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Lewis Mumford, Sticks and Stones, 1924

La première édition de cet ouvrage date de 1924 et il s’agit du premier d’une série de quatre livres consacrés à l’architecture et à la civilisation américaines (Sticks and Stones, 1924 ; The Golden Day, 1926 ; Herman Melville, 1929 ; The Brown Decades : A Study of the Arts in America 1865-1895, 1931).

Aux États-Unis, la Première Guerre Mondiale fut suivie d’une période de désenchantement et de répression du socialisme. Déjà présente dans Histoire des Utopies, l’idée que les écrivains, les intellectuels, ont le devoir d’offrir à leurs contemporains une représentation élevée de la vie et de la beauté parce qu’une génération d’hommes ne peut progresser que dans un espace mental tridimensionnel – le passé, le présent et l’avenir – cette idée est illustrée de façon plus élaborée dans ces quatre livres : Lewis Mumford cherche à transmettre à sa génération un héritage typiquement américain susceptible de leur permettre de reprendre confiance en eux-mêmes et de participer à l’élaboration de la bonne vie. Dans son autobiographie [1], il cite une note prise en 1919 :

« Actuellement, ce qui m’intéresse dans la vie est l’exploration des villes en tant que documents de la civilisation. Je m’intéresse autant au mécanisme de l’ascension culturelle de l’homme que Darwin s’est intéressé au mécanisme de ses origines biologiques. »

C’est un thème que l’on retrouve dans toute son œuvre et qu’il a particulièrement travaillé dans Le Mythe de la Machine.

Comme il le dit lui-même, il lui a fallu une bonne dose d’inconscience et d’audaces propres à la jeunesse pour écrire ce livre, car il n’avait aucune formation particulière en architecture ou en urbanisme, hormis ses déambulations dans sa ville natale, Manhattan, et son sens aigu de l’observation critique. Mais il serait naïf de croire qu’il ne s’est pas appuyé sur une culture générale plutôt encyclopédique. Entre autres ouvrages, il était particulièrement inspiré depuis 1916 par la lecture de Cities in Evolution de Patrick Geddes, Garden Cities of Tomorrow de Hebenezer Howard et Fields, Factories and Workshops de Kropotkine.

Deux citations ouvrent ce livre. La première est de W.R. Lethaby [2] :

« L’architecture, correctement interprétée, est la civilisation elle-même. »

Et la seconde est de Matthew Arnold [3] :

« Qu’est-ce que la civilisation ? C’est l’humanisation de l’homme dans la société. »

Il semble raisonnable de penser qu’il avait aussi lu ces auteurs.

La préface de 1954 que j’ai sous les yeux est intéressante d’abord parce qu’elle a été écrite trente ans après la parution du livre et en corrige certaines erreurs que Lewis Mumford impute à son ignorance, en particulier, au sujet de l’École de Chicago (Burnham and Root, Adler and Sullivan, Holabird and Roche, Major Le Baron Jenney, tous pionniers en architecture). Il estime aussi que le chapitre qu’il consacre à l’ère de la machine est très insuffisant, à l’exception de ses remarques sur les gratte-ciel et il pense avoir corrigé cela dans Brown Decades.

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Le livre comprend huit chapitres ainsi que des photographies et des plans.

Chapitre un – La Tradition Médiévale.

Pendant une centaine d’années après la colonisation de la côte est, un type de communauté qui disparaissait rapidement en Europe, a survécu en Amérique, principalement en Nouvelle Angleterre.

« Cette communauté était incarnée dans des villages et des villes dont les restes momifiés sont, même aujourd’hui, empreints de la dignité de ce qui est enraciné et que les plus gigantesques métropoles possèdent rarement. » (p. 18)

En effet, loin de fuir un ordre ancien, les communautés puritaines qui s’installèrent en Nouvelle Angleterre cherchèrent à restaurer ce qui disparaissait en Europe, prolongeant ainsi pour un temps un peu de l’ordre médiéval.

« Tandis qu’en Angleterre les terres communales étaient confisquées au profit d’une aristocratie et que les terres arables étaient transformées en parcs à moutons au profit des grands propriétaires terriens, en Nouvelle Angleterre on rétablissait les terres communales en fondant une nouvelle colonie. En Angleterre, les paysans paupérisés et les fermiers étaient contraints de partir dans les grandes villes pour y devenir travailleurs précaires, domestiques et soldats ; en Nouvelle Angleterre, d’autre part, ce fut d’abord en les menaçant de punition et d’incorporation dans l’armée que les travailleurs des villes furent empêchés de partir à la campagne pour y gagner indépendamment leur vie par le travail de la terre. » (p. 14)

Le village puritain poursuivait deux objectifs : la culture de la terre et le maintien d’une citoyenneté religieuse. On peut le comparer aux cités grecques d’autant plus que, comme ces dernières, il refusait de croître démesurément afin que ses habitants puissent exercer pleinement leur devoir de citoyens.

« Les Puritains connaissaient et appliquaient un principe que Platon avait énoncé très longtemps auparavant dans La République, à savoir qu’une communauté intelligente et organisée ne continuera à croître qu’aussi longtemps qu’elle pourra demeurer unie et entretenir ses institutions communes. Au-delà de ce point, la croissance doit cesser sinon la communauté se désintègrera et cessera d’être une entité organique. » (p. 16)

Cela présentait aussi l’avantage économique de maintenir la valeur des terres à un niveau raisonnable qui n’encourageait pas la spéculation, contrairement à ce qui s’est passé par la suite. Un autre avantage de ce principe était de permettre l’entraide.

« Un de mes amis a appelé ce système “communisme Yankee”, et c’est de gaieté de cœur que j’attire sur cette institution l’attention de ceux qui ne voient pas sur quels principes subversifs s’est historiquement fondé l’américanisme. » (p. 16)

On retrouve ces principes à l’œuvre dans l’Utopie de Thomas More et dans certaines utopies du XIXe siècle. Ajoutons qu’on y retrouve aussi les mêmes défauts, que Lewis Mumford a signalés dans Histoire des Utopies, autoritarisme, intolérance et rigidité, notamment.

Pour Lewis Mumford, ces colonies présentent un contraste saisissant avec la suite de la colonisation. Bien qu’il ait à plusieurs reprises, en passant en quelque sorte, mentionné la barbarie des colons à l’égard des Amérindiens dans plusieurs de ses livres, il ne semble pas s’être intéressé de très près à leurs diverses civilisations. Et cela m’apparaît comme un défaut précisément dans ce livre qui entend transmettre un héritage spécifiquement américain. Et les Puritains n’ont pas été particulièrement tendres avec ces aborigènes qui ne les ont pas toujours mal accueillis [4]. On peut dire, à sa décharge, que les « études Indiennes » étaient quasi inexistantes à son époque [5].

« Il est assez clair que ce style d’entreprise colonisatrice, cette recherche déterminée de la bonne vie, fut menée à un degré totalement différent de l’exploitation impitoyable à laquelle se livrèrent les péquenots et les charognards qui, individuellement, s’enfoncèrent sur les pistes à l’ouest des Alleghanies. » (p.19)

Il attire aussi notre attention sur la différence entre ces colonies puritaines et les comptoirs commerciaux (trading posts) établis par les Hollandais (Dutch West India Company) :

« les colons étaient, pour la plupart, soit des individus persécutés, attirés vers le Nouveau Monde parce que l’on y vivait bien, soit des gens d’un certain rang social tentés d’abandonner le commerce pour les titres et la richesse que leur offrait la possession féodale des grands domaines qui bordaient l’Hudson.

Les germes de la vie citadine entrèrent avec eux, et seule la nécessité les poussa à consacrer une part de leur énergie à l’agriculture, mais ils n’encouragèrent pas l’intimité des communautés de village que l’on trouve en Nouvelle Angleterre. » (pp. 19-20)

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Les villages de Nouvelle Angleterre étaient structurés différemment en fonction de leurs conditions économiques et sociales particulières : au début, pour se protéger des Amérindiens, ils étaient plus ou moins fortifiés. Pour un œil mal exercé, la structuration des anciens villages semble voir été confiée au hasard.

