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Eugène Zamiatine, Les contes de fées révolutionnaires de Wells, 1922

Les plus dentelées, les plus aériennes des cathédrales gothiques n’en sont pas moins bâties de pierre ; et les plus fabuleux, les plus absurdes contes de fées de n’importe quel pays n’en sont pas moins composés de la terre, des arbres et des animaux de ce pays. Dans les contes de fées de la forêt, il y a le lutin des bois, hirsute et rabougri comme un pin, dont le rire tire son origine de l’écho de la forêt ; dans les contes de la steppe, il y a le chameau blanc magique, qui vole comme du sable fouetté par le vent ; dans les contes des régions polaires, il y a le chaman-baleine et l’ours blanc au corps d’os de mammouth. Mais imaginez un pays dont le seul sol fertile est de l’asphalte ; et sur ce sol d’épaisses forêts – des cheminées d’usines – ; et des troupeaux de bêtes d’une seule espèce – des automobiles – ; et aucun parfum de printemps si ce n’est les vapeurs d’essence. Ce pays de pierre, d’asphalte, de fer, de pétrole, de mécanique s’appelle le Londres du XXe siècle, et naturellement il a dû produire ses propres lutins de fer motorisés, ses propres contes de fées mécaniques et chimiques. Il existe de tels contes de fées urbains : Herbert Wells nous les raconte. Ce sont ses romans fantastiques.

L’immense cité d’aujourd’hui à la course fiévreuse, pleine de ronflements, de grondements, de bourdonnements, d’hélices, de fils métalliques, de roues et de réclames est omniprésente chez Wells. La ville moderne, avec son roi non couronné – le mécanisme, en tant que fonction explicite ou implicite – entre infailliblement dans chacun des romans fantastiques de Wells, dans l’équation de n’importe lequel des mythes de Wells, et ces mythes, on le verra, ne sont ni plus ni moins que des équations logiques.

Par le mécanisme, la machine – c’est ainsi que Wells a commencé. Même son premier roman, La Machine à explorer le temps, est un mythe urbain contemporain du tapis volant, et les tribus fictives des Morlock et des Éloi sont, bien sûr, les deux classes hostiles de la ville d’aujourd’hui, extrapolées et prises dans leurs caractères typiques allant jusqu’au grotesque. Un récit des jours à venir : c’est la ville moderne montrée à travers un télescope ironique à l’exagération monstrueuse ; ici tout se précipite à une vitesse féerique – des machines, des machines, des machines, des aéroplanes, des roues de turbines, des haut-parleurs assourdissants, des réclames éblouissantes. Le Dormeur s’éveille : encore des aéroplanes, des fils métalliques, des projecteurs, des armées de travailleurs, des grandes firmes industrielles. La Guerre dans les airs : de nouveau des aéroplanes, des troupes d’aéroplanes, des ballons, des troupeaux de cuirassés. La Guerre des mondes : Londres, les foules de Londres, et ce lutin des villes grandement représentatif, procréé sur l’asphalte, le Martien ; un lutin d’acier, au mécanisme articulé, doté d’une sirène mécanique qui lui permet de houper et de hurler comme il incombe à chaque lutin consciencieux dans l’exercice de ses fonctions. Dans Le Monde libéré : une variante urbaine du conte populaire de l’herbe magique, seulement l’herbe magique ne se trouve pas dans une clairière la nuit de la Saint-Jean, mais dans un laboratoire de chimie, et s’appelle l’énergie atomique. Dans L’Homme invisible, encore de la chimie : une calotte d’obscurité chimique, urbaine, contemporaine. Même là où Wells semble se trahir un instant et vous conduit hors de la ville dans la forêt, dans les champs, ou dans une ferme, vous êtes assailli par le bruit des machines et l’odeur des réactions chimiques. Dans Les Premiers hommes sur la Lune, vous vous trouvez dans une ferme solitaire du Kent, mais il s’avère que « la cave était occupée par des dynamos, et il y avait un gazomètre dans le jardin ». Et, de même, une chaumière isolée, dans La Nourriture des dieux, se démasque comme un institut de physiologie expérimentale. Si fort que Wells ait voulu s’éloigner de l’asphalte, c’est sur l’asphalte qu’on le trouve, parmi des machines, au laboratoire. La ville moderne, mécanico-chimique, entortillée de fils métalliques – c’est le domaine de Wells, et sur ce métier se tisse chaque fil de son œuvre, avec tous ses dessins fantastiques et à première vue contradictoires.

