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Teilhard de Chardin, Quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique, 1946

Nous proposons à nos lecteurs un texte sur la bombe atomique du Père jésuite et paléontologue Teilhard de Chardin (1881-1955), qui aurait pu tout aussi bien s’intituler comment j’ai appris à aimer la bombe et ne plus m’en faire… En effet, c’est là un des textes de l’époque à la gloire de la Bombe probablement le plus stupéfiant de tous. A le lire, on croirait ce personnage tout droit descendu de l’île volante de Laputa (cf. Jonathan Swift, Les voyages de Gulliver, 1726) : tout occupé à chanter la gloire de la science et de la toute-puissance qu’elle confère à « l’homme », il en oublie que le Manhattan Project était avant tout un projet militaire initié dans le contexte d’une guerre des plus meurtrières et destructrices qui ait jamais été, et que la course aux armements et la guerre froide – qui en septembre 1946 était déjà des évidences – promettaient des dévastations encore plus considérables.

Tous les poncifs du scientisme et du progressisme le plus vulgaire y passent : on exalte « les nouveaux pouvoirs de l’homme » – quels hommes ? les militaires et les chefs d’État avec un pouvoir de domination maintenant illimité ? ; la Bombe n’est que la suite de la conquête du feu – tout le monde peut bricoler une Bombe dans son garage, c’est bien connu ! ; cette arme absolue va tuer la guerre et réconcilier les peuples – tout comme les précédents perfectionnements de l’armement, n’est-ce pas ? ; ce progrès en annonce d’autres qui nous rendent « comme maîtres et possesseurs » de la création en totalité – on voit encore aujourd’hui comment les puissances industrielles continuent à ravager le monde sur cette base ; etc.

Et le plus fort, c’est que les savants, selon notre jésuite, loin de devoir s’arrêter au seuil de l’apocalypse, doivent au contraire « pousser plus loin, jusqu’au bout, les forces de la vie » [sic !] Car une fois que l’on a goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance (et de la toute-puissance, ne l’oublions pas), on ne peut oublier ce goût « entré dans nos bouches que rien désormais ne saurait effacer : le goût de la super-création. » [re-sic !].

Que les forces de la mort déchaînées par la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki aient laissé un goût de cendre – cendre des dizaines de milliers de japonais vaporisés au moment de l’explosion – aux survivants irradiés, brûlés et mutilés, ce petit détail semble avoir échappé au très chrétien Père jésuite Teilhard de Chardin tout occupé à des problèmes bien plus élevés : « la question d’un terme à l’évolution, c’est-à-dire le problème de Dieu ». Que l’explosion thermonucléaire (Bombe H) qui a rayé de la carte une île de l’atoll de Bikini (juillet 1946) annonce le risque de mettre un terme à l’histoire de l’humanité, est en effet bien peu de choses pour ce fanatique de l’aliénation à l’abstraction la plus débridée.

La perte d’humanité et de sens chrétien du Père jésuite Teilhard de Chardin a été fort bien analysée par Bernard Charbonneau dans son ouvrage Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, paru en 1963 que nous vous invitons à lire également à cette occasion.

Mais ne l’oublions pas : Teilhard de Chardin ne fait ici qu’exprimer toute l’inconscience et le mépris pour la vie propre à tous ceux qui pratiquent ce culte de la toute-puissance qui s’est particulièrement développé chez les nucléaristes de tous bord, qu’ils soient civils ou militaires et que l’on voit toujours à l’œuvre dans la gestion des populations autour de Tchernobyl et Fukushima (cf. Thierry Ribault)…

Andréas Sniadecki


Quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique

 

Il y a un peu plus d’un an, au petit jour, dans « les mauvaises terres » de l’Arizona, une lueur éblouissante, d’un éclat insolite, illumine les cimes les plus lointaines, éteignant les premiers rayons du soleil levant. Puis, un, ébranlement formidable… C’est fait. Pour la première fois sur terre un feu atomique venait de brûler l’espace d’une seconde, industrieusement allumé par la science de l’homme.

Or, le geste une fois accompli, son rêve une fois réalisé de créer une foudre nouvelle, l’homme, étourdi par son succès, s’est bientôt retourné sur soi ; et, à la lumière de l’éclair qu’il venait de faire jaillir de sa main, il a cherché à comprendre ce que son œuvre avait fait de lui-même. Son corps était sauf. Mais, à son âme, que venait-il d’arriver ?

