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Ramachandra Guha, Lewis Mumford, un écologiste nord-américain oublié, 1991

Lorsque le mouvement écologiste occidental apparut, au début des années 1970, une jeune journaliste anglaise écrivit un livre sur les scientifiques dont le travail avait une relation directe avec le problème écologique [1]. Sa liste était évidemment dominée par des universitaires aux références académiques impeccables, parmi lesquels René Dubos, Raymond Dasmann, Estella Leopold et Kenneth Boulding [2]. Cependant, pour commencer sa célébration des pionniers en écologie, elle choisit un homme sans aucune formation spécifique en matière d’écologie – et de fait sans aucune formation intellectuelle spécifique (son unique université, comme il le dit lui-même dans son autobiographie, fut la ville de Manhattan) [3]. Pour Anne Chisholm, cet homme eut une énorme influence sur la pensée environnementale contemporaine :

« De tous les savants qui écrivirent et pensèrent pendant des années, ouvrant le chemin de la révolution environnementale, l’écrivain et philosophe américain Lewis Mumford fut le plus important. » [4]

L’affirmation d’Anne Chisholm aurait pu rencontrer un fort soutien dans la communauté scientifique car Lewis Mumford a été choisi pour synthétiser les discussions des deux premiers colloques scientifiques sur le changement écologique [5]. Toutefois, depuis vingt ans que Chisholm a écrit son livre, Lewis Mumford comme penseur écologique a souffert d’une éclipse extraordinaire. Pendant ce temps, le mouvement écologiste a grandi considérablement et, comme tout mouvement social mûr et confiant en lui-même, il a commencé à construire sa propre généalogie et son panthéon de héros. La préhistoire de l’écologisme a été identifiée par-dessus tout dans le propre pays de Mumford, les États-Unis, mais à aucun endroit n’ont été autant ignorés les écrits de Mumford. C’est en tout cas la conclusion qui ressort à la lecture des histoires les plus reconnues de l’environnementalisme américain, comme celles de Roderick Nash, Stephen Fox et Samuel Hays [6]. Les maîtres de l’environnementalisme américain habituellement reconnus comme tels sont le naturaliste et amoureux de la nature John Muir [7] et le biologiste et scientifique forestier Aldo Leopold [8]. Pourquoi les environnementalistes américains ont-ils pris Muir et Leopold comme icônes culturelles et n’ont-ils pas pris Mumford ? C’est une question fascinante sur laquelle nous reviendrons à la fin de cet article. À ce stade, je peux seulement dire que, comme Chisholm qui comme moi n’est pas américaine, je sympathise avec la pensée écologiste de Mumford. Cet essai est donc, principalement, une tentative de réhabilitation : une analyse des idées écologiques de Mumford spécialement destinée aux environnementalistes nord-américains qui n’ont pas été capables de reconnaître une de leurs voix les plus authentiques.

L’histoire écologique de Mumford

Le goût de Mumford pour la nature provient, en premier lieu, de ses vacances d’enfant passées dans le Vermont. Jusqu’à la fin de sa vie, il se rappellera ces précoces rencontres dans les bois avec des mouffettes, des marmottes, des cerfs et des truites du fleuve, comme quelque chose qui lui faisait ressentir « en profondeur ses racines américaines natives » [9]. Ici, l’expérience de Mumford est en parfaite concordance avec celle de la grande lignée des environnementalistes américains – depuis Henry Thoreau jusqu’à Edward Abbey [10] – dont l’amour pour la nature a surgi directement de leur expérience de la diversité et de la beauté de la forêt nord-américaine. Toutefois, si les horizons écologiques de Mumford étaient restés confinés au cadre sylvestre, il ne mériterait guère plus qu’une note de bas de page dans une quelconque histoire des idées environnementales. Ce qui donne à Mumford une place particulière dans le panthéon des héros environnementalistes américains, c’est sa compréhension fondamentalement écologique des vagues de l’histoire humaine. À la différence de Muir, de Leopold et d’une douzaine d’autres symboles culturels, Mumford se refusa à séparer les attitudes individuelles face à la nature de leur contexte social, culturel et historique. Dans cet essai, je soutiens la thèse que l’amplitude et la richesse de la pensée de Mumford en font un des pionniers de l’écologisme social américain et de l’histoire écologique.

L’influence de Geddes et Marsh

Pour comprendre l’approche écologique de Mumford, nous devons nous intéresser à l’unique homme que Mumford reconnut comme son maître, Patrick Geddes [11]. Cet Écossais non-conformiste fut, comme Mumford, un savant universel en sciences humaines et biologiques. Mais, à la différence de son disciple, il ne fut qu’un écrivain obscur. Durant de nombreuses années, comme professeur de botanique et planificateur actif de villes en Écosse, il inspira ses étudiants par les mots et l’exemplarité. Ceux qui ont de la patience peuvent trouver dans ses études de véritables trésors.

Le rôle central de la nature dans la théorie de planification urbaine de Geddes est évident dans l’unique traité général qu’il écrivit ainsi que dans une douzaine de plans de ville qu’il réalisa en Inde entre 1915 et 1919. Tous révèlent une compréhension subtile du processus écologique dans la formation, le fonctionnement, l’apogée et le déclin des villes [12]. Mais, au-delà de son travail d’innovation dans la théorie et la pratique de la planification urbaine, Geddes apporta une contribution plus générale à la pensée écologique. Arthur George Tansley [13] – un des premiers écologistes de ce siècle – a noté l’influence de Geddes sur les premières études écologiques des Highlands écossais, tandis que l’écologiste américain Paul Sears [14] reconnaît son influence sur le géographe Dudley Stamp [15], sur l’écologue Charles Christopher Adams [16], et sur Lewis Mumford lui-même [17]. Dans un essai sur Geddes publié en 1950, Mumford écrit :

« Par ses connaissances scientifiques et par le caractère général de sa pensée, Geddes était déjà un écologiste avant que cette branche de la biologie n’obtienne le statut d’une discipline séparée… Et ce fut moins comme innovateur de la planification urbaine que comme écologiste, patient inventeur des filiations historiques et des relations biologiques et sociales, que Geddes fit son plus important travail sur les cités. » [18]

À un niveau plus philosophique, Geddes exposa très tôt l’idée « d’une révolution actuelle générale de la science qui, en un rapide processus, passe d’une vision mécaniste de la nature et de ses processus à une autre vision chaque fois plus biocentrée » [19].

« Biocentrisme » est un des termes favoris des environnementalistes radicaux d’aujourd’hui. Alors que les « écologistes profonds » utilisent le mot de « biocentrisme » comme norme pour juger les sentiments moraux limités de ceux qu’ils appellent les « écologistes superficiels », Geddes et après lui Mumford utilisèrent le point de vue biocentrique à des fins plus constructives : la recherche patiente et la compréhension « des filiations historiques et des relations biologiques et sociales dynamiques ». Mumford emprunta à Geddes cette approche fondamentalement écologique et tout un répertoire de néologismes – paléotechnique, néotechnique, conurbation, mégalopolis, etc. – auxquels il donna un contenu novateur, en particulier dans ses histoires classiques de la technologie et de la ville. Mumford a emprunté aussi à Geddes son respect pour les modes d’utilisation des ressources et pour les technologies prémodernes. Ce fut Geddes qui attira l’attention de son disciple sur le travail d’un conservateur américain oublié, George Perkin Marsh [20]. Or, comme le note Mumford, Marsh fut le premier à désigner les personnes comme des « agents géologiques actifs », qui peuvent « construire ou dégrader », mais qui sont, d’une manière ou d’une autre :

« Des agents perturbateurs qui modifient l’harmonie de la nature et déstabilisent les règles et adaptations existantes, entraînant l’extinction d’espèces animales et végétales indigènes, introduisant des variétés étrangères, limitant la croissance spontanée et couvrant la terre de nouvelles formes végétales résistantes. » [21]

Le même Marsh était préoccupé par la destruction de la couverture forestière. Toutefois la déforestation n’était qu’un exemple parmi les nombreuses autres manières qu’ont eues les Américains de « systématiquement mal utiliser nos colonies » par « le simple acte de prendre possession de toutes les parties habitables de la Terre » [22]. Les conséquences écologiques du premier développement économique américain furent mises en évidence par Mumford, dans une importante et injustement oubliée série d’essais sur le régionalisme, publiée dans The Sociological Review, une revue éditée par Victor Branford, collaborateur de Patrick Geddes. Les essais de The Sociological Review représentent la première tentative de Mumford d’appliquer le cadre écologique geddesien aux phénomènes historiques [23]. Cette approche basée sur l’analyse sociale, développée au même moment par le sociologue indien Radhakamal Mukerjee [24], provient des trois concepts de Geddes : Peuple-Travail-Habitat (que lui-même avait emprunté au sociologue français Frédéric Le Play).

