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Patrick Parrinder, Les démêlés de Wells avec les écrivains de son temps, 1986

En 1984 parurent trois ouvrages d’un immense intérêt pour les lecteurs de Wells. Les deux volumes de sa Tentative d’autobiographie (Experiment in Autobiography, 1934) furent réédités en même temps que H.G. Wells in love (La Vie amoureuse de H.G. Wells) dont l’existence avait été tenue secrète après la mort de l’écrivain en 1946. Un autre roman autobiographique, Héritage, dont l’auteur n’était autre qu’Anthony West, le fils de Wells, fut publié vers la même époque. Il y eut enfin la biographie de son père, très controversée, d’Anthony West également : H.G. Wells : Apects of a Life (H.G. Wells : aspects d’une vie). La publication de ces trois livres, a quelques mois d’intervalle, eut lieu juste après la mort en 1983 de la mère d’Anthony West, la romancière Rebecca West.

On pourrait difficilement trouver deux personnalités plus fortement contrastées que H.G. Wells et Rebecca West, du moins en ce qui concerne la période de maturité de cette dernière. Wells fut un internationaliste, un iconoclaste, un radical, d’un bout à l’autre de sa vie. Rebecca West, qui avait d’abord été une révoltée, devint conservatrice, nationaliste, chauvine, un pilier de l’establishment littéraire. (Les féministes qui ont redécouvert son œuvre ces dernières années ont en général passé sous silence ses prises de position politique). La liaison de dix années entre Wells et R. West était de notoriété publique mais ce n’est qu’en 1984 que les lecteurs eurent connaissance des souvenirs de Wells sur cette période, et d’autres encore, de sa vie amoureuse. Et c’est au même moment que leur fut révélée l’existence d’une brouille aussi tragique que durable entre R. West et son fils Anthony. Tout cela fit évidemment grand bruit et des extraits de H.G. Wells in Love et de H.G. Wells : Aspects of a Life parurent sous forme de feuilletons, dans les journaux du dimanche.

Il ne fallait pas s’attendre à ce que ce dévoilement d’anciens scandales et de drames familiaux soit propice à un débat serein sur les idées de Wells ou sa place dans la littérature anglaise. Les échos suscités tant par la biographie que par l’autobiographie en question montrent à l’évidence que des désaccords subsistent à ce sujet et qu’ils sont aussi profonds qu’ils l’étaient déjà du vivant de Wells. Celui-ci fut-il, comme par exemple William Empson l’affirme, un analyste pénétrant du monde nouveau issu de la science et de la technologie modernes ? Ou bien fut-il, comme d’aucuns le déplorent, un écrivain au style relâché, un penseur un peu trop enclin à la sentimentalité, un prophète fracassé ?

Cette façon désinvolte de traiter Wells – qui, comme homme et comme écrivain n’est certes pas sans défaut – tient à ce que son intérêt passionné pour la science n’est pas pris au sérieux. C’est parmi les scientifiques de son époque qu’on trouve nombre de ses admirateurs les plus fervents. Ce sont maintenant les auteurs de science-fiction qui, dans le monde des lettres, brandissent son étendard, et ses livres les plus populaires relèvent de cette catégorie plus que de la « littérature ». On ne saurait cependant reléguer son œuvre dans le « ghetto » de la science-fiction. On cessa bien vite, dès le début de sa carrière, de lui accoler l’étiquette qui faisait de lui un Edgar Poe anglais ou un Jules Verne dont on l’avait d’abord affublé avec une certaine condescendance.

Bien des romanciers prolifiques et inclassables se sont inspirés par la suite non seulement de Wells l’auteur de science-fiction mais aussi de Wells le romancier d’idées. Ce sont Aldous Huxley, Olaf Stapledon, George Orwell, Jorge Luis Borges, William Golding, Doris Lessing, J.-G. Ballard, Brian Aldiss et Anthony Burgess, qui ont tous subi l’influence de Wells d’une manière ou d’une autre. L’imagination de Wells a séduit des prosateurs mais aussi des poètes comme Empson, T.S. Eliot et Marina Tsvetaeva. Le poète anglais Norman Nicholson a été l’un des premiers à écrire une étude critique sur Wells et deux des jugements les plus favorables émis à son sujet l’ont été en 1984 par Philip Larkin et par Peter Levi qui enseigne la poésie à Oxford. (Il convient également de mentionner qu’il existe actuellement à Oxford une école « martienne » de poètes dont Wells est sans doute un lointain précurseur.)