Je ne m’attarderai pas ici à discuter ni à justifier la moralité essentielle de l’acte consistant à libérer l’énergie atomique. Au lendemain de l’expérience faite en Arizona, on a bien osé soutenir que les physiciens auraient dû, parvenus au terme de leurs recherches, étouffer et détruire le fruit dangereux né de leur esprit d’invention. Comme si le devoir de tout homme ne consistait pas en définitive à pousser jusqu’au bout toutes les puissances créatives de la connaissance et de l’action ! Comme si, du reste, aucune force au monde était capable d’arrêter la pensée humaine dans aucune ligne sur laquelle elle s’est une fois engagée !

Je ne m’étendrai pas non plus, dans ces pages, à discuter les problèmes économiques et politiques soulevés par l’intrusion de l’énergie nucléaire dans le jeu des sociétés humaines. Comment, de cette redoutable puissance, contrôler et organiser l’usage ? Aux techniciens de la terre le soin de répondre. Qu’il me suffise ici de rappeler la condition générale à laquelle doit satisfaire le problème pour être soluble : être posé à une échelle internationale. Comme le notait, avec une remarquable clairvoyance, dès le 18 août 1945, un fameux hebdomadaire américain : « Seule une énergie politique dirigée vers la réalisation d’une structure universelle est capable d’équilibrer l’apparition dans le monde des forces atomiques1. »

L’objet des réflexions ici présentées – plus limité à chacune de nos âmes, mais peut-être aussi plus profond – est simplement de rechercher quel a été, dans le cas de la bombe atomique, le contre-coup de l’invention sur l’inventeur, du fait même de la découverte. Chacun de nos gestes, plus ce geste est nouveau, retentit profondément sur toute la suite de notre orientation interne. S’envoler, engendrer, tuer pour la première fois : c’en est assez, nous le savons, pour transformer une vie. Pareillement, en libérant de façon massive, une première fois tout justement, l’énergie des atomes, l’homme n’a pas seulement changé la face de la terre. Inévitablement, au cœur même de son être, il se trouve avoir amorcé, ipso facto, une longue chaîne de réactions qui, dans le bref intervalle d’une explosion matérielle, ont fait de lui, au moins virtuellement, un être nouveau, qui ne se connaissait pas.

C’est de cette chaîne que je vais essayer de distinguer, au moins en première approximation, les principaux anneaux.

1° A l’instant critique où allait se produire (ou ne pas se produire…) l’explosion attendue, les premiers expérimentateurs de la bombe atomique s’étaient couchés, sur le sol du désert. Quand ils se relevèrent, après l’éclatement, c’est l’homme qui se redressait en eux, animé d’un nouveau sentiment de puissance. Cette puissance, certes, l’homme l’avait sentie bien des fois déjà émaner de lui, par larges pulsations, au cours de son histoire : dans la nuit des temps paléolithiques, par exemple, quand il avait osé capter, ou su par hasard faire jaillir, une première fois, le feu ; – ou, au cours du néolithique, quand il s est avisé qu’il pouvait, en cultivant de maigres épis, les transformer en riz, en millet ou en blé ; – ou beaucoup plus tard, enfin, à l’aurore de notre ère industrielle, quand il se découvrit capable de harnacher et d’atteler, non plus seulement une monture sauvage, mais l’énergie infatigable de la vapeur et de l’électricité. Extensivement et intensivement, chacune de ces nouvelles conquêtes signifiait, pour lui et pour la terre, un remaniement total de la vie, un changement d’âge, – mais, à tout prendre, sans le faire essentiellement changer de plan, au fond de sa conscience. Car, dans chacun de ces cas d’invention (même le plus favorable, celui de l’électricité), à quoi, sa conquête aboutissait-elle, sinon à canaliser et utiliser simplement l’une ou l’autre des puissances librement errantes autour de lui dans la nature ? Adresse et sagacité, plus que création. Rien de plus, chaque fois, qu’une voile nouvelle tendue pour un vent nouveau.