Le régionalisme de Mumford

Dans ces essais, Mumford se situe dans le cadre régional pour analyser les crimes écologiques des pionniers de la civilisation nord-américaine (« l’irrégionalisme » [25]) et pour souligner les avantages d’une culture et d’une économie écologiquement plus soutenables (« le régionalisme »). Le refus de lier l’industrie et les institutions aux données écologiques régionales conduit, d’un côté, à une énorme dévastation écologique et, de l’autre, à une relation parasitaire entre la ville et son entourage.

« En Amérique, au cours du dernier siècle, nous avons épuisé les sols, taillé les forêts, nous avons installé les industries dans des lieux douteux, nous avons gaspillé des sommes énormes dans des transports inutiles, aggloméré la population et réduit la vitalité physique de la communauté sans nous préoccuper immédiatement de la conséquence de nos actes. »

Durant cette période, « il nous a convenu d’ignorer la réalité fondamentale de notre terre : ses contours et ses paysages, ses aires de végétation, ses sources d’énergie minérales, son industrie, ses types de communauté… » Ce fut une « civilisation minière », exaltant l’attitude minière vis-à-vis de la nature avec, par exemple, la dévastation des forêts et l’épuisement des sols. Les villes de ces civilisations n’ont pas pris en compte les réalités écologiques : disproportionnées, elles se sont converties en « criminelles de premier ordre dans leur mauvais usage des ressources régionales ». Mumford note aussi la prolifération de quartiers pauvres au sein des villes. Il caractérise tous ces procédés comme paléotechniques et comme :

« doublement ruineux : car, ils appauvrissent la terre pour le profit de quelques générations, en supprimant des ressources communes qui, une fois gaspillées et dissipées, ne pourront jamais être récupérées ; et de plus, ces procédés de la période paléotechnique, avec leurs techniques et leurs habitudes, sont préjudiciables pour la terre considérée comme un habitat humain dans la mesure où ils détruisent la beauté du paysage, ruinent les rivières, contaminent l’eau potable et remplissent l’air de fines particules de carbone qui asphyxient tout autant la vie humaine que la végétation. » [26]

Mumford avertit, enfin, que le temps des pionniers est révolu ; le développement économique américain ne peut oublier plus longtemps les réalités régionales. Si nous pensons la région comme un tout, non séparé en produits et en ressources, nous voyons clairement :

« que dans chaque aire géographique un certain équilibre est possible entre les ressources naturelles et les institutions humaines pour un meilleur développement de la terre et des hommes. »

En Amérique, le mouvement « régionaliste » (en particulier, le Regional Planning Association que Mumford a aidé à démarrer) met l’accent sur une conception plus large de la conservation des ressources naturelles. En effet, le « régionalisme ne doit pas seulement, par la conservation, éviter le gaspillage, mais doit aussi fournir les fondements économiques à une vie continue et prospère ». Le régionalisme essaiera d’harmoniser la vie urbaine et la campagne, en faisant de la ville un élément de la région à part entière. Sur ce point, Mumford attira l’attention sur le mouvement des cités-jardins d’Ebenezer Howard [27] (très influencé, lui aussi, par Geddes) : la création de villes, de tailles limitées, entourées de terres agricoles, mais avec un accès facile aux zones naturelles et avec d’autres formes d’unité organique avec leur entourage [28]. Ces essais précoces et pénétrants illustrent le profond intérêt de Mumford pour l’infrastructure écologique de la vie humaine. Il écrivit, peu après, que les trois menaces principales pesant sur la civilisation étaient : la destruction continue des forêts et l’érosion des sols, l’épuisement des ressources minérales irremplaçables et le potentiel destructif des armes modernes [29].

Écologie et techniques

La série d’articles contenus dans The Sociological Review préfigura ses œuvres maîtresses sur l’histoire des technologies, Technique et civilisation (1934), et sur l’histoire de la ville, The Culture of Cities (1938). Ce sont les livres les plus connus de Mumford, écrits à la meilleure période de sa vie, et ils doivent être lus essentiellement comme des histoires écologiques de l’apogée de la civilisation occidentale moderne. Ces deux livres découpent le développement de la civilisation industrielle en trois phases successives, mais superposées et interpénétrables, respectivement désignées comme la phase « éotechnique », la phase « paléotechnique » et la phase « néotechnique ». On retrouve les deux derniers termes chez Geddes, auxquels Mumford ajoute le premier pour désigner la phase de préparation au cours de laquelle, selon lui, la majorité des innovations techniques du monde moderne ont été pressenties [30].

La majorité, sinon tous les commentaires sur les œuvres de Mumford oublient ses bases écologiques. Pourtant son interprétation écologique de la société se retrouve dans son modèle des trois étapes. Ainsi, chacune des trois phases de la civilisation de la machine a laissé ses traces dans la société. Chacune a changé le paysage, a modifié la forme physique des villes, a utilisé certaines ressources et en a délaissé d’autres, a favorisé certaines marchandises et certaines activités et a modifié l’héritage technique commun.

Du point de vue de l’énergie et des matériaux caractéristiques :

« la phase éotechnique est un complexe de l’eau et du bois, la phase paléotechnique est un complexe du charbon et du fer, et la phase néotechnique, un complexe de l’électricité et des alliages. » [31]

La phase éotechnique. Dans un sens strictement écologique, la phase éotechnique fut réduite. Les ressources qui furent les plus utilisées – le bois, l’eau et le vent – étaient toutes renouvelables ; elle créa des paysages exquis et ne pollua pas. « L’énergie de la phase éotechnique ne s’est pas évanouie en fumées et ses produits n’ont pas aussitôt été jetés au rebut. Au xviie siècle, les bois et les marais du nord de l’Europe avaient été transformés en un paysage continu de bois et de champs, de villages et de jardins… » Son impact écologique peut être envisagé encore plus favorablement, en comparaison avec la phase suivante, l’ère paléotechnique du « capitalisme carbonifère » [32].

La phase paléotechnique. Après 1750, le développement industriel « traversa une phase nouvelle, provenant de sources d’énergie différentes, de matériaux différents, de buts sociaux différents ». La nouvelle source d’énergie était le charbon ; le nouveau matériau dominant était le fer, les objectifs sociaux prédominants, le pouvoir, le bénéfice et l’efficacité. La dépendance générale vis-à-vis du charbon et du fer signifiait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les sociétés ne vivaient plus des produits courants de la nature mais du capital naturel. En même temps, les sous-produits caractéristiques du capitalisme carbonifère contaminaient l’air, l’eau et les foyers ; les abominables conditions de vie empirèrent du fait de la concentration et de la congestion apportées par la production en usine, ainsi que par le mode de vie urbain moderne. Les nouvelles industries chimiques introduisirent, elles aussi, des substances dangereuses dans l’air et dans l’eau. Le serviteur du capitalisme industriel, le chemin de fer, « distribua de la suie et de la saleté ». Ainsi, la « fumée de charbon était l’essence de la nouvelle industrie », et la vision inhabituelle d’un « ciel clair dans un quartier industriel était le signe d’un lock-out ou d’une crise industrielle ». Ces formes variées de dégradation de l’environnement, quelquefois mortelles, étaient le résultat des valeurs de l’économie monétaire, pour lesquelles l’environnement était une abstraction, et où l’air et le soleil, « en raison de leur déplorable manque de valeur d’échange, n’avaient pas de réalité » [33]. Malgré tout ceci, Mumford espérait que la phase paléotechnique ne serait qu’une « période de transition, une aventure encombrée, congestionnée entre les économies éotechnique et néotechnique » [34].

