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Claus Peter Ortlieb, Objectivisme inconscient, 1998

Nous publions ce texte qui émane d’un des tenants de la critique de la Valeur allemand (Wertkritik) parce qu’il expose bien un certain nombre de présupposés de la méthode scientifique expérimentale. Notamment son lien étroit avec la technique et le caractère inconscient de son emploi, en rapport avec l’abstraction qu’implique l’exigence d’objectivité.

Nous ajoutons à la suite nos commentaires sous forme de quatre remarques.

 

On trouvera difficilement un autre sous-système de la société moderne qui, tant dans l’image qu’il a de lui-même que dans l’opinion publique, se montre aussi résistant à la critique que les sciences dures, la « science authentique » au sens de cette phrase de Kant selon laquelle « en chaque théorie particulière de la nature se trouve autant de science authentique que de mathématiques » [1].

Les sciences de la nature ne manquent pas d’être critiquées, surtout depuis les années 1970, notamment par le féminisme et les mouvements alternatifs. Le fait que l’utilisation sociale des découvertes scientifiques soit un sujet plus que délicat est évident pour beaucoup de scientifiques ; et de leurs rangs proviennent les critiques les plus rigoureuses et les plus compétentes de tels développements.

Mais que peut-il y avoir de critiquable dans la connaissance scientifique en elle-même, dans la découverte de lois naturelles et faits irréfutables ? Ainsi, la critique féministe ne prend pas au sérieux la question d’une autre science ni ne la perçoit comme problème : au contraire, elle la réfute avec la réplique moqueuse de savoir si par hasard, à partir de maintenant, la loi de la chute des corps ne sera plus valable ou si deux et deux cesseront de faire quatre ; réplique qui rend toute discussion ultérieure superflue.

L’image empiriste d’une science « neutre »

Une telle attitude défensive, qui se prémunit contre toute critique, s’alimente de l’idée des sciences naturelles comme un outil neutre. Il faut observer tout d’abord que cet idéal constitue historiquement une position de repli. Les contemporains de Galilée, comme Francis Bacon, Thomas Hobbes ou René Descartes, avaient une conception beaucoup plus ambitieuse de la pensée scientifique, entendu comme chemin à la bonne vie, à la paix perpétuelle et, en somme, à la solution de tous les problèmes accessibles à la connaissance humaine. Je ne vais pas m’occuper ici de ces conceptions, étant donné que dans l’ère de la technologie nucléaire et des risques écologiques globaux provoqués par l’application des découvertes scientifiques, il ne reste de toute manière plus personne pour les défendre.

La conception moderne de la science « neutre », en revanche, est plus dure à déconstruire. Dans sa variante bien plus ingénue, que nous pouvons supposer prédominante au sein du public non-spécialiste, la connaissance scientifique se présente simplement comme un ensemble de propositions vraies à propos de la nature, obtenues à travers des observations exactes et la description mathématique précise de celles-ci. Cette image a été surtout soutenue par le positivisme.

Aux vues des indéniables ruptures qui jalonnent l’histoire des sciences naturelles, et qui seraient à tout égard impossibles s’il s’agissait d’une méthode qui se limite à constater des faits, les scientifiques eux-mêmes, en tant qu’ils réfléchissent sur cette méthode, voient la question de manière plus nuancée, supposant que la pensée humaine dans son imperfection n’arrive jamais à découvrir l’entière vérité au hasard. Ce que la majorité d’entre eux partagent, cependant, avec le public informé, est l’idée selon laquelle il y a une vision de la nature qui est universellement valide, pour tous les êtres humains, indépendamment des formes de société, et que le progrès scientifique consiste à tendre vers un état des connaissances correspondant à cette vision. Cette conception est indissociable de l’idée d’un développement linéaire, le progrès scientifique, dont les origines remontent à la préhistoire humaine, voire encore plus loin, selon Popper [2].