Tout autre se présente, et tout autrement par suite réagit sur son âme la découverte et la libération des forces de l’atome. Ici, en effet, plus question d’une simple mainmise sur ce qui existait déjà, tout préparé et servi dans le monde. Mais, cette fois, une porte est décidément forcée, donnant accès sur un autre compartiment, réputé inviolable, de l’univers. L’homme, jusqu’ici, se servait de la matière. Maintenant il est parvenu à saisir et à manier les conduites commandant la genèse même de cette matière : ressorts si profonds qu’il lui devient possible de reproduire à son usage ce qui paraissait le privilège des puissances sidérales ; – ressorts si puissants qu’il lui faut regarder à deux fois avant de se permettre un geste qui pourrait faire sauter la terre. Comment, en face de ce succès, ne se sentirait-il pas exalté, comme jamais depuis sa naissance ? Quand surtout cet événement prodigieux se présente, non pas comme le produit accidentel d’une chance sans lendemain, mais comme le résultat longuement préparé d’un effort savamment concerté ?

2° Sentiment nouveau de puissance, donc ; mais, plus encore, sentiment d’une puissance indéfiniment développable. Ce qui, une minute avant l’explosion, serrait le cœur des hardis expérimentateurs de l’Arizona, c’était bien moins, sans doute, l’attente des destructions escomptées que le « test » crucial auquel se trouvait soumise, à cet instant solennel, la pyramide de théories et d’hypothèses qui avaient servi à tout préparer. Une fin accélérée de la guerre, les milliards dépensés : qu’était-ce, cela, quand la valeur même de la science était en suspens ? L’énorme et subtil édifice de géométries, d’expériences et d’interprétations entrelacées qui, depuis cinquante ans, s’élevait, à une échelle infinitésimale, dans les laboratoires supporterait-il l’agrandissement qui le rendrait, aux dimensions moyennes, tangible, efficace, incontestable ? Rêve ou réalité ? Hésitation tragique. Encore une seconde, et l’on saurait…

Or, au point et au temps marqués, la flamme a véritablement jailli, l’énergie a réellement débordé de ce qui, pour le sens commun, était substance inerte et ininflammable. Et, à ce moment, l’homme s’est trouvé sacré, non seulement dans sa force présente, mais dans une méthode qui lui permettrait de maîtriser toutes les autres forces autour de lui. D’abord, il venait d’acquérir pleine et définitive confiance dans l’instrument d’analyse mathématique que depuis un siècle il s’était forgé. Non seulement la matière était géométrisable, mais elle était « conquérable » par la géométrie. Et puis, plus important encore peut-être que cela, il découvrait, dans l’unanimité irréfléchie du geste auquel l’avaient forcé les circonstances, un nouveau secret pour parvenir à la toute-puissance. Pour la première fois dans l’histoire, par suite de la conjonction non fortuite entre une crise d’ampleur mondiale et un progrès inouï des moyens de communication, un effort scientifique « planné », employant comme unité la centaine, ou même le millier d’hommes, venait de se réaliser. Et le résultat ne s’était pas fait attendre. En trois ans une technique avait été mise au point que n’eût peut-être pas trouvé un siècle d’efforts isolés. La plus grande découverte jamais faite par l’homme était justement celle où le plus grand nombre d’intelligences eussent jamais eu la possibilité de s’associer en un seul organisme, à la fois plus compliqué et plus centré, pour la recherche. Simple coïncidence ? Ou plutôt, là comme dans d’autres domaines, ne s’avérait-il pas que rien ne résiste dans l’univers à l’ardeur convergente d’un nombre suffisamment grand d’esprits suffisamment groupés et organisés ?

Et dès lors, si bouleversante et grisante fût-elle, la libération, enfin réalisée, de l’énergie nucléaire n’apparaissait déjà plus si énorme. N’était-elle pas simplement le premier acte, ou même un simple prélude, dans une série d’événements fantastiques qui, après nous avoir donné accès au cœur de l’atome, nous conduiraient à forcer, une à une, tant d’autres citadelles déjà plus ou moins encerclées par notre science ? Vitalisation de la matière, par édification de super-molécules. Modelage de l’organisme humain, au moyen des hormones. Contrôle de l’hérédité et des sexes, par le jeu des gènes et des chromosomes. Réajustement et libération internes de notre propre âme par action directe des ressorts peu a peu mis à nu par la psychanalyse. Éveil et capture des insondables puissances intellectuelles et affectives encore dormantes dans la masse humaine… Toute espèce d’effets ne peut-elle pas être provoquée par un arrangement convenable de matière, et, à partir des résultats obtenus dans le domaine nucléaire, ne sommes-nous pas en droit d’espérer pourvoir arranger, tôt ou tard, toute espèce de matière ?