La phase néotechnique, que Mumford croyait voir apparaître, pouvait compter avec une source d’énergie neuve et non polluante – l’hydroélectricité – et pouvait utiliser des matériaux à longue durée, comme les alliages ou les composés chimiques synthétiques. Mumford, dans les années 1930, plaçait aussi de l’espoir dans l’énergie solaire. Par ailleurs, l’eau étant abondante en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie, il pensait que, par l’accès à l’électricité, ils pourraient détrôner l’Europe et l’Amérique du Nord de leur position de domination industrielle.

« La fumée de l’industrie paléotechnique commence à se dissiper et le ciel clair et les eaux propres de la phase éotechnique réapparaissent. »

Pendant ce temps-là, l’utilisation renouvelée des excréments humains et le développement de la végétation par des engrais nitrés permettaient de résister à l’érosion des sols due à la civilisation minière de la première phase [35]. La phase néotechnique, une fois implantée, rétablirait trois équilibres vitaux : l’équilibre de l’environnement entre les hommes et la nature ; l’équilibre entre l’industrie et l’agriculture ; et l’équilibre de la population à travers les taux de natalité et de mortalité [36].

L’histoire magistrale de Mumford sur les villes suit, elle aussi, trois phases : l’usage, l’abus, et le renouvellement de l’environnement. Elle commence avec l’histoire médiévale (qui correspond à la phase éotechnique) contre laquelle les historiens modernes, selon lui, ont développé un préjugé violent et infondé.

L’histoire des villes

Pour Mumford, la ville prémoderne se liait facilement avec son entourage rural, et ses grands espaces ouverts et utiles contrastent fortement avec la « congestion postmédiévale notoire ». À nouveau, les déchets matériels de la vie de la cité étaient presque tous organiques et facilement dégradables. Par essence, la ville médiévale était plus adéquate à ses vues, « du point de vue biologique », avec des bruits et des odeurs infiniment plus agréables que la ville moderne qui lui a succédé. De fait « la ville était une œuvre d’art omniprésente » [37].

L’évocation par Mumford d’un passé harmonieux et organique était le prélude de sa condamnation du mode de vie actuel et de la « ville industrielle insensée » de l’ère paléotechnique. L’usine et le quartier pauvre deviennent alors les deux éléments principaux du complexe urbain qui a supplanté la ville médiévale. Alors que les pollutions d’une seule usine pouvaient être absorbées par l’entourage, la massification caractéristique des industries à l’ère paléotechnique pollue « l’air et l’eau sans remèdes ». Pire, dans les quartiers congestionnés, on atteint un degré de saleté supérieur à celui de la cabane du serf le plus misérable de l’Europe médiévale. L’hygiène et l’évacuation des déchets étaient très éloignées des normes minimales. Mumford écrit de façon dramatique :

« La nuit tombait sur la ville de charbon,la couleur prédominante était le noir. Des colonnes de fumée noire sortaient des cheminées d’usines, de la suie et des cendres s’échappaient de toutes parts des trains qui pénétraient souvent profondément dans les villes ».

Pour l’historien de la ville paléotechnique, « jamais auparavant dans l’histoire, de telles masses de gens n’avaient vécu dans un environnement aussi sauvagement détérioré. » [38]

Mumford pensa, alors, que l’issue pouvait être dans le mouvement croissant pour le régionalisme. Avec la fin de l’époque de la colonisation, un changement pouvait avoir lieu dans les attitudes vis-à-vis de la Terre. Les attitudes de parasitage et de déprédation seraient supplantées par les valeurs du régime biotechnique qui émergeait. Il constatait que, dans les pays européens, le mouvement régionaliste avait lutté contre une centralisation excessive en revendiquant les cultures locales et le développement des coopératives. Aux États-Unis, le mouvement de conservation, sous l’impulsion du romantisme, avait aidé à préserver de grandes surfaces de forêts ; aujourd’hui sous le couvert d’une approche plus scientifique, il préconisait la conservation des matières premières. Au même moment, le mouvement des cités-jardins d’Ebenezer Howard impulsait la création de communautés urbaines équilibrées dans des régions équilibrées et avait une influence croissante [39].

Ainsi, le cadre analytique commun des deux grandes histoires écologiques de Mumford rappelle le schéma hégélien : les étapes éotechnique-paléotechnique-néotechnique sont analogues au processus dialectique de la thèse-antithèse-synthèse [40]. Toutefois, si le cadre philosophique de son analyse a pu être hérité, son perfectionnement écologique est très notable à cette époque. Les principes d’organisation de ses travaux sont de nature véritablement écologique : l’utilisation de l’énergie et des matériaux comme indices du changement technique et environnemental ; la représentation des flux de ressources, dans et entre les régions, caractéristique, selon lui, des différentes étapes ; les formes de dégradation de l’environnement et les mouvements de défense de l’environnement typiques de chaque époque ; le rôle des valeurs morales dans la création soit de « l’économie de l’argent » (de destruction), soit de la (future) « économie de la vie » (de rénovation). Sa conception sous-jacente était celle d’un engagement ferme pour la conservation de l’environnement conçue de façon positive, contrairement au négativisme habituel de l’environnementalisme. Mumford écrit en 1938 des lignes qui paraissent contemporaines :

« En tirant son origine du spectacle des déchets et de la profanation de l’environnement, le mouvement conservationniste tend à avoir une influence négative : il essaye de préserver les zones sauvages, de réduire les déchets et de prévenir les dégâts. L’objectif actuel de la planification régionale est plus positif : amener la terre globalement à l’état d’utilisation et de perfection le plus élevé et le plus approprié – en ne préservant pas seulement les terres vierges, mais en développant les jardins et en introduisant la culture du paysage. » [41]

L’optimisme contenu dans les histoires écologiques des villes et des technologies de Mumford est surprenant pour celui qui ne connaît que ses derniers écrits. Il espérait que les valeurs surgies de l’économie néotechnique humaniseraient et domestiqueraient la machine.

La philosophie de l’environnement de Mumford

Du point de vue de la démocratie aussi, la technologie néotechnique – en particulier l’hydroélectricité – pouvait œuvrer en faveur de la décentralisation et d’une action à l’échelle humaine, en opposition au gigantisme et à la concentration de l’époque paléotechnique. Mumford avait même quelque chose de positif à dire sur l’automobile. Bien qu’il déplorât qu’elle utilise de l’essence, il pensait que son usage conduirait à remplacer le train et que les hommes ne seraient plus obligés de se concentrer autour des gares, des mines ou des ports [42]. La philosophie écologique de Mumford était profondément historiciste. Il croyait que les forces de l’histoire poussaient à un meilleur environnement, à une technologie plus légère et à un ordre social plus démocratique. Sa participation au mouvement régionaliste a favorisé aussi une vision optimiste du changement social. Ce fut probablement son unique participation à une action collective au cours de sa longue carrière d’intellectuel public.

Comme on peut le voir, tout cela cadre peu avec la réputation, basée sur ses derniers écrits, de Mumford comme prophète du désastre. En observant son évolution, on se rend compte que les conséquences de la Seconde Guerre mondiale ont altéré fondamentalement sa foi en un sens positif de l’histoire. Le bombardement massif des villes allemandes, les bombes atomiques lancées sur le Japon et la paranoïa de la guerre froide ont profondément affecté Mumford. L’histoire ne pourra conduire d’elle-même à l’ère néotechnique car la technologie et les « chevaliers » qui contrôlent son développement sont devenus fous.

Ce changement de vues se reflète dans la préface que Mumford écrivit en 1973 pour la réédition d’un livre vieux de trente ans. Il y défend la théorie de John Stuart Mill d’un « état stationnaire » opposée à la croyance de l’époque victorienne d’un progrès et d’une expansion continus de la civilisation occidentale moderne ; il prolonge son appel de Technique et civilisation à un équilibre dynamique entre les personnes et la nature, entre l’industrie et l’agriculture. Mais il prévient de façon significative :

« L’effet principal de la transformation régressive opérée dans le dernier quart de siècle (c’est-à-dire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale) a été de faire passer mes conclusions du mode indicatif au mode impératif ; nous n’allons pas simplement parvenir à un équilibre dynamique, nous “devons” y parvenir, si nous ne voulons pas détruire l’équilibre écologique délicat dont dépend toute vie. » [43]

Dans cette phase plus sombre, les valeurs sociales et environnementales de Mumford resteront les mêmes : avec, toutefois, beaucoup moins d’optimisme sur leur acceptation possible. Si, dans ses écrits, nous pouvons rencontrer, çà et là, les éléments d’une philosophie écologique à la fois analytique et programmatique, il est sans doute difficile de trouver un résumé de sa vision post-guerre ; il n’y a aucun texte comparable à Technique et civilisation ou à The Culture of Cities. Sa vision de l’écologie, de la culture et de la politique doit être recomposée à partir de ses différents écrits, en particulier de ses essais et de ses articles oubliés.