« Il serait plus juste de dire que c’est exactement le contraire. La taille et la forme inégale des parcelles montrent toujours que l’on prêtait attention à la fonction à laquelle la terre était destinée plutôt qu’à sa simple possession en tant que propriété. » (p. 22)

Les parcelles « privées », toujours situées dans le village ou la ville, étaient de tailles différentes selon qu’elles revenaient à un célibataire ou à un homme marié ; alors que les parcelles purement agricoles étaient situées à l’extérieur. Et le village était construit de telle façon qu’aucune habitation ne se trouvait à plus de huit cent mètres du temple. Souvent aussi, les maisons étaient disposées de manière à se protéger du vent, à profiter de l’ensoleillement ou de la vue. Il s’agissait là, pour Lewis Mumford, d’une organisation communautaire authentique.

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Dans les années 1920, certains architectes imitent de plus en plus fréquemment le style du XVIIe siècle. Lewis Mumford dénonce cette nouvelle mode qui n’a aucune base dans la réalité sociale :

« Mais nous perdons tout sens de la perspective si nous pensons pouvoir retrouver le charme d’une vieille maison de Nouvelle Angleterre en construisant un étage en surplomb ou en lambrissant les intérieurs. Le plan adéquat, l’exécution soignée, le beau style qui fait de tous ces édifices un ensemble harmonieux, quels que soient les usages auxquels ils étaient destinés – car la ferme possède les mêmes caractéristiques que le moulin ou le temple – étaient l’émanation d’un esprit communautaire, nourri par des hommes qui partageaient équitablement la terre et affrontaient ensemble l’adversité comme la prospérité. » (p. 23)

Ces maisons évoluaient selon les besoins, mais toujours harmonieusement. Toutefois, Lewis Mumford pense que l’absence de décoration est l’un des défauts de l’architecture puritaine que l’on ne retrouve pas dans l’architecture du Moyen Âge.

« Les Puritains considéraient tout divertissement visuel comme un moyen de se détourner du Seigneur et, en interdisant l’union respectable de l’artiste et des arts utiles, ils ont fini par mettre l’artiste à la rue, l’obligeant à se prêter aux exigences du premier beau monsieur qui aurait pour lui un mot gentil ou une pièce de monnaie […] Les Puritains n’ont pas compris que l’ornement peut aussi être fonctionnel lorsqu’il exprime une disposition constructive de l’esprit. Le dépouillement du XVIIe siècle a ouvert la voie aux raffinements alambiqués du XVIIIe. » (p. 28)

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Les arbres constituent un élément important de l’architecture de la Nouvelle Angleterre.

« Serait-il exagéré de dire qu’il n’y a jamais eu de partenariat plus complet et plus intelligent entre la terre et l’homme, pendant un temps, ailleurs que dans le vieux village de Nouvelle Angleterre ? Dans quel autre endroit du monde a-t-on préservé un équilibre aussi harmonieux entre l’environnement naturel et la société ?

Nous commençons à parler aujourd’hui des cités jardins, et nous comprenons que les éléments essentiels d’une cité-jardin sont la possession commune de la terre par la communauté, la forme coopérative de la propriété et de la gestion de la communauté elle-même. Nous parlons de ces choses comme si elles représentaient un triomphe particulier de la pensée moderne ; mais de fait, c’est le village de Nouvelle Angleterre jusqu’au milieu du XVIIIe siècle qui était une cité-jardin au sens où nous l’entendons aujourd’hui, et heureusement, ses jardins et sa structure harmonieuse ont souvent perduré, bien que son fondement économique ait été anéanti il y a longtemps. » (p. 29)

Et il ajoute :

« Si nous voulons renouer avec notre tradition coloniale, il nous faudra restaurer bien plus que les formes architecturales : nous devons restaurer les centres d’intérêt, les exigences et les institutions qui donnèrent leur formes adéquates aux villages et aux édifices des premiers temps. Faire beaucoup moins que cela consisterait seulement à recréer une mode qui pourrait aussi bien être égyptienne que “coloniale” tant elle est dénuée de sincérité. » (pp. 30-31)

Chapitre deux – L’héritage de la Renaissance.

Les forces qui avaient mis trois ou quatre siècles pour venir à bout de la civilisation médiévale ne mirent qu’une centaine d’années pour saper la vitalité des petits centres qui en témoignaient en Amérique.

L’économie et la culture des communautés villageoises étaient assez autarciques. Elles s’influençaient peu mutuellement et s’appuyaient sur des ressources locales limitées, ce qui explique leur grande variété et leur liberté de forme.

« Ce fut le XVIIIe siècle qui instaura une norme unique pour le goût. […] À la fin du XVIIe siècle, la base économique de la vie provinciale fut transférée de la terre à la mer [cela] mit fin à l’unité interne du village en donnant à des individus isolés l’occasion de se retrouver en position de supériorité financière, grâce à “un coup de chance”. Les pêcheurs sont les mineurs de l’eau. Au lieu du soin constant sur la durée dont le fermier doit entourer ses cultures des semailles à la récolte, la pêche exige un œil vif et un gros effort limité dans le temps […] Avec la pêche, le commerce et la construction de vaisseaux en bois vendus dans les ports étrangers, il y eut un afflux de richesses dans la Nouvelle Angleterre maritime ; et il est à peine besoin d’expliquer ce qui s’en suivit.

Ces villages cessèrent d’être des communautés de fermiers, travaillant la terre et vivant fièrement sur leur propre sol : ils devinrent des villes commerciales qui, au lieu de commercer pour vivre, vécurent pour commercer. Lors de cette mutation, des castes se formèrent : d’abord la division entre riches et pauvres, ensuite entre artisans et marchands, entre travailleurs indépendants et domestiques. Les intérêts communs à tous les habitants passèrent au second plan : les privilèges des grands propriétaires et des marchands vicièrent le développement des communautés. Dès le début du XVIIIe siècle, Boston était abondamment pourvue en édifices publics, on y comptait quatre écoles, dix-sept églises, un hôtel de ville, un hôtel de la province et Faneuil Hall, ensemble assez impressionnant pour une ville dont les vingt mille habitants rempliraient à peine un bloc d’immeubles du Bronx. Mais déjà à cette époque, mille de ces habitants étaient reconnus comme pauvres et on leur avait construit un hospice [6] et une workhouse. » (pp. 85-87)

Le passage qui précède donne le ton du chapitre, non seulement en ce qui concerne la vie sociale mais aussi en ce qui concerne son « incarnation » : l’architecture et, par extension, les métiers artistiques.

Il examine d’abord le cas du « carpenter-builder » ou charpentier bâtisseur qui faisait, à l’époque, office d’architecte et travaillait selon la tradition, avec les matériaux dont il disposait et à l’intérieur de sa communauté. Les premiers architectes professionnels apparaissent au milieu du XVIIIe siècle, tel Peter Harrison qui érigea la Redwood Library (bibliothèque de Newport, toujours debout). Le charpentier bâtisseur perdit sa place d’artisan indépendant qui « construisait pour ses égaux » et il dut se confronter à des influences étrangères. Quelles étaient ces influences et quelles furent leurs conséquences sur l’architecture ?

Tout d’abord le bâti resta identique et ces importations n’influencèrent que la décoration et l’ameublement. Le papier peint arriva de Chine ainsi que les meubles laqués et la porcelaine qui remplaça l’étain et la poterie dans les bonnes maisons. Les pagodes devinrent à la mode dans les jardins des grands manoirs. On traduisit les classiques chinois et Sanskrit. Mais l’influence principale qui affecta d’abord la décoration et finit par tout envahir fut le classicisme.

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Comme en Europe, on se tourna vers les formes grecques et romaines et vers la culture classique. Dans une certaine mesure, cette influence fut libératrice dans le domaine intellectuel. Elle le fut moins en ce qui concerne la tournure que prit la civilisation.

« Elle aboutit bien trop rapidement à fixer dans des formes anciennes un esprit qui venait de renaître, et instaura un principe de servilité dans les arts qui est en partie responsable de la ruine à la fois du goût et du travail artisanal. » (p. 40)

Des architectes peu « inspirés » imitèrent servilement les modèles de l’Antiquité.

