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Roger Alfred Stamm, L’intériorité, dimension fondamentale de la vie, 1999

La question « qu’est-ce que la vie ? »

Supposons que soit posée la question « qu’est-ce que la vie ? ». Nous espérons trouver une réponse dans un manuel de biologie. Mais, voilà qu’à notre grande surprise nous constatons que le mot « vie » ne figure pas dans l’index. Manifestement, les auteurs ont estimé que celui qui veut savoir ce qu’est la vie n’a qu’à étudier tout le livre. La réponse viendra d’elle-même lorsqu’il se sera fait une idée complète des structures et fonctions qui constituent un organisme. C’est la raison pour laquelle on ne trouvera pas non plus, à la fin du livre, de synthèse rassemblant tout le contenu en une formule et donnant la réponse à notre question. Le scientifique n’en voit pas la nécessité.

A l’époque où j’ai fait mes études, et où j’ai eu Portmann comme professeur, la plupart des manuels contenaient, dans leur introduction, une liste des caractères de la vie. On trouvait par exemple :

« Êtres vivants (organismes) qui apparaissent toujours comme des individus, peuvent être distingués des choses inanimées sur base des propriétés typiques suivantes sur l’ensemble desquelles reposent les performances de la vie  : composition chimique particulière, formation à partir de cellules, métabolisme, excitabilité et performances psychiques, systèmes de régulation, hérédité, développement individuel, évolution. » [1]

C’est ce que nous appelons les systèmes fonctionnels.

Portmann critiquait cette manière de procéder. Celui qui n’envisage qu’une suite de fonctions particulières, disait-il, perd de vue le tout, alors que notre expérience immédiate de la vie est une rencontre avec un être vivant, plante, animal, être humain, dans sa manifestation immédiate, c’est-à-dire totale. Et c’est également en tant que totalité, en tant qu’individu (du latin in-dividuus = non-divisé) que l’organisme est en relation avec l’environnement. Tous les aspects particuliers qu’envisage le scientifique sont des parties, des fragments. On ne peut comprendre leur rôle qu’en les mettant en rapport avec le tout, car c’est seulement ainsi qu’ils sont réellement vivants et non pas en étant isolés sous la forme d’une préparation microscopique ou chimique.

Portmann proposait que l’on fasse précéder toute liste des fonctions particulières de concepts qui nous obligent à prendre en considération la totalité de l’être vivant. Si nous nous plaçons à l’horizon le plus large possible du vivant, nous observons que les êtres vivants ne sont pas simplement là comme des objets inanimés, mais entrent toujours et fondamentalement en contact avec le lieu où ils se trouvent, et avec ses propriétés et ses « contenus », qu’ils entrent en relation et entretiennent une relation avec lui. Chaque espèce d’être vivant, de la bactérie jusqu’à l’homme, réalise un mode spécifique de relation au monde. Et cette relation est assumée et dirigée par l’organisme lui-même, « depuis l’intérieur », comme nous le disons volontiers. C’est pourquoi Portmann appelait « relation au monde par l’intériorité » le concept le plus élevé de sa conception du vivant.

En outre, c’est l’un des faits fondamentaux que les êtres vivants se développent, depuis le germe jusqu’à une forme achevée, pour leur relation au monde tout à fait particulière et propre à l’espèce. Ce mouvement du vivant qui, également dirigé depuis l’intérieur, se porte à l’apparence, non seulement dans les formes et les colorations corporelles, mais aussi dans tout le comportement, Portmann l’appelait « autoprésentation ».

Depuis l’horizon le plus large jusqu’au regard dirigé sur le détail, Portmann distingue trois niveaux : « l’être vivant a une relation au monde » – telle est la dimension la plus élevée. Au deuxième niveau, en-dessous : «  toutes les structures et les fonctions du vivant sont l’expression de l’autoprésentation  », c’est-à-dire du fait que les êtres vivants se situent dans le monde d’une manière spécifique, s’organisant depuis l’intérieur, de sorte que – également depuis l’intérieur – par l’intériorité [2] le contact avec le monde, la relation au monde, est possible. Et enfin :

« Toutes les structures et fonctions particulières et spécifiques qui ont été indiquées sur la première liste des caractéristiques de la vie doivent être comprises, à un troisième niveau subordonné, comme des fonctions au service de ces deux dimensions fondamentales. » (voir surtout Portmann 1959, p. 417) [3]

Je voudrais tout d’abord expliciter cette conception portmannienne. Ensuite, je tenterai d’expliquer pourquoi les formulations de Portmann, réduites pour la commodité à la formule intériorité, sont encore importantes aujourd’hui parce qu’elles mettent en évidence des dimensions fondamentales de la vie.

La conception holistique de la vie d’Adolf Portmann

Deux racines de la conception portmannienne

Portmann arrive à sa conception en empruntant deux chemins différents. Premièrement, en partant de notre propre expérience et de son rôle dans l’observation des comportements (manifestations de la vie). Et deuxièmement, par la contemplation des formes des animaux et des plantes. Présentons brièvement ces deux voies d’accès.

Le point de départ de l’expérience humaine

Tout d’abord, Portmann part de l’expérience qu’a l’être humain de diriger sa relation au monde « depuis l’intérieur », en partie consciemment et en partie inconsciemment. C’est pourquoi il écrit dans son important essai Zur Philosophie des Lebendigen (Portmann, 1959) [4] :

« [Notre expérience vécue (Erleben)] nous donne une conscience de notre propre existence ainsi que du monde, et elle nous permet d’au moins pressentir la plupart des forces inconnues, peu ou pas du tout conscientes, qui sont à l’œuvre en nous-mêmes. Bien que nous n’ayons que des témoignages indirects d’une telle vie “intérieure” (Erleben) des autres êtres vivants, ils sont si clairs et si nombreux chez tant d’animaux que nous devons bel et bien considérer une certaine forme d’intériorité (Innerlichkeit) comme faisant partie des caractéristiques du vivant. Le problème de savoir à quel point on retrouve une intériorité consciente comparable à la nôtre est l’un des problèmes les plus délicats et les plus controversés de la biologie. » (p. 410)

« L’étude de certains aspects particuliers de cet ensemble de questions est déjà en plein essor : la performance sensorielle, l’orientation dans l’environnement, les manières d’expression et la vie sociale. Lorsque nous désignons le cercle fonctionnel le plus englobant de l’être vivant comme la “relation au monde par l’intériorité”, nous évitons les divisions traditionnelles en physiologie des sens, physiologie des stimuli ou physiologie nerveuse, qui ne sont que des chemins méthodiques particuliers pour l’étude d’un contenu beaucoup plus vaste. La “relation au monde” indique que l’organisme est un centre d’activité propre, qui à la fois façonne des impressions venues du milieu environnant pour en faire des parties de sa propre vie intérieure, et agit également au-delà de ses limites corporelles dans le milieu environnant, qu’il soit inanimé ou animé, et qui modifie certaines parties de ce milieu environnant pour en faire pour ainsi dire sa propriété. En parlant d’ “intériorité”, nous ne désignons donc pas simplement quelque état d’âme (Befindlichkeit) situé spatialement “à l’intérieur”, mais bien une dimension beaucoup plus vaste qui dépasse les limites corporelles de l’individu. La conscience n’est qu’une portion réduite de cette intériorité : les ordres inconscients sur lesquels elle repose sont bien plus étendus. C’est à partir de ces ordres que se fait l’adaptation aux conditions changeantes, la réponse à diverses situations de la vie ; c’est à partir d’eux que sont régulés la veille et le sommeil, ainsi que la floraison et la fructification des plantes et la reproduction des animaux. […] La difficulté de décrire [l’intériorité] auprès des formes de vie les plus éloignées de nous, comme les protophytes, les bactéries et les virus, ne doit pas nous empêcher de considérer que cette dimension supérieure de la vie est également opérante dans ces régions-limites du vivant. » (p. 419)