Les principaux détracteurs de Wells ne sont pas des poètes, des romanciers d’idées ou des écrivains passionnés par la science ; ce sont plutôt les héritiers de Walter Pater et de Henry James, les grands-prêtres de l’esthétisme. La brèche ouverte par la fameuse querelle de Wells avec James et son rejet, surtout dans ses dernières années, du roman considéré comme un art, continue à défrayer la chronique dans les milieux littéraires. Pour bien comprendre la situation, il importe de savoir qu’on estime en général que Wells s’est fourvoyé moralement et intellectuellement et qu’il a eu tort de brocarder James. Le fait qu’il n’ait pas su mettre à profit les enseignements du Maître est considéré par certains comme un manque de perspicacité de sa part, voire même comme une traîtrise. Certes, on ne saurait aujourd’hui mettre Wells au ban de la littérature mais il arrive qu’on le traite encore comme un « marginal » peu recommandable et qu’on lui fasse une place des plus modestes.

Mais peut-être est-ce une erreur de considérer les critiques d’ouvrages d’un certain type comme les porte-parole d’un establishment littéraire ou même d’en faire les arbitres du goût contemporain Peu de critiques de l’époque pourraient à cet égard rivaliser avec Wells qui, au cours de sa carrière relativement brève de critique s’est acquis les bonnes grâces de George Gissing, Henry James, Arnold Bennett, et a déployé beaucoup d’efforts pour faire reconnaître la célébrité naissante de Joseph Conrad, Stephen Crane et James Joyce. Son rejet, par la suite, de la « littérature » n’était certainement pas la revanche d’un confrère méconnu. On s’aperçoit, lorsqu’on lit la partie de son autobiographie relative à la fin des années 1890 qu’il aurait pu, s’il l’avait souhaité, devenir le critique littéraire le plus influent d’Angleterre. Son tempérament et sa formation l’ont toutefois poussé dans une toute autre direction : il est passé de la critique à la prophétie.

Il semble bien que les articles critiques de Wells débutant, publiés pour la plupart dans la Saturday Review, ne laissent guère deviner l’ampleur de son radicalisme littéraire [1]. Par ailleurs, comme il signait rarement ses articles, ses premiers lecteurs ont ignoré que ses chroniques littéraires étaient de la même plume que ses chroniques scientifiques sur la biologie moderne ou sur des questions comme l’utilisation du microscope à des fins éducatives qui paraissaient dans les journaux chaque semaine. Pour se faire une juste idée de la place occupée par Wells comme critique dans les années 1890-1900, il convient de ne pas s’en tenir uniquement à ses brillants et impeccables articles eux-mêmes mais de se reporter au portrait que Dorothy Richardson a brossé de lui dans son livre Pilgrimage (Pèlerinage) en tant que personnalité du monde des lettres dans les années 1896-1897.

Dans son autobiographie, Wells dit de l’un des romans de Dorothy Richardson, The Tunnel, qu’il décrit la vie à Worcester Park, dans la banlieue de Londres, « avec une exactitude extraordinaire » [2]. On y voit Hypo Wilson, le personnage central du livre, animer chez lui un petit salon littéraire. On y trouve rassemblés

« des gens férus de littérature qui cherchent à s’exprimer en termes choisis […], méprisent tous ceux qui mènent une existence ordinaire ou qui gagnent leur vie en s’adonnant à autre chose qu’au commerce des livres. » [3]

Hypo Wilson lui-même est considéré par tous comme « un grand homme en puissance, le critique hors pair, le représentant de la nouvelle critique ». La science est à ses yeux la seule source de connaissance et il va de soi pour lui que la littérature sera méconnaissable dans un demi-siècle.

Hypo Wilson, comme le note avec un léger frisson d’horreur la narratrice de Pilgrimage, attache peu d’importance à la durée de vie des œuvres littéraires :

« Tous ces livres appelés à disparaître d’ici une cinquantaine d’années, cela ne l’affligeait nullement. »

Dans son autobiographie, Wells se demande si les personnages les plus célèbres de ses romans, Kipps et Mr Polly « demeureront crédibles dans un contexte social différent ». Il doute également de la pérennité du roman en tant que genre littéraire. A l’instar de quelques critiques marxistes du XXe siècle, pour lui la littérature a partie liée non avec le passé mais avec l’avenir dont l’histoire de l’humanité à ce jour n’est que le prélude. Comme il l’écrit en 1931 :