En premier lieu, voyons l’évaluation par Mumford de la technologie moderne : elle commence avec sa critique de l’énergie atomique et culmine avec ses graves attaques contenues dans The Pentagon of Power (1970). Ayant abandonné l’espoir que la technologie moderne se développe dans une direction favorable, il croit dorénavant que la science et la technologie moderne portent la marque du capitalisme : « L’intérêt du capitaliste pour la quantité, sa croyance qu’il n’y a aucune limite naturelle à l’acquisition » est maintenant accentuée par la technologie, « par l’idée que la production quantitative, elle aussi, n’a pas de limites naturelles » [44].

« Lorsque la machine prend le pas sur les personnes et lorsque toutes les activités et valeurs de l’esprit humain sont subordonnées à la recherche de l’argent et à la consommation privée des seuls biens obtenus par l’argent, l’environnement physique lui-même tend à être dégradé et sans effet. » [45]

Mumford réserve ses critiques les plus dures à la technologie atomique qui, selon lui, amplifie les techniques modernes, unilatérales et contraires à la vie. Il souhaite que cette technologie soit soumise à une « stricte période probatoire » et se refuse à accepter les « explications conciliatrices » de la Commission de l’énergie atomique selon lesquelles la contamination serait négligeable et facile à contrôler. Cela ne peut tranquilliser personne car l’histoire de la contamination industrielle montre que :

« notre myopie infantile excitée par la nouveauté, notre mépris de la santé dès lors qu’il s’agit de gains, notre manque de respect pour la vie continuent à envenimer l’atmosphère industrielle et rendent les rivières et les fleuves, l’air que nous respirons inaptes à la vie organique. » [46]

Rénovation de la démocratie et changement de valeurs

La foi dont Mumford fait preuve envers la science et la technologie fut largement modifiée par son rôle dans la Seconde Guerre mondiale. Il fut un critique précoce et attentif de la bombe atomique et il recommanda à l’Amérique un partage du savoir nucléaire plutôt qu’une compétition coûteuse et dénuée de sens. Il expliqua que le développement de l’énergie atomique et le perfectionnement des armes de destruction de masses portent un préjudice à la démocratie en fomentant des secrets à l’intérieur de l’État [47]. Le complexe militaro-industriel est donc, déjà en lui-même, une partie de la négation de la démocratie, dans la mesure où de larges zones du gouvernement central se trouvent soustraites à « tout contrôle et regard populaire, œuvrant en secret, retenant ou déformant impudemment l’information nécessaire à la démocratie pour juger le travail de ses représentants » [48].

Il établit une comparaison défavorable entre l’état présent de la démocratie en Amérique et celui d’il y a cent ans à une époque de grande diffusion de la propriété, de la richesse et du pouvoir politique. Dans son appel à une rénovation de la démocratie, Mumford utilise une théorie cyclique des structures politiques curieusement semblable à sa théorie cyclique du développement technique : un passé harmonieux mais perdu, un présent abominable, et un futur qui reste à construire [49]. Deux éléments intéressants se détachent de la vision de Mumford.

D’abord, le fait que les citoyens doivent pouvoir contrôler les programmes publics qui touchent leur vie de manière cruciale. Pour Mumford, de toutes les contributions révolutionnaires de Patrick Geddes à la planification, ce qui le distinguait de l’administrateur, du bureaucrate ou de l’homme d’affaires, c’était « son désir de laisser une partie essentielle du processus aux mains de ceux qui vont l’utiliser : les consommateurs et les citoyens » [50]. Mumford a hérité aussi du respect de Geddes pour le savoir populaire ou prémoderne. Pendant les premiers jours de la guerre la plus sauvage de l’histoire humaine, il espérait que :

« Les cultures les plus primitives du point de vue mécanique influencent et civilisent leurs conquérants européens, leur redonnent une partie du sens organique profond de l’unité avec le milieu, une partie de cette richesse sensuelle et de cette joie de vivre que les Occidentaux ont souvent perdues au cours de leur conquête agressive du milieu. » [51]

Ces sentiments sont parfaitement cohérents avec la prise de position de Mumford en faveur de ce que nous appellerions aujourd’hui « la diversité culturelle et biologique ».

« Le monde de la machine a isolé les individus de toutes formes de réalité hormis le processus mécanique lui-même : le froid et la chaleur, le jour et la nuit, la Terre et les étoiles, les forêts, les terres cultivées et les vignes, les jardins, toutes les formes de coopération organique entre les millions d’espèces qui composent la vitalité et la santé de la Terre, ont été supprimés complètement de l’esprit et ont été homogénéisés en un mélange uniforme qui peut être incorporé par la machine ».

Face à cette uniformité mortelle, Mumford nous invite à réapprécier notre propre histoire en « mettant en avant le caractère, la beauté et la variété dans les paysages comme chez les individus » [52].

J’ai expliqué que les trois philosophies environnementalistes génériques sont le naturalisme forestier (ou primitivisme), l’agrarisme et l’industrialisme scientifique. Mumford est l’un des rares (et peut-être unique) philosophe de l’environnement capable de transcender et de synthétiser des positions en faveur de la nature sauvage, des terres cultivées ou de la ville [53]. Ainsi que le signale son proche collaborateur Benton Mckaye, la nature vierge, le rural et l’urbain sont tous des milieux nécessaires au développement complet de la personne humaine. En conséquence, un programme régionaliste doit incorporer les trois éléments : la préservation d’une nature intacte, la restauration d’un paysage rural stable, la survie de la vraie ville [54].

L’humanisation de la technologie et la protection de la diversité dépendent toutes les deux d’un changement fondamental de nos valeurs. Comme l’a souligné un biographe de Mumford, alors que d’autres radicaux « attendent que les changements de valeur arrivent après la révolution, pour Mumford, le changement des valeurs est la révolution » [55]. À l’âge de la machine, la désintégration de la personnalité humaine est à un stade avancé ainsi que le montrent les pathologies du monde civilisé. C’est pourquoi, déclara Mumford en 1955 lors d’une rencontre internationale de scientifiques, « si nous voulons parvenir à un certain degré de bilan écologique nous devons aussi parvenir à un bilan humain » [56]. Il demanda, au cours d’une autre réunion, une plus grande intervention humaine sur la technique afin qu’elle prenne en compte la personnalité humaine.

Plus fondamentalement, il demandait que la technique soit détrônée dans la société moderne et il pensait que, pour cette grande tâche de rénovation culturelle :

« L’acteur central de ce nouveau drame de la civilisation ne pouvait pas être le Pouvoir, le Profit, la Mécanique, mais l’Individu total. Ce qui signifie inverser le rôle de la machine dans le développement. Dorénavant nous devons explorer le monde de l’histoire, de la culture, de la vie organique, du développement humain, de même que nous avons déjà exploré le monde sans vie de la nature. Nous devons comprendre la personnalité organique comme nous avons compris auparavant la statistique et la mécanique physique ; nous devons concentrer notre attention sur la qualité, la valeur, l’exemple et le but comme nous l’avons concentrée sur la quantité, les relations physiques, la masse et le mouvement. » [57]

Plus encore que des valeurs, les individus et les sociétés ont besoin de mythes viables. Sur ce point, Mumford est confiant dans la chute du mythe de la machine qui a fasciné les Occidentaux pendant une longue période.

