelle est une notion respectable et par suite destinée à être popularisée ».

La reconnaissance par les biologistes du caractère « particulier » de notre évolution – la reconnaissance du royaume propre de l’historique –, c’est l’un des progrès les plus importants de la recherche biologique des vingt dernières années. Mais cet événement, qui n’est pas surprenant en soi, comporte un danger qu’il ne faut pas sous-estimer : il efface les différences qui séparent l’évolution organo-biologique et l’évolution proto-historique et préhistorique selon le processus que nous considérons comme caractéristique. Le fait que l’historicité pénètre désormais, en tant que facteur d’évolution, dans le cadre de la représentation biologique, a pour conséquence de rendre moins nette la différence entre l’évolution biologique naturelle et les faits plus généraux du développement. De même que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, l’« histoire de l’humanité » est la continuation de l’évolution avec des moyens quelque peu autres. Mais si l’on met l’accent en premier lieu sur le fait que ces « autres » moyens sont de beaucoup les plus efficaces, alors – en dehors de la mise en évidence tout à fait opportune de l’efficience – on repousse par là même davantage encore à l’arrière-plan le caractère absolument « à part » du cheminement humain.

Si je crois qu’il faut nettement insister sur les contrastes et sur la valeur de la « particularité » humaine, c’est parce que le coup d’œil sur ces contrastes reste essentiel pour la recherche biologique et historique. L’exploration de l’antiquité et de la préhistoire exige qu’on soupèse avec soin la part de ces deux modes d’évolution : il importe donc de trouver les variantes organogénétiques qui ont rendu possible le début du nouveau mode d’évolution par l’intermédiaire de la tradition. Il faut aussi établir à partir de quel niveau du développement de l’évolution humaine s’est faite la séparation du nouveau mode caractéristique, par la pensée, le jugement, le langage. On discute de la genèse de l’« ouverture sur le monde » de l’humanité et il est clair qu’on ne pourra jamais la déduire avec certitude d’une courbe de profil crânien, d’une structure dentaire, ni de quelque autre caractère du squelette. C’est ici que se situe le problème central de toute investigation du devenir humain. Quiconque ne voit pas cela avec évidence sera fâcheusement déçu à l’avenir, même si le nombre des documents fossiles est beaucoup plus grand que maintenant, même si l’on peut étudier des séries sur une vaste échelle – et nous en sommes encore bien éloignés. Il faut donc d’abord se convaincre de la gravité et de l’ampleur du problème que nous pose toujours l’énigme de l’hominisation.

On a voulu en son temps (lorsque, en 1944, j’ai cherché à séparer soigneusement les deux modalités de l’évolution, l’organique et l’humaine) voir là une récusation de la théorie de l’évolution ; et quelquefois pense-t-on encore ainsi. La reconnaissance pleine et entière de la « particularité » humaine par la génétique fait bien apparaître la situation sous un autre jour. Mais elle apporte avec elle un risque : que l’annexion du mode d’évolution de l’homme par le néo-darwinisme mette trop l’accent sur des correspondances très générales et efface du même coup les dissemblances. C’est pourquoi, aujourd’hui encore (puisque nous poursuivons tous nos recherches dans le cadre d’une vue d’ensemble sur l’évolution) je suis contraint d’insister sur la nécessité d’une séparation qui puisse se percevoir d’une manière bien tranchée.

Des esprits aussi différents que Julian Huxley et P. Teilhard de Chardin se sont réunis pour mettre en valeur les facteurs historiques qui conditionnent notre évolution. Cette sorte de conversion de l’œuvre des biologistes ne signifie rien de moins que ceci : c’est que la conception que se font les naturalistes de l’ouverture de l’homme sur le monde – notre manière d’être spécifique dans l’univers – n’est pas un simple fait mental sans consistance ou un épiphénomène résultant des potentialités d’une substance organique vivante, mais représente réellement quelque chose de profondément ancré dans notre nature organique.