« Ainsi l’architecte cessa-t-il d’être un maître-bâtisseur travaillant avec ses camarades qui avaient voyagé et avaient de l’expérience, il devint un gentilhomme de la Renaissance qui donnait des ordres à ses serviteurs.

Victor Hugo a dit dans Notre Dame que la presse à imprimer détruisait l’architecture qui avait jusqu’alors gravé l’histoire de l’humanité dans la pierre. Mais la véritable faute de la presse à imprimer ne fut pas d’ôter à l’architecture ses valeurs culturelles, mais qu’à cause d’elle, l’architecture puisa ses propres valeurs dans la littérature. Avec la Renaissance, la grande distinction moderne entre lettré et illettré s’étendit aussi au bâti : […] l’architecture devint […] un simple problème d’exactitude grammaticale et de prononciation ; et les architectes du XVIIe siècle qui se révoltèrent contre ce régime et créèrent le baroque n’étaient à l’aise que dans les jardins d’agrément et les théâtres des princes. » (pp. 41-42)

En Amérique, au début, époque à laquelle le charpentier-bâtisseur pouvait encore travailler librement, cette influence classique lui fournissait les motifs ornementaux qui lui faisaient défaut et ne concernait que des détails. Le classique ne remplaça pas le style vernaculaire jusqu’à la disparition des derniers vestiges de la corporation et de la communauté villageoise et jusqu’au changement des conditions économiques. On commença à peindre les maisons en blanc et cela est devenu caractéristique du style colonial en Nouvelle Angleterre.

« S’il était besoin de prouver la détérioration de la vie américaine qu’a apportée le XIXe siècle, la coutume de peindre bois et brique en gris suffirait peut-être. » (p. 42)

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Il est impossible, dit Mumford, de recréer de nos jours cette architecture coloniale, bien que ce soit la tendance.

« S’il en fallait une autre preuve, il suffirait d’évoquer la restauration récente de Williamsburgh en Virginie. Ce méticuleux travail de reconstruction, qui ne s’est pas arrêté à re-créer les vieux édifices, mais les fait garder par des gens en costumes d’époque, possède toutes les qualités d’un musée à l’air libre sauf une : il ne laisse aucune place à l’imagination. Comme outil éducatif, il a de nombreux avantages ; mais son message le plus important est peut-être celui-ci : on ne peut pas représenter le passé dans l’espace parce qu’un élément fait défaut, le temps, qui apporte changements et transformations. » (p. 50)

Chapitre trois – Le mythe classique.

Au cours de la période que nous appelons Renaissance, on assiste en Europe au démantèlement de l’économie citadine, remplacée par l’économie mercantile au profit de l’État. Cela s’accompagne de la destruction des communautés villageoises, de la suprématie d’une oligarchie terrienne, débarrassée de ses obligations féodales mais jouissant encore de la plupart de ses privilèges féodaux, et de l’ascension d’une classe marchande renforcée par l’argent gagné dans les guerres, la piraterie et grâce à un commerce peu scrupuleux.

En Amérique, ces changements se produisent à une échelle quelque peu réduite en raison de son isolement et d’un ordre social moins assuré.

Dans le domaine de l’architecture, on remarque que le style classique ne s’installe que dans les régions où les conditions sociales ont permis l’éclosion du mythe classique.

C’est tout d’abord dans les manoirs de Virginie et du Maryland, imitations des maisons de campagne anglaises, qu’après la Guerre Révolutionnaire (Guerre d’Indépendance), on assiste à l’adaptation directe de la villa romaine et du temple grec.

« Il n’est pas besoin de réfléchir très longtemps pour voir la similitude évidente entre le monopole de la terre et l’esclavage qui prévalaient sur les domaines américains et les conditions qui avaient permis à la villa romaine d’acquérir ses proportions majestueuses ; et, dans un tel régime, il n’est guère utile non plus d’insister sur la soumission naturelle du charpentier-bâtisseur envers le gentilhomme-architecte. » (p. 54)

L’architecture des manoirs américains est impressionnante de dignité et parfois de grande beauté dans le détail ou l’originalité de sa conception : le travail réalisé n’est pas le résultat d’une éducation spécialisée mais plutôt la conséquence d’un commerce affectueux avec le passé, et par-dessus tout un commerce intelligent. Ces gentilshommes lettrés du XVIIIe siècle avaient un pied dans leur époque et l’autre dans le cimetière romain. Thomas Jefferson en est le meilleur exemple [7].

Lewis Mumford pense que c’est la Révolution américaine qui a transformé le goût pour le classicisme en mythe, un mythe qui avait le pouvoir de pousser les hommes à l’action et de donner forme à cette action.

« Il en résulte que si les édifices publics, comme Independence Hall à Philadelphie, étaient, selon les conventions prérévolutionnaires, construits à l’échelle des édifices domestiques, l’architecture de la jeune république se caractérise par le fait que les édifies domestiques sont bâtis à l’échelle publique. Les belles maisons de la jeune république ont toutes une apparence officielle ; elles pourraient presque être la Maison Blanche. […]

Le mythe classique a tenu les hommes sous son pouvoir pendant une génération entière ; l’idée d’en revenir à une organisation politique païenne, curieusement mâtinée de déisme, était l’arme des forces radicales à la fois en Amérique et en France. Jean-Jacques lui-même prêchait les vertus de Sparte et de Rome dans Le Contrat Social tout en chantant les louanges de l’état de nature dans l’Émile ; et en général, le “radicalisme” était associé à l’adoration de la règle et de la raison que l’on opposait au caprice, à l’irrationalité et au traditionalisme grossier que l’époque qualifiait de “superstition gothique” » (pp. 58-59)

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L’architecture influencée par la classe mercantile persista un peu plus longtemps en Nouvelle Angleterre. Samuel McIntyre fut le dernier d’une lignée moribonde d’artistes-artisans et fut contraint de remplacer par la richesse de l’ornementation la beauté qui résultait auparavant de l’adaptation au site et de la justesse des proportions.

« Le critère du gaspillage ostentatoire, comme dirait Mr Thorstein Veblen, s’étendit du manoir à la résidence citadine. » (p. 61)

Partout ailleurs, le mythe classique devint le modèle de l’architecture américaine, mais le plus souvent, on constate en examinant soigneusement ces édifices, qu’il ne s’agit que d’imitations détachées de toute culture classique.

« Malheur à l’architecte qui prend son inspiration dans les livres quand se perd le goût de la lecture. » (p. 62)

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À l’origine, il est probable qu’en Grèce le bois ait servi à bâtir les temples, car leur architecture s’y prêtait. Il en allait de même en Amérique car l’imagination tend à créer des formes en fonction des matériaux disponibles.

Mais l’architecture grecque était adaptée au climat et à la vie à l’extérieur, elle n’était pas transposable en Amérique, sauf dans le Sud.

« Une habitation dont l’intérieur n’est pas adapté à un climat septentrional est essentiellement ratée. […] Comment s’étonner que le temple ait perduré plus longuement dans le Sud où, jusqu’à la Guerre Civile, un grand nombre d’esclaves pourvoyaient à la dignité de leurs maîtres et où une domesticité nombreuse atténuait un sentiment de solitude glacée ? » (pp. 63-64)

Le style classique était mieux adapté aux bâtiments publics, bien que l’effacement de la différence entre édifices laïcs et édifices religieux, par exemple, ait entraîné une banalisation ennuyeuse.

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Lewis Mumford s’attarde un peu sur le cas emblématique de la capitale fédérale, Washington qui, selon les plans de Major l’Enfant, s’inspirait du Paris de Louis XIV.

« Malheureusement, si le plan de Washington possède la cohérence d’un plan formel, il en a aussi le caractère abstrait : conçu pour mettre en valeur et faciliter le fonctionnement des édifices gouvernementaux, il n’a prévu aucun aménagement pour la construction privée ou commerciale, ni pour les nombreuses fonctions économiques d’une ville en voie de développement. Le cadre eût été excellent si les villes ne pouvaient vivre que de gouvernement. » (p. 67)

De plus, en établissant cet ordre formel, les adeptes du classicisme favorisèrent l’adoption du plan sous forme de quadrillage, qui se prêtait à l’exploitation commerciale rapide des terrains, caractéristique du XIXe siècle.