« Ce que nous appelons présentement les chefs-d’œuvre, les suprêmes manifestations du génie de l’artiste, ne donnent qu’une bien faible idée de ce que l’énergie dont dispose encore l’humanité pourra permettre de réaliser. »

C’est là une manière de voir qui n’avait guère de chance de plaire aux grands-prêtres de l’art romanesque – Conrad et Henry James – avec lesquels Wells se lia d’amitié après avoir quitté Worcester Park pour s’installer à Sandgate sur la bande côtière du Kent. Dans son autobiographie, il relate les circonstances de cette amitié, il expose les raisons des divergences croissantes qui surgirent entre eux et il illustre son propos à l’aide de plusieurs anecdotes mémorables. Nous voyons James se chamailler avec son frère, le philosophe et psychologue, au sujet d’une question d’étiquette et demander à Wells (idée hautement saugrenue) de s’interposer pour ramener le calme. Nous voyons Conrad et Wells assis sur la plage et discutant de la manière de décrire un bateau qui s’apprête à accoster. Nous voyons Wells inciter énergiquement Conrad à ne pas se battre en duel avec Bernard Shaw. L’histoire des relations entre ces écrivains, qui vivaient dans le Kent au début du siècle, nous est contée d’un autre point de vue, celui de James, dans Group Portrait (1982) de Nicholas Delbanco.

Wells affirme dans son autobiographie que ses conflits avec James et Conrad s’expliquent par le fossé qui sépare l’artiste du scientifique. Pour lui, qui avait été formé à l’école du biologiste T.H. Huxley, ses amis artistes sont des esprits « frustes », « mal agencés ». « Si l’éducation était davantage axée sur la science, les choses seraient sans doute différentes », se lamente-t-il. La même insouciance – appréciée par certains tandis qu’elle en faisait fulminer d’autres – devait se retrouver dans sa propre renonciation aux ambitions artistiques :

« Mais je finis par me rebeller totalement et je refusai de jouer le jeu. “Je suis un journaliste”, dis-je, je me refuse à faire l’artiste. S’il m’arrive d’être un artiste, c’est par un caprice des dieux. Je suis un journaliste à plein temps et ce que j’écris est éphémère et appelé à disparaître. »

On prit position dans les deux camps comme le montre abondamment la correspondance échangée entre Wells et James. Quel était, peut-on se demander, l’enjeu véritable d’une brouille qui nous semble révélatrice du conflit qui est au cœur même de la littérature anglaise du XXe siècle ?

Selon Wells, l’idée que Conrad et James se font de l’art reflète non pas une « discipline » mais bien une pseudo-discipline exigeant l’obéissance à des règles mystérieuses qui, loin d’être fondées sur des principes rationnels, témoignent d’une totale absence de rigueur. C’est pourquoi il refuse d’abandonner la manière narrative ample et discursive de ses prédécesseurs anglais pour adopter une technique très singulière et très personnelle. (C’est James qui a qualifié Flaubert de « romancier des romanciers » mais cela est encore plus vrai de James que de Flaubert.) L’hostilité de Wells à l’égard de James et de Conrad n’épargne pas non plus les institutions littéraires au sein desquelles s’exprimait cette conception de l’art [4]. Les origines de la fameuse querelle remontent à l’année 1912 lorsque Wells déclina l’invitation pressante de James de devenir membre de l’Academic Committee de la Royal Society of Literature qui venait d’être créé. « Il a largué les amarres et s’est presque totalement détaché de la littérature », écrit James à Edmund Gosse à cette occasion [5].

Les responsables de la publication de la correspondance entre Wells et James (qui semblent ignorer que Wells avait déjà attaqué le Comité dans la presse lorsqu’arriva l’invitation de James) ont ainsi commenté l’incident :

« Wells a toujours eu un comportement anarchiste, il a toujours été un aventurier à tout crin qui a mis la littérature à la remorque de ses idées et de son immense ambition. James est le tenant d’un art responsable. »

Ce verdict néglige le fait que Wells, qui a certes été un anarchiste sur le plan littéraire, avait un profond respect pour les disciplines scientifiques. Il ne croyait pas à « l’art responsable » ni à la nécessité d’une académie littéraire justement parce qu’il attachait le plus grand prix à la méthode scientifique telle qu’elle était appliquée dans les laboratoires et les instituts de recherche, ni à ce nec plus ultra des institutions littéraires britanniques, la Royal Society. En effet, la querelle entre Wells et James s’inscrit dans le cadre du débat sur les « deux cultures » qui avait été amorcé par Matthew Arnold et le mentor de Wells, T.H. Huxley, et devait reprendre il y a vingt ans lors de la dispute acrimonieuse qui opposa F.R. Leavis et C.P. Snow.