« Le mythe de la machine doit être remplacé par un nouveau mythe de la vie, basée sur une riche compréhension de tous les processus organiques, sur une vision profonde du rôle positif des individus pour changer la face de la Terre… et par-dessus tout basé sur une profonde foi religieuse en la capacité de l’homme à se transformer et se perfectionner lui-même et ses institutions par une relation coopérative avec toutes les forces de la nature et les autres individus. » [58]

Avec cette dernière citation, il est facile de montrer que ce qui caractérise la philosophie de Mumford est, en termes contemporains, un « socialisme écologique ». Mais, à la différence des socialistes radicaux ou des écologistes radicaux, Mumford ne place pas ses espoirs dans un sujet désigné par l’histoire (par exemple le prolétariat ou les écologistes profonds). Dans un sens, il se refuse à projeter ses propres aspirations sur un sujet et c’est louable [59]. D’un autre côté, cet aspect exprime un curieux silence chez Mumford : il invoque fréquemment les individus, les valeurs et les styles de vie paradigmatiques, mais jamais les mouvements sociaux.

Se réapproprier Lewis Mumford

Dans cette partie, je vais tenter d’analyser ce que Mumford aurait aimé que nous retenions de lui comme penseur écologique et social. Je partirais de trois éloges que Mumford a écrits sur d’autres personnes : son fils, un pionnier écologique et un génie du XIXe siècle qu’il appréciait beaucoup. Aucun de ces travaux, apparemment éphémères, n’est véritablement connu. C’est pourtant à travers eux que nous pouvons entrevoir l’image que Mumford avait de lui-même et ses doutes vis-à-vis de sa propre place dans l’histoire [60].

Le fils unique de Mumford, prénommé Geddes en l’honneur de Patrick Geddes, mourut au combat à l’âge de dix-neuf ans pendant la Seconde Guerre mondiale. La perte de son fils marqua profondément l’écrivain et contribua significativement à son profond pessimisme envers la civilisation occidentale. Cependant, dans le courageux mémoire qu’il écrivit après la mort de Geddes, Mumford, le père, célébrait dans le fils les attitudes que lui-même avait appréciées pendant longtemps. Dans un chapitre très pastoral, « La Terre et les saisons », Mumford qualifie son fils de « véritable homme de la campagne ». À travers ses profonds sentiments pour la campagne, Geddes Mumford « renouvelait l’esprit que Thoreau avait fait souffler sur la campagne américaine… Geddes répondait dans toutes ses fibres aux interrogations de Thoreau : qui ne souhaiterait pas être à la hauteur des attentes de la terre ? »

Dans un autre chapitre, « Chemins de la campagne et voisins de la campagne », Mumford se rappelle comment son fils aimait travailler la terre de ses mains et à quel point il ressentait un désagrément intense vis-à-vis des machines. Une illustration de son « antipathie pour la machine » était sa préférence pour un cheval pour labourer la terre. Lorsque sa mère lui suggéra qu’un tracteur pouvait mieux faire, Geddes répliqua sobrement qu’un tracteur ne prête aucune attention à ce qu’il fait : il creuse la terre et la retourne brusquement là où un cheval passe gentiment.

Par ailleurs, « les sentiments de Geddes pour la campagne incluaient aussi les gens ». Mumford évoque un fermier de ses voisins, Sam Honor, d’origine anglaise, « plein d’amour envers la campagne… et plus proche d’être paysan que tout autre Américain qu’il connaissait ». Sam était par sa personne un « spécimen vivant d’une Amérique plus ancienne et plus domestique, plus proche de l’idéal de Geddes que celle actuelle » [61].

L’amour de Mumford pour la terre, comme celui de son fils, naquit de son contact juvénile avec la campagne. Sa conscience écologique provenait de l’influence de Patrick Geddes et du grand géographe américain, que Patrick Geddes lui avait fait connaître, George Perkins Marsh. Dans The Brown Decades (1931), Mumford alerta le public américain sur la portée de cet écrivain oublié, de telle façon que, lorsque apparut une grande biographie un quart de siècle après, Mumford était bien placé pour donner une appréciation de Marsh. L’œuvre de Marsh, Man and Nature, était indiscutablement une « étude écologique compréhensive avant même que le mot écologie soit inventé ». Mumford disait aussi, à juste titre, que Marsh se serait opposé « au grand programme de contamination et d’extermination introduit dans notre pays au nom du progrès scientifique » et, en particulier, qu’il se serait exprimé contre la production d’énergie nucléaire et sa capacité à mutiler de façon permanente la race humaine et à rendre la planète inhabitable.

En mettant en perspective la pensée de Marsh, Mumford révèle la sienne : « Marsh n’a pas dévalué la science ou la production scientifique, il a valorisé plutôt l’intégrité de la vie… » La plus grande contribution de cet enfant du Vermont a été « son approche combinée de naturaliste, de moraliste et d’humaniste ; il a trouvé aussi bien les outils intellectuels que la direction morale nécessaire ».

« La nature de son esprit était exactement contraire à celle des spécialistes formés en Allemagne qui commencèrent à dominer l’Amérique dans les années 1880, à la mort de Marsh ; ceux-ci rétrécissaient leur expérience vitale et séparaient leurs intérêts spécialisés. » [62]

Ce ton défensif, peu fréquent chez Mumford, nous le retrouvons dans son appréciation de William Morris, un génie du XIXe siècle dont les apports furent plus grands encore que ceux de Marsh. Selon Mumford, Morris n’était pas seulement un « constructeur de rêves », mais aussi un « réaliste résolu, qui refusait de considérer les sordides triomphes victoriens du progrès mécanique comme les succès définitifs de l’esprit humain ». Il n’était pas, comme on le suppose communément, un passéiste, mais plutôt ce que Henry Russel Hitchcock avait appelé un « néo-traditionaliste, compte tenu qu’il ne revivait pas le passé mais qu’il développait ce qui restait encore vivant en lui ». Morris, indubitablement, accordait beaucoup de temps et d’énergie à retrouver les techniques traditionnelles qui étaient considérées comme superflues à l’ère de la machine.

« Une génération entière avant que les anthropologues ne commencent leur travail salutaire avec des groupes de l’âge de pierre et des communautés tribales, Morris fit un travail similaire dans le domaine des arts et des métiers du Vieux monde. […] S’il avait eu plus de sympathie pour les résultats caractéristiques de sa propre époque, il n’aurait pas eu une énergie aussi concentrée et importante pour sa tâche de récupération. »

Morris ne voulait pas supprimer toutes les machines : il pensait qu’elles pouvaient faire le travail nécessaire et laisser l’autre travail, plus agréable, aux individus. En effet, Morris était un défenseur précoce des technologies appropriées :

« Au lieu d’accepter n’importe quelle mégatechnique ou monotechnique comme inévitable […] veulent maintenir vivantes et restaurer ces formes d’art ou de métier dont l’existence continue enrichit la vie humaine et laisse le chemin ouvert pour de nouveaux apports techniques ».

En cassant le stéréotype de Morris, présenté comme un illustre rêveur, Mumford reconnaissait aussi sa relation avec le socialisme. Bien qu’il l’eût rejoint assez tard le socialisme, le travail de Morris fut renforcé par la vision socialiste qui « donna un plus grand contenu social et un grand dessein humain à toutes ses œuvres privées en tant qu’artiste et qui lui donna confiance pour travailler en direction d’un futur où tous pourraient connaître la joie du travail créatif que lui-même avait connue » [63].

Dans ces hommages de Mumford à deux géants très différents du XIXe siècle, William Morris et George Perkins Marsh, on peut trouver des similitudes. Dans les deux cas, il semble qu’il se soit projeté lui-même et qu’il ait plus particulièrement fait ressortir l’évaluation sociale qu’il préférait à travers des individus aux idées et aux actions semblables aux siennes mais d’une génération précédente. Il anticipe et conteste l’idée que Marsh était contre la science et attribue son désintérêt pour elle à sa crainte d’être pris par la spécialisation. Mumford avait été confronté lui-même à cette critique dans les forums intellectuels et politiques où il parlait. Il en est de même pour sa défense de Morris. Morris, dit-il, ne s’oppose pas aveuglément à la technologie ; il sait comment utiliser le passé sans être un passéiste ; il est plus un réaliste qu’un rêveur et son rapprochement du socialisme le conduit à une profonde vision sociale. En écrivant ces lignes, Mumford pouvait avoir été conscient ou non que sa défense de Morris était en même temps une défense de sa propre vie et de son travail. Il avait soixante-treize ans, était presque à la fin de sa carrière active et ne savait pas comment l’histoire le jugerait.