« Tout ceci était vraiment inévitable en raison des forces nouvelles qui travaillaient la société américaine, de la désintégration de la culture classique, à quoi s’ajoutait l’influence de l’aventure pionnière, des inventions mécaniques, du commerce avec l’étranger et d’un utilitarisme de nature presque religieuse. »

Si l’ordre classique a rendu son dernier soupir dans le plan de Washington, son couronnement fut l’Université de Virginie conçue par Jefferson, qui avait adapté la structure à la vie qu’elle devait encadrer :

« Si l’on avait compris le chef d’œuvre de Jefferson, si l’on avait assimilé ses innovations dans les alignements, qui allaient au-delà du meilleur travail de Nash à Bath, l’histoire de l’urbanisme eût été radicalement différente – dans le bon sens du terme. » (p. 71)

Chapitre quatre – La diaspora des pionniers.

Le début du XIXe siècle fut une période de désintégration architecturale aggravée par la mécanisation. Une certaine nostalgie pour les formes anciennes amena l’industrialisme et le romantisme à se partager le domaine de l’architecture.

L’apparition conjointe de l’industrialisme et du romantisme ne doit rien au hasard. Ils étaient les deux faces de la même civilisation. L’industrialisme regardait vers l’avenir et s’appliquait à accroître les moyens physiques de subsistance tandis que le romantisme se tournait vers le passé avec une fascination futile et névrotique.

Là où s’enracinait l’industrialisme, on ne respectait aucune tradition architecturale, là où prospérait le romantisme, par exemple dans les résidences privées, les édifices publics et les églises, l’architecture devenait fantasque et absurde en se tournant vers un passé qui n’avait jamais eu de réalité.

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L’industrialisme commença à s’enraciner en Amérique après la Guerre d’Indépendance par l’établissement de nouveaux villages autour des mines de fer ou des chutes d’eau et par l’ouverture de canaux. Dans les régions où les usines dépendaient du travail des indigents ou des immigrants, grandes villes ou régions qui n’avaient jamais été colonisées, les communautés retombèrent dans une barbarie qui affecta aussi bien les maîtres que les travailleurs.

Les deux maîtres mots étaient progrès et expansion. Le premier dépendait des pionniers d’industrie qui ouvraient de nouveaux domaines aux machines et à la science appliquée ; le second dépendait des pionniers-défricheurs de terres. Dans les deux cas, on se débarrassait de toutes les anciennes habitudes, bonnes ou mauvaises et on en adoptait de nouvelles, bonnes ou mauvaises également.

À la base, ces deux activités n’étaient que des subdivisions d’une seule : le travail de la mine. C’est ainsi que l’on a pu dire qu’au XIXe siècle, on assiste à « l’attaque massive du mineur contre le paysan. »

Les pionniers se déplaçaient plus loin lorsque les terres ou les mines étaient épuisées, laissant derrière eux la désolation des friches agricoles et industrielles.

« A-t-on vu réunies ailleurs et à une autre époque autant de conditions de désintégration ? Le défaut de tradition et d’antécédent posait déjà beaucoup de problèmes à Birmingham, Manchester, Lyon et Essen ; mais en Amérique, cela était aggravé par les déplacements constants de ces pionniers qui, comme l’a dit un économiste contemporain, “abandonnent les lois, l’éducation et les arts, c’est-à-dire tous les éléments essentiels à une civilisation” » (p. 83)

L’architecture n’avait pas sa place dans cette vision du monde, et les habitations temporaires, les cabanes en rondins par exemple, n’eurent jamais le temps d’acquérir une patine civilisée comme en Russie.

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On adopta le plan-quadrillage pour le développement des villes et il perdure de nos jours en créant nombre de difficultés.

« Bien que le plan-quadrillage soit aussi pertinent en regard des conditions naturelles et des besoins fondamentaux de la société que l’est une constitution de papier en regard des coutumes vivantes d’un peuple, sa simplicité conquit le cœur du pionnier […] Dans l’urbanisme du XIXe siècle, l’ingénieur se mit volontairement au service de qui monopolisait la terre ; et il fournit à l’architecte une structure – dont nous continuons à pâtir – dans laquelle la valeur du site était tout et la valeur du paysage n’était rien. » (p. 85)

Tout était conçu pour protéger l’usage immédiat de la terre, c’est-à-dire la spéculation foncière.

« Qu’une ville pût avoir une autre destination que celle d’attirer le commerce, d’accroître la valeur des terrains et de s’étendre est une idée qui – si elle a effleuré et mis mal à l’aise quelque Whitman – n’a jamais eu la moindre emprise sur l’esprit de la plupart de nos concitoyens. » (p. 86)

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Toute l’architecture de l’époque porte les stigmates de cette impermanence, s’il est possible de parler d’architecture, car il s’agit plutôt d’une façade. On considérait que le style gothique était compatible avec la croissance et il fut le premier d’une série d’influences discordantes.

« En vérité, l’éclectisme est la principale manifestation de la désintégration de l’architecture à l’époque des pionniers ; mais il y en a une autre : la tentative de justifier le processus industriel en n’utilisant que les matériaux qu’il créait en abondance. » (p. 89)

En même temps, on se tournait vers la nature pour fuir la ville, nature de plus en plus lointaine, et on créait des parcs qui seuls (comme Central Park à New York)

« sont ce que nos villes devraient être et ne sont pas. Les jours heureux de la civilisation américaine prirent fin dès 1860. […] Lorsque éclata la Guerre Civile, l’architecture avait fidèlement enregistré la transformation de la société : elle était maussade, maladroite et déséquilibrée. » (p. 95)

Chapitre cinq – La défaite du romantisme.

Entre 1860 et 1890, le pionnier-défricheur céda peu à peu la place au pionnier d’industrie. L’âge du fer atteint son apogée avec la construction d’une série de ponts superbes et le romantisme livra sa dernière bataille.

En Angleterre, l’architecture s’était tournée vers le Moyen Âge, symbole de réforme sociale dans l’esprit de Ruskin qui l’associait à la restauration d’une organisation politique d’une organisation politique de style médiéval, quelque chose comme le domaine seigneurial revu et corrigé, tandis que pour William Morris cela signifiait rompre avec le machinisme et revenir à l’artisanat minutieux des corporations urbaines [8].

En Amérique, d’autre part, le romantisme n’impliquait pas de réformer la société et l’économie. Et si en Angleterre l’expression littéraire du romantisme fut supérieure à son expression architecturale, ce fut l’inverse en Amérique.

Le principal représentant du romantisme américain était H.H. Richardson. Il n’était pas du tout représentatif de son époque, et il était entouré d’entrepreneurs peu scrupuleux qui avaient avili le métier et d’ingénieurs qui en ignoraient tout ; il était peut-être le dernier de la longue lignée moyenâgeuse des maîtres-maçons. Il avait débuté immédiatement après la Guerre Civile et était très influencé par Viollet-le-Duc [9]. Richardson n’était pas un décorateur mais un bâtisseur et en revenant à la tradition de l’art roman, avec ses arches arrondies et ses membres de pierre massifs, il appliquait une maxime de Viollet-leDuc : « seules les sources primitives fournissent l’énergie d’une longue carrière. » Les réalisations de Richardson sont toujours meilleures que ses plans et il a formé de bons artisans.

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Un excellent critique d’architecture, Montgomery Schuyler, a dit un jour, non sans raison, que les maisons de Richardson n’étaient défendables que dans le sens militaire du terme. En effet, ces formes lourdes étaient sans doute une tentative de combattre la nullité des entrepreneurs et de répondre à l’inquiétude des clients face à un prolétariat remuant. Cette manière de bâtir, par sa masse, sa solidité et parfois sa brutalité, correspondait aux besoins esthétiques des barons du charbon et de l’acier, presque aussi bien que le style classique avait correspondu à ceux des héros qui avaient survécu à la Guerre d’Indépendance.