Portmann estime sans nul doute que l’analyse des fonctions dans le domaine « apparatif » est souhaitable. Mais en plus de cela, il exige que ce travail soit effectué en ayant en vue de comprendre ces fonctions comme des activités organisées « depuis l’intérieur » et au service d’un tout, à savoir l’auto-présentation et la relation au monde qu’elle rend possible.

La forme des animaux et des plantes

A côté du point de départ que constitue notre expérience de nous-mêmes, et où c’est surtout le comportement et son activité directionnelle (Steuerung) qui sont pris en considération, il existe pour Portmann un deuxième accès à l’intériorité qui est lié au domaine de recherche qu’il a surtout pratiqué, à savoir la morphologie, mais aussi au style très particulier de sa manière de travailler : sa recherche était dans le prolongement de la fréquentation artistique et contemplative des animaux qu’il avait cultivée depuis son enfance. Portmann avait à la fois des dons de scientifique et d’artiste [5].

Son objectif principal était que la forme animale soit reconnue comme douée de sens et que son étude soit envisagée comme une tâche spécifique. Il reprochait avant tout à la morphologie de son époque de n’avoir étudié la forme animale comme douée de sens que dans la mesure où elle était au service de quelques fonctions très évidentes, comme le camouflage, la reconnaissance du partenaire ou le fait d’être un instrument de locomotion. Tout ce qui dépasse cela est censé n’être qu’un simple épiphénomène du métabolisme, qui peut tout au plus être utilisé pour la description systématique de l’espèce ; ainsi, lorsqu’on suppose que le motif coloré de l’épeire diadème ou d’autres araignées (Aranéidés) ne serait rien d’autre qu’un dépôt de certaines excrétions.

Portmann souligne au contraire que la genèse des motifs colorés doit être comprise comme une opération autonome et complexe. Il arrive fréquemment que les parties se forment en des endroits différents et ne se rassemblent que plus tard pour constituer un dessin global  : les différentes plumes de l’aile d’un canard forment ainsi un « miroir », où la forme et les taches de couleur des quatre ailes d’un papillon se rassemblent pour constituer l’image unitaire d’une feuille ayant un effet de camouflage. De diverses manières, on observe qu’avec l’évolution, la forme atteint une « valeur formelle » (Formwert) plus élevée. Les espèces originaires d’un groupe de parenté ont souvent une apparence quelconque, alors que les espèces évolutivement secondaires développent une forme très prégnante. Chez les mammifères supérieurs, la coloration est structurée de telle manière que la tête et l’extrémité du corps (« pôle anal » dans la terminologie de Portmann) sont pourvues de motifs très élaborés, le « pôle céphalique » pouvant porter des organes supplémentaires tels que les bois ou les cornes, qui sont en relation avec leur utilisation comme organes d’expression dans la communication sociale. Mais ces dernières espèces tout comme les autres sont totalement adaptées et aptes à la survie.

De tels phénomènes ont certes été décrits par les scientifiques et analysés du point de vue fonctionnel. Mais une chose leur a échappé : que la forme a également une valeur formelle en tant qu’expression d’une évolution plus élevée, d’une vie plus riche – et par là expression d’une intériorité plus élevée et plus riche.

Pour Portmann, la forme est donc une voie d’accès à l’intériorité. Nous devons apprendre à la percevoir comme un phénomène de « relation au monde par l’intériorité ». Portmann n’en démord pas : toutes les fonctions biologiques démontrables, les adaptations sont incapables de saisir la forme de manière exhaustive dans sa spécificité et de rendre compte de la dépense élevée qui est requise pour sa réalisation.

Voilà qui est un peu fort ! Prôner un certain type de recherche, le mettre en application, mais tout en affirmant simultanément qu’il est incapable de conduire au but. On comprend aisément qu’un scientifique trouve très étrange une telle conception.

La critique adressée à Portmann

Les thèses de Portmann sont incompréhensibles pour le biologiste. Il ne se rend pas compte, par exemple, que ce que dit Portmann est trivial pour lui. Car qu’est-ce que l’« autoprésentation depuis l’intérieur », sinon un autre nom pour le fait reconnu que tous les phénomènes vivants sont dirigés par un programme fixé génétiquement ? Non, le biologiste entre en fureur contre les thèses de Portmann. Il les considère comme un abandon du point de vue scientifique, comme une « lutte contre sa propre discipline », ou même comme un méprisable « bavardage philosophique ».

Le style des critiques adressées à Portmann ressort, entre autres, de l’exemple suivant. Dans une discussion portant sur la place de la biologie dans l’enseignement scolaire, un didacticien s’est exprimé comme suit :

« Comme preuve de “l’intériorité”, Portmann décrit la régénération chez les lombrics [vers de terre] ainsi :

« Je sectionne un ver en deux parties… La partie avant forme alors une nouvelle extrémité arrière, mais la partie arrière forme au cours de cette régénération une nouvelle tête et ainsi également un nouveau cerveau tout entier. »

Il [Portmann] tire la conclusion suivante  :

« Le système “ver” se construit lui-même son cerveau ; son organe de direction fait partie d’un système de commande supérieur. »

Cet exemple montre clairement que Portmann a abandonné le terrain de la science. » (Werner 1973, p. 204, notre trad.)

Le passage cité par l’auteur provient de la première Conférence Eranos de Portmann, en 1946 (voir Portmann 1956, p. 19 sq.). Le passage original de Portmann ainsi que la critique sont intéressants à plus d’un titre. En effet, Portmann ne parle pas, dans le passage cité, du ver de terre, mais dit seulement « ver ». A l’époque (en 1946), la capacité de régénération des vers de terre (groupe des Lumbricidés) n’avait pas encore été étudiée jusqu’au bout, mais on savait à propos des « vers plats » (classe des Turbellariés), un groupe vivant en mer ou en eau douce, ici par exemple la Planaire (Planaria) des ruisseaux, dont on peut sectionner le corps à volonté en au moins sept parties, chaque partie pouvant se régénérer en un animal entier. Ces expériences étaient effectuées par la plupart des étudiants en biologie au cours des travaux pratiques. En parlant simplement du « ver », Portmann courait le risque que ses auditeurs et ses lecteurs songeraient au ver de terre qui ne possède pas une capacité de régénération aussi grande. Ceci est certainement critiquable d’un point de vue d’une énumération des résultats détaillés de la recherche scientifique. Le fait que le cerveau est régénéré est absolument correct pour la Planaire – et c’est à la capacité générale que Portmann voulait faire allusion. Mais bien entendu, il faut blâmer davantage encore le critique de Portmann qui a remplacé « ver » par « ver de terre », alors qu’il devait, lui aussi, être conscient du problème en question. Pour nous, il y a autre chose d’important : a-t-on vraiment affaire à un « abandon du terrain de la science » lorsqu’il est dit dans un sens précis, que nous appellerions aujourd’hui « systémique », qu’un « système directeur supérieur se construit un nouveau cerveau » ? Je ne le crois pas, car on peut remplacer cette expression par le concept de « programme héréditaire » ou, si on veut, de « structure ADN spécifique » même si, on ne doit pas l’oublier, ceci est une simple déclaration formelle, car on ne sait pas comment cela est dirigé en détail.

