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Pierre Lieutaghi, Le pays de Forcalquier, hier et aujourd’hui, 2005

Lors des journées fermières européennes de l’association Païsalp en septembre 2005, l’ethnobotaniste Pierre Lieutaghi a livré au public ses réflexions sur l’évolution du pays de Forcalquier. Païsalp regroupe une quarantaine de producteurs fermiers de Haute Provence ; chaque année, ils organisent des journées européennes regroupant des producteurs d’une dizaine de pays, pour des conférences, débats, projections de films, et un grand marché paysan.

 

Il y a 41 ans que j’habite le pays de Forcalquier. Ce n’est pas une vie de patriarche, mais cela m’a permis de voir des évolutions aussi bien du côté du paysage, où le botaniste a tendance à suivre les changements du couvert végétal, que dans l’ordre socio-économique, l’un n’allant d’ailleurs pas sans l’autre.

Ce qui m’a surtout frappé quand je suis arrivé ici en 1965, c’est qu’il s’agissait d’un pays auquel les hommes avaient donné énormément d’efforts, pour ne pas dire de souffrance. Bien sûr, c’étaient des paysages magnifiques, des villages où il semblait que la vie pouvait être simple, et cette incroyable impression de liberté à la traversée d’une campagne très ouverte, sans clôtures ni barrières – où l’on a toutefois vite décelé de nombreuses bornes et limites invisibles, ou juste matérialisées par quelques pierres posées l’une sur l’autre, les traces légères de la société pastorale qui définissait ainsi les nombreuses pièces d’un territoire tout à l’envers de la sauvagerie, partout humanisé, jusqu’au fond de la ravine la plus reculée.

L’effort, il m’est apparu avec la découverte des tas de dépierrement, des murs de terrasses plus ou moins effondrés, des ruines dispersées dans les bois secs des collines, au milieu des terres sans eau, que révélait en mars une brève floraison d’amandier. Aujourd’hui encore, alors que les amas de pierres des bords de champ se confondent avec l’éboulis, ou sont dispersés avec indifférence par les centaines de chevaux des tracteurs dans ces mêmes sols dont on les a tirés avec peine, il y a longtemps, je ne peux pas me promener dans les collines sans me dire que chacune de ces pierres a été prise dans des mains, surtout celles des femmes et des enfants qui suivaient la charrue. Toutes les pierres de ce pays ont été touchées. Aussi, ce que je vois d’abord dans le paysage du pays de Forcalquier, c’est la présence des gens, leur obstination parfois en limite de l’absurde, leur attention prodigieuse à l’entretien, à la reconstruction permanente de la terre qui les faisait vivre.

Le paysage d’ici, le « patrimoine paysager » comme on dit maintenant, ce que promeuvent les offices du tourisme, ce n’est pas de la nature, c’est de l’espérance et de la douleur, du bénéfice, souvent modeste, et de l’échec, c’est une histoire sociale plus qu’une histoire naturelle – même si la flore sauvage a toujours profité de la moindre inattention du paysan pour affirmer ou étendre ses possessions, même si la société pastorale a su tirer le meilleur parti possible des potentialités de ce que nous regardons aujourd’hui comme sauvage.

C’est l’extrême fin du monde rural traditionnel. C’est un moment de la société paysanne de Haute-Provence qui a parfois des allures de panique. La tension entre petites productions locales et concurrence de plus en plus vive du grand marché qui se met en place, la mécanisation accrue et avec elle l’extension des investissements et des emprunts, la volonté politique affirmée de faire disparaître toutes les fermes considérées comme non-rentables selon les critères du productivisme agricole en plein délire d’auto-célébration (le plan Mansholt en est l’illustration la plus connue), et, corrélativement, le remplacement du réseau de petites et moyennes exploitations par quelques entreprises à caractère industriel, tout cela entraîne une restructuration du foncier, où beaucoup de terres de l’agriculture sèche collinéenne sont délaissées au profit des zones qui commencent à bénéficier de l’arrosage par aspersion. C’est l’époque où l’on brade les campagnes pour quelques milliers de francs, où personne n’a envie de venir s’installer dans ce pays qui a tout l’air de mourir.