Mais Richardson était maçon et la maçonnerie était peu à peu évincée par l’acier. De plus, la solidité même de ses constructions était un défaut rédhibitoire dans les centres de commerce et d’industrie qui se développaient.

Le niveau de l’architecture était devenu extrêmement médiocre à la campagne, mais c’est en ville qu’il touchait le fond. Le romantisme et la maçonnerie connurent leur plus grande défaite dans la construction des immeubles de bureaux.

« Dès 1835, on avait introduit l’immeuble de rapport à New York, ce qui était une manière de produire du surpeuplement, d’augmenter la redevance foncière et de subvenir de la pire façon aux besoins de logement des nouveaux immigrants. Dans ces logements populaires, les conditions de vie étaient infiniment inférieures à celles de la ferme la plus primitive de l’époque coloniale ; […] et qu’elles aient existé à une époque si fière des progrès de la science et de l’industrialisme prouve, à tout le moins, à quel point les mythes qui inspiraient cette période la rendaient aveugle et lui masquaient l’état réel de la communauté industrielle moderne. » (pp. 109-110)

Dans ces conditions, il était impossible d’établir une civilisation durable, car elles transformaient le citadin en nomade à la recherche d’un meilleur logement dès que ses moyens le lui permettaient.

***

Pourtant, certaines réalisations prouvent que le processus industriel, utilisé à bon escient et sans volonté de profits immédiats, est capable de résoudre de nouveaux problèmes (les transports, par exemple) sans médiocrité et de manière esthétique : Brooklyn Bridge (ouvert en 1884) de John et Washington Roebling, tel qu’il était encore au début du XXe siècle, que Lewis Mumford considère comme une entreprise héroïque en raison des difficultés et vicissitudes qui ont émaillé sa construction. Ce pont témoigne des progrès rapides des sciences, de l’habileté dans le travail du fer et de la volonté d’innover et de réaliser ce qui semble impossible de prime abord. Il dira suffisamment par la suite à quel point et dans quelles conditions ces dons sont ambivalents et aisément dévoyés.

Le style romantique s’est imposé partout dans la construction des églises, des universités et parfois avec bonheur, mais :

« Les adeptes du style romantique n’ont jamais réfléchi sérieusement aux problèmes économiques et sociaux qui accompagnaient leurs solutions architecturales : ils ont donc été dépendants de l’aide des forces mêmes qu’ils cherchaient, au fond, à combattre […] et le seul avenir qu’ils aient envisagé était derrière eux ! » (pp. 118-119)

Cependant, il est indéniable que le mouvement romantique possédait énergie et vitalité et qu’il était capable d’unir l’homme et la nature.

« Après Richardson, ce qui était durable dans le romantisme a été expérimenté par son talentueux successeur, Louis Sullivan, qui a joué encore plus librement avec les formes ondulantes de l’ornementation de Richardson et qui a affirmé en termes prophétiques et éloquents ce que Richardson avait seulement commencé à démontrer dans ses œuvres : sa foi dans la démocratie et dans le processus industriel. Frank Lloyd Wright, son élève le plus doué, a encore plus intégralement associé le respect de la nature et les exigences de l’individu au nouvel ordre de la machine et à son savoir-faire. Ces hommes ont déjoué les pièges de l’archaïsme et de l’historicisme romantiques et, avec John Wellborn Root, ils ont jeté les bases d’une architecture véritablement organique, en mesure de satisfaire tous les besoins pratiques et de soutenir tous les idéaux de l’esprit humain. » (pp. 119-120)

Chapitre six – La façade impériale.

Entre 1890 et 1900, l’architecture américaine s’engage dans un nouveau cycle, sous l’influence des architectes issus de l’École des Beaux-Arts après la Guerre Civile et par les disciples de Richardson qui recherchent un mode d’expression plus neutre et l’élaboration de critères de bon goût. Par ailleurs, l’introduction de la structure en acier élimine la nécessité d’une solide maçonnerie. Cette architecture va se consacrer principalement à soigner le masque.

Mais ce sont les nouvelles conditions économiques qui permettent son essor. La « frontière » s’est refermée en 1890 et les principales ressources du pays ont détenues par des monopoles. Les millionnaires constituent une nouvelle noblesse. La finance prend le relais de l’industrie et les villes productrices deviennent les villes où l’on dépense son argent. L’architecture se concentre sur la construction des bourses, des banques, des magasins et des clubs de la métropole. À la campagne, elle bâtit de grandes demeures sur des hauteurs, le long des côtes et à proximité de la ville. Les maîtres-mots de cette période sont : grandeur, opulence, argent « qui brûle les doigts ».

Le mode vie des riches ressemble à celui de la Rome des Ier et IIe siècles après Jésus Christ. La note dominante est impériale.

Bien entendu, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, mais les mouvements populaires – mouvement ouvrier, socialisme et populisme [10] – n’ont pas pris la mesure de la situation et sont minoritaires.

L’architecte perd l’initiative qui revient au technicien et à l’ingénieur, grâce à l’utilisation du béton et au développement des moyens de transport – notamment le chemin de fer, les gares font partie des grandes réalisations de cette époque.

Ce style impérial se caractérise par sa monotonie.

« Cette mise à l’écart des ressources régionales n’est pas incompatible avec un style grandiose et même, occasionnellement, avec une architecture d’assez bonne qualité. Mais elle ne tire alors pas avantage d’une adaptation subtile au site, de la justesse dans les proportions que donnent la taille des fenêtres et les pentes d’un toit, et qui prouvent que l’architecte sait s’approprier les conditions locales. » (pp. 137-138)

Il en va de même en ce qui concerne les matériaux : le marbre domine alors que les ressources locales permettraient d’employer de la pierre aux textures et aux couleurs variées sans avoir à recourir à une lourde infrastructure de transports. Cette monotonie est encore renforcée par le fait que toutes les structures sont de même style, quelle que soit la région et quelles que soient leurs fonctions.

Et comme dans la Rome impériale des premiers siècles de notre ère, qui dit monuments impériaux dit aussi taudis et villes dortoirs pour les classes laborieuses. Le développement des transports mécaniques n’impose aucune limite à l’expansion de la ville américaine et crée des « égouts humains, dans lesquels la masse des plébéiens pouvait s’écouler quotidiennement, d’avant en arrière, entre ses dortoirs et ses usines. » (p. 144)

Il me parait intéressant ici de citer les passages les plus importants qui forment la conclusion de ce chapitre, car ils esquissent déjà ce que Lewis Mumford ne cessera de dire dans toute son œuvre, et ils sont éminemment politiques :

« La politique qui sous-tend l’impérialisme est l’exploitation de la vie et des ressources de diverses régions au profit des détenteurs de privilèges dans la métropole. » (p. 138)

« Tirer profit à la fois de la maladie et de son remède est l’un des traits de génie de l’entreprise impérialiste. […] Notre architecture impériale est une architecture de compensation : elle fournit des édifices pompeux à des gens privés de pain, de soleil et de tout ce qui empêche l’homme de s’avilir. Derrière les façades monumentales de nos métropoles, se meut avec peine un prolétariat sans terres, condamné à la routine servile du système industriel ; et au-delà des grandes villes, s’étend une campagne dont on emporte les produits, dont les enfants sont déracinés de leur terre dans l’espoir de gagner facilement leur vie et d’accéder à des distractions sans fin, et dont ce qui reste de cultivateurs vient régulièrement grossir les rangs des fermiers misérables […] Ceci n’est pas une remarque fortuite, c’est la traduction en anglais compréhensible des trois derniers rapports sur le recensement. » (pp. 147-148)

On croirait lire Cobbett !