Au centre de ces reproches, il y a la constatation qu’on ne peut pas faire correspondre aux formulations de Portmann des faits tangibles, qu’elles ne seraient donc pas « opérationnelles » et seraient donc manifestement l’expression d’une forme de mysticisme. Certes, il est vrai que ces concepts tels que « intériorité » et « autoprésentation » ne sont pas concrets au sens courant ; mais c’est précisément ce qui leur donne la qualité de « poteaux indicateurs » qui ouvrent la perspective d’une vision plus complète de la vie.

Ce serait un malentendu de comprendre ces deux concepts comme des explications ou des facteurs agissants. Ce serait aller exactement à l’encontre de ce que Portmann avait en vue. Il ne cherchait aucun deus ex machina et ne s’est jamais contenté de solutions apparentes. D’où sa résistance contre un usage trop unilatéral ou trop hâtif du point de vue de l’adaptation. Ses deux concepts renvoient à des phénomènes, ils indiquent des tâches de recherche, ils n’expliquent pas. Toute confusion entre des indications et des explications doit être critiquée. Portmann ne laisse aucun doute là-dessus  :

« Il faut se garder d’introduire la “totalité” comme facteur explicatif. La biologie actuelle doit s’efforcer […] de ne pas donner l’illusion d’une compréhension en introduisant des facteurs “totalisants” (ganzmachende Faktoren) […] Constater des totalités, ce n’est pas résoudre des problèmes, c’est indiquer des questions scientifiques. » (1959, p. 415).

La critique habituelle

La biologie de ce siècle s’est engagée de manière trop unilatérale dans une direction analytique de réduction à l’élémentaire ; elle a vu son idéal dans la réduction de la biologie à la chimie et à la physique, à un point tel que toute référence à la valeur propre d’une conceptualité spécifique, adéquate au niveau considéré, en ce qui concerne l’anatomie, le comportement et le mode de vie, a été rejetée ou seulement tolérée comme un stade de description provisoire de la recherche. La critique qui a été adressée à Portmann peut être comprise pour l’essentiel à partir de ce paradigme très étroit.

Mais on peut adresser plusieurs reproches à cette critique elle-même. Premièrement, on doit déplorer l’absence fondamentale d’une réflexion épistémologique, l’absence d’une Biologie Théorique (analogue à la Physique Théorique qui existe bel et bien). Deuxièmement, l’absence de toute prise de conscience de ce que les paradigmes conventionnels reposent eux aussi sur des orientations pré-scientifiques. Troisièmement, on doit reprocher à cette critique de ne pas examiner si Portmann a entravé par ses postulats une recherche scientifique correcte ou en a empêché ses élèves. Et enfin, on peut lui reprocher de ne pas comprendre que l’étude de la vie ne passe pas uniquement par les paradigmes des sciences de la nature. On devrait reconnaître que les objectifs de la recherche doivent être fixés de manière bien plus englobante et dépasser ce que peut effectuer le mode de pensée scientifique. (Et en disant cela, on ne met nullement en question l’importance de ce mode de pensée et le fait qu’on ne puisse s’en passer !)

Le reproche de vitalisme

Portmann a souvent été taxé de vitaliste. Un vitaliste est un chercheur qui postule que certains modes d’actions qui ne sont pas accessibles à l’examen scientifique sont des facteurs causals dans les processus naturels. Par cette appellation, Portmann a été rangé aux côtés de personnalités telles que Henri Bergson (1859-1941), Jakob von Uexkull (1864-1944), Hans Driesch (1867-1941) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955).

La phrase de Portmann citée plus haut :

« En parlant d’intériorité, nous ne désignons pas simplement quelque état d’âme situé spatialement “à l’intérieur”, mais bien une dimension beaucoup plus vaste qui dépasse les limites corporelles de l’individu »

Cette phrase semble impliquer un tel point de vue vitaliste. Mais il a toujours souligné qu’il rejetait le vitalisme sous quelque forme que ce soit. C’est ainsi qu’il a pris résolument position contre Teilhard dans la mesure où celui-ci considérait comme possible une « orthoévolution » dirigée [6].

Toutefois, la discussion du vitalisme serait l’une des tâches importantes d’une Biologie Théorique. Elle montrerait de quelle manière les postulats vitalistes proviennent de l’ignorance des époques de recherche antérieures et pourquoi ils sont à rejeter. Mais elle mettrait également en évidence le sérieux et le rigueur des chercheurs cités – qui, en tant que biologistes, furent des pionniers dans leur domaine de recherche – et mettrait en relief les principes d’une discussion globale située « aux frontières du savoir ». Nous pourrions ainsi apprendre à avoir un rapport juste à ces frontières qui, bien entendu, n’ont pas cessé d’exister. Si on ferme les yeux devant leur existence, c’est la qualité de la recherche qui en pâtit.

Une critique justifiée

Il y a une critique de Portmann qui me semble justifiée. Il a parfois opposé une fin de non-recevoir à des chercheurs qui avaient mis en évidence la valeur d’adaptation de certains caractères corporels. Je voudrais relater deux exemples provenant de ma propre expérience.

Portmann a étudié avec enthousiasme les gastéropodes marins du groupe des opisthobranches, aux couleurs splendides et aux formes souvent étranges. Il déclare à ce propos dans An den Grenzen des Wissens :

« Lorsque, il y a des années, j’ai rencontré pour la première fois ces superbes gastéropodes cachés dans une forêt d’algues […], je me suis également interrogé sur le sens de ces formes et couleurs étonnantes. Quelques amis, partisans enragés du rôle des couleurs de camouflage et d’avertissement, ont fait valoir aussitôt que les poissons recrachaient tout de suite ces êtres aux belles couleurs, dégoûtés par leur saveur, et que la couleur d’avertissement empêche par la suite les poissons de s’en emparer : le motif vivace a démontré sa valeur. Je suis entièrement d’accord – mais fais néanmoins remarquer que les poissons apprennent simplement à éviter tous les différents animaux d’allure frappante de ce groupe ; par là, ce qu’il y a de plus caractéristique, à savoir précisément la diversité des motifs et la loi morphologique stricte de chaque espèce individuelle, n’est pas expliqué ; on explique seulement ce qui leur est commun à tous, c’est-à-dire l’aspect frappant. Ce motif est apparu à la suite de lois cachées qui façonnent l’apparence extérieure selon d’autres règles que l’intérieur, selon des règles qui varient d’un groupe à l’autre, d’une espèce à l’autre. Que les motifs colorés soient également mis au service de la conservation de la vie est secondaire. » (Portmann, 1974, pp. 136-137).