Cette même conversion, qui reconnaît la nécessité de reconsidérer l’humain d’un point de vue complémentaire, est l’un des éléments primordiaux de l’anthropologie nouvelle qui est en train de se constituer. Ce qu’on voulait autrefois délimiter comme une sorte de « biologie humaine », devient aujourd’hui, lentement mais progressivement, ce par quoi la particularité de son objet dépasse le cadre de la biologie, quelque chose dont la méthodologie franchit les frontières biologiques et transforme même l’aspect biologique de l’humain en une « anthropologie » au sens propre. Restreindre l’étude de l’homme aux. frontières habituelles du travail biologique, cela n’a été possible et légitime qu’aussi longtemps que la seule évidence de la correspondance de l’humain avec l’animal et le végétal et de son inclusion dans l’ensemble du « vivant » justifiait le devoir d’appliquer la recherche biologique à notre être humain. En reconnaissant que, à l’intérieur des domaines de travail du biologiste, il faut aussi rechercher le caractère propre de l’humain, la séparation spécialisée de ce champ de recherche tout entier, en tant qu’anthropologie, se trouve poussée au premier plan.

Tant qu’il ne s’agissait que de démontrer que les chromosomes (qu’on les étudiât chez les pois, les mouches ou les hommes) suivaient tous, dans leur comportement génétique, les même lois, il allait de soi que les travaux touchant aux problèmes de l’hérédité restassent purement biologiques. Mais dès qu’il est question de se représenter le comportement des partenaires dans la sexualité ou l’ensemble du développement des caractères héréditaires qui régissent nos relations universelles, il est nécessaire de mettre en œuvre des combinaisons de diverses méthodes de recherche, qui permettent, pour l’analyse factorielle comme pour l’analyse des résultats, de s’occuper de particularités autres que celles des végétaux ou des animaux.

 

*

 

Ce n’est pas seulement l’examen du problème par les théoriciens de l’évolution qui nous oriente dans ce sens : les recherches sur l’ontogenèse nous amènent à la même scission. L’unité des résultats obtenus est d’autant plus frappante à nos yeux que ceux qui sont issus de l’histoire de l’évolution de la condition humaine ont été acquis tout à fait à part des travaux des généticiens et des théories évolutionnistes.

Les recherches ontogénétiques, telles que celles que j’ai entreprises dès 1937 (et dont les données essentielles étaient déjà établies vers 1942), sont nées de travaux généraux de morphologie comparative sur les reptiles, les oiseaux et les mammifères et aussi, dans un domaine plus éloigné, d’observations approfondies sur la transformation évolutive de certains processus ontogénétiques.

Le point de départ était l’étude poussée de singulières correspondances de l’état de naissance chez les oiseaux et les mammifères. Dans ces deux groupes d’animaux homéothermes, il existe en effet deux manières très différentes de se développer, au cours de la phase immédiatement post-natale ; on les connaît d’ailleurs depuis longtemps sous le nom de comportement « nidifuge » et de comportement « nidicole ». Dans chacun de ces deux groupes zoologiques, il y a des nidicoles (dépourvus de moyens personnels de survie et de défense), tels que les jeunes rats ou les jeunes oiseaux-chanteurs, et aussi des nidifuges (à ontogenèse très avancée, doués d’une grande activité), tels que les jeunes poulets ou les poulains nouveau-nés.

L’analyse morphologique a mis en lumière une différence inattendue : chez les oiseaux, le type nidifuge est très autonome, phylogénétiquement primitif, et il se manifeste chez les individus dès la sortie de l’œuf. Chez les mammifères, en revanche, on a pu démontrer qu’il correspond à un état phylogénétiquement secondaire. Chez les oiseaux, ce n’est que dans une phase tardive de l’évolution du groupe que, dans certaines familles – au sens zoologique du mot « famille » – (et indépendamment pour chacune de ces familles) sont apparus des états de naissance caractérisés par l’indigence des individus en moyens de survie et de défense personnels, naissant précocement et les yeux clos. Mais les mammifères, autant qu’on puisse remonter le cours de leur paléontologie, ont tous sans exception commencé, dans leur histoire phylétique, avec ce type nidicole. Le caractère primaire chez les mammifères de cet état d’indigence à la naissance (nidicole) est démontré par ce fait particulier que tous les jeunes mammifères qui naissent avec un comportement nidifuge doivent avoir passé, à l’intérieur du corps maternel, par des phases qui les préparent véritablement à cette naissance accompagnée de potentialités précoces ; des dispositifs de protection doivent garantir contre la déshydratation les organes des sens en plein développement : les paupières sont fermées, de même que les trous auditifs ! Aucun nidifuge, parmi les oiseaux, ne passe dans l’œuf par un tel stade ! La position évolutive des deux formes de naissance si semblables en apparence chez ces deux groupes d’homéothermes, qui sont à un niveau élevé de la phylogenèse, est en réalité complètement opposée. On a pu établir avec certitude la situation dans l’évolution et la différence de « valeur morphologique » des jeunes animaux qui, dans chacun des deux groupes, ont néanmoins des ressemblances de forme.