Il n’empêche, chaque lundi matin, devant le café du Bourguet, on voit encore quelques dizaines de paysans qui discutent des dernières nouvelles de la terre, des histoires de subventions et de prêts, du dernier Massey-Fergusson, des bonnes et des mauvaises raisons de déclarer la fièvre de Malte aux services vétérinaires, de la femme du Jeannot qui est partie avec le conseiller agricole, ce salaud qui n’arrêtait pas de prêcher pour l’ouverture sur l’extérieur. Il y a encore une vie sociale visible chez les agriculteurs du pays. Les nouveaux venus à la terre se comptent sur les doigts d’une main entre Sisteron et Apt.

On n’a pas encore appris à vendre du paysage, de la résidence secondaire, du séjour à la campagne; on n’a pas encore appris qu’une vue sur les champs rapportait beaucoup plus qu’une vie à travailler les champs. C’est encore un temps de naïveté. On n’a pas planté des fortifications de cyprès bleus autour des cabanons qui seront bientôt à restaurer. Il n’y a pas de panneaux « pièges à feu, danger de mort » sur les volets fermés des anciennes fermes qu’on va bientôt convertir en maisons de vacances. Quand on monte à la Citadelle, on voit un pays à l’urbanisation nouvelle déjà incohérente, mais pas encore au stade de la ceinture pavillonnaire se propageant dans toutes les directions.

A Forcalquier, il y a encore plusieurs épiceries, plusieurs boucheries, des cordonniers, des merceries, deux quincailleries où l’on achète ses clous au poids, des électriciens qui vendent des ampoules à la pièce. Les supermarchés n’ont pas encore entamé leur croisade contre la vie chère. On chercherait vainement un magasin où acheter du savon aux senteurs de Provence, ou la belle grosse cigale de céramique à fixer au mur de la villa. Quant à l’artisanat indien ou thaïlandais, il est encore en Asie, mais plus pour longtemps.

Le très curieux soubresaut géologique qui vient de propulser le Luberon jusqu’à Forcalquier, au ravissement du marché de l’immobilier, n’a pas encore eu lieu.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas de nostalgie. Ni plus ni moins qu’ailleurs, le monde paysan d’ici était aux prises avec des contingences d’une stratégie économique très au-delà des capacités de résistance de tous les intéressés. On s’est adapté comme on a pu, non sans quelques vérifications de la loi du plus fort. Les terres peu productives ou d’accès difficile ont été délaissées, ont entrepris, ou poursuivi, leur conversion vers la friche. Le recul de la présence pastorale s’est ajouté au tri sélectif des surfaces labourables pour étendre l’emprise de la lande, des pins en altitude. Les célèbres bergeries du Contadour, repères qu’on voyait de loin dans les paysages complètement ouverts des lavandaies montagnardes, ont disparu dans la pinède où, déjà, le hêtre revient. Les taillis de chêne blanc vieillissent désormais au point de reconstituer un paysage forestier qu’on n’a pas dû voir depuis le Néolithique, qui ne va pas tarder à retrouver une fonction économique avec la fin des combustibles fossiles, qu’il va falloir apprendre à gérer autrement que dans le court terme. Le paysage agraire au sens strict n’implique aujourd’hui que les meilleures terres, et celles-ci sont de plus en plus contiguës au domaine forestier. La tripartition de l’espace rural des sociétés agro-pastorales méditerranéennes, que les Romains ont formalisée mais qui s’est mise en place au Néolithique, voici à peu près 7 000 ans, entre terres de labour, pâturages à caractère de pelouses naturelles, de landes et de taillis clair, et forêts au sens strict, tend à devenir une bipartition puisque la vaste zone intermédiaire des parcours régresse d’année en année.

Cela ne va pas sans des incidences lourdes quant à la gestion de ce qu’on nomme aujourd’hui les milieux naturels méditerranéens, en particulier lorsqu’il s’agit des incendies. Nul n’ignore que, dans notre climat, les pinèdes sont des forêts très inflammables, très propagatrices du feu – ce qui n’empêche pas le fantasme de la villa dans les pins d’avoir la vie dure ; il repart du pied de plus belle après le passage des flammes. Dans l’ancienne société, et déjà par le fait même de la tripartition de l’espace rural, l’habitat était toujours à distance des milieux boisés ; nul n’aurait pris le risque insensé d’aller construire en plein bois. Si les incendies n’étaient par rares autrefois, ils n’avaient nullement les formes cataclysmiques qu’on leur connaît de nos jours.