Une analyse approfondie de ce passage qui rendrait justice à la conception de Portmann tout en tenant compte d’autres conceptions de la biologie sortirait du cadre de la présente étude. Mais on ne peut pas laisser sans réplique l’idée que la fiction est seulement secondaire, c’est-à-dire ne joue un rôle que lorsque le motif est déjà pleinement développé. Le cas évoqué se réfère à ma découverte de la structure d’adaptation extrêmement complexe (dont la forme et la couleur ne sont que des parties) dans les deux espèces Lobiger serradifalci et Oxynoë olivacea (voir Stamm, 1968).

Dans la Méditerranée, les deux genres sont représentés chacun par une espèce. Leur interaction avec les poissons a pu être étudiée expérimentalement. Ce sont des espèces herbivores qui vivent exclusivement sur l’algue Caulerpa proliféra. Leur coloration est un certain vert foncé, précisément celui de l’algue. Par là les espèces sont tout d’abord camouflées en milieu naturel ; Lobiger possède en outre, grâce à deux paires d’appendices latéraux, un effet visuel supplémentaire qui peut servir à effacer les contours du corps et renforce ainsi le camouflage. On n’a pas étudié comment fonctionne ce camouflage sur le terrain. Dès que les gastéropodes ont été découverts et attrapés par un poisson susceptible de les manger, ils sécrètent sur toute la surface du corps une substance mucilagineuse, avec pour effet que le poisson recrache aussitôt l’animal saisi, et en général sans dommage pour celui-ci. Les gastéropodes flottent un moment dans l’eau et sont clairement visibles. Dans cette situation, ils manifestent un comportement qui attire l’attention sur eux : Lobiger peut faire bouger ses appendices comme des nageoires (et ainsi nager) tandis que Oxynoë fait des grands mouvements avec sa queue. Il existe une dernière mesure de protection : la capacité à détacher activement les appendices (chez Lobiger) ou la queue (chez Oxynoë), selon des zones de fracture préparées, de manière analogue à cette capacité que l’on connaît bien chez les lézards. Le chercheur ne doute pas que les caractères qui attirent l’attention sur les gastéropodes favorisent l’apprentissage du poisson, de sorte qu’il remarque plus rapidement que ces deux espèces doivent être écartées de sa consommation.

Il me semble important de reconnaître que ce n’est pas seulement la forme et la coloration des animaux, mais bien tout le complexe de la morphologie, de la physiologie et du comportement qui constitue une forme (Gestalt) au sens de Portmann et mérite la valorisation toute particulière qu’il a attribuée à juste titre aux formes. Chaque aspect particulier du développement individuel et évolutif de ce complexe est ainsi une importante tâche de recherche. J’adhère à la Théorie Synthétique de l’Evolution et à ses développements actuels rendus possibles par la génétique. Par là, je ne nie nullement que la reconnaissance de principe des lois très complexes énoncées par cette théorie ne nous dispense en rien d’étudier attentivement chaque cas particulier concret, les processus de l’évolution ne pouvant être établis que selon la procédure de la démonstration par indices, étant donné que leurs dimensions temporelles et structurelles ne peuvent pas être reproduites expérimentalement. Comme c’est le cas pour l’ensemble de la biologie, le domaine de l’analyse scientifique dépasse ici de très loin les possibilités de l’expérimentation  ; c’est l’une des idées fondamentales de toute Biologie Théorique.

Aves ses réserves, Portmann a raison lorsque ses collègues considèrent de manière trop hâtive, et sans y regarder de près, qu’une forme a été expliquée, court-circuitant ainsi de manière inacceptable le programme de la recherche. Mais Portmann a tort dans la mesure où son propre mode de démonstration n’évite pas non plus ce danger d’une manière suffisamment conséquente.

J’ai également fait l’expérience de cette attitude lorsque j’ai voulu attirer l’attention de Portmann sur une publication éthologique extrêmement intéressante qui portait sur les taches colorées comme des œufs que l’on trouve sur les nageoires anales de certains Cichlidés qui couvent dans la bouche (Wickler, 1962). Dans les espèces où les femelles couvent les œufs dans la bouche, ces taches permettent la fécondation des œufs : la femelle happe les œufs encore non fécondés dans sa bouche. La fécondation est assurée par le fait que le mâle fait une démonstration frappante de sa nageoire anale portant les taches. Pendant que la femelle cherche à attraper les taches comme s’il s’agissait d’œufs, pour les recueillir également, le mâle éjacule le sperme. Ainsi, la femelle recueille la semence du mâle à la place d’œufs véritables ; et cette semence féconde alors les œufs qui se trouvent dans sa bouche.

L’étude de Wickler ne me semblait pas seulement importante parce qu’elle expliquait de manière remarquable un jeu mutuel du comportement et de la morphologie qui fait surgir en quelque sorte une « forme d’ordre supérieur », mais parce que le chercheur s’était également donné la peine d’expliquer, par une comparaison entre différentes espèces de Cichlidés, le chemin de l’évolution, c’est-à-dire la transformation morphologique depuis les séries de taches simples jusqu’aux imitations d’œufs aux effets de leurre très complexes et pourvues par exemple de bords contrastés – donc, des traits caractéristiques que Portmann avait sans cesse mis en relief dans ses exposés en tant que lois de la formation des formes.

Mais à ma grande déception, Portmann ne prit même pas la peine de regarder le travail en question. J’avais l’impression, à ce moment, qu’il ressentait plutôt de la colère en constatant qu’un « partisan enragé du rôle des adaptations » s’était à nouveau occupé d’un problème authentiquement morphologique.

Il ne faudrait pas interpréter erronément de tels épisodes. Bien entendu Portmann a accepté en fin de compte toute preuve d’une valeur d’adaptation en tant que telle. Mais les réactions qu’on vient d’évoquer témoignent néanmoins de ce qu’un chercheur qui n’est pas encore sûr de pouvoir donner une justification ultime de son argumentation, mais est persuadé d’être sur la trace d’un problème important, peut réagir d’une manière pas tout à fait objective. Que des déclarations comme celles qui viennent d’être citées puissent être interprétées dans un sens complètement inversé par des lecteurs n’ayant aucune connaissance approfondie des finesses et des problèmes de la discipline, au point de faire de Portmann un témoin à charge de l’anti-darwinisme et un négateur de l’évolution, cela l’aurait profondément attristé. Car il n’était nullement le défenseur d’un quelconque fondamentalisme qui nierait la valeur de l’analyse scientifique. Il s’agissait toujours pour lui de renforcer la qualité de l’analyse scientifique en tentant d’assouplir des positions unilatérales et étriquées trop rapidement adoptées.