Un des traits caractéristiques des sciences de la nature est qu’historiquement elles n’ont surgies qu’au sein d’une seule culture, la société bourgeoise. Ainsi, les Lumières ont réussi à proclamer l’universalité de cette forme de connaissance qui lui est propre, en tant qu’elle correspond à la conception qu’elle tient d’elle-même comme stade ultime et suprême de l’histoire humaine. Cette conception objectiviste de la connaissance scientifique ne peut se réfuter de l’extérieur, avec la simple indication de son contexte culturel et social. De plus, j’analyserai l’activité scientifico-mathématique, en premier lieu, de manière immanente, en partant d’Emmanuel Kant. Suivant sur ce point Sohn-Rethel [3], Greiff [4] et Müller [5], je crois que le grand philosophe des Lumières a déjà développé les instruments qui permettent de déconstruire la pensée des Lumières depuis l’intérieur, même si lui-même n’a pas effectué ce second pas.

L’empiriste David Hume (dont Kant disait qu’il l’avait sorti de son « sommeil dogmatique ») avait déjà démontré qu’une fondation empiriste de la connaissance était impossible, étant donné qu’une loi de la nature ne peut se déduire de manière concluante de l’expérience :

« Car toutes les inférences tirées de l’expérience supposent, à titre de principe, que le futur ressemblera au passé, et que des pouvoirs semblables soient joints à des qualités sensibles semblables. S’il y a quelque soupçon que le cours de la nature puisse changer, et que le passé ne puisse servir de règle pour le futur, toutes les expériences deviennent inutiles et elles ne peuvent faire naître aucune inférence ou conclusion. Il est donc impossible que des arguments tirés de l’expérience puissent prouver cette ressemblance du passé et du futur, car tous ces arguments reposent sur la supposition de cette ressemblance. »

David Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1748.

L’empiriste honnête doit se faire sceptique s’il ne veut se fourvoyer :

« Il me semble que les seuls objets de la science abstraite, de la science de démonstration, sont la quantité et le nombre, et que toutes les tentatives d’étendre cette espèce plus parfaite de connaissance au-delà de ces bornes n’est que pur sophisme et pure illusion. »

David Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1748.

Ce qui n’empêche pas, cependant, que l’empirisme moderne essaie encore et encore, insistant sur un fondement empiriste de toute connaissance scientifique de la nature. Tout compte fait, la forme de connaissance la plus récente qui se référait exclusivement à l’expérience immédiate (à supposer qu’une telle chose ait existé) semble être la théorie aristotélicienne de la nature, avec ses ajustements médiévaux. Face à ceux-ci, la science moderne de la nature se constitue précisément à travers la dissociation de la connaissance empirique immédiate, et son singulier succès consiste dans cette « révolution du mode de pensée » (Kant) [6]. J’essaierai par la suite d’illustrer ce fait à travers quelques exemples des débuts de la science moderne.

Géocentrisme et héliocentrisme

L’ascension de l’époque bourgeoise commence avec un modèle mathématique. Nicolas Copernic (1473-1543), dans l’ouvrage De revolutionibus orbium coelestium, imprimé peu avant sa mort, rompt avec la conception ptoléméenne ou géocentrique du monde qui dominait durant le Moyen Âge. La conception copernicienne du monde appartenait désormais au patrimoine certain de notre savoir. Aucun membre des Lumières ne voulut la rejeter en faveur du système ptoléméen […] et il nous fut communiqué dès l’enfance par l’école et les livres.

Il est évident qu’il ne peut y avoir aucune observation astronomique qui coïncide avec une des deux conceptions du monde et pas avec l’autre, étant donné que, tant qu’on se réfère à l’observation, les deux sont totalement identiques. Du point de vue de la physique moderne, il s’agit simplement d’un changement du système de référence.

Le télescope non plus, que Galilée employa pour la première fois pour l’observation des mouvements célestes, ne nous est d’aucune aide. Ce que Galilée observa fut le mouvement des lunes de Jupiter autour de cette planète, mais cela ne démontre pas la vérité du système copernicien, ou pour le moins ne la démontre pas à travers l’observation sinon, en tout cas, sur la base d’un principe universel selon lesquels les corps célestes plus petits tournent autour des plus grands.