Conclusion

Nous revenons donc au point de départ : la réception, ou plutôt la non-réception, des écrits écologiques de Mumford dans sa propre société. Une table ronde sur l’histoire, organisée récemment par le Journal of American History, illustre bien cette situation. Dans son essai central, Donald Worster rappelle l’appel d’Aldo Leopold (dans A Sand County Almanach) pour une « interprétation écologique de l’histoire », ajoutant que « les historiens ont tardé à suivre l’idée de Leopold » mais que finalement « le champ de l’histoire de l’environnement a commencé à prendre forme et que les historiens tentent de le construire à partir de son initiative » [64].

Tout d’abord, je dois préciser que je n’ai rien contre Aldo Leopold ni contre la considérable admiration que lui voue Donald Worster. Worster n’est pas seulement le plus brillant des historiens de l’environnement nord-américains, il est aussi de ceux qui ont une plus grande largeur de vues. Mais pourquoi invoquer l’appel de Leopold à une histoire écologique, appel fait en passant et dans un contexte totalement différent, au lieu d’invoquer le travail d’un homme qui, justement, peut être considéré comme le fondateur de ce champ d’étude en Amérique.

En effet, Mumford utilisait déjà le terme d’« histoire écologique » en 1917 [65], dessinant les lignes générales d’une théorie écologique de l’histoire dans ses essais brillants sur le régionalisme dans les années vingt, et écrivant deux grandes histoires écologiques dans les années trente. De plus, comme nous l’avons vu, il a continué à écrire sur les thèmes environnementaux jusqu’à la fin de sa vie. On peut trouver une explication positive de la préférence de Worster à travers une identification avec Aldo Leopold, relié au fait que les contributions les plus importantes de Mumford sont restées dans l’ombre. Elle explique la grande négligence dont ont fait preuve les historiens, les philosophes et les militants écologistes vis-à-vis des écrits écologiques de Mumford.

Aldo Leopold et John Muir étaient plus proches de l’esprit et du cœur des environnementalistes américains. Mais si tous les deux furent des individus remarquables, des observateurs attentifs du monde naturel et des moralistes puissants, aucun n’avait la vision historique de Mumford, sa sensibilité sociologique et sa profondeur philosophique. Je vais donc proposer une interprétation de cette négligence.

Une première raison a été la domination de la pensée sauvage dans le mouvement environnemental américain. Comme Muir et Leopold, Mumford valorisait la nature vierge et la diversité biologique, mais à la différence d’eux il insistait parallèlement sur le rôle de la diversité culturelle et des relations de pouvoir au sein de la société humaine. De plus, sa philosophie subtile et complexe ne pouvait être réduite à l’opposition manichéenne entre le blanc et le noir, ce qui est arrivé souvent à l’environnementalisme (comme à d’autres mouvements sociaux). En sortant de son contexte la pensée de Muir et de Leopold, les environnementalistes radicaux peuvent la réduire à une opposition polaire entre le biocentrisme et l’anthropocentrisme, chose impossible avec la pensée de Mumford [66].

Une deuxième raison est que Mumford n’est pas un nationaliste à courte vue. Quelques-uns de ses écrits ont mis en évidence la combinaison historique de l’environnement et du nationalisme nord-américain. Le même mouvement de préservation des espaces sauvages et de la nature primitive a commencé comme une croisade nationaliste pour protéger « des monuments » de la nature qui n’existaient pas en Europe ; ce mouvement a ensuite insisté sur la nécessité de combattre l’identification de la culture américaine avec le matérialisme [67].

Politiquement, Mumford s’est toujours opposé au nationalisme nord-américain et à son expression extrême : l’isolationnisme [68]. Sur le plan intellectuel, son internationalisme est indiscutable. Il se plaignait du « faux dieu tribal du nationalisme » et pensait clairement que « les avancées culturelles arrivaient normalement par fertilisation croisée ». Sa propre pensée témoignait de cette idée de façon éloquente [69].

Les idées politiques de Mumford ont dû jouer aussi contre une large acceptation culturelle de sa pensée en Amérique du Nord. Il fut un critique précoce du stalinisme et un socialiste toute sa vie. Il se plaignait de la tyrannie politique et de l’adoration de la technologie en Russie soviétique, mais reconnaissait que la promesse communiste de l’égalité, même pervertie dans la pratique, était en accord avec l’esprit de l’époque. Selon lui, le rôle de la démocratie est d’enseigner de meilleurs chemins pour promouvoir l’égalité économique et politique que la tyrannie et le contrôle de la pensée [70].

En fin de compte, Mumford avait un champ d’intérêts beaucoup plus large et produisit des contributions fondamentales dans tellement de domaines qu’il est facile d’oublier les racines écologiques de son œuvre. Ainsi deux livres récents sur Mumford – la biographie autorisée de Donald Miller et le recueil d’essais édité par Thomas et Agatha Hughes – sont des modèles de travail académique rigoureux et sont tous les deux favorables à Mumford. Ils reprennent scrupuleusement les contributions de Mumford à l’architecture, à l’histoire des technologies, à l’histoire de l’urbanisme, à la planification régionale et à la littérature, mais font peu de cas de ses écrits à orientation écologique [71].

C’est pour cela que Mumford continue à être oublié des environnementalistes américains. Cependant, Mumford continue à parler fortement aux environnementalistes d’autres cultures. Par exemple, le célèbre penseur vert Rudolf Bahro [72] (ex-Grünen) accéda tardivement à la pensée de Mumford, mais reconnut immédiatement que « son travail avait la même signification pour le mouvement écologique que celui de Marx pour le mouvement ouvrier » [73]. Ce que le visionnaire Bahro découvrit intuitivement, j’ai essayé de le démontrer soigneusement dans cet essai, avec l’outil académique habituel. Mais peut-être ai-je, personnellement, été mieux préparé à comprendre ce phénomène d’un prophète peu reconnu dans son pays alors qu’il est profondément respecté en dehors ? Cela n’a-t-il pas été le destin du plus important des citoyens de l’Inde de ce siècle, Mahatma Gandhi, et celui du plus important qui y ait vécu, Gautama Buddha ?

Ramachandra Guha

 

Ce texte est initialement paru dans la revue Écologie & politique n°3-4, 1992.

Traduction par Frédéric Brun

 

Ramachandra Guha, « Lewis Mumford un écologiste nord-américain oublié », revue Agone, 45 | 2011.


 

Notes:

[1] Mes remerciements à Mike Bell, Bill Burch et James O’Connor pour m’avoir poussé à écrire cet essai. J’ai utilisé dans ma recherche l’indispensable bibliographie d’Elmer Newman des écrits de Lewis Mumford, publiée par Harcourt, Brace et Jovanovitch en 1970. Cet essai est dédié à la mémoire de l’écrivain Richard J. Margolis.

[2] Médecin et biologiste américain d’origine française, René Dubos (1901-1982) joua un rôle de premier plan dans la découverte des antibiotiques. En 1972, il fut choisi avec l’économiste anglaise Barbara Ward pour rédiger le rapport, Nous n’avons qu’une Terre, de la première conférence internationale des Nations unies sur l’environnement, tenue à Stockholm (1972). Le biologiste Raymond Dasmann (1919-2002) souligna la nécessité de préserver l’environnement dès les années 1950 et se fit connaître du grand public avec le livre The Destruction of California (1965). En 1970, il rejoignit l’Union internationale pour la conservation de la nature (Suisse) et enseigna l’écologie à l’université de Californie à Santa Cruz à partir de 1977. Fille de l’écologiste américain Aldo Leopold née en 1927, Estella Leopold a fini sa carrière universitaire comme professeur de botanique au département de biologie de l’université de Washington tout en participant sa vie durant aux activités d’associations de défense de l’environnement comme la National Audubon Society ou The Children of Nature. Né à Liverpool, l’économiste et philosophe anglais Kenneth Boulding (1910-1993) est naturalisé américain en 1948. Président de l’American Economic Association, il est l’auteur de la célèbre boutade : « Celui qui croit que la croissance infinie peut être possible dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ». [NdE]

[3] La référence à la ville comme son université se trouve dans : Lewis Mumford (désormais LM), Sketches From a Life : The autobiography of Lewis Mumford : The early years, The Dial Press, New York, 1982.