La tâche actuelle d’une vision intégrale de la vie

Prendre en considération la « relation au monde par l’intériorité » comme le fait suprême de la vie exige que, pour chaque analyse particulière des comportements, des structures, des fonctions organiques et cellulaires, on garde également à l’esprit, par delà le point particulier, la vie dans son ensemble et que l’on envisage l’aspect spécialisé comme une partie d’une activité globale. Cette approche pragmatique de la catégorie « relation au monde par l’intériorité » sera le point de départ de ma seconde partie, c’est-à-dire de la thèse que l’intériorité est un concept utilisable pour la recherche actuelle.

Je suivrai ici deux directions, en rapport avec la recherche biologique fondamentale et sa signification pour la biologie appliquée.

Signification pour la recherche biologique fondamentale

La prise en compte de l’intériorité a une double importance pour la recherche fondamentale : (1) elle protège de certaines erreurs qui surviennent facilement quand on adopte un point de vue réducteur, (2) elle oblige à porter son regard sur le phénomène originaire « conscience » et à reconnaître la nécessité de son investigation, même pour la biologie.

Dangers d’une vue réductrice de la vie

En parlant d’« intériorité », Portmann a en vue, au sens large, une instance qui dirige ou commande (steuert) aussi tous les processus physiologiques et le développement. Quelle peut bien être cette « instance de commande » englobante, « supérieure » ou « interne » des fonctions biologiques ? Et l’ambition des biologistes est précisément de parvenir à cette instance, même lorsque le langage et l’attitude fondamentale qui guide la recherche divergent de ceux de Portmann.

A un premier niveau, les physiologistes et les biochimistes étudient les fonctions des organes et les processus qui se déroulent à l’intérieur des organes et des cellules du corps. Les concepts ordonnateurs sont notamment : métabolisme, commande du comportement, reproduction. Il est question d’hormones, de ferments, de « besoins  » des muscles et du cerveau, etc. qui doivent être « satisfaits » par la « mise à disposition » de certains ions, de la régulation de l’économie en sel, du « besoin » en oxygène des muscles.

Cette langue imprégnée de métaphores est acceptée sans broncher ; le chercheur ne laisse planer aucun doute sur le fait qu’il est toujours à la recherche de détails concrets de ces processus. Les métaphores sont des raccourcis de langage, elles ne sont jamais hypostasiées de manière autonome. Est-ce que tout cela ne pose vraiment aucun problème ?

Bien que les physiologistes et les biochimistes sachent très bien qu’un ordre hiérarchique (Hierarchie der Ordnung) complexe de régulation interne sous-tend le processus fonctionnel, ils perdent facilement de vue le fait qu’il existe dans cette hiérarchie un niveau supérieur, à savoir l’organisme intégral. Ceci ne signifie nullement que quelque esprit transcendent se manifesterait là ; nous indiquons seulement par là qu’avec la totalité, on désigne un niveau de description qui exige également, pour les fins de la recherche scientifique, une terminologie propre qui doit être le point de départ et le point d’aboutissement logique de toute procédure analytique. L’organisme est toujours dans son environnement comme un tout, son apparence et son comportement sont perçus comme un tout par les autres êtres vivants et il puise comme individu les ressources nécessaires à ses besoins.

Ce point de vue tout à fait évident pour notre langage quotidien est curieusement considéré comme insuffisant par la plupart des biologistes et il n’est pas suffisamment cultivé dans la mesure où ils voient leur tâche prioritaire dans l’analyse des phénomènes partiels.

Lorsque les esprits analytiques méprisent la vision totale, ils oublient facilement de s’interroger sur le contexte dans lequel se trouvent les phénomènes partiels qu’ils décrivent. Ce contexte est par exemple celui des fonctions dans l’échange de l’individu avec son environnement. Pourquoi a lieu un certain comportement, que signifie le fait que l’organisme est tantôt éveillé et tantôt endormi, mais toujours sur le qui-vive (ou non) et quelles sont les tâches des multiples autres activités importantes en vue de l’unité de la vie ?

Les tâches de la « commande » (Steuerung) selon une vue intégrale doivent être prises en compte, sinon apparaissent des expressions à l’emporte-pièce telles que : hormones et ferments « commanderaient » (steuerten) l’ensemble des processus. Certaines expériences et applications médicales peuvent donner cette impression, puisque l’adjonction d’une substance déterminée permet certaines régulations ou déclenche des complexes entiers de comportement (par exemple le comportement sexuel par l’adjonction d’hormones sexuelles). On oublie une chose : c’est que les hormones sont produites et mises en œuvre par l’organisme lui-même, à un moment et selon une quantité déterminée, et « au service » de l’organisme, qui « se sert » de ces substances. Bien entendu, ce sont également des métaphores. Quel rapport devons-nous avoir avec elles si nous voulons éviter toute hypostase erronée ?

Une solution semble s’offrir au biologiste, la génétique. Que l’hérédité soit l’une des caractéristiques du vivant, chaque enfant l’apprend aujourd’hui à l’école, et c’est très bien ainsi. Mais le biologiste attend de la génétique la solution définitive à toutes les questions posées par l’organisation des êtres vivants – y compris celle de l’instance de commande supérieure. Car ici nous pouvons enfin saisir (sinon de manière « tangible », du moins dans l’éprouvette et sur la bandelette de papier de l’appareil d’électrophorèse) ce que signifie en fin de compte une « instance de commande ». C’est le programme génétique. Dans ce programme sont codées les innombrables caractéristiques structurelles et fonctionnelles d’une espèce donnée. C’est dans la génétique que se trouve la clé permettant de comprendre la vie !

Mais nous sommes à nouveau confrontés à une perte de la vision d’ensemble. Les formules courantes qui reviennent sans cesse dans le langage quotidien et qui nous manipulent en sont la meilleure preuve. Ainsi voit-on proclamé dans les gros titres des journaux : « Le code génétique de la bactérie X a été décrypté ! », « La découverte X oblige à réécrire la systématique : l’homme et la mouche sont apparentés ! » – mais bien des phrases courantes des manuels de génétique sont du même ordre, comme la phrase célèbre « un gène, une protéine ».

De telles formules sont l’expression véritablement insensée d’une fausse certitude qui ne peut s’installer que lorsqu’on a perdu de vue les questions fondamentales de l’essence de la vie.

Le généticien est incapable aujourd’hui d’expliquer comment se constitue l’ordre qui détermine la structure corporelle de l’être vivant le plus simple. Est-ce que tous les ordres, spatiaux et temporels, sont « seulement » un assemblage correct de protéines ? Et comment expliquer l’attirance ou la répulsion avec laquelle une bactérie réagit à certains stimuli chimiques, ou bien tout l’ordre fonctionnel de la motricité de l’organisme le plus simple ? La réponse ne viendra pas, car nous ne savons rien de ces choses.

Et malheureusement, personne ne dit que ce sera la principale pierre d’achoppement de la recherche génétique future. Le bon généticien sait très bien que sa discipline n’en est encore qu’à ses débuts. Mais il devrait le dire ouvertement. Il devrait être évident pour tout observateur de bonne foi que même l’achèvement de l’analyse de la biologie moléculaire, étant donné l’absence de vue d’ensemble, rend nécessaire que nous trouvions à chaque fois, aux niveaux intermédiaires des plus petits éléments jusqu’au tout, des modalités spécifiques de description afin d’ordonner notre savoir.