Nous n’irons pas plus loin dans la voie des conséquences nombreuses qu’entraîne une telle étude morphologique. Ce qui est important et fécond, c’est qu’elle nous ait amené à des travaux nouveaux et approfondis sur les rapports existant entre l’homme et les formes animales les plus proches de lui, c’est-à-dire à des recherches comparatives sur l’ontogenèse des primates. Parallèlement à ces études, d’autres – de même ordre – sont poursuivies sur le degré de développement et le niveau de différenciation de l’encéphale.

Nous n’avons que peu de données à ce sujet. On a découvert, chez les mammifères supérieurs, chez le dauphin et la baleine, chez les ongulés ou les phoques, chez les lémuriens et les singes inférieurs (je laisse de côté les singes anthropoïdes), un comportement à la naissance, qui est caractéristique précisément des mammifères supérieurs : ce sont des nidifuges très développés, aux sens éveillés ; les proportions métriques des membres ressemblent à celles de l’adulte ; la masse cérébrale atteint ou dépasse la moitié de ce qu’elle sera chez l’adulte et commande une motricité d’adulte. Les coefficients d’accroissement post-natal de l’encéphale sont, pour les chameaux et les chevaux, comme pour les lémuriens et les singes inférieurs, de 2 ou moins (jusqu’à 1,4), alors qu’ils atteignent au contraire 8 à 10 et davantage chez les nidicoles. Comment l’homme se comporte-t-il par comparaison ?

Il fallait d’abord trouver l’état typique, par rapport à la naissance, correspondant au schéma particulier « homme-animal ». Il est réalisé un an après notre naissance : c’est à ce moment que l’encéphale atteint un coefficient d’accroissement en masse de 1,5 ; dès lors l’attitude spécifique est possible et la forme biologique de l’enfant commence à être comparable à celle du groupe. Si un tel animal humain existait réellement dans la nature (un mammifère supérieur typique, par conséquent, et pourvu du volume cérébral et de la structure d’un homme), il devrait — pour obéir aux règles de notre rythme de développement — passer environ 20 à 22 mois dans l’organisme maternel, pour être en mesure de naître exactement selon ces dispositions précises. Mais notre développement se déroule autrement. Nous venons au monde un an plus tôt. Et pendant cette première année de vie extra- utérine qui s’écoule dans le contact social, se développe chez nous ce qui, chez les mammifères supérieurs que nous avons cités, doit mûrir dans la monotonie de l’organisme maternel : l’attitude et la motricité spécifiques, en même temps qu’une maturité relativement poussée du cerveau. Notre première année joue un rôle exceptionnel dans notre ontogenèse ; elle est caractérisée aussi par le fait que, pendant ces douze premiers mois, le rythme de croissance du nourrisson correspond au rythme fœtal et que ce n’est que plus tard que la croissance adopte le rythme plus lent de l’enfance.

Nous reviendrons dans un instant à la comparaison entre l’homme et les primates les plus évolués, les singes anthropoïdes ; voyons la signification de cette évolution.

L’interprétation de notre mode de développement doit se plier aux règles selon lesquelles il faut mener toute analyse ontogénétique. Que nous recherchions les rapports de causalité physiologique ou que nous comparions différents types d’animaux, il y a une hypothèse qui s’impose toujours : c’est que les processus formateurs vont dans le sens du but final (et c’est comme tels que nous les comprenons). Une recherche sur le cœur explore un système de processus qui se trouve héréditairement ordonné vers la formation d’un cœur fonctionnel ; l’analyse du développement du rein prospecte l’évolution d’un organe excréteur.