Les motifs des contes de fées de Wells sont essentiellement les mêmes que ceux de tous les autres contes de fées ; chez lui vous trouverez la calotte d’obscurité, le tapis volant, l’herbe magique, et la nappe magique, les dragons, les géants, les gnomes, les sirènes et les cannibales. Mais la différence entre nos contes russes, par exemple, et les siens, est aussi grande que la différence entre la psychologie d’un natif de Poshekhonye et la psychologie d’un Londonien : l’homme de Poshekhonye s’assied près de la fenêtre et attend que la calotte d’obscurité et le tapis volant lui viennent « sur un coup de baguette magique » ; le Londonien ne se fie pas au coup de baguette magique, mais a confiance en lui-même ; le Londonien s’assied devant la planche à dessin, prend une règle à calculer, et calcule un tapis volant, ou bien il se rend au laboratoire, allume le four électrique et invente l’herbe magique. L’homme de Poshekhonye accepte le fait que ses miracles ont lieu au pays de l’impossible à l’autre bout du nulle part ; le Londonien veut ses miracles tout de suite, ici et maintenant. Et il choisit donc une voie sûre pour ses contes de fées ; un sentier pavé de formules astronomiques, physiques, chimiques, un sentier battu par les lois de fer forgé des sciences exactes. Cela peut sembler paradoxal au premier abord : la science exacte et le conte de fées, l’exactitude et l’imagination. Mais c’est ainsi, et cela doit être ainsi. Après tout, le mythe est toujours, de façon explicite ou implicite, lié à la religion, et la religion de la ville actuelle est la science exacte, de sorte qu’il existe le lien le plus naturel entre le mythe urbain le plus récent, le conte de fées urbain, et la science. Je ne sais pas s’il y a une branche de la science qui soit trop importante pour trouver son reflet dans les romans fantastiques de Wells. Les mathématiques, l’astronomie, l’astrophysique, la physique, la chimie, la médecine, la physiologie, la bactériologie, l’ingénierie, l’électronique, l’aviation : presque tous les contes de Wells sont bâtis autour de paradoxes scientifiques brillants et inattendus ; tous ses mythes sont aussi logiques qu’une équation mathématique. Et c’est pourquoi nous autres, hommes d’aujourd’hui, hommes sceptiques, nous trouvons cette fantaisie logique si irrésistible, c’est pourquoi elle nous agrippe si fort et pourquoi nous avons une telle foi en elle.

Wells conduit le lecteur dans l’atmosphère du merveilleux, du conte de fées, avec une astuce exceptionnelle. Prudemment, progressivement, il vous conduit d’une démarche logique à la suivante. Les transitions d’une démarche à l’autre sont presque imperceptibles ; sans rien soupçonner, vous marchez en confiance, vous grimpez de plus en plus haut… Soudain, vous regardez en dessous de vous, et vous en perdez le souffle ; mais c’est trop tard : vous avez déjà ajouté foi à ce qui, depuis le titre du chapitre, vous semblait absolument impossible, complètement absurde.