Je fais ce détour par la relation pinède/incendie parce que c’est un bon exemple de ce que peut induire la fin de la présence humaine à la terre. La Basse Provence a connu un exode rural important à la fin du XIXe siècle, époque où la poussée démographique, qui compliquait encore la vie dans les campagnes pauvres, se conjuguait avec la demande de main-d’œuvre des grandes villes en plein essor industriel. La réponse de la flore sauvage n’a pas tardé. En 1878, le domaine du pin d’Alep ne concernait que 36 000 ha en France, dont seulement 400 en Languedoc. Trente ans plus tard, dans la seule Provence, la surface s’était accrue de près de 89 000 ha, dont environ 63 000 pour les Bouches-du-Rhône. Sur l’ensemble des treize départements méditerranéens continentaux, ce pin occupe aujourd’hui à peu près 233 500 ha, contre 290 000 pour le chêne vert. Quand on traverse les zones incendiées dans l’aire d’extension majeure actuelle du pin, par exemple aux environs de Bandol, on découvre de vastes étendues d’anciennes terrasses agricoles. On a en vraie grandeur les conséquences de la disparition d’une société paysanne. En même temps, on a une réponse implicite à la question sur la prévention des feux de forêt : reconstituer une économie rurale active, une maîtrise du couvert végétal depuis le dedans.

Ce qui n’exclut pas de célébrer le courage insensé de ceux qui, avant la première guerre mondiale, ne récoltaient parfois pas plus de quatre pour un de céréales, dix fois moins que le minimum d’aujourd’hui, et encore devait-on prélever un quart de cette moisson misérable pour semer à l’automne suivant. On ne prétend pas qu’il y ait jamais eu ici des écolos avant la lettre, dont la sagesse et la frugalité auraient préservé cette terre jusqu’à nous. Ce qu’il faut dire, et les cartes postales du début du XXe siècle en témoignent, qui montrent un paysage blanc, râpé jusqu’à la roche, c’est que la nécessité d’assurer la survie primait sur toute autre considération. Tous les aménagements, des restanques aux barrages destinés à l’irrigation, ont eu pour seul objet, non de préserver les pentes de l’érosion ni de ralentir les crues, mais d’étendre autant que possible les capacités de production dans les contingences d’alors. Les taillis étaient coupés à des intervalles si rapprochés qu’ils ne produisaient que du fagot, l’aliment nécessaire du foyer domestique: on ne se souciait pas de l’avenir du couvert boisé. Fermes et villages n’étaient pas construits dans une sorte de conscience empirique de l’intégration au paysage; ce que nous percevons aujourd’hui comme des réussites dans l’ordre esthétique tient à un ensemble de contingences techniques normatives, où le matériau compte pour beaucoup dans l’effet unificateur – ce qui est loin d’exclure la volonté de créer de l’harmonie.

J’ai quand même envie de rappeler que l’ancienne économie de subsistance, celle qui a prévalu ici, dans les terres sèches, jusque vers 1950, n’allait pas sans une intelligence extraordinaire du milieu et de ses offres ; quand on a peu, on explore tous les recours possibles ; ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est idiot. Les pauvres, ils étaient majoritaires ; une étude sur l’alimentation en vallée du Jabron à la fin du XIXe siècle montre que 60% des gens avaient juste de quoi vivre. Les enquêtes sur les connaissances traditionnelles en matière de connaissance et d’usage de la flore, auxquelles je me suis associé dans les années 1980, où nous avons rencontré de nombreux témoins de l’ancienne société rurale, ont recueilli bien des échos de ces temps difficiles, mais aussi de nombreux témoignages d’une perception extrêmement subtile de ce que nous appelons paysage, et des ressources proposées par la flore, tant du côté de l’aliment que du remède. Ces informateurs n’enjolivaient pas le passé ; ils ne prétendaient pas que tout allait mieux avant ; leur nostalgie majeure, c’était du côté des partages sociaux : « on se parlait, monsieur ». C’est l’arrivée de la télévision dans les villages et les fermes qui, disaient-ils, avait précipité la fin des sociabilités paysannes. Peu nombreux, chez les urbains, ceux qui ont ainsi pris conscience de la défaite du monde réel.