3° Et c’est ainsi que, de proche en proche, au fil de ses ambitions grandissantes, l’homme, éveillé à la conscience de sa force par un premier succès, se trouve conduit à élever son regard au-dessus de toute amélioration mécanique de la terre, et au-dessus de tout accroissement de ses propres richesses externes pour ne plus songer qu’à se grandir et s’achever biologiquement lui-même. Un énorme effort d’investigation historique et de rétablissement mental le lui avait déjà appris. Depuis des millions d’années un flot de connaissance n’a pas cessé de monter obstinément vers lui à travers l’étoffe cosmique ; et en lui ce qu’il appelle son « moi » n’est rien autre que cette marée se réfléchissant atomiquement sur elle-même. Cela, il le savait ; mais sans pouvoir bien apprécier encore dans quelle mesure, au mouvement de la vie qui le traversait, était à même d’apporter une aide efficace. Or maintenant (c’est-à-dire depuis le fameux lever de soleil sur l’Arizona), le doute ne lui est plus permis. De toute nécessité organique, non seulement il peut, mais il doit, à l’avenir, collaborer à sa propre genèse. Au cours d’une première phase, formation de l’intelligence par le travail obscur, instinctif, des forces vitales ; puis, dans un deuxième cas, rebondissement et accélération du mouvement ascensionnel par le jeu réfléchi de cette intelligence même, seul principe au monde capable de combiner et d’utiliser pour la vie, à une échelle planétaire, les énergies encore disséminées ou assoupies de la matière et de la pensée : tel se dessine désormais à nos yeux, dans ses lignes majeures, le grand schème dans lequel, par l’existence, nous nous trouvons engagés.

Et de ce chef voici, en chacun de nous, l’homme ouvert au sens, à la responsabilité et aux espoirs de sa fonction cosmique dans l’univers, c’est-à-dire transformé, qu’il le veuille ou non, en un autre homme, jusqu’au tréfonds de lui-même.

4° Le grand ennemi, « l’ennemi n°1 », du monde moderne, c’est l’ennui. Aussi longtemps que la vie n’a pas pensé, et surtout n’a pas eu le temps de penser, – aussi longtemps, veux-je dire, qu’elle a progressé, absorbée dans son effort instantané pour se maintenir et avancer – pour elle, tout ce temps-là, aucune question ne s’est posée touchant la valeur et l’intérêt de l’action. C’est seulement à partir de l’instant où une frange de loisirs réfléchis a commencé à se former entre l’œuvre et l’opération que l’ouvrier a pu éprouver les premières atteintes d’un taedium vitae. Or, de nos jours, la frange a démesurément grandi, au point d’envahir notre ciel tout entier. A une vitesse inquiétante en ce moment (grâce aux machines automatiques sur lesquelles nous nous déchargeons de plus en plus du soin, non seulement de produire, mais de calculer), la quantité d’énergie humaine vacante monte en nous et autour de nous ; et, dès le jour prochain où les forces nucléaires auront pu être attelées à une besogne utile, le phénomène va atteindre son paroxysme. Je le répète ; malgré les apparences, l’humanité s’ennuie. Et voilà peut-être, bien la source secrète de tous nos maux. Nous ne savons plus que faire. De là, par le monde, cette agitation désordonnée des individus à la poursuite de fins disparates ou égoïstes ; et de là, entre nations, ce prurit des luttes armées où se décharge destructivement, faute de mieux, l’excès des puissances accumulées. – « L’oisiveté, mère de tous les vices. »