Prenez au hasard une des fantaisies de Wells : L’Homme invisible. Quelle absurdité ! Comment, nous, hommes du XXe siècle, pouvons-nous être amenés à croire en un conte de fées aussi puéril que celui d’un homme invisible ? Mais attendez : qu’est-ce, en général, que l’invisibilité ? L’invisibilité n’est rien de plus que le plus simple, le plus réel des phénomènes, soumis aux lois de l’optique ; elle dépend de la capacité d’absorber ou de réfléchir les rayons lumineux. Un morceau de verre est transparent ; dans l’eau, le même morceau de verre est invisible. Et si l’on réduit le verre en poudre, la poudre sera de couleur blanche, opaque et très nettement visible. Donc une seule et même substance peut être à la fois visible et invisible ; tout dépend de l’état de sa surface. Il se peut que vous disiez : « Oui, mais l’homme est une substance vivante. » Mais qu’en est-il ? Dans la mer, on trouve des étoiles qui sont presque transparentes, et des larves marines qui sont tout à fait transparentes. Il se peut que vous disiez : « Oui, mais les larves marines et l’homme, ça fait deux. » Mais savez-vous qu’aujourd’hui la médecine se sert déjà de préparations du corps humain qui sont transparentes en totalité ou en partie ? Je peux même vous donner le nom de l’inventeur de ces préparations – un Allemand, le professeur Spalteholz. Et à partir du moment où nous savons rendre une main transparente, nous savons aussi rendre deux mains transparentes, et si c’est vrai pour deux mains, ce l’est aussi pour le corps tout entier. Et si nous avons obtenu cette transparence dans un homme mort – peut-être y réussirons-nous aussi dans un homme vivant ? Après tout, la transparence, l’invisibilité – et un organisme vivant – sont des concepts qui ne s’excluent nullement l’un l’autre, nous l’avons déjà vu. Et par conséquent… Et vous pensez déjà : « Eh bien, après tout, peut-être qu’en fait… » – vous êtes déjà pris, vous êtes déjà attelé à un train logique, et il vous entraînera sur les rails de la fantaisie partout où Wells veut vous emmener.

C’est exactement da la même façon que Wells veut vous faire croire à L’Ile du docteur Moreau – au savant biologiste qui change les animaux en personnes par des opérations habiles ; au dormeur qui s’éveille au bout d’un siècle ; il vous fera croire à la « Cavorite », substance qui forme écran contre l’attraction gravitationnelle de la Terre, et que dans une sphère de Cavorite – pas nécessaire d’expliquer davantage – vous avez un excellent moyen de locomotion pour aller dans la Lune ; à l’invention de l’Herakléophorbie, nourriture qui augmente la croissance des hommes, des animaux et des plantes dans des proportions gigantesques ; il vous fera croire qu’il est possible de voyager non seulement dans l’espace mais dans le temps aussi bien ; il vous fera croire à une guerre avec les Martiens, à un pays des aveugles, au nouvel accélérateur, aux aventures de M. Plattner, dans la quatrième dimension, il vous fera croire que n’importe laquelle de ses fantaisies n’est pas de la fantaisie du tout, mais la réalité, sinon celle d’aujourd’hui, alors celle de demain.

Si l’on en vient là, comment un homme de notre temps – le temps des merveilles scientifiques les plus improbables, les plus incroyables – peut-il dire que ceci ou cela est impossible ? Il y a trente ans, vous auriez ri d’un homme parlant sérieusement de la possibilité de voler de Londres à Paris, de Paris à Rome, ou de New York en Australie. Il y a trente ans, c’est seulement dans les contes de fées qu’on pouvait lire des choses qu’on lit aujourd’hui dans les journaux : le « téléphone sans fil », la possibilité de parler dans un récepteur à Londres et d’être entendu à New York. Il y a trente ans, personne n’aurait cru possible de voir à travers des objets opaques, mais aujourd’hui chaque collégien peut vous parler des rayons X. Et qui sait, peut-être d’ici trente ans – d’ici dix ans – d’ici cinq ans – il se peut que nous regardions avec la même indifférence une machine qui décolle en direction de la Lune, que nous regardons maintenant un aéroplane, un point noir à peine discernable dans le ciel.

La fantaisie de Wells est peut-être une fantaisie pour aujourd’hui seulement, demain elle sera déjà dans le domaine public. Nous pouvons le dire avec d’autant plus de certitude que beaucoup de ses fantaisies ont déjà vu le jour ; parce que Wells a un étrange don de prophétie, un étrange don pour voir l’avenir à travers le rideau opaque du présent. Mais en fait ce n’est pas vrai ; il n’y a rien de plus étrange en ceci qu’en une équation différentielle qui nous permet de prédire l’endroit où un projectile, lancé à une vitesse donnée, tombera ; ou que dans la seconde vue d’un astronome qui prédit une éclipse de soleil à une certaine heure d’un certain jour. Ce n’est pas de la mystique mais de la logique – seulement une logique plus audacieuse et à plus longue portée que la logique usuelle.