Dans les années soixante, les écolos s’appellent encore « protecteurs de la nature ». La plupart des gens les prennent pour des illuminés. Et il est vrai que le premier cru écolo s’y connaît en exhortations catastrophistes et en idéologies rétrogrades. Comment la société des « Trente Glorieuses » s’accommoderait-elle d’une politique du développement qui se résume en « machine arrière toute » ? C’est en même temps l’époque où l’on commence à parler de la pollution atmosphérique, de l’effet de serre, de l’incidence des polluants agricoles sur les eaux douces et marines, et aussi bien de la qualité des aliments, dont il devient évident qu’elle est en rapport avec les conditions de la production animale et végétale. Quarante ans plus tard, si l’implication des appareils gouvernementaux est encore, dans les faits, très retenue, pour ne pas dire inconséquente, en dépit de la clarté des informations dont disposent les décideurs, si le mensonge reste le ressort principal des politiques environnementales, les acteurs de base du monde rural, de concert avec beaucoup de citoyens, construisent un peu partout des alternatives où il s’agit bien d’action positive sur le réel. En témoignent ces journées.

Je ne vais pas aller plus loin dans le rappel de généralités qui pour beaucoup, ici, tiennent de l’évidence. Ce bref et très fragmentaire historique servira juste d’arrière-plan à une traversée non moins rapide de l’actuel, de ce pays où je vis. Et j’ai envie de dire qu’il s’agit d’un pays dédoublé, peut-être même en péril de schizophrénie.

 

Il y a le pays qu’on voit du dehors, le pays qu’on promeut, celui qui figure sur les dépliants touristiques et sur la couverture de l’annuaire du téléphone, un pays dont on peut croire qu’il est tout entier devenu spectacle, qui semble ne plus avoir besoin des gens pour exister, un pays où les productions agricoles – car il y a quand même des sous-produits du paysage – sont toutes propres et jolies, et sentent bon. Ce que je vois dans cette image, c’est un pays irréel, déguisé, une sorte d’Arlésienne de fête folklorique. Je sais que ce pays rêvé n’existe que par le travail d’une poignée de paysans, qu’ils soient du genre industriel ou du genre artisanal, que tournesols et lavandes, évidemment plus photogéniques que melons, triticale ou pommes de terre, ont aussi une fonction économique, toute bancale soit-elle ; je sais que la nature sauvage des collines, les taillis qui s’épaississent, les landes qui succèdent aux pâtures, cette supposée sauvagerie où randonneurs et VTT ont succédé aux brebis, c’est simplement la perte de mémoire progressive de l’effort ancien, qui pourrait bien aller jusqu’à l’amnésie totale – comme si la nature de nos pays pouvait tout simplement exister sans la présence active des hommes, sans l’œuvre de transformation permanente des hommes. Il faut rappeler que, en région méditerranéenne, ce sont les milieux ouverts, dont l’espace pastoral, qui possèdent la plus grande richesse biologique, dont 60% des plantes rares.

Et puis il y a le pays réel, lui-même en voie de fragmentation. Il y a le pays qu’on a mis aux enchères, celui qui va aux plus offrants, celui où les valeurs ajoutées de la tuile ronde, du soleil, de l’hiver clair et sec, des lavandes, du paysage avec sauvagerie assurée mais aussi villages perchés, etc., déplacent l’idée simple de se loger dans un lointain tout à fait inaccessible au commun des mortels (pourtant travailleurs, les mortels). Il y a la conversion des anciennes locations à l’année en gîtes de vacances, bien plus rentables et sources de bien moins d’ennuis pour les propriétaires. Il y a l’absence extraordinaire de transports en commun dignes de ce nom, qui inciteraient à renoncer à l’usage démesuré de la voiture individuelle (dont les jours sont de toute façon comptés). Il y a l’urbanisation absolument étrangère à toute idée de gestion consciente et durable d’un espace en évolution, à toute velléité d’établir une harmonie au moins équivalente à celle qu’on se plaît à célébrer dans l’habitat ancien.