Cette conception de principe universel, des « lois de la nature », et la conception concomitante de simplicité s’imposèrent durant le siècle et demi qui sépare Copernic de Newton. Ainsi, Copernic lui-même, dans le prologue de son œuvre de 1543, rédigé comme lettre au pape Paul III, n’insiste pas tant sur le meilleur ajustement aux données de l’observation que, au contraire, sur les catégories d’ordre et d’uniformité.

L’ajustement aux données de l’observation ne pouvait pas être significatif pour le choix entre le système copernicien et ptoléméen, entre autres parce qu’il était impossible d’obtenir tel ajustement, comme nous le savons, sur la base des mouvements circulaires postulés par les deux systèmes. Il n’y a qu’avec Johannes Kepler (1571-1630) que les orbites circulaires sont substituées par des ellipses, et pour la première fois un principe unitaire réussit à expliquer une grande variété d’observations astronomiques. Kepler prend très au sérieux l’ajustement entre la prédiction et l’observation : selon son testament, une divergence de seulement huit minutes l’amena à déchoir une hypothèse antérieure et à réformer la totalité de l’astronomie.

De même, la conception centrale du système scientifique de Kepler est celui de l’harmonie, dans le sens d’une « vision du monde comme cosmos ordonné et structuré conformément aux lois géométriques » [7]. Ce mode de pensée peut être illustré avec le passage suivant du Mysterium cosmographicum (1596), dans lequel les orbites planétaires sont mises en relation avec les cinq corps platoniciens :

« La terre est la mesure de toutes les autres orbites. Un dodécaèdre circonscrit la Terre ; la sphère qui l’entoure est Mars. Un tétraèdre circonscrit l’orbite de Mars ; la sphère qui l’entoure est Jupiter. Un cube circonscrit l’orbite de Jupiter ; la sphère qui l’entoure est Saturne. Un icosaèdre est maintenant inséré dans l’orbite de la Terre ; la sphère inscrite à celle-ci est Vénus. Dans l’orbite de Vénus, s’insère un octaèdre ; la sphère inscrite à celui-ci est Mercure. J’ai ici la cause du nombre des planètes ».

Du point de vue actuel, étant donné les planètes qui ont été découvertes depuis, l’argument est erroné ; mais il met en évidence le poids qu’avait, dans le système de Kepler, la spéculation autonome, orientée par des idées purement mathématiques, en comparaison avec les données empiriques.

La fondation de la méthode expérimentale

Galileo Galilei (1564-1642), contemporain de Kepler, passe pour être homme plus sobre que celui-ci, et aux méthodes moins spéculatives, bien que celles-ci ne partaient pas non plus de l’expérience immédiate. Musler tourne en dérision la conception empiriste, pour laquelle l’observation doit être le point de départ de toute science naturelle, parodiant comme il suit la traditionnelle légende à propos de Galilée et la tour inclinée :

« Un jour le jeune Galilée retourna à la tour inclinée de sa Pise natale, amenant avec lui divers objets qu’avec un plaisir visible il laissa tomba d’en-haut, l’un après l’autre : une boule de plomb, un vieux télescope, ses lunettes, une louche, un lampion en papier, des oreillers, quelques grains de pollen, et un oiseau. Ensuite, il descendit en courant et constata que la boule, la louche, les lunettes, et le télescope gisaient sur l’herbe, alors que le lampion tombait sous ses yeux ; quelques plumes continuaient à danser en l’air, le pollen avait été pris dans le vent et ne se voyait plus, et l’oiseau, désireux d’altitude et d’exotisme, disparu dans les airs. Galilée résume les résultats de l’expérimentation en proclamant : “Tous les corps tombent à la même vitesse”. » [8]

Il y a aussi une version héroïque de cette légende, espèce de mythe de l’empirisme, selon lequel Galilée défia la science aristotélicienne en démontrant sa fausseté, devant les professeurs et étudiants réunis de l’université de Pise, à travers quelques expérimentations menées à bien depuis le haut du clocher pisan. Cette histoire, écrite pour la première fois après le supposé événement, et ensuite reprise encore et encore par les historiens des sciences, l’ornant d’ultérieurs détails, contredit tous les usages universitaires de ce temps-là ; Galilée lui-même, qui de son piédestal dominait l’art d’exhiber ses propres mérites, ne la mentionna jamais ; de plus, les expérimentations, telles qu’elles sont décrites, auraient échouées [9].