À propos de la vie culturelle, et plus particulièrement des musées qui se multiplient aussi à cette époque :

« Le musée impérial est essentiellement un amas de butin, un dépôt très exhaustif de nos pillages […]. On trouve dans les musées tous les disjecta membra des autres pays, des autres cultures, des autres civilisations. Tout ce qui a, autrefois, représenté une foi et une pratique vivantes y est réduit à l’état de spécimen distinct, de formes ou de motifs. Pour le musée, le monde de l’art existe déjà : l’avenir se limite à une reproduction du passé parfait […]. Le musée est une manifestation de notre curiosité, de notre besoin de thésauriser et de notre culture essentiellement prédatrice. » (pp. 149-150)

Il avait déjà exprimé les mêmes sentiments dans Histoire des Utopies. Et il conclut ainsi :

« Dans la mesure où nous avons appris à nous soucier de la possession d’un empire plutôt que de l’établissement d’une communauté d’hommes libres, vivant une bonne vie, à nous soucier de notre domination sur pins et palmiers plutôt que de la maîtrise pleinement humaine de nous-mêmes, l’architecte n’a fait qu’enchâsser nos désirs. L’opulence, le gaspillage des ressources et des énergies, le dévoiement de l’effort humain que représente cette architecture ne sont que le résultat de notre manière de vivre et de travailler. Comme le gouvernement, l’architecture vaut ce que vaut la communauté. La coquille que nous nous fabriquons révèle notre progrès spirituel aussi clairement que celle de l’escargot révèle à quelle espèce il appartient. » (pp. 150-151)

Chapitre sept – L’ère de la machine.

Ce chapitre est, par lui-même, un résumé des conséquences de la mécanisation sur notre environnement urbain, sur le travail et sur la vision de l’homme moderne qui en découle. Le constat est déjà pessimiste alors qu’à cette époque, Lewis Mumford n’avait pas encore élaboré sa pensée sur la technique.

Il décrit l’architecture à partir de 1910, après l’Exposition de Chicago, mais cette architecture est la nôtre aujourd’hui.

En dépit de la mode impériale, l’éclectisme persiste et se renforce même à travers les contacts avec le reste du monde (Europe et Asie). De plus, le régime impérial s’est immobilisé sous son propre poids et sous ses propres coûts.

L’ingénieur, le technicien ont une vision utilitariste et placent la rentabilité d’un projet au-dessus des besoins qualitatifs des êtres humains. L’architecture est alors plongée dans une situation paradoxale : ce qui est construit indépendamment du système commercial – maisons à la campagne, universités, églises et édifices municipaux – est bien construit et fait preuve d’une certaine élégance. Mais l’architecture est à son niveau le plus bas dans les quartiers d’affaires et ce phénomène a tendance à s’étendre à tout le reste, car la ville se développe sans tenir compte des besoins humains. Autrefois, l’usine affectait le paysage urbain, à présent elle est devenue l’environnement proprement dit :

« Un bâtiment moderne est un établissement voué à la fabrication de lumière, à la circulation de l’air, au maintien d’une température uniforme et au transport vertical de ses occupants. » (p. 163)

Les coûts de l’équipement mécanique et technique d’une construction ont considérablement augmenté.

« Si ce n’est que nous éprouvons un préjugé favorable à l’égard des fenêtres, hérité de l’époque à laquelle elles nous permettaient de voir une prairie ou un voisin, la transformation qu’encouragent les techniciens est déjà accomplie […]. Là où l’on méprise ou néglige les éléments naturels, le technicien est toujours prêt à fournir un substitut mécanique – “aussi bon que l’original” – et beaucoup plus coûteux. » (pp. 164-165)

La même remarque vaut pour l’urbanisme qui néglige les éléments les plus simples : la lumière solaire est remplacée par la lumière électrique, la mauvaise répartition des centres d’affaires entraîne la construction de gratte-ciel et la congestion du trafic automobile, le creusement de voies souterraines, le tout dans des conditions aberrantes de surpopulation. Ceci entraîne à son tour le développement de palliatifs techniques très profitables, mais pas pour les habitants qui les paient deux fois, par leur inconfort, leur dépossession et le coût élevé de ces infrastructures.

« En livrant note environnement à la machine, nous l’avons dépouillée du seul bienfait qu’elle pouvait nous offrir : nous permettre d’humaniser encore davantage les détails de notre existence. » (p. 166)

***

Mais revenons-en à l’architecture proprement dite. Les règles de construction qui s’imposent sont celles de la machine, la finalité ou l’adaptation d’un bâtiment, et plus encore son esthétique, n’y jouent qu’un rôle mineur, presque fortuit. Le plan est dérivé des méthodes et des matériaux mis en œuvre. Il faut reconnaître que la structure en acier permet de faire, économiquement et esthétiquement, ce que la maçonnerie ne peut faire qu’à des coûts prohibitifs ou pas du tout. L’application d’une formule unique a des problèmes variés ainsi que la nécessité d’un profit rapide et d’une brève immobilisation des capitaux oblige les entrepreneurs à utiliser des produits et des méthodes industriels chaque fois que cela est possible.

Donc la machine a envahi des domaines autrefois réservés à l’artisan et, ce faisant, elle a éliminé l’architecte en gommant sa personnalité et son choix individuel, qualités qui appartenaient au charpentier-bâtisseur. Et les artisans qui travaillent dans le bâtiment (plombiers, plâtriers, peintres, etc.) n’ont plus aucune chance d’y exercer leur habileté et leur intelligence, et moins encore leur créativité. Il n’est donc pas surprenant qu’ils ne pensent qu’à leurs salaires, à leurs conditions de travail et ne songent plus du tout à se réapproprier la maîtrise de ce travail et sa qualité.

« Quel genre d’effort peut-on demander à un homme chargé de construire “le bâtiment le moins cher possible qui durera quinze ans” ? » (p. 172)

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Ceux qui s’enthousiasment pour ces innovations ont surtout prêté attention à ce qu’elles ont de moins réussi : le gratte-ciel. Certes, il s’est amélioré depuis la construction des plus anciens. Mais « Une belle architecture doit être vue et on doit pouvoir y vivre. » (p. 173) Il étudie donc ce que l’on appelle la « Manhattan Skyline » formée par les silhouettes des nombreux gratte-ciel de cette presqu’île.

« Pour les millions de personnes qui envahissent les trottoirs et font la navette dans les transports souterrains, le gratte-ciel en tant qu’édifice dont la cime se perd dans les nuages n’existe pas […]. Ce que nos critiques ont appris à admirer de nos grands édifices ne sont que leurs photographies – mais c’est une autre histoire […]. Bref, ce n’est pas une architecture pour des hommes, mais pour des anges ou des aviateurs […]. Il est inutile d’insister sur la manière dont ces masses écrasantes et inexorables ôte tout semblant de dignité humaine aux petites personnes qui marchent dans leur ombre ; et il est peut-être inévitable que l’une des plus grandes réalisations mécaniques d’une civilisation totalement déshumanisée aboutisse à ce résultat, sans doute inconsciemment. » (p. 177)

On sait depuis Histoire des Utopies ce que Lewis Mumford pense du concept de métropole :

« La seule expression qui importe en architecture est celle qui contribue, directement et de façon constructive, à la bonne vie : voilà pourquoi il y a tant de beauté au mètre carré dans un vieux village de Nouvelle Angleterre et si peu, hormis le pittoresque, dans la métropole moderne […]. Privés du sens des proportions, et le gratte-ciel a détruit cela en nous, l’effet que peut produire un édifice individuel est nul. » (p. 177)

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Nier que l’on peut obtenir des résultats esthétiques grâce à la machine serait cependant faire preuve d’un esthétisme sectaire et arrogant. C’est une esthétique différente de l’esthétique artisanale, mais elle n’en a pas moins une certaine beauté, surtout lorsqu’elle s’applique à des objets utiles ou à des structures purement utilitaires, par exemple les usines, les bateaux, les avions. L’erreur réside dans la volonté de l’appliquer universellement à tout :

« Le plan d’un logement qui ne tient compte que des besoins physiques de ses occupants est le produit d’une conception étriquée de la science qui s’arrête à la physique et à la mécanique et néglige la biologie, la psychologie et la sociologie. » (p. 179)

Mais tous les modernistes ne se ressemblent pas et Frank Lloyd Wright en fournit la preuve la plus brillante :

« Le meilleur travail moderne ne respecte pas seulement la machine, il respecte aussi les personnes qui l’utilisent. » (p. 182)

Hélas, la majorité des maisons modernes est construite pour un marché aveugle et non en fonction d’un occupant ou d’un site particulier. Il faut un « peuple standardisé » pour apprécier cette architecture et c’est à ce but que se consacrent les institutions éducatives, la publicité, le cinéma et la radio. Cette civilisation considère ses édifices comme des machines parce qu’elle considère leurs occupants comme les serviteurs des machines, et c’est la raison pour laquelle ces derniers ont tant besoin de s’évader de leur domicile tous les dimanches sur des routes encombrées ou de s’adonner au bricolage ou à la décoration intérieure, par exemple.