Quand on monte à la citadelle, aujourd’hui, ce qu’on voit, c’est un pays pulvérisé, où la satisfaction du fantasme de la maison individuelle abîme un peu plus chaque année ce bien collectif qu’on pourrait appeler, faute de mieux, l’écologie du regard. L’addition arbitraire d’un lotissement à un autre lotissement, où les pseudo références architecturales se succèdent, où l’on passe du post-moderne avec frontons doriques au crépi toscan, le tout prétendant à l’unification sous les espèces de la tuile façon romane, cela ne construit rien de cohérent pour le bien de ces paysages que nous avons appris à considérer comme des valeurs dans l’ordre esthétique – et sur lesquels, de surcroît, reposent en bonne partie les ambitions de développement touristique. Est-ce que cela ne s’apparente pas à l’histoire de la branche qui nous porte et qu’on scie consciencieusement ?

Il y a le pays réel des paysans. Ils dressent le décor des champs un peu comme des intermittents du spectacle. On ne les voit pas trop ; on les verrait d’un seul coup, et de façon aveuglante, s’ils n’étaient plus là. Ils sont bruyants. On les déteste sur la route quand ils roulent devant nous avec la herse qui empêche de les dépasser. Encore heureux qu’il n’y ait presque plus de troupeaux ; fallait voir quand on les suivait sur des kilomètres en se remplissant les pneus de crottes toutes fraîches. Et qu’est-ce qu’ils produisent, au fait ? Où est-ce que ça va, le tournesol ? Et le blé ? Et les moutons, est-ce qu’ils sont tous de Sisteron, comme les collines du Luberon ? Et la lavande, est-ce qu’on met vraiment tout ça en sachets et en petites bouteilles ? Est-ce que les tomates que j’achète au supermarché viennent d’ici ? Et les courges ? Vous n’allez pas me faire croire que toutes ces courges sont mangées en gratin entre Lure et la Durance. Est-ce qu’il se passe quelque chose de cohérent entre l’agriculture et ce pays qui semble pourtant bel et bien rural ? On ne sait plus rien d’une activité économique déphasée, étrangère aux préoccupations quotidiennes du plus grand nombre. Une société en bonne partie néo-rurale est étrangère à la ruralité qu’elle côtoie.

La schizophrénie de cette terre, et de beaucoup d’autres, c’est que, déjà, il n’y a pas de corrélation entre les fonctions attribuées à l’espace et le nombre des gestionnaires de cet espace. Au sens strict, la campagne est portée à bout de bras alors que son seul poids symbolique est déjà beaucoup trop lourd.

Si je me trouve ici en train de parler de ces questions qui, très certainement, me dépassent – mais pas au point de ne pouvoir les suivre de loin – ce n’est pas pour le plaisir toujours plus ou moins douteux de la critique ; c’est parce qu’ils importait d’en arriver à dire qu’elles ne restent pas sans réponses. Les gens qui vont participer au marché des producteurs, demain et dimanche, ne sont pas franchement les enfants spirituels de M. Mansholt. Ils n’ont pas non plus reçu la bénédiction des divers ministères de l’Agriculture – bien que les instances supérieures commencent à les désigner du goupillon, pressentant peut-être de futures ouailles dévouées. Beaucoup d’entre eux ont lutté, parfois pendant des années, pour, simplement, se faire accepter en tant que paysans pas forcément intéressés au premier chef par les tonnages qui vous donnent accès aux marchés internationaux, ni même, allez comprendre pourquoi, par les aides qui vont avec.