Effectivement, Galilée a décrit dans sa volumineuse œuvre avec beaucoup d’exactitude les méthodes qu’il employait et qu’il avait lui-même développées ; et cela ne surprend pas qu’elles soient très distinctes de celles que raconte la légende. Le procédé typique s’illustre, dans la troisième journée des Discorsi de 1638, à travers l’exemple de la chute libre. Il ne commence pas avec une observation, mais avec une définition mathématique :

« Nous appelons mouvement uniformément accéléré celui qui, partant du repos, acquiert en temps égaux une augmentation égale de vitesse. »

Galilée, Discorsi e dimostrazioni matematiche intorno a due nuove scienze…, 1638.

S’ensuit une proposition mathématique :

« Si un mobile, partant du repos, tombe avec un mouvement uniformément accéléré, les espaces parcourus en des temps quelconques par ce même mobile sont entre eux en raison double des temps, c’est-à-dire les carrés de ces mêmes temps. »

Galilée, op. cit., 3e journée, Théorème II, Proposition II.

Proposition qui d’abord se démontre mathématiquement. Seulement après commence la démonstration empirique, non pas sous forme d’observation qui puisse être réalisée à simple vue, mais selon des instructions pour créer des conditions expérimentales qui s’approchent le plus possible de l’idéal du mouvement uniformément accéléré [10].

Il s’agit, en somme, de créer délibérément une situation qui s’approche le plus possible des conditions idéales que suppose la construction mathématique. L’expérimentation ne peut évidemment jamais être à l’origine de pareille investigation ; elle peut seulement être son aboutissement, étant donné que les conditions expérimentales doivent se créer en fonction d’une finalité, et cela peut se faire seulement en connaissance de la fin et sous la direction de la théorie.

On n’insistera jamais assez sur la différence entre l’observation et l’expérimentation. Passer outre cette différence a induit en erreur beaucoup de gens, comme par exemple Émile Strauss qui, dans l’introduction de sa traduction allemande des Dialogues de Galilée de 1890, allègue comme preuve de la supériorité de la science moderne sur les modes de pensée médiévaux et autres :

« La fausse, et même sotte, affirmation aristotélicienne […] selon laquelle la vitesse de chute d’un corps est proportionnelle à son poids et inversement proportionnelle à la densité du milieu. »

La phrase offre un bel exemple de la pensée typique des Lumières qui croit que sa propre forme de connaissance est l’unique possible et que les membres d’autres cultures, qui parviennent à des résultats distincts, doivent être simplement des gens stupides ou aveugles. Le fait est qu’Aristote n’était pas tant dans l’erreur, lorsqu’il s’agit d’observation quotidienne.

Autrement dit, Galilée, pour avoir procédé tel que le dit la légende de la tour de Pise, serait parvenu à un résultat semblable. Le résultat entièrement distinct de Galilée, formulé comme loi de la chute des corps, est du à une méthode très distincte qui consiste précisément, entre autres, à faire abstraction de la « densité du milieu ». Sa vérification expérimentale présuppose que puissent être créées des conditions expérimentales qui permettent de traiter la densité comme un facteur négligeable.

Comme on le sait, les expérimentations peuvent échouer. Dans une lettre à Carcaville de 1637, Galilée souligna que cela n’enlève pas de valeur aux réflexions théoriques :

« Si l’expérience démontre que les propriétés que nous avons déduites trouvent confirmation dans la chute libre des corps naturels, nous pourrons affirmer sans risque de nous tromper que le mouvement de chute concret est identique à celui que nous avons défini et présupposé ; si ce n’est pas le cas, nos démonstrations ne perdent, cependant, rien de leur force et consistance, étant donné que seul devait valoir le présupposé que nous avons établi. »

Dans la terminologie moderne du XXe siècle, ayant converti les mathématiques en discipline autonome, cela signifie que la correction des démonstrations mathématiques ne dépend d’aucune vérification empirique : principe qui aujourd’hui est considéré évident ; il fallait, cependant, qu’il vienne l’idée à quelqu’un d’aborder de cette manière la connaissance de la nature.