Reportons-nous par la pensée au vieux Londres – le Londres d’il y a vingt-cinq ans. Il n’y a pas si longtemps, semble-t-il ; mais ces vingt-cinq ans sont comme un siècle ; tout est si différent d’aujourd’hui. Les fiacres déambulent paisiblement dans les rues ; les cochers imposants en haut-de-forme, assis sur de hauts sièges, tiennent un fouet à la main. Les omnibus traînés par des chevaux passent lourdement, les sabots claquant sur les pavés. Dans le ciel, un geai agite paresseusement ses ailes, pas un nuage en vue ; le règne béni de Victoria, tout dans le monde s’est installé fermement à sa place et s’ossifie lentement ; il n’y aura plus de guerres, de révolutions, de catastrophes… Et à travers cette existence tranquille, paisible, peut-être seul Wells pouvait-il voir le présent turbulent et emballé. Tandis que les premières automobiles rampaient à peine, et avaient pour fonction principale d’amuser les gamins des rues, Wells dans Anticipations donnait déjà une description exacte de la rue de Londres impétueuse, pleine de taxis, d’autobus et de camions motorisés – une rue où il y a aussi peu de chances de voir un cheval qu’il n’y en a de voir aujourd’hui un homme portant haut-de-forme à Saint-Pétersbourg.

Dans le ciel aussi Wells apercevait quelque chose de tout différent. A l’époque seuls les fantaisistes les plus extrêmes rêvaient d’aéroplanes. Quelque part en Amérique l’ancêtre de l’aéroplane actuel – la machine de Hiram Maxim – faisait encore de maladroites courses d’essai le long de ses rails. Mais dans le roman Quand le dormeur s’éveillera, Wells entendait déjà le bourdonnement très haut dans le ciel, il voyait déjà des batailles entre des escadrilles d’avions, et des aéroports partout sur le sol. C’était en 1893. Et en 1908, lorsque la perspective d’une guerre en Europe n’était pas encore un sujet de conversation sérieuse, Wells discernait déjà de monstrueux nuages d’orage sans précédent dans un ciel apparemment serein. C’est cette année-là qu’il écrivit Guerre dans les airs.

Et parmi tout ce tonnerre d’une civilisation qui s’effondre – des détails familiers tels ceux-ci : des batailles aériennes, des aéroplanes, des zeppelins, des raids nocturnes, la panique, l’obscurcissement, le ciel lacéré par des projecteurs, la disparition progressive des livres et des journaux ; les journaux remplacés par des rumeurs absurdes et contradictoires ; et enfin, les gens retournant à la sauvagerie, dépensant toute leur énergie dans une lutte primitive avec la faim et le froid dans les ruines sombres et glacées des maisons… Tout ceci est raconté par un homme qui semble avoir déjà fait l’expérience de notre temps. Il y a trente ans, c’était un roman fantastique ; maintenant, c’est devenu un roman naturaliste.

Le thème d’une guerre mondiale imminente et d’un bouleversement sans précédent à l’échelle du monde a certainement hanté Wells, car il y revient plus d’une fois. Prenez son conte merveilleux, La Guerre des mondes (1908). Si nous le lisons maintenant, après une guerre mondiale et une révolution, combien de voix familières n’entendons-nous pas de dessous les masques du conte de fées. La bataille avec les Martiens, par exemple : « Ces récipients s’écrasaient en frappant le sol – ils n’explosaient pas – et sur le champ dégageaient un énorme volume de lourde vapeur couleur d’encre, qui s’enroulait et se déversait vers le haut en un immense cumulus d’ébène, une colline gazeuse qui s’abaissait et se répandait lentement sur la campagne environnante. Et le contact de cette vapeur, l’inhalation de ses bouffées piquantes, était la mort de tout ce qui respire. » D’où est extrait ce texte ? D’un roman fantastique écrit il y a vingt ans – ou d’un journal de 1915-1916, de l’époque où les Allemands ont lâché pour la première fois leur gaz empoisonné ?