Il est inévitable que les jugements qu’on porte sur les phases du développement, qui se suivent au cours de notre ontogenèse, les interprètent globalement, dans leur premier essai d’orientation, comme un événement héréditairement ordonné vers l’atteinte de l’état de maturité. Il s’agit là d’une inéluctable composante « téléologique » de tout travail en biologie ; elle est d’ailleurs implicitement à la base de toute recherche physiologique et génétique. Elle est tellement naturelle que maintenant, en toute recherche causale, on ne s’efforce même plus de la signaler ou de la dissimuler. Cette hypothèse des conditions préliminaires enfouies dans le germe en vue du but final doit rester présente devant nous ; et pourtant c’est une évidence qui se trouve toujours en danger d’être oubliée.

Selon cette optique, on voit comme le mode de notre devenir individuel est exactement ordonné vers l’édification de cette forme de vie spécifique, dont les plus récentes recherches sur l’évolution ont commencé à mettre si nettement en lumière la « particularité ».

Voici une première corrélation fort singulière : au long effort qu’exige, par l’apprentissage, l’acquisition du patrimoine traditionnel du groupe, et à la grande ampleur de cette opération, correspond la longueur de notre enfance au- delà de la première année, période pendant laquelle la croissance se ralentit notablement jusque vers dix ans. Cette lenteur n’est d’ailleurs nullement une perturbation d’une croissance, qui, chez l’animal, est rapide, mais bien une corrélation héréditaire (en vue d’un processus évolutif) avec le mode particulier de l’« hérédité sociale » et de l’intégration sociale spécifiquement humaine de l’individu. Nous devons voir quelque chose de même ordre dans la longue interruption de la maturation sexuelle. La question des facteurs internes qui réalisent cette corrélation entre la forme de vie et l’ontogenèse constitue en soi tout un cycle de problèmes, posant des thèmes spéciaux de recherches. La dominance du rôle de l’imagination dans l’appréhension de l’univers, au cours de la longue phase de l’enfance, le remarquable renforcement de toutes les fonctions plus rationnelles au moment de la puberté, voilà d’autres éléments importants de notre modalité onto-génique.

Dirigeons encore notre attention vers un autre groupe d’ordonnancements du type de développement vers la réalisation des caractères de la forme mature : nous avons vu que la naissance du schéma « homme-animal » devait suivre d’environ un an la naissance réelle de l’homme. Tout le devenir de l’instauration de l’attitude spécifique, de l’appréhension de l’univers et des relations sociales, serait essentiellement (selon des processus déterminés dans le germe par des facteurs héréditaires) une maturation qui s’effectuerait sans l’intervention directe du milieu futur. De même que la jeune baleine abandonnant le corps maternel a une longueur de six à sept mètres et est déjà capable de nager, de même qu’au moment de la naissance le jeune ongulé peut immédiatement suivre sa mère et le jeune singe prendre part aux mêmes activités spécifiques que la sienne, de même aussi notre « homme- animal » fictif doit venir au monde avec l’aptitude à se tenir debout, à s’exprimer spécifiquement et avec ses possibilités héréditaires de rapports sociaux.

Nous savons quelle distance sépare le nouveau-né humain de cet état. Peu de fixations héréditaires régissent l’acte de téter et les contacts sociaux les plus précoces. Les vrais rapports humains s’acquièrent selon un protocole qui réunit la maturation proprement dite – réglée par l’hérédité – des structures neuromusculaires et l’action des influences mésologiques (mais ces influences sont, pour la réalisation des conditions héréditaires, le complément nécessaire des processus de maturation). Notre attitude, notre langage, toute notre manière d’interpréter l’univers, reposent sur une situation qui est la résultante de notre conditionnement tout entier, sur un travail d’ensemble préconditionné de toutes nos dispositions particulières avec le patrimoine culturel créé par le groupe social, qui est intégré à l’individu depuis le langage jusqu’à l’attitude et aux gestes. L’ontogenèse manque son but non seulement quand il y a action insuffisante des conditions héréditaires, mais aussi quand l’effet d’ensemble du groupe s’applique mal à l’individu en développement, lorsque l’esprit d’entr’aide, l’équilibre des soins éducatifs et la chaleur de l’affection n’entrent pas en jeu tôt et pleinement. Les psychologues et les pédiatres montrent par des documents bouleversants les suites des insuffisances des rapports humains et du manque de chaleur affective au foyer.

