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Karel Čapek, La mort d’Archimède, 1938

Ainsi donc l’histoire d’Archimède ne s’est pas passée tout à fait de la manière dont on nous la raconte. S’il est vrai qu’il a été tué pendant la conquête de Syracuse par les Romains, il n’est pas exact que ce fut un simple soldat romain qui pénétra dans sa demeure pour piller, ni qu’Archimède, plongé dans l’étude d’une construction géométrique, lui ait crié en colère : « Ne touche pas à mes cercles ! »

En premier lieu, Archimède n’était point du tout ce professeur distrait, vivant dans l’ignorance de ce qui se passait autour de lui ; c’était au contraire un vrai soldat, qui avait inventé et construit des machines de guerre pour la défense de Syracuse ; deuxièmement, le soldat romain n’était nullement un pillard ivre, mais l’érudit et ambitieux Lucius, capitaine de légion, sachant très bien à qui il avait l’honneur de parler, et qui n’était nullement venu pour piller.

Arrivé sur le seuil de la maison, il fit le salut militaire en disant :

— Gloire à toi, Archimède !

Celui-ci leva les yeux des tablettes de cire sur lesquelles il dessinait en effet quelque chose, et demanda :

— De quoi s’agit-il ?

Archimède, dit Lucius, nous savons très bien que sans les machines de guerre, Syracuse n’aurait pas tenu un mois, tandis qu’avec elles nous avons mis deux ans à la conquérir. Tes machines sont vraiment merveilleuses. Mes félicitations.

Archimède fit un geste de dédain :

— Il n’y a pas de quoi, elles n’ont rien d’extraordinaire. Des simples catapultes, des jouets ! Tout cela n’a pas une grande importance scientifique.

— Mais une très grande importance militaire, dit Lucius. Écoute, Archimède. Je suis venu te proposer de travailler avec nous.

— Avec qui ?

— Avec nous, les Romains. Tu dois savoir que Carthage est en pleine décadence. Pourquoi t’obstiner à lui venir en aide ? Maintenant nous allons la détruire complètement. Tu n’en croiras pas tes propres yeux. Mieux vaudra, pour vous tous, marcher avec nous !

— Minute, grommela Archimède, nous, les gens de Syracuse, nous sommes par hasard des Grecs. Pourquoi devrions-nous marcher avec vous ?

— Parce que vous habitez la Sicile et nous avons besoin de cette île.

— Et pourquoi en avez-vous besoin ?

— Parce que nous voulons dominer la Méditerranée.

— Ah ! dit Archimède et il regarda pensif ses tablettes de cire, et pourquoi voulez-vous cela ?

— Parce que celui qui est maître de la Méditerranée, est maître du monde. C’est évident !

— Mais est-ce que vous devez à tout prix être maîtres du monde ?

— Oui. Rome a la mission de dominer le monde et elle remplira cette mission. Je te le prédis.

— Peut-être, dit Archimède en effaçant quelque chose sur ses tablettes, mais moi, je ne vous le conseillerais pas, Lucius. Être les maîtres du monde, cela vous obligera plus tard à défendre beaucoup de choses. Dommage pour toute l’énergie que vous y dépenserez !

— C’est égal, nous serons un grand empire !

— Un grand empire, murmura Archimède. Que je dessine un petit cercle ou un grand cercle, c’est toujours un cercle. Il y a toujours des frontières quelque part — vous ne pourrez jamais être sans frontières, Lucius. Crois-tu qu’une grande circonférence soit plus parfaite qu’une petite ? Crois-tu que tu seras meilleur géomètre parce que tu dessineras une plus grande circonférence ?

— Vous, les Grecs, vous êtes maîtres dans l’art de manier les arguments, objecta le capitaine, mais nous démontrons autrement la vérité.

— Comment ?

— Par l’action. Nous avons par exemple conquis Syracuse, donc Syracuse nous appartient. N’est-ce pas une démonstration évidente ?

— Si, dit Archimède, et il se gratta la tête avec son stylet. Si, vous avez conquis Syracuse, mais ce n’est plus la Syracuse d’avant, et elle ne le sera plus jamais. C’était une ville grande et célèbre, elle ne le sera plus jamais ! Pauvre Syracuse !

— Mais Rome sera grande. Rome doit devenir la ville la plus forte de toute la terre !

— Pourquoi ?

— Pour se maintenir. Plus elle est puissante, plus elle a d’ennemis. C’est pour cela que nous devons être les plus forts.

— En ce qui concerne la force, murmura Archimède, comme je suis un peu physicien, je vais te dire quelque chose. La force se fixe.

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— C’est une loi, Lucius. L’action lie la force. Dès que celle-ci commence à agir. Plus vous serez puissants, plus vous aurez besoin de forces pour cela, et il arrivera un jour où…

— Qu’est-ce que tu voulais dire ?

— Rien. Je ne suis pas prophète, homme, je ne suis que physicien. La force se lie. C’est tout ce que je sais.

— Écoute, Archimède, ne voudrais-tu pas collaborer avec nous ? Tu ne soupçonnes même pas quelles possibilités pourraient s’ouvrir pour toi à Rome. Tu construirais les plus puissantes machines de guerre du monde…

— Je te demande pardon, Lucius, mais je suis un vieil homme et je voudrais développer encore quelques-unes de mes idées. Comme tu vois, je suis justement en train de dessiner une construction géométrique.

— Archimède, est-ce que cela ne te dit rien, de conquérir avec nous la maîtrise du monde ? Pourquoi ne réponds-tu pas ?

— Excuse-moi, murmura Archimède, penché sur ses tablettes, tu disais ?

— Je disais qu’un homme comme toi pourrait conquérir la maîtrise du monde !

— La maîtrise du monde, dit Archimède pensif, il ne faut pas m’en vouloir, Lucius, mais c’est une chose plus importante et plus durable qui m’intéresse maintenant. Une chose qui restera vraiment.

— Et qu’est-ce donc ?

— Attention. N’efface pas mes circonférences. C’est la manière de calculer la surface d’un secteur du cercle.

* * *

Plus tard on fit répandre le bruit qu’Archimède, le grand géomètre, était mort accidentellement.

Karel Čapek (1890 – 1938)

Écrivain Tchèque

 

Titre original : Smrt Archimédova

Traduction anonyme parue dans L’Europe centrale, volume 15, 1940.

 

Texte établi par la Bibliothèque russe et slave.

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