Ce ne sont pas tous des bios labellisés ; mais un même souci les rapproche : produire des aliments de qualité, sans abîmer les sols ni les eaux, sans nuire, même indirectement, aux gens qui vont les consommer. Au premier rang des intrants non seulement acceptés mais voulus par leur cahier des charges, quand ils en ont un, et à défaut par leur conscience, il y a le respect. Mais tout autant, ce pour quoi ils travaillent, avec des horaires qui, dans le public comme dans le privé, auraient depuis longtemps entraîné des grèves générales, c’est pour un nouveau partage social autour des métiers et des productions de la terre. Le vieux slogan « vivre et travailler au pays », ils l’ont tiré de sa gangue de mots, ils en font une réalité dont le poids commence à contrebalancer cette charge symbolique insensée à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, où l’image de la campagne finirait par écraser les hommes qui s’échinent à la conserver, belle et distante, pour le bien du tourisme et des multinationales de l’agro-alimentaire. C’est de leur bord qu’est l’avenir, car nul avenir viable ne saurait s’édifier dans l’ignorance des œuvres de la terre.

Le mépris à l’égard des paysans est une constante historique. Au Moyen-Age, les traités de diététique écrits par des clercs à l’intention des classes fortunées, expliquent, à propos des légumes-racines du genre rave, les navets et les choux-navets, considérés comme « froids » et contraires à la santé, en particulier à celles des gens d’esprit, que les vilains – c’est-à-dire les paysans – peuvent s’en nourrir sans mal car leur nature, qui s’apparente à celle des pourceaux, animaux fouisseurs et mangeurs de racines, les prédispose à s’en satisfaire. A l’inverse, on conseille aux nobles et aux gens d’Eglise de consommer surtout du gibier à plumes, nourriture aérienne plus chargée qu’aucune autre des bienfaits de la proximité céleste.

Le personnage du cul-terreux a la vie dure. D’une certaine façon, il reste à l’arrière-plan de bien des comportements actuels plus ou moins pervers à l’égard du monde rural, comme la célébration démesurée des lavandes, seule culture visible de la Haute-Provence. Les gens qui cultivent une fleur à parfum ne peuvent pas être complètement mauvais. Imaginons les affres des services de tourisme si les productions locales se tournaient en masse vers le porc. Il y a ici un trouble comportemental des sociétés urbanisées dans leur rapport à la terre, qui vaudrait d’être regardé de près.

Dans leur démarche d’aller vers les non-agriculteurs, d’expliquer leur choix professionnel, qui est aussi un choix éthique et politique, dans son esprit comme dans ses procédés, d’induire le dialogue sur les questions de qualité, de respect de l’environnement, dans leur pari sur une économie plus équitable, les producteurs de la Confédération paysanne renversent les schémas anciens ; ils nous apprennent que la porcherie n’est pas moins belle que la lavandaie, qu’elle est probablement plus utile ; ils réajustent notre rapport à la terre, après tant d’aberrations et de mensonges ; en même temps ils nous rapprochent de tous ces paysans qui, partout dans le monde, continuent de souffrir de l’injustice et du mépris ; ils nous amènent à une action politique par la bonne voie : celle de la réalité visible à laquelle on peut tous contribuer, qui valide la justesse des idées.

 

Dans deux mois, on va allumer les platanes du Boulevard Latourette. Il fut un temps, on voyait les employés municipaux suspendre les guirlandes d’ampoules d’un arbre à l’autre ; on se disait, bientôt la fête ; ça faisait sourire. Maintenant, la fête se décide au commutateur ; on voit même Noël au mois d’août, ce qui doit perturber gravement le bonhomme en rouge, sans parler des rennes, alors en plein pâturage estival. Les platanes, même s’ils ne sont plus à une complaisance près, se passeraient sans doute bien de ces effets de lampes qui leur doivent des quantités de clous et pas même la palme du martyre. Beaucoup d’entre nous, maintenant, redoutent cette injonction d’aller à une fête qui bafoue chaque année un peu plus la sacralité du partage. On n’a plus envie d’être gai sur commande ; on n’a plus envie d’absorber ces Noëls d’EdF où s’illustre trop bien la supercherie qui voudrait être prise, comme en tellement d’autres lieux, pour supplément d’existence.

Demain, sur la place, on trouvera largement de quoi préparer des fêtes savoureuses et simples, meilleures d’êtres partagées. On aura contribué à l’action de gens bien plus responsables du monde avec leurs pommes, leurs carottes, leur miel, leurs rillettes et leurs fromages, que les joueurs d’avenir à la roulette des places boursières. Si peu que ce soit, on aura aidé à contredire l’enfrichement des terres, qui est aussi celui des consciences. Et, sait-on jamais, quelque chose de la peine qui est dans les cailloux de la colline se trouvera allégé, quelque chose des sacrifices anciens se verra justifié.

Et comme on parle de fêtes de fins d’années, on est en droit, pour finir, de faire quelques vœux : que la foutue quincaillerie lumineuse des boulevards soit définitivement éteinte, qu’on rende aux arbres des villes leur fonction d’arbres des villes, qui est de faire des signes de confiance au printemps, de l’ombre en été, mais pas des lumières menteuses en hiver ; qu’à la place, au cœur des villes, on mette juste, en décembre, une petite lampe qui dise le cœur au propre et au figuré, où l’on viendrait, pour une fois, faire des cadeaux au Père Noël, qui serait juste chargé de transmettre. Ça ne serait pas forcément des pièces ni des chèques, mais aussi bien des promesses comme au Téléthon, à la différence que la cause, c’est l’avenir d’un pays réel. On pourrait écrire, par exemple, dans la lettre :

« Père Noël, j’ai trois gîtes, j’en propose un à l’année, au prix de la location à l’année, à des gens qui travaillent ici ; Père Noël, j’ai quinze hectares en friche et un bout de ruine, trouvez-moi de jeunes agriculteurs qui voudraient s’installer ; Père Noël, mes taillis, vers Lure, n’ont pas vu de tronçonneuse depuis au moins quarante ans, ça me ferait mal au cœur de les voir coupés à blanc alors qu’une véritable ambiance forestière commence à s’installer, est-ce que vous ne connaîtriez pas quelqu’un qui saurait faire évoluer ça le mieux possible, qui se paierait avec le bois ? Père Noël, je suis le principal d’un collège du pays ; on a décidé que, au moins une fois par mois, la cantine offrirait aux élèves un repas élaboré exclusivement avec des produits de l’agriculture locale. Père Noël, je promets d’aller détruire les champs de maïs ou de soja transgéniques, si jamais les multinationales de l’agro-alimentaire avançaient leurs pions tordus jusqu’ici. »

La liste n’est pas limitative.

On habite un beau pays, mais il importe de le vivre au-delà des apparences. Tous ceux qui contribuent à ces journées ont choisi de n’être dupes d’aucune promesse avec guirlandes électriques, se sont engagés dans des pratiques de vérité simple, à distance de toute idéologie autre que l’honnêteté ; au niveau qui nous concerne ici, ce qu’ils font suffit à témoigner de ce qu’ils sont. Je ne crois pas trahir leur pensée en disant que le pays réel qu’on espère sent moins la lavande que la bique ou le mouton, qu’il a moins de grandes cultures sans hommes que de petits champs et de vergers où des gens font un signe de la main quand on passe, qu’on a cessé d’étendre les lotissements pour édifier de vrais nouveaux villages favorables à l’échange plus qu’au repliement sur soi, que les 4X4 et les quads sont passés au musée des aberrations, qu’il y a une navette pour Manosque à chaque heure, et même, accroché près du chauffeur, un carton avec des vers de René Char que les voyageurs, s’ils en ont envie, peuvent apprendre au cours du voyage :

 

« Le réel quelquefois désaltère l’espérance.

C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit. »

 

Pierre Lieutaghi, 22-25 septembre 2005

 

 

 

Pierre Lieutaghi est ethnobotaniste et écrivain, il a créé pour le prieuré de Salagon, dans les Alpes de Haute Provence, un jardin ethnobotanique à plusieurs facettes, véritable conservatoire des plantes ou herbes qui sont utilisées depuis des siècles. Il a publié une dizaine de livres dont Le livre des arbres, arbustes et arbrisseaux, ou encore, Le livre des bonnes herbes, tous deux chez Actes Sud.

 

 

Intervention publiée dans
Archipel, journal du forum civique européen nº132 et 133,
novembre-décembre 2005.

Consultez et téléchargez la brochure:

L’Arbre qui cache la forêt mère

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