La nécessité du contact affectif existe pour l’animal comme pour l’homme ; mais chez nous le besoin s’en fait sentir plus longtemps, car le patrimoine culturel global ne peut atteindre son efficacité chez l’enfant que par un contact total, pendant toute la durée de son évolution. L’unité de l’humain, chez lequel la séparation entre le monde du sentiment et celui de l’intelligence, entre le corps et l’âme, est purement arbitraire, devient tout particulièrement nette au cours de la première année extra-utérine.

 

*

 

Notre interprétation du développement ontogénique de l’homme procède du fait suivant : que les seuls groupes d’animaux dont nous allons parler en raison de leur proche parenté avec nous, les singes – les primates, au sens général –, naissent avec un état de développement très poussé et que, comparativement, l’homme vient au monde avec une indépendance beaucoup moins grande et se trouve beaucoup plus dépourvu de moyens individuels de survie et de défense. Si nous avons jusqu’à maintenant laissé les singes anthropoïdes hors de cause, c’est parce qu’il nous fallait, pour fonder notre opinion sur l’homme, trouver une situation de base qui caractérisât la plupart des mammifères supérieurs.

Les singes anthropoïdes sont un objet de comparaison plein de difficulté ; ils nous paraissent si proches par beaucoup de leurs caractères que tout ce qu’on affirme à leur égard est influencé par la position personnelle de quiconque en traite à l’égard du complexe des doctrines évolutionnistes. Il faudrait d’abord (et c’est ce qu’on a le moins fait) préciser avant tout ce qui, en tant qu’acquisitions secondaires, vestiges de primitivité, faits particuliers, se trouve aussi dans les processus évolutifs humains ; et ainsi se renforceraient toujours davantage les thèses selon lesquelles ces animaux, les pongidés des zoologistes, constitueraient un degré sur le chemin qui mène à l’humain. Je considère qu’il est plus fructueux d’adopter une autre position : rechercher des caractères qui soient notablement différents de ce qu’ils sont chez nous, afin de saisir d’autant mieux quelles sont les lignes de l’évolution et quels sont les phénomènes particuliers de l’humain qu’une théorie du développement devrait spécialement éclairer. Cette façon de procéder me paraît recommandable, car depuis longtemps il n’est plus nécessaire de redémontrer toujours les ressemblances et les correspondances qui existent entre l’homme et les anthropoïdes quant à leur structure et à leurs réalisations. Personne ne prétendra prouver sérieusement – il faudrait le témoignage des réactions sérologiques – la parenté des grands singes anthropoïdes avec l’homme, parenté qui avait été pourtant une certitude pour tous les observateurs, bien avant le temps du darwinisme, quelque différemment qu’on ait voulu l’expliquer.

Dans cette recherche, nous mettons en avant, d’après les différences observées, les contrastes structuraux, parce qu’ils rendent possible d’atteindre à une plus grande sûreté que les particularités du comportement. Tous les jeunes singes anthropoïdes viennent au monde avec un poids qui est à peu près égal à la moitié de celui du nouveau-né humain (1 500 à 1 800 grammes au lieu de 3 200). Mais leurs courbes de croissance pondérale intersectent celle de l’homme à un an et demi (au plus tôt) et six ans (au plus tard) dans l’ordre : gorille, orang, chimpanzé. Tous les singes anthropoïdes atteignent beaucoup plus vite que nous le poids définitif de l’espèce. Cette différence est en corrélation avec le ralentissement particulier que subit notre croissance après la première année de notre vie extra-utérine.