[4] Anne Chisholm, Philosophers of The Eath : Conversations with ecologists, Sidgwick and Jackson, Londres, 1972.

[5] Voir William L. Thomas (dir.), Man’s Role in Changing The Face of The Earth, University of Chicago Press, 1956 ; F. Fraser Darling et John P. Milton, The Future Environments of North America, Natural History Press, Garden City (New York) 1966.

[6] Roderick Nash, Wilderness and The American Mind, Yale University Press, New Haven, 1982 ; Stephen Fox, The American Conservation Movement : John Muir and his legacy, University of Wisconsin Press, Madison, 1985 ; Samuel P. Hays, Beauty, Health and Permanence : Environmental politics in the United States, 1955-1985, Cambridge University Press, New York, 1987.

[7] Né en Écosse, émigré aux États-Unis en 1849, l’écrivain et naturaliste américain John Muir (1838-1914) raconta ses aventures dans la nature, notamment dans les montagnes de Californie, dans des livres très populaires. Il contribua à sauver la vallée du Yosemite, qui devint parc national, et fonda en 1892 le Sierra Club qui est la première organisation de défense de l’environnement aux États-Unis. [NdE]

[8] Connu pour son livre A Sand County Almanac (trad. fr. : Almanach d’un comté de sable, présentation J.-M. G. Le Clézio, Garnier-Flammarion, 2000), le forestier Aldo Leopold (1887-1948) fut un des fondateurs de la Société des espaces naturels en 1935 qui eut une influence majeure sur le développement des mouvements pour leur protection aux États-Unis. [NdE]

[9] LM, Sketches From a Life, op. cit., p. 90.

[10] Écrivain américain et écologiste radical, Edward Abbey (1927-1989) est notamment l’auteur de l’essai Désert solitaire (1971) et du roman Le Gang de la clef à molette (1975), qui inspira la naissance du mouvement écologiste radical Earth First en 1979 qui a pour devise : « No Compromise in Defense of Mother Earth ». [NdE]

[11] Biologiste, sociologue et urbaniste d’origine écossaise, Patrick Geddes (1854-1932) fit des études de biologie à Londres. À la fin des années 1880, il s’établit à Édimbourg où il s’occupa des travaux de réhabilitation de la vieille ville et publia Le Développement urbain. Étude des parcs, des jardins et des instituts culturels (1903). En 1910, il fut chargé de concevoir les plans de l’université hébraïque de Jérusalem par l’Organisation sioniste. De 1914 à 1924, il poursuivit son travail d’urbaniste en Inde, puis s’installa à Montpellier où il créa le Collège des Écossais. Influencé notamment par la pensée politique anarchiste, en particulier celle du géographe Élisée Reclus, et par l’écrivain John Ruskin, Geddes s’intéressa tout particulièrement aux relations spatiales entre la ville et la campagne. Mumford se considérait comme son disciple et entretint une importante correspondance avec lui jusqu’à sa mort (Lewis Mumford and Patrick Geddes. The Correspondence, édité et présenté par Frank G. Novak, Routledge, Londres, 1995). Sur Patrick Geddes, lire : Tom Steele, « Élisée Reclus et Patrick Geddes géographes de l’esprit. Les études régionales dans une perspective globale », Réfractions, automne 1999, n° 4, p. 39-53. [nde]

[12] Patrick Geddes, Cities in Evolution (1915) William and Norgate, Londres, 1949, p. 51 ; Jacqueline Tyrwhitt, Patrick Geddes in India, Lund Humphries, Londres, 1947, p. 57 & 78. Ce dernier est une compilation d’extraits de certains des rapports de Geddes sur diverses villes indiennes. Il écrivit près de cinquante rapports, à la demande du gouvernement colonial et de nombreux princes hindous.

[13] Botaniste anglais, Arthur George Tansley (1871-1955) a été l’un des fondateurs de la British Ecological Society et le rédacteur en chef du Journal of Ecology durant vingt ans. [NdE]

[14] Professeur de botanique, notamment à l’université de Chicago, Paul Sears (1891-1990) écrivit Deserts on the March durant le Dust Bowl – un des premiers livres à expliquer les principes écologiques et les ravages de l’agriculture industrielle au grand public. [NdE]

[15] Géographe britannique, Laurence Dudley Stamp (1898-1966) fut professeur aux universités de Rangoon, puis de Londres. De 1936 à 1944, il réalisa une grande enquête sur l’utilisation des terres en Grande-Bretagne. [NdE]

[16] Zoologiste américain, Charles Christopher Adams (1873-1955) fut notamment directeur du New York State Museum. [NdE]

[17] Lire Robert P. McIntosh, The Background of Ecology : Concept and theory, Cambridge University Press, 1985. Geddes fut un des premiers critiques de l’économie conventionnelle à partir d’une perspective écologique énergétique. Lire à ce sujet Juan Martinez Alier, Ecological Economics : Energy, economics, society, Basil Blackwell, Oxford, 1987.

[18] Essai publié pour la première fois dans Architectural Review et, sous forme résumée, in LM, My Works and Days : A personal chronicle, Harcourt, Brace and Jovanovich, New York, 1979. Lire aussi Sketches From a Life, op. cit., et « Patrick Geddes Insurgent », The New Republic, octobre 1929.

[19] Patrick Geddes, « Report on Town Planning, Dacca », Bengal Secretariat Book Depot, Calcutta, 1917.

[20] Fils d’un sénateur, George Perkins Marsh (1801-1882) fut avocat, diplomate et philologue, parlant couramment une demi-douzaine de langues. En 1864, il publia Man and Nature où il décrit la manière dont l’espèce humaine change la face de la planète. Il y affirme notamment que la déforestation conduit à la désertification, citant comme exemple les pays autour de la Méditerranée. Grâce à ce livre, il est considéré comme le premier écologiste avant la lettre d’Amérique du Nord. [NdE]

[21] LM, The Brown Decades : A study of the arts in America (1931), Dover Publications, New York, 1955, p. 76. Quelques années après, Mumford songea qu’il avait été invité à coprésider la Conférence de la Fondation Wenner-Gren sur « Le rôle de l’homme dans le changement de la face de la Terre » en raison de son mémoire sur George Perkins Marsh dans The Brown Decades, et comme c’était Geddes qui l’avait introduit à Marsh, il suggéra que l’invitation concernait en dernière instance son maître (LM, Sketches From a Life, op. cit., p. 408). Les actes du colloque de Wenner-Gren, édités par William L. Thomas (voir note n°3), étaient dédiés à Marsh.

[22] LM, « Regionalism and Irregionalism », The Sociological Review, 19 avril 1927, p. 277.

[23] LM, « The Theory and Practice of Regionalism », The Sociological Review, 20 janvier 1928.

[24] Lire Radhakamal Mukerjee, Regional Sociology, Century Co., New York, 1926. Mukerjee fut aussi fortement influencé par Geddes, avec lequel il était en contact pendant son dernier séjour à Calcutta, en 1915-1916.

[25] Les paragraphes suivants font référence à l’essai cité supra, note 22.

[26] Mumford a rarement perdu l’occasion de désavouer les pionniers colonisateurs pour leurs crimes contre la nature. En 1962, il se plaignait de ce que, « y compris quand le pionnier ne viole pas la nature, il divorce d’elle un peu trop facilement : il oublie la grande leçon qu’enseignent l’écologie et la médecine, que la grande mission des individus n’est pas de conquérir la nature par la force mais de coopérer intelligemment et amoureusement avec elle. » (LM, « California and The Human Prospect », Sierra Club Bulletin, 1962, n° 47, 9, p. 45).