De fait, des représentations abstraites et même de mouvement entièrement irréels qui ne s’observent pas peuvent avoir un sens ; la physique vit justement de cela (et avec elle, toutes les sciences mathématiques de la nature), tout du moins depuis Isaac Newton (1642-1727).

Dans ses Principia, Newton réalisa une fondation mathématico-déductive et unificatrice des mouvements célestes et de la physique sublunaire. Pour cela, il fallut extraire du concept galiléen de mouvement (qui n’est pas un concept empirique mais mathématique) la conséquence extrême, celle d’ « expliquer la réalité par l’impossible » [11]. Nous l’illustrerons en examinant certains de ses axiomes :

« Tout corps persévère dans l’état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n’agisse sur lui, et ne le contraigne à changer d’état. »

Newton, Principes mathématiques de philosophie naturelle.

Il s’agit pour ainsi dire d’une loi naturelle au subjonctif : un tel mouvement linéaire uniforme n’a jamais été observé, et Newton sait qu’il ne peut exister un tel mouvement, étant donné que conformément à sa propre loi de gravitation il n’y a pas d’espace dans lequel aucune force n’agisse. Ce qui ne l’empêche pas, cependant, d’insérer au début de ses Principia une loi qui n’est susceptible d’aucune vérification empirique immédiate :

« Le changement de mouvement est proportionnel à la force motrice appliquée et s’effectue suivant la droite par laquelle celle-ci est imposée. »

Newton, op. cit.

De nouveau toute expérience empirique immédiate milite contre Newton et, une fois de plus, en faveur d’Aristote, qui affirmait qu’une force est nécessaire pour maintenir un mouvement, pendant que le changement (diminution de vitesse) se produit par lui-même.

Le concept de force, central dans la théorie de Newton, est également de nature non-empirique : les forces ne laissent pas observer ni mesurer directement ; ce qui peut se mesurer sont seulement les effets que leur attribue la théorie.

En temps que personnes modernes, nous sommes habitués à voir le monde à la lumière des conceptions et principes fondamentaux de la science moderne, à tel point que nous croyons les avoir extraits de l’expérience et de l’observation.

« Nous ne nous rendons pas compte de l’audace de l’affirmation de Galilée selon laquelle “Le livre de la nature est écrit en caractères mathématiques”, de même nous ne sommes pas non plus conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques, c’est-à-dire de substituer le monde réel de l’expérience quotidienne par un monde géométrique hypostasié. »

Koyré, op. cit., p. 183.

L’audace de déduire des propositions à propos de la nature, à l’encontre de toute plausibilité empirique, de concepts mathématiques tel que le temps, l’espace et le mouvement. La conception de la nature qui en découle, et qui nous paraît si évidente, aurait été jugée erronée et même absurde dans l’Antiquité grecque ou au Moyen Âge [12].

La révolution des modes de pensée

Surtout la description précise que Galilée nous offre de sa manière de procéder rend possible la détermination systématique de la méthode qui s’est formé durant le laps de temps qui sépare Copernic de Newton, et qui est encore fondamentale pour les sciences mathématiques de la nature. Un examen critique révèle que cette méthode se fonde sur une série de propositions fondamentales qui s’appuient mutuellement, mais qui à la fois ne sont susceptibles d’aucune fondation empirique, et précèdent au contraire toute connaissance scientifique.