Le faible poids des singes anthropoïdes à la naissance n’est nullement la conséquence de leur plus courte durée de gestation : si l’on compare le poids moyen du chimpanzé nouveau- né avec celui d’un fœtus humain qui aurait le même âge intra-utérin, on constate que ce dernier pèse en moyenne 1 500 grammes ! Le poids initial réduit tient en réalité à la masse relative de l’encéphale des anthropoïdes, qui, à la naissance, ne correspond qu’à un tiers environ de la masse cérébrale typique du nouveau-né humain.

Une autre différence : l’encéphale des anthropoïdes double à peu près son poids entre la naissance et la pleine maturité : le coefficient d’accroissement est de 1,6 à 2,4 ; il correspond donc exactement à celui d’un babouin ou d’un macaque, alors que le système nerveux central antérieur humain doit multiplier sa masse par 4,3 pour que sa croissance soit achevée. S’il était encore besoin d’une autre preuve pour démontrer que le « point de naissance » du modèle « homme-animal » se situe bien à la fin de notre première année, on pourrait faire valoir le développement cérébral : au début du treizième mois, le cerveau humain est déjà si développé que son poids ne doit plus que doubler : le coefficient de croissance est alors de 1,5 à 2 ; il s’abaisse donc vers la valeur caractéristique des mammifères supérieurs.

En outre, bien que cela ait donné lieu à moins d’observations, il est significatif que tous les singes anthropoïdes naissent avec des proportions corporelles proches de celles de l’adulte, alors que chez l’homme les proportions des membres diffèrent considérablement de celles de l’adulte (et ces différences ne sont pas identiques pour les deux membres). On n’a jamais assez étudié le freinage très particulier et précoce de la naissance des membres inférieurs humains et sa reprise vers la fin de la première année.

Qu’il se trouve dans le comportement du jeune anthropoïde maints traits qui montrent un attachement étroit à la mère, cela ne doit pas masquer le fait que le développement structural des singes anthropoïdes est conforme au type des mammifères supérieurs, tandis que le nouveau-né humain réalise par l’allure de sa croissance une progression d’un degré au- dessus du type de base des mammifères.

Depuis une vingtaine d’années, les discussions provoquées par les nouvelles découvertes de la préhistoire ont conduit, avec une clarté toujours plus grande, à la conception que le phylum des singes anthropoïdes se développe séparément de celui des hominidés, depuis l’oligocène, ce qui signifie une durée d’évolution indépendante pour les deux séries de l’ordre de vingt-cinq à trente millions d’années. Si l’on veut tenter de rétablir les rapports ancestraux, il faut donc remonter au niveau des espèces inférieures des simiens, car elles seules peuvent offrir des caractères typiques d’une telle forme ancestrale valables pour une telle reconstitution. Au point de départ des évolutions particulières des pongidés et des hominiens, on peut considérer comme plausible un processus de développement qui aurait produit de jeunes animaux très développés à la naissance et proches des adultes dans leurs proportions corporelles et qui auraient eu un coefficient d’accroissement voisin de 2 (1,4 à 2,4). C’est à partir de ce type fondamental commun que se déroule la période de jeunesse des anthropoïdes et des hommes, avec une remarquable communauté du patrimoine héréditaire, mais selon des évolutions indépendantes. Pendant une gestation plus longue que dans le type fondamental, l’anthropoïde conservera néanmoins la proportion natale primitive du cerveau, en même temps que les proportions corporelles à la naissance voisines du stade adulte ; mais sa dépendance par rapport à la mère est bien plus grande que dans les formes ancestrales et sa maturité neuro-musculaire est retardée. Cela se passe sur une voie évolutive qui est à part de la lignée des hominidés : les similitudes avec notre propre dépendance par rapport à la mère et au groupe sont des parallèles à l’évolution de notre ontogenèse et ne doivent pas être interprétées comme des caractères de communauté ancestrale. Elles nous posent des questions nouvelles, mais elles ne résolvent pas les problèmes qui intéressent les phases anciennes de l’histoire des hominidés. C’est pourquoi je désigne ces traits comme des « caractères para- hominides » et je voudrais que mon attitude sceptique prévale contre leur valorisation en tant que « caractères pré-hominides ».