Et une autre guerre mondiale – dans le roman Les Jours de la comète – et une prévision de la fin de cette guerre amenant un changement radical de la psychologie humaine, une fraternité universelle des hommes. Et encore une fois une guerre mondiale, la der des der, dans Le Monde libéré. Ici même la combinaison des puissances en guerre est indiquée avec précision : les puissances d’Europe centrale attaquent la Fédération slave, et la France et l’Angleterre s’engagent dans sa défense. Dans Le Monde libéré, toute la force de l’ancienne civilisation qui se consume elle-même est donnée dans un symbole concis, concentré – l’énergie atomique. C’est cette énergie qui lie ensemble avec une force terrible les atomes de la matière, qui change les atomes en acier résistant et qui est libérée dans la mystérieuse conversion du radium en d’autres éléments. Wells imagine que ce qui s’est passé pour les aéroplanes s’est passé de même pour l’énergie atomique : ayant maîtrisé l’énergie atomique, l’homme l’a utilisée moins à des fins constructives qu’à des fins destructives. Au cours de la guerre universelle décrite dans Le Monde libéré, des bombes atomiques ont détruit des villes entières, des pays entiers – ont détruit la vieille civilisation elle-même. Et sur ses ruines commence la construction d’une nouvelle, sur des principes nouveaux.

Le travail de reconstruction est pris en main par un Congrès mondial qui crée un seul État mondial. Le Congrès abolit le parlementarisme sous sa forme ancienne – des parlements séparés pour chaque État – et, après une courte période de règne arbitraire de l’organisation, annonce des élections mondiales pour un seul gouvernement du monde. Le Congrès introduit une unique unité monétaire pour le monde entier, élabore une lingua franca, – un langage unique parlé dans le monde entier – élève le niveau de développement de la classe agricole retardataire et réforme l’agriculture elle-même sur des principes collectifs. Le Congrès libère le monde de l’oppression économique et en même temps assure la pleine liberté d’enquête, de critique et de déplacement. Le Congrès lui-même réduit alors peu à peu son propre pouvoir à zéro. Et un système de gouvernement libre, anarchique, vient à l’existence, introduisant l’époque connue dans l’histoire universelle fantastique de Wells sous le nom de « l’époque de florescence » [Wells avait rencontré Lénine lors d’un voyage en Russie soviétique]. La majorité écrasante des citoyens sont des artistes de toutes sortes, la majorité écrasante de la population s’occupe de la plus haute sphère de l’activité humaine – l’art.

Telles sont bien les dernières prévisions de Wells. Tels sont les horizons qu’il ouvre dans le dernier de ses romans fantastiques, le dernier de ses contes de fées.

Dans toutes ces prophéties, le lecteur a sans doute réussi déjà à discerner un autre caractère de la fiction wellsienne – un caractère inextricablement lié à la ville, à ce sol de pierre où Wells a ses racines. Après tout, l’homme urbain d’aujourd’hui est inévitablement zoon politicon, un animal social ; et de là provient l’élément social qui s’entretisse, presque sans exception, à chacune des fictions de Wells. Quelle que soit l’histoire qu’il raconte, si éloignée qu’elle soit à première vue des problèmes sociaux, ce sont des questions auxquelles le lecteur sera inévitablement confronté.

Prenez même Les Premiers hommes dans la Lune, sujet apparemment aussi éloigné que possible de la Terre et de tous ses travaux. Vous vous envolez avec les héros du roman dans leur sphère de Cavorite, vous atterrissez sur la Lune, voyagez dans les vallées lunaires, descendez dans des cavernes lunaires… Et soudain, à votre grande surprise, vous voyez que sur la Lune existent les mêmes maladies sociales que sur la Terre. La même division en classes, dirigeants et dirigés, mais les ouvriers ici se sont déjà changés en des espèces d’araignées bossues, et en dehors des heures de travail, on les endort tout simplement et on les entasse dans les cavernes de la Lune comme du bois de chauffage, jusqu’à ce qu’on ait de nouveau besoin d’eux.

Dans La Machine à explorer le temps, vous vous précipitez avec l’auteur dans un avenir éloigné de 800 000 années – et de nouveau vous trouvez là les deux mêmes mondes que les nôtres : le monde crépusculaire de la classe ouvrière, et le monde diurne de ceux qui ont le loisir. Les deux classes ont dégénéré, la première par excès de travail, et la seconde par excès d’oisiveté. Et le conflit de classe a pris des formes brutales et cruelles. En 800 000, les descendants dégénérés des classes opprimées dévorent tout simplement leur « bourgeoisie », comme des bêtes féroces. Dans les hideuses images du cruel miroir que nous tend la fantaisie de Wells, nous nous reconnaissons de nouveau, et notre époque, et les conséquences des maladies de la civilisation de la vieille Europe.

