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Roger Alfred Stamm, Une exploration «intégrative» de la vie, 2007

Le morphologiste Adolf Portmann (27 mai 1897-28 juin 1982) était un chercheur et un enseignant reconnu. Avec sa « biologie de la forme », et sa conception de l’être humain en tant qu’entité libre et culturelle, il œuvra contre la perte de l’intégrité du vivant. Vingt-cinq ans après sa mort, en cette époque de technologie génique, cela vaut la peine de se souvenir de lui. Roger Alfred Stamm – professeur émérite de l’université de Lunebourg et curateur des archives Portmann à l’Université de Bâle – donne ici un bref aperçu sur lui.

 

Adolf Portmann grandit à Bâle et enseigna, de 1926 à 1968, la zoologie à l’Université de cette ville, pendant plus de 35 ans comme professeur titulaire et directeur de l’Institut de Zoologie.

Parmi les zoologistes du XXe siècle, Adolf Portmann était sans conteste quelqu’un dont la recherche méritait tout particulièrement le qualificatif de « gœthéenne ». Portmann était morphologiste, et donc le représentant d’une spécialité aujourd’hui à peine soutenue, cependant fondamentale pour la connaissance des êtres vivants. L’évolution embryonnaire et celle du jeune animal étaient son point fort, et Portmann a découvert des choses essentielles sur les stades évolutifs des crabes, des escargots et des seiches, des oiseaux et des mammifères. Nous lui devons les aperçus décisifs sur la fonction des oiseaux et mammifères nidicoles et nidifuges, mais aussi une connaissance approfondie de l’évolution du cerveau chez ces groupes d’animaux.

Position singulière de l’être humain

Portmann était plus connu pour avoir introduit l’évolution primitive de l’être humain dans ces recherches et pour avoir projeté dans ce domaine, et pour la première fois, une interprétation consistante et judicieuse de la particularité de ces degrés d’évolution. Il reconnut d’une manière décisive la descendance de l’homme d’ancêtres animaux, mais il défendit, d’une manière tout aussi décisive, la situation singulière de l’être humain dans le spirituel et le culturel, qui correspond à la particularité de son édification corporelle et de son évolution. Tout d’un coup, psychologues, philosophes, médecins, pédagogues, furent convaincus par les thèses de Portmann et il passa dès lors à leurs yeux pour une autorité importante de la biologie dans le contexte d’une représentation étendue de l’être humain.

Portmann ne fut pas seulement un chercheur spécialisé important dans le domaine de l’évolution animale et humaine. Son grand talent de dessinateur lui fit aussi considérer les formes animales avec les yeux de l’artiste. Combien il se sentit redevable en cela à la vision de Gœthe, c’est ce que témoignent nettement ses déclarations sur l’art et en particulier ses essais sur la recherche gœthéenne. Aussi, pour lui, l’édification extérieure de l’organisme devint-elle importante en tant que « phénomène apparaissant dans un champ de lumière ».

Intériorité et représentation de soi

Certes, le « phénomène en forme et en couleurs » se trouvait bien souvent être un thème de discussions scientifiques ― en tant qu’adaptation au camouflage, pour la reconnaissance des partenaires, et ainsi de suite ― toutefois, pour Portmann, ces interprétations fonctionnelles ne lui suffisaient pas. Étant donné qu’il ne jetait pas seulement un regard superficiel sur les formes, mais qu’il les étudiait très fondamentalement dans leur naissance et leur construction, il ne pouvait pas non plus se représenter que pouvaient naître, uniquement au moyen de micro-mutations fortuites et sous l’effet de la sélection, de tels modèles extrêmement organisés, différenciés et compliqués.

Gœthéaniste, il l’était dans toute sa manière de travailler, en ne dissociant jamais l’être vivant de la vie par la distorsion d’une vision réductionniste, mais il restait toujours conscient des limites de ce qui est expérimentable par la recherche scientifique et conservait dans son investigation même ce respect à l’égard de la nature et des mystères de sa naissance. Il faisait sans cesse expressément remarquer qu’il restait indispensable, dans toute spécialité de recherche, de conserver devant les yeux le tout dans sa grandeur, sa multiplicité et son insondabilité. De là son renversement des valeurs face à l’accentuation prise par la recherche: loin d’insister exclusivement sur les détails de l’édifice corporel, sur les fonctions organiques, sur les stades évolutifs, sur les analyses physiologiques, génétiques et chimiques des substances, il allait vers la reconnaissance de la vérité la plus élevée, que tout être vivant entre en contact avec son environnement, il y vit et s’y maintient autonome dans les échanges réciproques qu’il y ordonne. Il récapitula cet état de fait fondamental dans le concept de « relation au monde par l’intériorité » et « représentation de soi » en tant que « dénomination d’états de fait », et non pas en tant que facteurs causals.

Rien n’était plus éloigné de Portmann que de vouloir remplacer la science objective et précise par un vitalisme spongieux et planant ; il s’agissait pour lui de laisser ouvert le champ d’investigation et de se préserver des semblants explicatifs trop rapides.

L’enseignant socialement engagé

Portmann fut un grand enseignant, un maître de l’expression dans le discours et dans l’écrit. Les étudiants, c’étaient en dehors des biologistes, tous les médecins qui étaient formés à Bâle de son temps, lui conservaient un souvenir reconnaissant pour ses exposés captivants et clairs, accompagnés de dessins de virtuose au tableau, dans l’état d’esprit de celui qui s’interroge sur l’état des choses.

Et il parlait de manière à ce que chacun pût le comprendre. Portmann fut un pionnier des conférences radiophoniques ; aujourd’hui encore toutes les stations de radio d’expression allemande conservent en tout plus de 200 documents des exposés de Portmann sur un large spectre de sujets, depuis la description des formes animales particulières jusqu’à des discussions sur la nature de la science (par exemple avec le physicien Werner Heisenberg) ; on lui demandait aussi souvent des prises de position politiques, ainsi sur le problème du droit de vote des femmes, les questions scolaires. Portmann incarna un chercheur et un enseignant, dont l’intérêt qu’il portait au monde de la vie tout comme son engagement social jaillissaient tous deux d’une même source intérieure.

Roger Alfred Stamm

Das Gœtheanum n°25, 22 juin 2007

(Traduction Daniel Kmiécik)

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