Eh bien ! Ce sont ces lourdes vapeurs d’orages que vient dissiper, en se levant, dans la conscience humaine, le sens de l’évolution. Quels que doivent être demain les retentissements économiques (sur-ou sous-estimés) de la bombe atomique, il reste que, pour avoir étendu notre main jusqu’au centre même de la matière, nous avons découvert à 1’existence un intérêt suprême : l’intérêt de pousser plus loin, jusqu’au bout, les forces de la vie. En faisant éclater les atomes, nous avons mordu au fruit de la grande découverte. C’en est assez pour qu’un goût soit entré dans nos bouches que rien désormais ne saurait effacer : le goût de la super-création. Et c’en est assez par suite pour que, du même coup, le spectre des combats sanglants s’évanouisse aux rayons de quelque montante unanimité. On nous dit que, enivrée par sa force, l’humanité court à sa perte, – qu’elle va se brûler au feu imprudemment allumé par elle. Il me semble au contraire que, par la bombe atomique, c’est la guerre qui peut se trouver à la veille d’être doublement et définitivement tuée. Tuée d’abord (cela, chacun de nous l’entrevoit et l’espère) dans son exercice par excès même des forces de destruction mises entre nos mains, et qui vont rendre toute lutte impossible. Mais tuée surtout (à cela nous pensons moins) à sa racine dans nos cœurs, parce que, en comparaison des possibilités de conquête que la science nous découvre, batailles et héroïsme guerriers ne devraient bientôt plus nous sembler que choses fastidieuses et périmées. Parce qu’un véritable objectif vient de nous apparaître, un objectif que nous.ne pouvons atteindre qu’en nous arc-boutant tous à la fois dans un effort commun, nos activités ne peuvent plus, à l’avenir, que se rapprocher et converger dans une atmosphère de sympathie : de sympathie, je dis bien, puisque c’est inévitablement commencer à s’aimer que de regarder tous ensemble, passionnément, une même chose. En nous ouvrant une issue biologique, « phylétique », vers le haut, le choc qui semblait devoir consommer notre perte a pour résultat de nous orienter, de nous dynamiser, et finalement (dans certaines limites) de nous unanimiser. L’ère atomique : ère, non pas de la destruction, mais de l’union dans la recherche. Malgré leur appareil militaire, les récentes explosions de Bikini signaleraient ainsi la venue au monde humanité intérieurement et extérieurement pacifiée. Elles annonceraient l’avènement d’un Esprit de la Terre.

5° Et nous voici parvenus au point précis où, afin d’équilibrer jusqu’au bout l’ébranlement psychique suscité en nous par la secousse atomique, il nous faudra tôt ou tard (bientôt ?) prendre position sur une option de fond, où nos luttes reprendront peut-être, et âprement, mais avec d’autres moyens, et sur un autre plan.

L’Esprit de la Terre, ai-je dit. Mais que faut-il entendre sous ce terme ambigu?

S’agit-il ici de l’esprit prométhéen ou faustien : esprit d’autonomie et de solitude; l’homme se dressant, par ses propres forces et pour lui-même, sur un univers hostile ou aveugle ; la montée de conscience se terminant sur un acte de possession ?

S’agit-il au contraire de l’esprit chrétien : esprit de service et de don ; l’homme luttant, comme Jacob, pour conquérir et rejoindre un foyer suprême de conscience qui l’attire ; l’évolution de la terre se fermant dans un acte d’union ?

Esprit de force ou esprit d’amour ? Où placer le véritable héroïsme ? Où trouver la vraie grandeur ? Où reconnaître l’objective vérité ?

Il serait trop long (et hors de propos dans ces pages) de discuter la valeur comparée de deux formes antagonistes d’adoration, dont la première a bien pu séduire les poètes, mais dont la seconde se révèle seule capable, je pense, à la réflexion, de conférer à l’univers en mouvement sa pleine cohérence spirituelle, sa pleine consistance à travers la mort, et enfin son plein attrait sur nos cœurs1.

Ce qui importe ici, en revanche, c’est d’observer que l’humanité ne saurait aller beaucoup plus loin sur la route où elle se trouve engagée par ses dernières conquêtes sans avoir à se décider – ou à se diviser intellectuellement – sur le choix du sommet qu’il lui faut atteindre.

En fin de compte le dernier effet de la lumière projetée pan le feu atomique dans les profondeurs psychiques de la terre est d’y faire surgir, ultime et culminante, la question d’un terme à l’évolution, c’est-à-dire le problème de Dieu.

Père Teilhard de Chardin (1881-1955)

 

Article paru dans la revue jésuite Études, septembre 1946, pp. 223-230.

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