Pour la considération de l’organisme intégral, il existe des niveaux de description qui ont été grossièrement négligés à notre époque de zèle analytique. Portmann a donné une importance nouvelle à la description de la forme animale et ouvert la voie à une direction de recherche qui est loin d’être épuisée. Il faudrait faire la même chose en ce qui concerne le comportement, la totalité de la forme et du comportement et, au-delà, pour la relation de l’organisme à son environnement.

Le spécialiste se rend rarement compte que la langue spécifique de l’éthologie, adéquate à ce niveau de réalité, possède un contenu intrinsèque et une valeur autonome, et qu’elle les conserve même pendant que se déroule le démembrement analytique. Ainsi, le concept d’« acte » (Handlung) n’a même pas encore été exploité pour l’éthologie ; nous devons déjà nous réjouir de ce que l’éthologie ait définitivement reconnu que tout le comportement n’est pas une simple « réaction ». Le concept de « société » a presque été pulvérisé dans la querelle entre les partisans de la sélection collective et de la sélection individuelle, le rattachement à l’« écologie » avec le concept de population est bien loin d’avoir été sérieusement recherché.

L’écologie est aujourd’hui un terme à la mode. Mais qui songe à y voir une perspective fondamentale de toute recherche biologique ?

On peut mettre les positions respectives de l’écologie et de la biologie moléculaire en relation mutuelle. Elles forment alors les deux pôles d’un axe sur lequel on peut ranger les différentes méthodes analytiques, depuis la totalité jusqu’au niveau élémentaire, dont nous avons établi à l’instant une liste simplifiée. Les deux pôles sont de la même importance et de la même urgence. Une fois que l’on a admis et compris cela, alors et alors seulement (!) on pourra accepter facilement que la biologie moléculaire déclare être la biologie « véritable  », parce qu’elle a la prétention d’entreprendre pour n’importe quel phénomène une décomposition analytique – comme elle doit d’ailleurs le faire dans le cadre de sa propre perspective. Mais de la même façon, l’écologie peut déclarer aussi être la biologie « véritable », considérant que la biologie moléculaire se trouvera intégrée dans son regard englobant portant sur l’ensemble de la vie.

Certes, il faudra encore un certain temps avant que les sciences biologiques n’acceptent intégralement ce modèle et ne pratiquent avec le même zèle une recherche portant sur toutes ses parties. Mais lorsqu’on en sera arrivé à ce point, il faudra se rappeler que Portmann a été l’un des premiers à souligner sans cesse la nécessité de cette vue englobante il y a quarante ans déjà. Et le fait que certaines de ses déclarations puissent souvent apparaître comme datées ne devra plus déranger personne.

Le problème de la conscience

La conscience est une propriété de la vie et elle devrait donc être un thème de la biologie. Bien sûr, en s’attelant à cette tâche, la recherche scientifique rencontre sa propre limite. Et c’est la raison pour laquelle une telle recherche était un tabou à l’époque de Portmann. Plus tard, il y a eu une phase d’intense discussion à laquelle ont participé des chercheurs éminents : des physiologistes comme Donald R. Griffin (1976, 1984), des évolutionnistes comme Bernhard Rensch (1973, 1991), des spécialistes du comportement des animaux supérieurs comme John Crook(1980).

Une approche plus approfondie des fondements épistémologiques de la conscience devra tenir compte de quelques postulats modernes :

1) il faut que l’on accepte de reconnaître en biologie que la « conscience » est un phénomène originaire, un « fondement des fondements » de notre connaissance en général.

2) Le scientifique est obligé d’arriver à une compréhension de la conscience à partir de la thèse de l’émergence [7]. La compréhension du monde des sciences naturelles est moniste. La conscience doit être décrite et il faut supposer qu’elle est en outre une manifestation de la vie supérieure, et on doit décrire à tous les niveaux d’analyse les phénomènes qui se rattachent à elle [8].

3) Mais la thèse de l’émergence n’est pas obligatoire pour la question de la conscience ! Il y a des observations qui pourraient nous amener à rattacher la conscience à une dimension ontologique autonome qui, dans l’organisme, entre en liaison avec ce que nous appelons le monde matériel ou sensible. Nous devons retenir comme une hypothèse de travail cette possible autonomie de la conscience.

Nous ne pouvons pas discuter ici plus longuement ces postulats. Je renvoie à la littérature indiquée. Même lorsqu’il n’y est pas question littéralement du mot et du concept d’intériorité, on trouvera assez facilement des points de rapprochement avec Portmann, pourvu que l’on garde à l’esprit que pour lui la conscience constitue l’une des voies d’accès possibles et que l’on se rende compte que le phénomène en question est bien plus vaste encore. C’est de cette question que s’occupent les ouvrages signalés.

Signification pour la vie quotidienne

Après avoir donné des indications sur la portée possible du concept d’intériorité pour la recherche fondamentale en biologie, nous voudrions examiner si l’attention portée à l’intériorité peut également avoir une incidence sur la vie pratique.

Il importe de comprendre que l’image que l’on se fait de la vie a des effets qui dépassent le domaine de la recherche spécialisée et de ses applications techniques. Il ne faut pas réfléchir longtemps pour se rendre compte que la culture tout entière est déterminée par la manière dont nous concevons le « phénomène de la vie ».

Le concept de l’intériorité sera un symbole, indiquant notre reconnaissance que la manière d’être de l’organisme dépasse notre compréhension, et que nous sommes ouverts à une conception large et profonde de la vie. Notre économie agricole et forestière, l’utilisation (gaspillage !) de l’énergie, les formes de l’organisation commerciale, la compréhension des hommes différents par la nationalité, l’histoire, la race et la culture, et donc toutes les formes de la vie commune dans la guerre et la paix, l’auto-détermination et la manipulation, tout cela est largement et essentiellement déterminé par la compréhension que je peux avoir de la « vie » et de l’« être vivant appelé homme ». Le biologiste doit prendre conscience de ce que la conception limitée que la biologie se fait actuellement de ses tâches et de ses manières de travailler n’est que très imparfaitement à la hauteur de son importance et de sa place réelles en tant qu’élément de la culture globale, et de ce que, dans de nombreux domaines, elle exerce même une influence manifestement négative (par exemple, garantie de l’alimentation et de la santé).

L’image de la vie est un élément important del’enseignement à tous les niveaux. Le type de compréhension que j’ai de la vie détermine de manière décisive ce que je suis disposé et apte à faire, comme être humain et comme citoyen, pour la protection de ma santé, pour la protection de l’environnement, pour la paix, etc. (A quoi peut conduire un enseignement sur l’homme qui se définit uniquement comme une biologie humaine, à quoi peut conduire un enseignement sur la nature qui se contente de répercuter de manière non critique et sans aucune mise en perspective les résultats actuels de la science spécialisée ?)