Wells ne se retira pas du « domaine de la fiction » sur la pointe des pieds. Dans Boon (1915), il se livre à la satire et décrit un colloque littéraire auquel participent James et d’autres éminents écrivains et critiques aux fins de brocarder l’ensemble de la culture littéraire édouardienne. Les débats ne sont pas d’une haute tenue intellectuelle et ne sont enrichissants pour personne. Ils révèlent au contraire que les esprits sont parvenus à un état de désintégration irrémédiable. Le désarroi de Wells lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale – il fut l’un des premiers en 1914-1915 à comprendre l’énormité de la catastrophe – explique peut-être pourquoi il fit une caricature aussi outrancière de James qui n’avait d’ailleurs plus que quelques mois à vivre.

L’étude de Wells intitulée « De l’art, de la littérature, de M. Henry James » est d’une drôlerie pleine de méchanceté mais on a surtout insisté par la suite sur le fait que James s’était senti trahi et blessé dans sa dignité. Arnold Bennett déclara à Wells en 1919 que :

« Les admirateurs et les partisans de Henry James considèrent les lettres qu’il écrivit en cette occasion comme la meilleure preuve de la noblesse de son âme d’artiste. » [6]

On a jugé comme sans réplique l’affirmation de James selon laquelle :

« C’est l’art qui fait la vie, qui rend tout intéressant, important… et rien ne saurait en remplacer la force et la beauté. » [7]

Cette affirmation apparaît d’autant plus péremptoire que James semble avoir détruit la réponse de Wells. Ainsi se créent les légendes. Tout ce que nous savons de la réponse de Wells est que sa suspicion à l’égard des mystérieuses et évanescentes règles littéraires se portait maintenant sur l’utilisation du mot « art » par James.

Le débat dans lequel Wells et James s’engagèrent n’est pas près d’être clos. L’oubli quasi total dans lequel (comme il l’avait prévu) est tombée une bonne partie des œuvres de Wells a amené à penser qu’il est un écrivain fini. Tel n’est pas le cas, loin de là. Certes, seule subsiste une petite fraction de la production de Wells, mais cette fraction – science-fiction, nouvelles, comédies sociales et, peut-être même, histoire tout court – continue à jouir d’une très grande popularité. Ses œuvres ne cessent d’être adaptées pour le cinéma, la radio et la télévision. Il lui manque seulement le prestige et les caractéristiques d’un véritable auteur « classique ». Le fait que 40 années après sa mort et 120 années après sa naissance on continue à voir en lui un auteur « populaire », comme ce fut déjà le cas pour Dickens et Defoe, n’est nullement un handicap. Wells passionne les jeunes et frappe leur imagination, et c’est là le signe certain qu’un jour viendra où il sera de nouveau accueilli dans le panthéon littéraire. Il se pourrait fort bien – comme cela semble être arrivé à Dickens – que les critiques s’opposeront à son intégration dans la « littérature noble » jusqu’au moment où il commencera à exercer moins de fascination spontanée sur les lecteurs non avertis.

Patrick Parrinder

Traduit de l’anglais par Luce-Claude Maitre

Publié dans Europe, revue littéraire mensuelle n°681/682, janvier-février 1986.

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Notes:

[1] Voir H.G. Wells’s Literary Criticism, publié sous la direction de Patrick Parrinder et Robert M. Philmus, Sussex (Harvester Press), 1980, où l’on trouvera un choix très complet des chroniques littéraires de Wells accompagné de commentaires et d’une préface de caractère général.

[2] H.G. Wells, Experiment in Autobiography, Londres (Gollancz and Cresset Press), 1966, p. 557. Tentative d’autobiographie, Gallimard, 1936. Première édition anglaise en 1934.

[3] Dorothy Richardson, Pilgrimage, New York (Knopf), II, pp. 116-117.

[4] H.G. Wells, The Work, Wealth and Happiness of Mankind, Garden City, New York, (Doubleday, Doran & Co), 1931, II, p. 784.

[5] Henry James and H.G. Wells, publié sous la direction de Léon Edel et N. Ray, Londres (Hart Davis) 1959, p. 164.

[6] Cité dans H.G. Wells’s Literay Criticism, p. 185.

[7] Henry James and H.G. Wells, p. 267.

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