Chapitre huit – Architecture et civilisation.

C’est un chapitre de synthèse, dans lequel Lewis Mumford nous avertit qu’il est vain d’attendre le salut des seuls architectes. « dans un sol stérile, les génies les plus fertiles ne peuvent pas s’épanouir pleinement. » (p. 193) Même si des édifices exceptionnels apparaissaient ici et là, ils ne changeraient pas l’organisation de la communauté et la plupart des bâtiments ne sera pas réalisée par des architectes, mais par des gens que la pensée humaniste n’effleure pas.

Est-ce inévitable ? Dans toute son œuvre, Lewis Mumford part du principe, très proche d’un acte de foi, que l’homme peut exercer un choix, défaire ce qu’il a mal fait et progresser en se saisissant de ces éléments nouveaux que ses capacités exceptionnelles lui permettent de découvrir, à condition qu’il ne perde jamais de vue la nécessité de son humanisation universelle, ce qui implique une maîtrise de ses pulsions irrationnelles, de ses délires de puissance, etc., une discipline et un effort personnel de chacun pour se transcender. Je résume ici à gros traits ce qu’il exprime dans la série de ses ouvrages consacrés au « renouveau de la vie » à la fin des années 1930 et pendant les années de la Seconde Guerre Mondiale.

« L’avenir de notre civilisation dépend de notre aptitude à choisir et à maîtriser ce que nous lègue le passé, à changer nos habitues et nos attitudes actuelles et à envisager de nouvelles formes dans lesquelles nous pourrons librement déverser nos énergies. Notre avenir en tant que créateurs dépend de notre capacité à réintroduire des éléments anciens, comme l’ont fait les humanistes du Haut Moyen Âge pour la littérature classique et les monuments romains, ou bien à introduire de nouveaux éléments, comme l’ont fait les inventeurs et les ingénieurs du siècle dernier pour les sciences physiques et les techniques de la machine-outil. Au cours du siècle écoulé, nous sommes passés de l’état de créateurs de la machine à celui de créatures du système mécanique ; et il est peut-être temps d’imaginer ces nouveautés qui modifieront à nouveau les tendances qui fondent notre civilisation. » (p. 196)

Cela implique pour lui plus que de simples réformes sociales et une distribution plus équitable des revenus, et c’est ce que ne voyaient pas les « réformateurs d’antan » :

« … il ne servira pas à grand-chose de parler d’une ‘renaissance prochaine’ tant que nous n’avons pas la moindre idée du genre de créature qui doit renaître. Il me semble que nos difficultés proviennent de ce que les sciences humaines sont en retard sur les sciences physiques et que, jusqu’à présent, nos bonnes intentions ont été contrariées parce que les instruments d’analyse nécessaires nous ont fait défaut. » (p. 196)

Il est assez décourageant de confronter cet espoir, peut-être légitime à l’époque, à la réalité actuelle de nos « sciences sociales » et de nos « instruments d’analyse », mais il s’agit aussi peut-être de nous réapproprier ces instruments afin qu’ils cessent de conforter l’ordre industriel établi et c’est ce que d’aucuns ont entrepris de faire.

« Dans chaque communauté, comme Frédéric Le Play [11] a été le premier à le faire remarquer, trois éléments entrent en jeu : l’endroit, le travail et les gens ; pour le sociologue, cela signifie : l’environnement, la fonction et l’organisme. » (p. 197)

Ces trois éléments travaillent en synergie, ce qui pose des problèmes et fait obstacle à toute transformation aisée et rapide.

L’ordre actuel est issu de modifications entrecroisées qui ont affecté chacun des aspects de la communauté : sur le plan moral, le protestantisme ; sur le plan légal, l’avènement du gouvernement représentatif ; sur le plan social, l’introduction de la « démocratie » ; dans le domaine de la coutume, la dissolution de la famille ; dans le domaine industriel, l’effondrement des corporations et la croissance du système industriel ; dans le domaine scientifique, le développement des sciences physiques, etc. Chacun de ces aspects a fait séparément l’objet d’efforts et d’attention, mais c’est dans leur totalité qu’ils ont produit l’ordre moderne :

« Si nous voulons une belle architecture, il faut prendre à rebours ce que nous présentent nos magazines somptueusement illustrés sur la décoration et l’architecture – c’est-à-dire ne pas commencer avec le bâtiment lui-même, mais avec le terreau d’où sont issus l’architecte, le promoteur et le client, et dans lequel la construction s’insèrera, qu’il s’agisse d’un cottage ou d’un gratte-ciel. » (p. 199)

Mais il est vain de penser que l’éducation au goût promue par les musées et les universités peut y contribuer.

***

Il choisit donc d’examiner chacun de ces trois éléments un par un, sachant qu’ils agissent de concert dans la réalité concrète.

« On n’a jamais rencontré l’homme ailleurs que sur la terre ; hormis l’homme, personne n’a jamais vu la terre. Il n’y a aucune hiérarchie entre l’endroit, le travail et les hommes. Pour parler de la communauté, ou bien on la considère comme un tout, ou bien la discussion est partielle et faussée. » (p. 200)

***

La terre : Les premiers colons avaient besoin de terres agricoles ; la forêt a été défrichée et exploitée au-delà du raisonnable. Lorsque le pionnier industriel est apparu au XIXe siècle, la ferme a été détruite pour agrandir la ville. La terre n’a été qu’un moyen de réaliser des profits au lieu d’être un habitat et un centre permanent de culture. Les Américains se sont ainsi habitués à voir des paysages dévastés et des villes laides et informes.

Il est donc à peine paradoxal de dire que l’embellissement des villes ne sera possible qu’en commençant par la campagne qu’il faut cesser de vendre aux promoteurs immobiliers.

« Lorsque nous aurons assimilé l’idée que sol et site ont d’autres usages que l’usage marchand, nous cesserons de les maltraiter et de les gaspiller […]. En effet, on trouve dans tout le pays des milliers d’exemples de villes établies au mauvais endroit, d’aires de loisir transformées en sites industriels, d’industries installées sans le moindre rapport logique avec les sources de matières premières et d’énergie, avec les marchés ou avec les êtres humains qui vivent là, de terres agricoles prématurément transformées en banlieues et de petites communautés rurales qui auraient besoin de nouvelles industries et de nouvelles entreprises et qui végètent, alors qu’une métropole située à moins de soixante-quinze kilomètres continue à absorber une population croissante qui paie un lourd tribut à la surpopulation. » (p. 204)

Il convient donc de respecter l’équilibre entre ville et campagne en s’engageant dans une politique de planification régionale dont le but ne peut être de préserver les intérêts financiers, la propriété et les privilèges. Il est faux de dire que les capitaux privés sont plus efficaces, car seul le profit les intéresse au prix de la surpopulation. Chaque région devrait avoir ses objectifs propres, selon ses ressources et devrait répartir population et industries en conséquence. C’est un résumé très succinct des fins de la Regional Planning Association à laquelle il a ensuite consacré dix ans de travail et dont il a plus tard attribué l’échec patent à la préservation du statu quo économique, entre autres choses.

***

Le travail : L’ordre médiéval qu’ont tenté de perpétuer les colons de la côte est n’a pas eu le temps de s’enraciner dans le sol américain. Hormis les constructeurs de bateaux et les fabricants de meubles de Nouvelle Angleterre, cet ordre n’a laissé aucune tradition artisanale. L’arrivée des immigrants allemands et italiens a, pour un temps, pallié ce manque. Nous qualifions d’art tout ce qui ne peut pas être fait à la machine et l’isolons des pratiques et des buts de la vie quotidienne.