Ce n’est que lentement et péniblement que se dévoile à nous un peu de la nature propre des singes anthropoïdes. Jadis on les considérait comme des nains quelconques ; on les prenait pour des arriérés, frères des « bons sauvages » et, au XVIIIe siècle, on les représenta comme des « hommes des bois » dressés et munis d’une houlette de berger. En revanche, au milieu du XIXe siècle, ils étaient des bêtes furieuses et grinçant des dents, armées de silex et de massues, et les gravures les montraient brisant le canon des fusils des malheureux chasseurs. Jadis, on en faisait des hommes, plus tard on en fit des brutes : il y a là une métamorphose du sentiment, dont l’origine ne réside pas essentiellement dans des lumières nouvelles, mais plutôt dans le changement radical de l’esprit du temps et de la représentation de la nature.

Depuis peu, s’édifie lentement une image nouvelle. Karl Akeley, par ses études sur le gorille, et récemment Schaller, ont participé à la création de cette nouvelle interprétation. C’est au cours des dernières années que les observations de A. Kortlandt ont enrichi nos connaissances sur le chimpanzé. Réussira-t-on à donner enfin à ces grands singes leur véritable valeur, en tant que formes biologiques possédant leur caractère propre ? Sinon, les autres constatations qu’on pourrait faire à l’avenir resteront soumises à la pression d’une sorte de polarisation primitive, qui nous contraint, dans l’étrange miroir que les singes anthropoïdes sont toujours pour nous, à voir en eux soit le non-humain que nous devions surpasse en nous, soit le prince déchu qui attend sa libération.

 

*

 

Il y a une possibilité qui commence à s’imposer et à prendre forme dans une nouvelle attitude anthropologique : c’est la possibilité – et la valeur investigatoire – d’un mode d’examen qui neutralise les anciennes oppositions entre le biologique et le psychologique, les vieilles distinctions entre corps, âme et esprit, qui leur reconnaît cependant une valeur ordonnante, mais qui en même temps les fait reculer en faveur de représentations plus productives. Par exemple, beaucoup de médecins qui ont opté pour l’orientation psycho-somatique se rendent compte aujourd’hui que, avec le mot « psycho-somatique », ils mettent en avant un dualisme dont ils triomphent d’ailleurs véritablement et qu’ils désirent remplacer par une représentation de l’unité de la vie humaine. Et ce n’est pas par hasard que, il y a déjà plus de dix ans, peu après la Seconde Guerre mondiale, A. Mitscherlich a proposé, pour l’orientation de la médecine psycho-somatique, la notion d’une « anthropothérapie ».

J’ai cherché moi-même à montrer que l’extension, à l’échelle planétaire, de la discussion scientifique, bien au-delà du cercle de la pensée occidentale, exigeait un exposé de la situation de base de l’humain, ce que j’ai appelé, en 1955, une « anthropologie basale ». L’attention de plus en plus générale, qui est accordée à la « particularité » de l’humain aussi bien par la biologie expérimentale que par la génétique et la théorie de l’évolution, démontre la nécessité de procéder de cette manière.

Une telle anthropologie basale cherche à porter au premier plan les traits essentiels de l’humain, par-delà les nombreuses conceptions contradictoires sur notre position dans l’univers ; elle ne peut être ni chrétienne, ni marxiste, ni bouddhiste ; elle n’est pas une nouvelle tentative de syncrétisme. Chacune de ces attitudes veut être définitive et absolue, même quand elle se donne pour « scientifique ». Tous ces efforts doivent être, au contraire, qualifiés d’« anthropologies terminales » : ils prétendent couronner l’édifice de la pensée et conclure définitivement, alors que la doctrine de l’homme, à laquelle nous pensons et pour laquelle nous travaillons, doit être ouverte et utile et non pas dogmatique et tyrannique.