Le dormeur a dormi deux cents ans, il s’éveille – et que voit-il ? De nouveau la même ville d’aujourd’hui, le système social d’aujourd’hui, seulement l’abîme entre noir et blanc est cent fois plus profond ; et les ouvriers, sous la conduite du dormeur éveillé, se soulèvent en rébellion contre les capitalistes. Nous ouvrons les « Jours à venir » – le plus incisif et le plus ironique des contes grotesques de Wells – de nouveau une magnifique parodie de la civilisation contemporaine. Et enfin, La Guerre dans les airs, et Le Monde libéré – une analyse détaillée de l’époque précédant une guerre mondiale, une époque où l’on dépense des millions pour des navires de guerre, des zeppelins et des armements, une époque où dans les caves du palais de la vieille civilisation s’accumulent de grands tas d’explosifs, et au-dessus, si étrange que cela puisse paraître maintenant, des gens vivent calmement, travaillent et jouent – au-dessus de la dynamite. Wells démontre avec force et conviction qu’une guerre mondiale est la seule conclusion naturelle qu’on puisse tirer de tout le Syllogisme de la vieille civilisation ; dans ces romans, il rappelle les hommes d’une voix forte à reprendre leurs esprits, il les interpelle pour qu’ils se souviennent qu’ils ne sont pas des Anglais, des Français ou des Allemands, mais des hommes, et il les appelle à rebâtir la vie sur des principes nouveaux.

Ces principes n’ont pas encore été identifiés et nommés. Mais le lecteur a sans doute déjà fourni le mot qui n’a pas été prononcé : ces principes, bien sûr, sont socialistes. Wells est socialiste. C’est indiscutable. Mais si un parti a jamais songé à utiliser Wells comme sceau pour son programme, ce serait aussi ridicule que d’essayer d’utiliser Tolstoï ou Rozanov pour affirmer la religion orthodoxe.

Je n’ai pas l’intention de comparer Wells à Tolstoï, mais tout de même, Wells est d’abord et surtout un artiste. Et un artiste – grand ou petit – est toujours hérétique. L’artiste, comme Jéhovah dans la Bible, crée son monde particulier à son propre usage, avec ses propres lois particulières ; crée à son image et à sa ressemblance, et non à celle de qui que ce soit d’autre. Et c’est pourquoi un vrai artiste ne s’installera jamais dans le monde déjà créé en sept jours et rigide d’un dogme quel qu’il soit. Il bondira inévitablement hors des articles d’un tel dogme, il sera inévitablement hérétique. Ou alors il n’a pas son propre monde, ses propres traits, – et il ne peut donc être compté comme artiste.

Wells, je le répète, est par dessus tout un artiste, et pour cette raison tout ce qu’il y a dans son monde est à lui, et son socialisme est à lui, porte sa marque à lui. Dans son autobiographie (rédigée pour l’édition russe de ses romans en 1912), nous lisons :

« J’ai toujours été socialiste, mais pas un socialiste selon Marx… Pour moi, le socialisme n’est pas une stratégie ou un conflit de classes ; j’y vois un programme pour reconstruire la vie humaine, pour remplacer le désordre par l’ordre. »

Le but de la reconstruction est d’introduire dans la vie un principe d’organisation – ratio – la raison. Et, par conséquent, dans sa reconstruction, Wells octroie un rôle particulièrement important à la classe des « hommes capables », surtout aux techniciens éduqués, savants. Il propose cette théorie dans ses Anticipations. L’idée reçoit une coloration encore plus curieuse et, faut-il ajouter, encore plus hérétique, dans son Utopie moderne où les chefs de la nouvelle vie sont les « Samouraï » et où le nouveau monde nous est présenté comme une société construite dans une certaine mesure sur des principes aristocratiques, conduite par une aristocratie de l’esprit.

Il y a encore un trait du socialisme de Wells, un trait peut-être plus national que personnel. Indubitablement, le socialisme est pour Wells une façon de guérir le cancer qui ronge l’organisme de l’ancien monde. Mais la médecine connaît deux façons de combattre cette maladie : l’une est le scalpel, la chirurgie, une façon qui guérit peut-être et qui tue ; l’autre façon – plus lente – est la radiothérapie. Wells préfère cette façon non sanglante. Voici encore quelques lignes de son autobiographie :

« Nous autres Anglais sommes un peuple paradoxal, à la fois progressifs et constructifs et intensément conservateurs de formes traditionnelles, de sorte que nous avons continuellement changé et que pourtant nous n’avons jamais eu de révolution vraiment dramatique et fondamentale… jamais de renversement définitif de l’ordre établi, jamais de “recommencement” tel qu’en ont connu presque toutes les nations européennes. »

Le drapeau rouge de Wells n’est pas coloré de sang. Il est coloré de l’aube joyeuse d’un nouveau jour humain, que Wells voit poindre à travers l’obscurité d’une guerre mondiale. Le sang humain, la vie humaine – pour Wells, ils sont inviolables, parce qu’il est, par-dessus tout, un humaniste. Et c’est ce qui confère à ses paroles un tel tranchant et une telle conviction quand il parle des classes jetées dans l’abîme du labeur et du besoin sans espoir, quand il parle de la haine de l’homme pour l’homme, de la guerre et de la peine de mort. Aux yeux de Wells, personne n’est coupable ; il n’y a pas de volonté mauvaise : le mal est inhérent à la vie. On peut avoir pitié des hommes, on peut les mépriser, mais il faut les aimer ; il ne faut jamais les haïr.

Plus claire que partout ailleurs – avec ce relief net que même les ; aveugles peuvent lire – cette pensée imprègne son roman, Les Jours de la comète. Le héros en est un jeune ouvrier socialiste, qui pense de façon carrément primitive : il est convaincu de l’existence de « durs complots insensés » – nous les appelions des « complots » – contre les pauvres. Il est plein de haine primordiale : son idée principale est de se venger des méchants conspirateurs. Mais plus loin dans le roman l’humaniste Wells fait avouer à son héros :

« Vous considérerez ces idées de ma jeunesse comme étant pauvres, violentes et sottes ; en particulier si vous êtes de la jeune génération née après le changement. »

Cette révolution elle-même s’accomplit sous l’influence de la « vapeur verte » d’une comète qui est entrée en collision avec la Terre. Elle consiste dans la perte organique chez l’homme de la capacité de haïr, de tuer ; organiquement, inévitablement, les gens sont portés à aimer. Et le même humanisme informe La Guerre dans les airs. Il suffit de regarder avec l’auteur – par les yeux de l’auteur – la scène où l’un des aviateurs allemands est exécuté. Et encore dans L’Ile du docteur Moreau, celle où le docteur Moreau est victime de ses propres expériences cruelles. Dans L’Homme invisible, le héros est un utopiste de génie, mais Wells ne peut lui pardonner le crime d’avoir assassiné. Et de même dans La Machine à explorer le temps, la caricature cruelle que Wells a donnée dans l’image de ses Morlock cannibales.

Voilà donc ce que nous trouvons quand nous entrons dans ces bâtiments fantaisistes, les contes de fées de Wells. Là, côte à côte, se trouvent la mathématique et le mythe, la physique et la fantaisie, le projet et le prodige, le récit et le socialisme. Si, depuis les tours coiffées de nuages, nous descendons aux étages inférieurs, si des romans fantastiques de Wells nous passons à ses romans réalistes – à la période intermédiaire de son œuvre – nous n’y trouverons plus ces combinaisons étranges, paradoxales ; ici Wells a les deux pieds fermement plantés sur terre, dans le monde solide à trois dimensions. Et c’est seulement dans ses tout derniers romans, écrits au moment où le monde tridimensionnel tournoyait dans le tourbillon des guerres et des révolutions, que Wells a de nouveau pris son essor et laissé la réalité derrière lui, de sorte que nous y rencontrons une fois de plus la fusion d’idées à première vue étranges et inattendues.

Eugène Zamiatine, 1922.

 

Traduit par Nelly Stéphane, d’après la version anglaise de Lesley Milne.

Publié dans Europe, revue littéraire mensuelle n°681/682, janvier-février 1986.

 

 

Eugène Zamiatine

(1er février 1884 – 10 mars 1937)

Ingénieur naval et écrivain russe.

Herbert-Georges Wells

(21 septembre 1866 – 13 août 1946)

Écrivain britannique.

 

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