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Pièces et Main d’œuvre, Mémento Malville, 2005

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Une histoire des années 70

C’est du Comité Malville et du rassemblement contre Superphénix, le 31 juillet 1977, que date la notoriété de l’écologisme grenoblois. Le Comité Malville de Grenoble est le noyau moteur de la mobilisation contre la raison d’Etat, qui lance 60 000 manifestants contre 5 000 gendarmes, sous un déluge de pluie et 2 500 grenades à effet de souffle. Un mort, Vital Michalon. Deux mutilés, Michel Grandjean et Manfred Schultz. Une centaine de blessés. Pertes minimes par rapport aux tueries des manifestations italiennes de l’époque, ou à celles des manifestations parisiennes, quinze ans plus tôt, durant la guerre d’Algérie. Par rapport à l’enjeu du « Plan Messmer » (1975), la nucléarisation du sol français, l’édification à marche forcée d’une machine infernale susceptible de dévaster le Sillon Alpin (Lyon, Grenoble, Genève), et pourvue d’un appareil sécuritaire à sa démesure. Par rapport au dispositif de répression et au personnage qui le dirige : René Jannin, préfet de police d’Alger entre 1961 et 1962.

« Il fallait s’y attendre, d’abord – c’est une évidence – parce que le gouvernement mise énormément sur la politique nucléaire. Ensuite parce qu’il avait annoncé qu’il n’était pas question d’approcher du site. 5 500 hectares ont été interdits à toute circulation et l’on se serait cru dans cette zone, dans un pays en guerre. A l’intérieur même de la centrale, les forces de l’ordre étaient armées de pistolets mitrailleurs. C’est le prix qu’attache le gouvernement à toute manifestation d’hostilité à sa politique énergétique. »

Pierre Blanchet et Claire Brière. Anciens dirigeants maos grenoblois, envoyés spéciaux de Libération, le 1er août 1977.

Mais l’importance de cette journée va bien au-delà de l’exposition d’un courant politique local. Le rassemblement de Malville constitue une apogée et une liquidation. D’autres manifestations avaient rassemblé plus de monde dans les années 1970. Certaines, notamment des manifestations anti-fascistes, avaient été beaucoup plus offensives et quasi-militaires, quoique assez pauvres de contenu politique. Mais jamais avant, et jamais depuis, la contestation ne fut à la fois plus massive et plus radicale. Ce que combattaient les comités Malville au delà de « l’électro-fascisme », dans la confusion et les contradictions des courants qui s’y croisèrent (gauchistes, pacifistes, écolos, etc.), c’était moins « le risque majeur » (cela viendra avec la régression juridico-technicienne postérieure au rassemblement), que ce qu’on nommerait aujourd’hui : nécrotechnologie, système technicien (Ellul), techno-totalitarisme.

« Action directe

Ainsi, trois semaines après Morestel, le mot d’ordre des Assises, « Légitime Défense contre Superphénix » est-il plus que jamais d’actualité. Plus que jamais, s’impose l’enjeu de notre lutte : assurer notre protection et celle des générations futures, non seulement contre le risque démentiel que représente la centrale de Malville dans le cas d’une défaillance technique, mais aussi contre le modèle de société qu’on est en train de nous imposer ni plus ni moins par la force. On est très loin de la « religion des petites fleurs » ou d’on ne sait quel « réflexe catastrophiste ». […]

Il faut passer à l’action. […]

Et d’abord l’idée de harcèlement contre Superphénix. […] A Morestel, les choses ont été dites clairement : « Feu vert à toute action qui peut retarder ou bloquer les travaux, la seule condition, étant le respect de l’intégrité des personnes, l’initiative de la violence étant laissée à l’EDF et ses électro-flics. » […]

A Brocckdorf, par leur nombre et leur détermination, les écologistes allemands ont fait reculer leur gouvernement. Pourquoi pas nous, cette année, contre Superphénix ? »

Editorial de Superpholix , journal des comités Malville, mars 1977.