[27] Urbaniste anglais fondateur du mouvement des cités-jardins, Ebenezer Howard (1850-1928) milita à partir de 1879 dans le mouvement socialiste anglais. Autodidacte marqué par les œuvres de John Ruskin et William Morris et par la lecture du roman utopique de l’écrivain américain Edward Bellamy, Looking Backward (1888), Howard écrivit en 1898 Tomorrow : A peaceful path to social reform (Demain : une voie pacifique vers la réforme sociale), qu’il réédita quatre ans plus tard sous le titre de Garden-Cities of Tomorrow. Il y décrivait la cité-jardin comme « une ville conçue pour une vie et une industrie saines, d’une taille qui permette d’atteindre la pleine mesure de la vie sociale, entourée par un cordon rural, et où le terrain serait à la disposition de la communauté ». L’intérêt suscité par son ouvrage l’amena à lancer l’association Town and Country Planning Association en juin 1899, puis en 1902 la Garden City Pionner Company (Société des pionniers des cités-jardins) qui aboutit à la réalisation de la première cité-jardin de Letchworth, à 50 km au nord de Londres. [NdE]

[28] Le développement économique nord-américain a continué en ignorant les réalités régionales. Mais le désastre écologique a été freiné aux États-Unis par le recours à l’exploitation des ressources naturelles sur toute la planète. À l’époque de la publication de la série d’articles de Mumford dans la Sociological Review, l’Amérique pouvait encore subsister avec ses propres ressources. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le développement de la société de consommation s’est appuyé sur une relation d’exploitation avec le reste du monde.

[29] LM, « Science on the Loose », critique de Robert Millikan, « Science and The New Civilization », The New Republic, 6 août 1930. Lire aussi le chapitre « Pre-70 Ecology », in LM, My Works and Days, op. cit., p. 29.

[30] LM, Technique et civilisation (1950), Seuil, 1976, p. 105.

[31] Ibid., p. 106, 268.

[32] Ibid., p. 111, 118, 138.

[33] Ibid., chapitre IV (p. 141, 156, 157).

[34] Ibid., p. 211.

[35] Ibid., chapitre V (p. 230).

[36] Ibid., p. 370.

[37] LM, The Culture of Cities, Harcourt, Brace & Co., New York, 1938, chap. I.

[38] Ibid., chap. III.

[39] Ibid., chap. V et VI.

[40] Hegel n’est mentionné qu’une seule fois dans Technique et civilisation et aucune dans The Culture of Cities. De toute façon, Mumford avait lu attentivement Karl Marx et peut-être que ces étapes rejoignent inconsciemment l’interprétation par Marx de la dialectique hégélienne. La théorie de l’histoire chez Marx ouvrait tantôt sur une lecture évolutionniste, tantôt sur une lecture cyclique : tandis que les marxistes ont préféré la première, Mumford devait être indubitablement d’accord avec la deuxième.

[41] LM, The Culture of Cities, op. cit., p. 331.

[42] LM, Technique et civilisation, op. cit. ; « The Theory and Practice of Regionalism », art. cit., p. 19.

[43] LM, « Preface », in The Condition of Man (1944), Harcourt, Brace Jovanovich, New York, 1973.

[44] LM, « Technics and the Future of Western Civilization », in In The Name of Sanity, Harcourt, Brace and Jovanovich, New York, 1954.

[45] LM, « California and the Human Prospect », art. cit., p. 43.

[46] LM, « Prospect », in William L. Thomas (dir.), Man’s Role…, op. cit., p. 1147.

[47] Lire, par exemple, ses essais « Gentlemen ! You Are Mad ! », Saturday Review of Literature, 2 mars 1946 ; « The Morals of Extermination », Atlantic Monthly, octobre 1959 ; et In The Name of Sanity, op. cit. Lire également Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light : American thought and culture at the dawn of the atomic age, Pantheon, New York, 1985.

[48] LM, « The Moral Challenge to Democracy », Virginia Quarterly Review, 1959, n° 35, 4, p. 565.

[49] Ibid., p. 562.

[50] LM, « Looking Forward », Proceedings of The American Philosophical Society, 1940, n° 83, 4, p. 541.

[51] LM, My Works and Days, op. cit., p. 115.

[52] « California and The Human Prospect », art. cit., p. 45.

[53] Ramachandra Guha, « Toward a Cross Cultural Environmental Ethic », Alternatives, 1990, n° 16, 3.

[54] Benton Mckaye à Lewis Mumford, 3 décembre 1926, cité par John M. Thomas, « Lewis Mumford, Benton Mckaye and the Regional Vision » in Thomas et Agathe Hughes (dir.), Mumford : Public intellectual, Oxford University Press, New York, 1990.

[55] Donald L. Miller, Lewis Mumford : A life, New York, Weidenfeld and Nicholson, 1989, p. 166.

[56] LM, « Prospect », art. cit., p. 1146.

[57] LM, « Let Man Take Command », The Saturday Review of Literature, octobre 1948, p. 35.

[58] LM, « California and The Human Prospect », art. cit., p. 58.

[59] Alvin Goudner, Against Fragmentation : The origins of Marxism and the sociology of intellectuels, Oxford University Press, New York, 1985.

[60] Bien entendu, d’autres écrivains ont projeté leurs espérances, leurs préjugés et leurs aspirations à travers des hommages à d’autres personnes. Ainsi, pour l’identification d’Orwell avec Dickens, voir l’étude stimulante de John Rodden, The Politics of Literary Reputation : The making and claiming of ‘St. George’ Orwell, Oxford University Press, New York, 1989.

[61] LM, Green Memories : The Story of Geddes Mumford, New York, Harcourt, Brace and Co., 1947.

[62] LM, « Marsh’s Naturalist-Moralist-Humanist Approach », Living Wilderness, hiver 1959-1960, n° 71 (cet article est une critique du livre de David Lowenthal, George Perkins Marsh : Versatile Vermonter).

[63] LM, « A Universal Man », The New York Review of Books, 23 mai 1968.

[64] Donald Worster, « Transformations of The Earth : Toward an agroecological perspective in history », Journal of American History, 1990, n° 76, 4.

[65] Donald Miller, Lewis Mumford, op. cit., p. 87.

[66] Voir ma polémique « Radical American Environmentalism and Wilderness Preservation : A Third World critique », Environmental Ethics, printemps 1989.

[67] Alfred Runte, National Parks : The American experience, University of Nebraska Press, Lincoln, 1979. Mumford avait précédé la critique de Runte vis-à-vis du mouvement naturaliste en se plaignant de la tendance des planificateurs américains du passé à « donner une importance exclusive aux formes les plus rares du paysage. Si la culture de l’environnement avait pénétré profondément nos consciences, nos appréciations esthétiques ne se limiteraient pas aux étonnantes formations géologiques comme celle du Grand Canyon de l’Arizona : nous regarderions de la même manière chaque recoin de la Terre, et nous ne resterions pas indifférents face à la destruction de zones moins romantiques. » (LM, The Culture of Cities, op. cit., p. 332).

[68] Lire, par exemple, son essai polémique « The Corruption of Liberalism », The New Republic, 29 avril 1940. Pour une critique conservatrice de Mumford comme antipatriote, lire Edward Shils, « Lewis Mumford : On the way to the New Jerusalem », The New Criterion, 9 janvier 1983.

[69] LM, « Let Man Take Command », art. cit., p. 8 ; « Looking Forward », art. cit.

[70] Lire LM, « The Bolshevist Religion », The New Repubic, 1er avril 1928 ; « Alternatives to the H-Bomb », The New Leader, 28 juin 1954.

[71] Une raison en est probablement leur manque d’intérêt pour l’écologie ; une autre est leur confiance méthodologique dans les livres de Mumford et ses papiers privés, en ignorant les articles et les essais écrits pour les revues que j’ai utilisées. Je peux aussi signaler que ma reconstruction de la pensée écologique de Mumford a délibérément un champ réduit ; elle ignore complètement ses écrits sur l’art et la littérature et sur l’architecture, deux domaines où Mumford avait une grande réputation.

[72] Philosophe marxiste et dissident est-allemand, Rudolf Bahro (1935-1997) se fit connaître avec la publication de L’Alternative (Pour une critique du socialisme réellement existant), Stock, 1979. Après avoir été un des leaders des Verts en Allemagne de l’Ouest, il sera un des fondateurs du PDS (Partei des Demokratischen Sozialismus) en 1989. [NdE]

[73] Cité par Kirkpatrick Sale, « Lewis Mumford », The Nation, 19 février 1990 (notice nécrologique). Bien que Sale ait peu écrit sur Mumford, il est un des rares environnementalistes américains qui exprime fréquemment son admiration à son égard. Lire Dwellers in the Land : The bioregional vision, Sierra Club Books, San Francisco, 1985.

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