Tous ceux qui ont à former aujourd’hui des professeurs, des journalistes, des chefs d’entreprise ou des hommes politiques se rendent bien compte qu’il ne suffit pas de mettre en avant la biologie moléculaire. Le biologiste qui a éprouvé une émotion devant la plénitude des formes de la vie comprend ce que signifie l’écologie, mais aussi ce que représente la pure et simple diversité des plantes, des animaux et des espaces vitaux. La diversité des formes est une richesse pour notre expérience, pour notre vie. Apprendre l’écologie signifie apprendre à comprendre quels sont les effets et les ressources de cette richesse. La richesse des formes de la vie est menacée au plus haut point ! Et ce qui nous menace, ce n’est pas seulement la mort physique – extérieure, vitale, réelle (chaque année des millions d’êtres humains meurent de faim !) –, mais aussi une misère culturelle et psychique, et des ravages incurables d’ordre intérieur et moral – lesquels, eux aussi, peuvent être appelés « vitaux » au sens profond.

La connaissance du danger peut déboucher sur la conscience de la nécessité de préserver la diversité vivante. Et pour atteindre cela, la science biologique est également requise. Il faut que soient intégrées dans ses programmes de recherche les questions de la formation de la conscience et de la formation des hommes. Les hommes ne doivent pas seulement apprendre à comprendre l’écologie ; ils doivent également être conduits par l’expérience de la « réalité de l’écologie » à une expérience plus profonde de la vie. La simple conscience de la nécessité d’une écologie appliquée ayant pour objectif de ramener la forme de vie de l’homme moderne devenue désarticulée et chaotique en direction d’une stratégie de l’écostasie exige que nous pratiquions une biologie intégrale et que nous cherchions à l’ancrer dans la conscience des hommes.

Dans cette tâche, nous pourrons tirer profit des idées auxquelles conduisent le respect de l’attitude fondamentale et des indications de penseurs tels que Uexküll, Driesch et Portmann. Portmann a exprimé que c’est seulement en favorisant simultanément la biologie moléculaire et la biologie d’orientation totalisante que l’on pourra faire naître une vision scientifique de la vie véritablement moderne et porteuse d’avenir. Ceci présuppose que toutes les perspectives et tous les niveaux de la recherche du vivant soient pris pleinement en considération.

Le point le plus important après l’appel à une biologie intégrale consistera à reconnaître qu’à côté de la vision des sciences naturelles – qui ne pourra elle- même être atteinte que lorsque tous les domaines de la recherche scientifique de la vie seront à nouveau pris en considération – et qui doit être développée et propagée de toutes ses forces, il faut maintenir une attention vigilante pour d’autres voies de la recherche.

Car la recherche, à savoir la perception et la connaissance de la réalité ainsi que de la signification de la réalité pour la vie de l’individu et de la communauté humaine, n’est pas et ne doit pas être seulement pratiquée par la voie de la science (ou même des sciences modernes de la nature). Il existe six voies fondamentales de la recherche qui sont toutes également importantes aujourd’hui et qui doivent pouvoir déployer toutes leurs potentialités par un apprentissage conscient. Quelles sont ces voies de la recherche ?

Ces six voies sont : 1) l’action pratique ; 2) le mythe ; 3) la formation individuelle ; 4) les arts ; 5) la philosophie ; 6) les sciences.

Il se peut que cette série corresponde à la succession de leur apparition dans l’histoire de l’humanité.

L’action pratique qui adapte les projets d’action, la volonté, aux « contraintes objectives », a eu jusqu’ici la signification sociale, économique et politique la plus grande dans la recherche des modèles d’action appropriés.

Le mythe a été longtemps considéré comme une forme d’organisation primitive, phantasmagorique et étrangère à la réalité qui devrait fondamentalement être dépassée. Aujourd’hui, on s’aperçoit de plus en plus qu’il contient une part de vérité et qu’il continue à influencer la recherche jusqu’à l’intérieur de la science.

La formation individuelle qui, chez nous, est à peine cultivée en dehors de l’apprentissage artisanal et artistique, est une base importante de la préparation à l’action sociale et politique dans de nombreuses cultures, souvent sur forme « ésotérique ».

Le caractère de recherche de l’art ou des arts est peu à peu reconnu à nouveau.

La philosophie et les sciences sont considérées comme légitimes dans la culture occidentale, bien que souvent seulement selon la modalité illusoire propre à la tradition européenne, et nous avons de la peine à apprécier à sa juste mesure par exemple la philosophie et la science (notamment la médecine !) d’Extrême-Orient, qui reposent sur une image du monde non dualiste.

Chacune de ces voies de recherche a ses points forts grâce auxquels elle peut apporter une contribution digne d’intérêt à la structuration de la vie. Les sciences se distinguent par la clarté, l’univocité et la certitude universellement contraignante de leurs connaissances. La philosophie se distingue par la clarté des structures et fonctions de la réalité qu’elle met au jour par la pensée, ce qui permet de dégager au moins de manière formelle la réalité qui n’est pas saisissable de manière scientifique. Les arts communiquent le contenu et le sens, l’image et la mélodie. Le mythe donne de la force vis-à-vis du numineux. La formation individuelle, par contre, cultive la recherche globale et l’accomplissement dans la responsabilité et la liberté. Enfin la voie de la pratique est liée comme nulle autre au principe de « faire ses preuves », et donc à la réalité englobante qui précède tous les projets et les connaissances saisissables.

En ce qui concerne la tâche capitale d’une biologie globale en tant que science intégrale des êtres vivants, l’attitude fondamentale et les conceptions d’Adolf Portmann méritent d’être examinées attentivement et d’être critiquées d’une manière équitable. Elles peuvent nous inciter à donner une formulation nouvelle à une préoccupation importante, en lui donnant une forme plus appropriée aux résultats actuels de la recherche, afin de déboucher sur une recherche approfondie.

La tâche de l’investigation des phénomènes de la vie doit être comprise comme dépassant très largement les frontières de la biologie et de toutes les sciences. L’image que donnent les sciences de la nature est englobée dans une image plus vaste donnée par la philosophie, celle-ci à son tour par celle du mythe, laquelle est elle-même englobée dans celle des arts, et on trouve enfin à l’horizon le plus large la pratique globale de l’action vivante dans la réalité, pour les hommes qui ont atteint l’ouverture la plus grande de la vision du monde.

Parmi ces dimensions, ce sont les sciences qui ont atteint la plus grande précision dans la vue du détail, c’est la philosophie qui a atteint le degré le plus élevé d’abstraction, mais au-delà ne s’étendent pas du tout seulement des espaces imaginaires, car ce à quoi le mythe, l’art et la pratique donnent accès est à chaque fois plus proche d’un degré de la réalité de la vérité la plus élevée qui soit accessible à l’homme.

Conclusion

Nous avons envisagé les thèses de Portmann en relation avec la recherche biologique normale et ses applications pratiques. L’imprécision du concept d’intériorité pourrait disparaître si la recherche prenait au sérieux les impulsions qui peuvent en résulter. Et pourtant, l’imprécision de ce concept ne doit pas seulement être une incitation à rechercher une précision de l’analyse au terme de laquelle il serait finalement dépassé ; il pourrait ouvrir le regard à une compréhension plus globale de la tâche de la recherche.

La préoccupation principale de Portmann était de placer au centre de l’attention le phénomène dans toute sa richesse et sa complexité. Pour lui, comme pour Goethe et Jean-Henri Fabre, le phénomène était « le secret manifeste » (« das offenbare Geheimnis »). Pour ces naturalistes comme pour Portmann, maintenir une attention ouverte au secret ne représentait aucune diminution de la qualité de la quête scientifique. Les physiciens sont parvenus à des frontières éloignées en demeurant au niveau scientifique. La biologie devrait suivre leur exemple de la manière qui lui est propre.