L’anthropologie basale ne proclamera pas que telle ou telle forme de notre vie collective historique est « la meilleure ». Au contraire, elle mettra toujours en lumière le caractère « ouvert » de notre situation sociale héréditaire et prouvera que la poussée vers la découverte sans cesse renouvelée d’une forme sociale relativement stable, autant que la liberté de s’écarter de cette forme, est le caractère même de la vie sociale humaine. La stabilité que peut revendiquer un tel système – et qui est nécessaire à la structure créatrice – doit être conçue dans sa relativité. Toute structure doit contenir en soi des ouvertures vers l’épanouissement de la vie sociale, des ouvertures vers sa réorganisation permanente. La liberté de l’esprit, dans le cadre de la régulation de la structure du groupe, appartient à ces « systèmes d’ouvertures ». L’anthropologie basale doit aussi montrer que la perception de la sphère individuelle est également une condition nécessaire de notre être collectif, autant que l’est la possibilité de neutralisation des revendications individuelles ; mais elle n’a pas la prétention de trouver par anticipation la forme de vie qu’il faut adopter pour atteindre un tel équilibre, ni d’éliminer pour l’homme le risque et la responsabilité.

L’anthropologie basale donnera la preuve de son caractère positif en renonçant consciemment aux « solutions finales » en face des grandes questions qui touchent au sens de la vie. Elle pourra montrer que la possession de ce sens correspond à une fonction vitale, qu’elle est une nécessité et que son absence conduit à des comportements mauvais de l’être humain. L’anthropologie basale pourra démontrer encore que le doute lui-même fait partie des instruments essentiels de la vie sociale, si bien qu’il est précisément l’un des « systèmes d’ouvertures » grâce auxquels notre espèce prépare son évolution.

Cette doctrine sur l’humanité met également en évidence que la valeur particulière de l’individu s’accroît corrélativement avec l’élévation du niveau d’organisation ; et, en même temps, grandissent les possibilités de réalisation des buts communs. Toutefois l’anthropologie, telle qu’elle se montre ici à nous, ne tentera pas d’imposer un sens de la vie déterminé, ni de donner une solution au problème de la vie de l’esprit. Une telle réserve ne doit pas être considérée comme un désir de se dérober devant les décisions à prendre, pas davantage comme du scepticisme quant à ses possibilités. Non : elle relève de sa structure fondamentale, elle reconnaît le mystère de notre existence créatrice ; elle reconnaît aussi que trouver le sens de la vie est un devoir qui n’épargne aucune génération, mais aussi qu’il ne faut retirer à aucune génération.

Nous ne vivons plus au temps – que d’aucuns voudraient peut-être qualifier d’heureux – où la séparation des sciences de la nature et des sciences de l’esprit pouvait diffuser un illusoire rayon de lumière. Le néo-darwinisme prépare, de tout son poids, l’annexion de l’« historique » à l’évolution naturelle, en reconnaissant le mode historique de l’évolution comme une « seconde nature ». Le dernier mot n’a pas été dit ; mais il faut, en tout cas, accorder tous ses soins à une anthropologie basale, au lieu de les donner à toutes sortes d’« anthropologies latentes » (le mot est de H. Kunz) souvent à peine conscientes.

La doctrine féconde de l’homme, qui commence obscurément à se constituer, demande que sa valeur soit reconnue à l’échelon de la planète. Mais, dans son essence, elle est destinée à être utile, elle aide à reconnaître le synthétique ; elle n’est pas le substitut de sortes de fois naufragées. Ce n’est pas une doctrine religieuse de l’homme, car elle sait dans quel domaine règne la liberté. Mais en même temps elle ressent la nécessité de fonder précisément ce domaine de la liberté. Nous avons pleine connaissance de la gravité de la décision que nous prenons ; et c’est parce que l’anthropologie de base n’ignore rien de cette difficulté qu’elle ne peut avoir la présomption de donner une structure fondée sur des vues prophétiques. Des anthropologies qui veulent régner souverainement pèseront toujours sur cet espace de la liberté ; elles atteindront des buts, elles en manqueront d’autres, elles péricliteront, elles se transformeront. Mais ce qui doit être durable en elles, nous devons l’établir sur de solides fondations, ainsi que le prépare une véritable science de l’homme, précisément une anthropologie basale.

Adolf Portmann (27 mai 1897-28 juin 1982).

Traduit de l’allemand par Raoul Hartweg.

Article paru dans la revue Diogène n°40, octobre-décembre 1962.

Advertisements
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :