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Herbert George Wells, Préface aux Romans Scientifiques, 1933

Le texte suivant a été publié en introduction aux Romans scientifiques de H.G. Wells (1933), paru aux États-Unis sous le titre : Sept romans célèbres de H.G. Wells (1934). Il représente l’exposé critique le plus complet de Wells sur la nature et la méthode de sa fiction scientifique.

M. Gollancz [1] m’a demandé d’écrire une préface à mon recueil d’histoires fantastiques. Elles sont mises dans l’ordre chronologique, mais je veux dire tout de suite au commencement du livre que, pour quiconque ignore encore tout de mon œuvre, il sera probablement plus agréable de commencer par L’Homme invisible (1897) ou La Guerre des mondes (1898). La Machine à explorer le temps (1895) est un peu ardu pour ce qui est de la quatrième dimension et L’Ile du docteur Moreau (1896) plutôt pénible [2].

On a comparé ces contes à l’œuvre de Jules Verne, et à un moment les critiques littéraires ont eu tendance à me nommer le Jules Verne anglais. En fait il n’y a aucune ressemblance littéraire entre les inventions anticipatrices du grand Français et ces fantaisies. Son œuvre s’est presque toujours occupée de possibilités réelles d’invention et de découverte, et il a fait quelques prévisions remarquables. L’intérêt qu’il évoquait était d’ordre pratique ; il a écrit et cru que l’on pouvait faire ceci ou cela, qui ne se faisait pas encore à l’époque. Il a aidé son lecteur à imaginer la chose faite et à comprendre quel amusement, quelle sensation ou quel mal en découlerait. Nombre de ses inventions ont été « réalisées ». Mais celles de mes histoires qui sont rassemblées ici ne prétendent pas rivaliser avec les choses possibles ; ce sont des exercices de l’imagination dans un domaine tout différent. Elles appartiennent à une catégorie d’écrits qui inclut l’Âne d’or d’Apulée, les Histoires vraies de Lucien, Peter Schlemil et l’histoire de Frankenstein [3]. Toutes sont imaginaires ; elles ne visent pas à être le projet d’une possibilité sérieuse ; en vérité, elles ne visent qu’à emporter la conviction autant qu’un bon rêve qui vous empoigne. Elles ont à retenir le lecteur jusqu’au bout par l’art et par l’illusion, et non par la preuve et par le raisonnement, et à l’instant où il referme la couverture et se met à réfléchir, il s’éveille à leur impossibilité.

Dans toutes les histoires de ce genre, l’intérêt vivant se trouve dans leurs éléments non fantastiques, et non pas dans l’invention elle-même. Elles font appel à la sympathie humaine tout autant que n’importe quel roman qui nous « fait vibrer », et l’élément fantastique, la propriété étrange ou le monde étrange, ne sert qu’à faire ressortir et intensifier nos réactions naturelles d’étonnement, de peur ou de perplexité. L’invention n’est rien en elle-même, et lorsque des écrivains maladroits qui ne comprennent pas ce principe élémentaire tentent ce genre de choses, on ne saurait rien concevoir de plus sot et de plus extravagant. N’importe qui peut inventer des êtres humains à rebours ou des mondes en forme de haltères ou une gravitation qui repousse. Ce qui rend ces inventions intéressantes, c’est leur traduction en termes ordinaires, et la stricte exclusion d’autres miracles de l’histoire. Elle devient alors humaine. « Com­ment vous sentiriez-vous et que ne pourrait-il vous arriver » est la question caractéristique, si, par exemple, les cochons volaient et que l’un d’eux vous arrivait dessus en surgissant par-dessus une haie ? Comment vous sentiriez-vous et que ne pourrait-il vous arriver si vous étiez subitement changé en âne sans pouvoir le dire à quiconque ? Ou si vous deveniez invisible ? Mais personne ne serait en peine d’une réponse, si les haies et les maisons se mettaient aussi à voler, ou si lés gens se changeaient en lions, en tigres, en chats et en chiens à gauche et à droite, ou si n’importe qui pouvait disparaître n’importe comment. Plus rien n’est intéressant, là où tout peut arriver.

Pour que le lecteur puisse bien jouer le jeu, il faut que l’auteur d’histoires fantastiques l’aide de toutes les façons possibles et discrètes à domestiquer l’hypothèse impossible. Il doit l’amener par la ruse à concéder sans méfiance une certaine supposition plausible et poursuivre son récit tant que l’illusion se maintient. Et c’est là qu’il y a eu quelque petite nouveauté dans mes histoires lorsqu’elles ont été publiées pour la première fois. Jusque là, sauf dans les fantaisies exploratoires, l’élément fantastique était introduit par la magie. Même Frankenstein s’est servi de quelques manigances pour animer son monstre artificiel. Il y eut des difficultés à propos de l’âme de ce monstre. Mais vers la fin du siècle dernier il était devenu difficile d’extirper fût-ce même une croyance momentanée à la magie. L’idée me vint qu’au lieu de l’entretien habituel avec le diable ou avec un magicien, un emploi ingénieux du boniment scientifique pouvait le remplacer de la façon la plus avantageuse.

Ce n’était pas une grande découverte. J’ai tout simplement modernisé la matière-fétiche, et l’ai faite aussi près de la théorie réelle que possible.

Aussitôt le tour de magie accompli, tout le travail du romancier du fantastique consiste à rendre tout le reste humain et vrai. Des touches de détails prosaïques sont un impératif, et de même une adhésion stricte à l’hypothèse. Toute fantaisie supplémentaire en dehors de la supposition fondamentale confère une touche de sottise irresponsable à l’invention. Dès que l’hypothèse a été lancée, tout l’intérêt réside dans le regard jeté sur les sentiments humains et sur les façons de faire humaines, à partir du nouveau point de vue acquis. On peut maintenir l’histoire à l’intérieur des limites de quelques expériences humaines individuelles, comme le fait Chamisso dans Peter Schlemil, ou l’élargir en une vaste critique des institutions et des limitations humaines, comme dans Les Voyages de Gulliver (1726-1727). Mon admiration précoce, profonde et durable pour Swift apparaît à plusieurs reprises dans ce recueil, et elle est particulièrement évidente dans une prédisposition à faire de ces histoires une réflexion sur les discussions politiques et sociales contemporaines. Les critiques littéraires ont l’habitude incurable de déplorer l’art et l’innocence qui se sont perdus depuis mes premiers ouvrages et de m’accuser d’être devenu polémiste par la suite. Cette habitude est si invétérée que feu M. Zangwill, dans une recension de 1895, a regretté que mon premier livre, La Machine à explorer le temps, se soit occupé de « nos mécontentements présents » [4].4 La Machine à explorer le temps est en vérité tout aussi philosophique et polémique et critique de la vie et ainsi de suite que Des hommes pareils aux dieux, écrit vingt-huit ans plus tard. Ni plus ni moins. Je n’ai jamais pu m’écarter de la vie en masse et de la vie en général, distincte de la vie selon l’expérience individuelle, dans aucun des livres que j’ai écrits. Je diffère de la critique contemporaine en ce que je les juge impossibles à séparer.

Pendant quelques années, j’ai produit chaque année une ou plusieurs de ces « fantaisies scientifiques », comme on les appelait. A l’époque où j’étais étudiant, nous étions très entraînés à parler d’une quatrième dimension possible de l’espace ; l’idée assez évidente que l’on pouvait présenter les événements dans un cadre rigide d’espace-temps à quatre dimensions m’était venue, et je l’emploie comme le truc magique pour avoir un aperçu de l’avenir qui va à l’encontre de la supposition placide de cette époque-là selon laquelle l’évolution est une force pro-humaine qui rend les choses toujours meilleures pour l’humanité. L’Ile du docteur Moreau est un exercice de blasphème juvénile. De temps en temps, bien que je l’admette rarement, l’univers se projette dans ma direction avec une grimace hideuse. Cette fois-là, il grimaça, et je fis de mon mieux pour exprimer ma vision de la torture sans but dans la création. La Guerre des mondes, comme La Machine à explorer le temps, est aussi une attaque dirigée contre l’auto-satisfaction.

Tous ces livres étaient consciemment sinistres, sous l’influence de la tradition de Swift. Mais au fond je ne suis ni pessimiste ni optimiste. Notre monde est parfaitement indifférent, et la sagesse volontaire semble y avoir une chance parfaitement équitable. Il est après tout plutôt facile de présenter les choses avec force en chargeant le plateau de la balance du côté sinistre. Et on a moins de peine à écrire des contes d’épouvante que des histoires gaies et exaltantes. Dans Les Premiers hommes sur la Lune, j’ai essayé de perfectionner le coup de Jules Verne, afin de regarder l’humanité de loin et de rendre burlesques les effets de la spécialisation. Verne n’a jamais atterri sur la Lune, parce qu’il n’avait jamais entendu parler de la radio et de la possiblité de renvoyer un message. De sorte que c’est son coup qui est revenu [5]. Mais équipé de la radio, qui venait d’être découverte à ce moment, je pus atterrir et même voir quelque chose de la planète.

Les trois livres ultérieurs sont nettement du côté optimiste. La Nourriture des dieux est une fantasia sur le changement d’échelle des affaires humaines. Tout le monde aujourd’hui prend conscience de ce changement d’échelle ; à travers lui le monde entier nous apparaît en désordre ; mais en 1904 l’idée n’était pas très répandue. Je l’avais rencontrée en élaborant les possibilités du futur proche dans un livre de spéculations intitulé Anticipations (1901).

Le deux dernières histoires sont utopiques. Le monde est gazé et nettoyé moralement par la queue bienveillante d’une comète dans la première ; dans la seconde, le lecteur pénètre, par une trappe tridimensionnelle, en même temps qu’un groupe de politiciens en week- end, dans un monde de vérité nue et de beauté intentionnelle. Des hommes pareils aux dieux est presque la dernière de mes fictions scientifiques. Elle n’a soulevé ni horreur ni épouvante, n’a pas eu beaucoup de succès, et à ce moment-là je m’étais lassé de m’adresser en paraboles ludiques à un monde occupé à se détruire. Je commençais à être trop convaincu de la forte probabilité d’aventures humaines très ardues et très pénibles dans l’avenir proche pour pouvoir encore jouer avec elles. Mais j’ai commis deux autres fantaisies sarcastiques, non incluses dans ce recueil, M. Blettsworthy dans l’île de Rampole (1928) et L’Autocratie de M. Parham (1930), où il y a, je crois, une certaine amertume joyeuse, avant de cesser entièrement.

L’Autocratie de M. Parham traite entièrement de dictateurs, et les dictateurs nous entourent entièrement, mais on n’a jamais pris la peine d’en donner une édition vraiment bon marché. Ce genre de travail est aujourd’hui en butte à des critiques si stupides qu’il a peu de chances d’être lu comme il faut. On avertit tout simplement les gens qu’il y a des idées dans mes livres et on leur conseille de ne pas les lire, et ainsi une suspicion fatale a entouré ceux qui ont paru ultérieurement. « Attention aux stimulants ! » Il ne sert à rien que je dise qu’ils sont tout aussi faciles à lire que ceux qui les ont précédés et beaucoup plus accordés à l’époque.

Cela devient ennuyeux de faire des livres d’imagination qui ne touchent pas les imaginations, et à la longue on s’arrête même de les concevoir. Je crois que je m’emploie mieux maintenant en étant plus près de la réalité, à essayer de faire une analyse pratique des perplexités sociales croissantes dans des ouvrages tels que Le Travail, la richesse et le bonheur de l’humanité (1932) et Après la démocratie (1932). Face aux cataclysmes réels, le monde n’a pas besoin de nouveaux cataclysmes fantastiques. Ce jeu est terminé. Qui a besoin des humeurs inventées de M. Parham à Whitehall, quand nous pouvons observer jour après jour M. Hitler en Allemagne ? Quelle invention humaine peut se camper face aux farces fantastiques du destin ? J’ai tort d’en vouloir aux critiques. La réalité a pris une feuille à mes livres et s’est mise en passe de me remplacer.

Herbert-Georges Wells, 1933.

Traduit par Nelly Stéphane

Publié dans Europe, revue littéraire mensuelle n°681/682, janvier-février 1986.

Herbert-Georges Wells

(21 septembre 1866 – 13 août 1946)

Écrivain britannique.

.


 

Notes:

[1] Victor Gollancz est l’éditeur anglais du recueil, publié en Amérique par l’éditeur Knopf.

[2] Outre ces quatre titres, l’édition anglaise en contient quatre autres, ceux que Wells mentionne dans sa préface ; l’édition américaine exclut Des hommes pareils aux dieux.

[3] L’Âne d’or d’Apulée, et L’Histoire vraie (ou Les Histoires vraies) de Lucien de Samosate datent du 2e siècle après J.-C. La fantaisie satirique d’Apulée, comme le livre de David Garnett auquel Wells fait allusion par la suite, a trait à la métamorphose d’un être humain en animal. La Merveilleuse Histoire de Peter Schlemihl (1814), d’Adalbert von Chamisso (1781-1838) relate les aventures d’un homme qui vend son ombre au diable. Le Frankenstein de Mary Shelley (1818) est souvent mentionné par les historiens de science-fiction.

[4] L’expression d’Israël Zangwill se trouve dans le Pall Mail magazine de septembre 1895, 7, 153.

[5] Dans Autour de la Lune (1870) qui fait suite à De la Terre à la Lune (1865), trois membres du Baltimore Gun Club font le tour de la Lune dans un boulet de canon avant de retourner sur la Terre.

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