Portmann opérait avec un concept qui peut être fécond pour la recherche scientifique, en rappelant que la réalité entière se trouve au-delà des limites de ce que les sciences de la nature peuvent étudier avec les moyens qui sont les siens. Le concept d’intériorité est un « chiffre » au sens de Jaspers, un instrument de l’élucidation philosophique ; néanmoins il devrait être devenu clair que cela peut avoir des incidences positives sur la recherche scientifique elle-même.

Dès lors, nous ne devons pas nous étonner si Portmann, qui reconnaissait d’ailleurs bien volontiers qu’il n’était pas un philosophe, n’a jamais pu « expliquer », même à ses élèves les plus proches, ce qu’était exactement l’intériorité et l’auto-présentation. Le philosophe Ernst Cassirer a bien indiqué, dans un contexte différent, de quel genre de problème il s’agit ici :

« L’histoire de la philosophie montre très clairement que l’entière détermination d’un concept est très rarement l’œuvre du penseur qui a d’abord introduit ce concept. Un concept philosophique en effet est, en général, plutôt un problème que la solution d’un problème – et la pleine signification de ce problème ne peut être comprise tant qu’il en reste à son premier état implicite. Ce concept doit devenir explicite pour pouvoir être compris dans son véritable sens ; et ce passage d’un état implicite à un état explicite est l’œuvre du futur. » (Cassirer, éd. de 1975, pp. 253-254).

Roger Alfred Stamm

Institut fur Ökologie und Umweltchemie Universität Lüneburg

 

Je remercie vivement Jacques Dewitte pour sa traduction française de ce texte.

 .

Article publié dans la Revue Européenne des Sciences Sociales n°115, “Animalité et humanité, autour d’Adolf Portmann”, 1999, pp. 51-71. (Les références n’ont pas été reproduites ici)

.


 

Notes:

[1] Ceci n’est pas un échantillon représentatif. On a examiné entre autres les introductions très diffusées de Nultsch 1974, 1982 ; Remane et al. 1981, 1989 ; Rensing et al. 1975 ; Wehner & Gehring 1990. Il faut faire une exception pour Campbell (1977) qui échappe à ce reproche ; il se caractérise aussi par une présentation équilibrée de la biologie moléculaire et de la biologie intégrative. Traduit de Hadorn & Wehner, 19e éd., 1974, p. 1 sqq., les notions citées sont les titres de courts paragraphes explicatifs.

[2] Nous avons introduit le mot intériorité en petites capitales pour indiquer qu’il s’agit d’une conceptualité de nature particulière. Je voudrais que l’on traite ce concept, dans la terminologie de Jaspers, comme un « chiffre » (sur le concept théorique de chiffre, voir Jaspers, 1932). « Autoprésentation », le second concept de Portmann examiné ici, ne me paraît pas posséder un caractère de « chiffre », bien que Portmann ait voulu indiquer à travers lui qu’un caractère de transfonctionnalité revient à l’apparence animale, en tout cas mesuré selon les critères fonctionnels habituels.

[3] L’exposé qui suit devrait souligner clairement que l’intériorité au sens de Portmann signifie autre chose que ce qui est compris par ce terme, principalement dans la tradition allemande. Ce terme a été présenté, par exemple, Ritter & Gründer 1976, col. 386-388, und Precht & Burkard 1996, p. 236.

[4] Il est important de signaler que ce titre a été choisi par l’éditeur, contre la volonté de Portmann qui le trouvait trop prétentieux (communication personnelle). Ce n’est pas une analyse exhaustive du concept d’intériorité chez Portmann qui est proposée ici. En tenant compte d’autres passages de ses écrits, nous pourrions certainement arriver à une compréhension plus subtile encore. Signalons quelques autres mentions de ce concept dans ses publications de 1949 (p. 177 sqq.), 1956 (p. 13, not. donc tout d’abord dans la conférence Eranos de 1946 qui y est reproduite), 1960 (p. 575 sqq.) et 1974 (p. 138 sqq.).

[5] Portmann en a parlé longuement en évoquant rétrospectivement son travail scientifique (Portmann 1974, avec de nombreux dessins d’animaux de Portmann) Voir aussi Illies (1976, chap. 2) qui contient des informations et des exemples concernant le fait que Portmann ait, pendant un certain temps, gagné sa vie comme illustrateur de livres et graphiste de publicité. Les deux ouvrages principaux portant témoignage de la fécondité scientifique de travail morphologique de Portmann sont Einführung in die vergleichende Morphologie der Wirbeltiere et Die Tiergestalt (La forme animale). Tous deux ont paru en 1948 et ont été plusieurs fois réédités. Le premier ouvrage se caractérise par une fidélité indéniable à la norme scientifique qui a été reconnue même par des critiques notoires de Portmann, et par une qualité didactique des illustrations insurpassée jusqu’ici dans aucun ouvrage comparable. Celles-ci ont été réalisées par des dessinatrices professionnelles sous la direction suivie de Portmann en suivant rigoureusement ses esquisses. La forme animale est la présentation la plus complète de sa conception de la forme.

[6] Cette remarque sommaire ne rend toutefois pas vraiment compte du jugement porté par Portmann. Il faut lire dans l’original avec quelle conscience professionnelle et quelle clarté dialectique incomparable Portmann retrace l’évolution de la pensée de Teilhard et le situe dans le champ des discussions intellectuelles actuelles.

[7] La thèse de l’émergence affirme que les propriétés d’un système de plus haute complexité ne peuvent pas être dérivées des propriétés des éléments, mais doivent être décrites au niveau plus élevé dans une terminologie qui lui est propre. Ainsi les propriétés matérielles de l’eau ne peuvent en aucune manière être dérivées de la connaissance des molécules d’hydrogène et d’oxygène … même de la connaissance des atomes considérés. Tout représentant de la chimie physique admettra cela. De même, les propriétés de la substance vivante ne peuvent pas être dérivées des structures et fonctions élémentaires sur lesquelles elle repose. Et pourtant, le scientifique ne doute pas que ces propriétés plus élevées ne résultent, d’une manière que nous ne comprenons pas, des processus de complexification et donc de la rencontre des différents éléments, selon des lois naturelles.

Mais si on prend vraiment en considération les propriétés de la conscience, on devra avouer que l’on a affaire là à des phénomènes qui nous retirent l’assurance que nous avions concernant la validité de la thèse de l’émergence. En argumentant rigoureusement de manière scientifique, on devra donc être prudent et énoncer clairement le caractère hypothétique de la thèse de l’émergence. Celle-ci est une hypothèse de travail sur base de laquelle le scientifique étudie le phénomène de la conscience.

[8] Un modèle épistémologique important sur l’origine des réalisations de la conscience humaine est la « théorie évolutionnaire de la connaissance » qui a été fondée par Konrad Lorenz (Lorenz 1941, 1973  ; Riedl 1980 ; Vollmer 1983).

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