Les avantages de la machine sont indéniables, mais elle a envahi une société en voie de dissolution : effondrement des corporations, financiarisation, monopoles, etc. Pour qu’elle soit rentable, ses promoteurs ont dû créer la demande en élargissant les aires de vente ou en augmentant le taux de consommation. Ce n’est pas la machine elle-même qui est responsable de la standardisation mais les marchés. L’artisanat ne peut pas remplacer la machine, mais elle peut être utilisée dans un système de production délibérément choisi dans l’intérêt de la communauté, sur le modèle de la production artisanale.

De quelle nature est la différence entre travail mécanique et travail artisanal ?

« Il y a une énorme différence entre le fait de se débarrasser du travail manuel, par exemple scier du bois ou soulever des charges, et celui d’éliminer le travail artisanal en utilisant des machines-outils pour des opérations qui ne peuvent être menées à bien qu’à la main […].

Sur le plan humain, les adeptes du mécanisme négligent une distinction fondamentale : le travail à la machine est principalement un labeur mais l’artisanat est un mode de vie. Dans les arts mécaniques, les activités ont serviles par nature puisque le travailleur est contraint de suivre le rythme de la machine et le modèle créé par un dessinateur qui n’est pas lui ; à l’inverse, les activités artisanales sont relativement libres dans la mesure où elles laissent une certaine marge de manœuvre aux divers types de tâches et aux manières différentes de les aborder […].

Il me semble que la note dominante de l’esthétique artisanale est une sorte de surplus de vitalité […]. Si l’on admet que l’art est une fin en soi, ne l’est-il pas tout autant pour le travailleur que pour le spectateur ? Une grande partie du travail artisanal n’a pas besoin d’autre justification que celle de montrer qu’il a été accompli dans la joie […].

Un bon modèle en termes mécaniques est un modèle qui correspond aux caractéristiques essentielles d’un objet : le fait qu’une chaise soit faite pour s’asseoir, un lavabo pour se laver et une maison pour s’abriter, et tout ornement superfétatoire est un échec du processus mécanique, car ajouter du travail ennuyeux à une tâche qui l’est déjà, c’est aller à l’encontre du but pour lequel la machine pourrait légitimement exister dans une société humaniste, à savoir produire la quantité nécessaire de biens utiles avec un minimum d’efforts humains. » (pp. 216-229)

En architecture, une grande partie du travail mécanisé se consacre à la production de faux artisanat, et le travailleur est avili car il ne peut que copier le travail d’artistes ou artisans. C’est l’une des raisons pour lesquelles, à long terme, le travail mécanisé est insatisfaisant et antiéconomique, et c’est aussi pourquoi il est rapidement dégradé alors que l’art donne aux objets une chance de survie.

« De fait, l’art est l’une des principales manières qui nous permettent d’échapper au cercle vicieux de l’activité économique. Selon les économistes conventionnels, notre vie économique ne comporte que trois phases : la production, la distribution et la consommation. Nous travaillons pour manger afin de pouvoir manger pour travailler. Ceci ressemble fidèlement à la vie dans les premières villes industrielles, mais on ne peut pas l’appliquer aux processus économiques d’une communauté civilisée. » (p. 222)

Il faut donc produire moins et mieux en redonnant sa juste place à l’artisanat. L’architecte moderne doit être libre de s’émanciper des formes arbitraires et mécaniques et d’en inventer de nouvelles qui répondent à ses problèmes du moment et du lieu. Mais avant d’envisager cela, il faut impérativement réorganiser notre vie économique.

***

La communauté : Nous avons constaté que notre manière d’occuper notre environnement était fortement influencée par l’idéologie des pionniers que l’on pourrait résumer par « exploiter le filon et partir », ce qui va à l’encontre de la stabilité nécessaire à un ordre économique favorable à l’homme et à une architecture de qualité. Il s’en suit que nous avons à la fois le « progrès » et la pauvreté.

Il faut réfléchir à ce qu’est une ville et déterminer quelles sont ses fonctions. Il faut absolument en limiter l’étendue.

« Une ville à proprement parler n’existe pas en vertu d’une accumulation de maisons, mais grâce à l’association des êtres humains qui l’habitent. Lorsque l’accumulation des bâtiments atteint un point de congestion ou d’expansion tel que s’associer devient difficile, la ville cesse d’en être une. » (p. 229)

Il donne en exemple de ce qu’il serait souhaitable de faire les cités jardins telles que les concevait Hebenezer Howard, mais les construire en conservant l’ordre social et économique actuel les viderait de leur contenu et de leur signification. Et c’est bien ce qui s’est produit aux États-Unis, il constatera plus tard que ce sont des coquilles vides.

La tâche fondamentale de notre civilisation, qui néglige certains éléments humains essentiels, est d’unir et de façonner comme un tout notre organisation politique, notre culture et notre art. Avec ou sans nous, notre civilisation se transformera et il vaudrait mieux que cela se produise dans le sens d’une humanisation supérieure.

 

Envoi

« Aujourd’hui nos vies sont en permanence menacées par ces “gens affairés” ; leurs machines nous encerclent et notre religion consiste à faire tourner les moulins à prière de la bureaucratie.

Il n’en sera pas toujours ainsi, ce serait monstrueux. »

Sticks and Stones, page 237.

Annie Gouilleux, février 2013.

 

 

Lewis Mumford,
Sticks and Stones, A Study of American Architecture and Civilization,
Dover Publications, Inc., New York,
Second revised edition 1955,
235 pages.

 


 

Notes:

[1] Sketches from Life. The Autobiography of Lewis Mumford. The Early Years. Beacon Press, Boston, 1982.

[2] William Richard Lethaby (1857-1931), architecte anglais et historien de l’architecture, il a influencé le mouvement Arts and Crafts, a participé à la Society for the Protection of Ancient Buildings et co-fondé l’Art Workers Guild en 1884. Il a écrit 4 livres : Architecture, Mysticism and Myth, 1891; Mediaeval Art, 1904 ; Architecture : An Introduction to the History and Theory of the Art of Building, 1912 et Form in Civilization : Collected Papers on Art and Labour, 1922.

[3] Matthew Arnold (1822-1888), écrivain, essayiste, poète, traducteur et critique britannique, connu notamment pour son livre Culture and Anarchy, An Essay in Political and Social Criticism, 1869.

[4] C’est Lincoln qui a instauré Thanksgiving Day (3e jeudi de novembre) pour tenter d’unifier une nation qui sortait de la Guerre Civile.

[5] On peut consulter avec profit La Terre Pleurera. Histoire de l’Amérique Indienne de James Wilson chez Albin Michel, 1998. Et aussi Enterre mon cœur à Wounded Knee de Dee Brown, Collection Grands Fonds chez Stock.

[6] Almshouse : hospice géré par des œuvres de charité.

[7] Thomas Jefferson (1743-1826), co-rédacteur de la déclaration d’indépendance ; troisième Président des États-Unis (1801-1809) ; philosophe, agronome, inventeur et architecte (on lui doit sa propriété de Monticello en Virginie et l’Université de Virginie).

[8] Je ne suis pas entièrement d’accord avec cette lecture, à mon avis un peu rapide, de W. Morris qui admettait l’utilisation de machines à condition qu’elles ne prennent pas la place du travail proprement artisanal et n’obligent pas le travailleur à les servir à l’exclusion de tout plaisir et de toute créativité dans le travail.

[9] Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), architecte et théoricien français ; il restaura un grand nombre de monuments du Moyen Âge et a jeté les bases d’un nouveau rationalisme incluant l’emploi du métal.

[10] À propos de ces résistances populaires, voir Howard Zinn et Christopher Lasch (populisme, notamment, dans Le Seul et Vrai Paradis).

[11] Pierre Guillaume Frédéric Le Play (1806-1882), polytechnicien, ingénieur des Mines et sociologue paternaliste français ; conseiller d’État sous Napoléon III. Son palmarès ne plaide pas en sa faveur, mais ce n’est peut-être pas la première fois qu’un « ennemi du peuple » aurait une ou deux idées que le peuple ferait bien de s’approprier ! L’idée dont il est question ici a été transmise à Mumford par l’intermédiaire de Brandford et de la Sociological Society de Londres, vraisemblablement.

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