Quel mouvement, quelle manifestation de l’histoire récente, ont été plus niés et refoulés que le mouvement et la manifestation contre Superphénix ? C’est qu’il s’agissait d’une défaite, et qui pis est, d’une défaite boueuse, tâchée de sang, due pour partie à l’insanité de la coordination qui s’était arrogé la direction de ce mouvement ; pour partie à la brutalité de la répression. Après coup, ne voulant ni se confronter à leur défaite, ni à la violence d’Etat, les vaincus s’avisèrent d’un expédient qui était de n’y pas penser. Car s’ils y avaient pensé, ils auraient dû reconnaître, soit qu’ils s’étaient exagéré l’horreur de Superphénix, soit que leurs actes n’étaient pas à la hauteur de cette horreur et qu’il leur fallait changer de vie. Devenir fous de Malville. Or ils voulaient continuer à vivre dans l’insouciance. Ils enfouirent donc une défaite qui était celle de leur génération et des années 1970, et ils racontèrent à leurs enfants les contes et légendes du Larzac.

Nous vivons depuis trente ans dans l’ombre portée de cette défaite cachée. Les faucheurs de chimères génétiques en ont fait dernièrement l’expérience : on ne gagne pas. Ou juste un peu de temps. Pour l’essentiel, la pollution génétique est désormais aussi irréversible que la pollution radio-active. (L’exception bretonne de Plogoff dont on n’a pas la place de parler ici, confirmant la règle hexagonale) Entraînant la mise en place de ces appareils de contrôle et de sécurité qui pour les écologistes d’Etat, constituent des « victoires ».

Cette nouvelle défaite est tout sauf une surprise, et d’abord pour les vaincus. On a beau faire bonne figure, afficher des mines martiales, déclamer sur le mode triomphaliste, chacun sent bien depuis trente ans qu’il participe à des combats défensifs. Les pires qui soient. Batailles d’arrière-garde, retraites en bon ordre, défaites intériorisées. Tout au plus vise-t-on au moindre mal. C’est à dire au mal. Quant au bien, la délivrance partielle ou totale du « Système », l’heureuse mue sociale, tout ce qui se désignait autrefois sous le terme de « révolution », « grand soir », « lendemains radieux », etc. la difficulté même à nommer ce bien d’un mot qui échappe au ridicule actuel, témoigne de l’évanescence de la chose. Le bien, c’est ce qui fuit toujours plus vite, toujours plus loin, dans un passé qui prend des allures de mirage.

N’est-il pas vrai que nous eûmes une fois, notre espoir, notre chance, une faille de dix ans (1967-1977), dans les murailles de l’ordinaire ? Que durant ces dix ans, quels que furent les revers et les épreuves, ils ne faisaient que fouetter notre élan ? Pour quelque mystérieuse raison, nous ne doutions de rien alors, et surtout pas de la « victoire finale ». Pour de non moins mystérieuses raisons, cet élan de dix ans se fracassa sur la terrible année 1977, et depuis nous doutons de tout, sauf de la défaite prochaine.

Qui aurait l’estomac de plonger dans ce bourbier d’époque, et de nous dire ce qu’il advint, libérerait la contestation des charmes qui la tiennent liée depuis. Et tant que ces nœuds n’auront pas été défaits, elle sera vouée à la répétition, à l’échec compulsif, à la protestation craintive, tête rentrée dans les épaules, sous la hantise du coup.

Ce mémento ne se veut qu’une contribution à une telle entreprise.

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Mémento Malville

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Mémento Malville

Une histoire des années 1970

2005

 Les Mythes Décisifs

Aux écœurés de Malville…

1977

 Bibliographie complémentaire

 100 pages au format A5


Sur le même sujet, téléchargez et écoutez l’émission:

Vital Michalon mort pour ses idées – Creys-Malville 1977

L’histoire de la lutte contre la centrale de Creys-Malville en 1977 et le drame du 31 juillet : la mort de Vital Michalon.

par Fabrice Drouelle, France Inter, Affaires sensibles, durée : 55mn.

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