Les sciences mathématiques de la nature se fondent sur la supposition qu’il existe des lois de la nature universellement valides, c’est-à-dire indépendantes de lieu et de temps. Cette supposition ne peut se démontrer par simple observation ; la réalité paraît plutôt désordonnée et irrégulière. La science aristotélicienne soutient que les sphères célestes obéissent à des lois entièrement distinctes de celles du monde sublunaire, si tant est qu’on puisse dire qu’il parlait de « lois » dans le même sens que nous, puisque l’idée de lois universelles de la nature présuppose un concept objectif d’un temps linéaire et divisible en valeurs discrètes, ainsi qu’un concept d’espace homogène (et non, par exemple, divisé en sphères). […]

La réalité désordonnée et bigarrée ne peut pas se mesurer ; et pourtant on procède d’une autre manière, comme le montrent, par exemple, tous les écrits de Galilée et de Newton. Au début, il y a une expérimentation mentale, c’est-à-dire la formulation des conditions idéales (« Que passerait-il si… ») desquelles peuvent se déduire certaines conclusions à travers des procédés mathématiques. Tant les conditions idéales que les conclusions mathématiques entrent ensuite en vérification expérimentale, celles-ci comme condition-cadre qu’il faut observer avec exactitude, ces dernières comme indication de ce qu’il faut mesurer.

L’expérimentation peut avoir lieu seulement sur la base de telles considérations. Un bon expérimentateur doit être capable d’inventer des dispositifs expérimentaux qui s’approchent le plus possible des conditions idéales postulées et à la fois rendre possible les mesures désirées, sans que le processus de mesure (l’intervention physique de l’expérimentateur) gêne le développement idéal ; ce qui constitue, comme on le sait, toute une science à part qui, surtout dans la physique du XXe siècle, requiert un immense appareil technique. La répétabilité est considérée comme le critère de la réussite d’une expérimentation : chaque fois qu’il se crée des conditions identiques, il doit se produire le même effet, et les mesures doivent mettre en évidence un résultat identique.

Le fait que la répétition des expérimentations réelles ne conduise jamais à des résultats exactement identiques, pas même dans l’intervalle d’erreur, n’est pas considéré comme un argument à l’encontre ; puisque la méthode expérimentale se fonde sur la supposition que les phénomènes à observer se composent, d’une part, de lois de la nature, formulables en termes mathématiques, et, d’autre part, des dénommées interférences qui sont, pour ainsi dire, les lois de la nature que nous ne contrôlons pas encore. Une expérimentation est une action, une intervention active dans la nature, orientée pour créer artificiellement des situations dans lesquelles les interférences soient éliminées [13].

Les phénomènes naturels paraissent plutôt désordonnés ; vus à travers les lunettes de la méthode scientifico-mathématique, ils se présentent comme l’effet d’un ensemble de loi de la nature. Pour connaître une seule de ces lois, il faut éliminer les autres, c’est-à-dire s’assurer que ces effets se maintiennent constants. Dans ce procédé analytique, dans la décomposition du phénomène en facteurs isolés, réside le lien entre la science de la nature et la technique : au fur et à mesure qu’on réussit à isoler les facteurs individuels, il devient possible de les recomposer à volonté et de les synthétiser en systèmes techniques.

Emmanuel Kant, qui avait dédié dix ans de sa vie à l’activité scientifique, résume la méthode scientifico-mathématique ainsi :

« La raison doit se présenter à la nature tenant d’une main ses principes, qui seuls peuvent donner à des phénomènes concordants l’autorité de lois, et de l’autre les expériences qu’elle a instituées d’après ces mêmes principes. Elle lui demande de l’instruire, non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce qui plaît au maître, mais comme un juge qui a le droit de contraindre les témoins à répondre aux questions qu’il leur adresse. La physique est donc redevable de l’heureuse révolution qui s’est opérée dans sa méthode à cette simple idée, qu’elle doit, je ne dis pas imaginer, mais chercher dans la nature, conformément aux idées que la raison même y transporte, ce qu’elle veut en apprendre, mais ce dont elle ne pourrait rien savoir par elle-même. C’est ainsi qu’elle est entrée dans le véritable chemin de la science, après n’avoir fait pendant tant de siècles que marcher à tâtons. »

Kant, Critique de la raison pure, Préface à la 2nd édition, 1787.

Le passage met en évidence, d’une part, le rôle important que Kant attribue aux « principes de la raison » qui ne peuvent pas se déduire de la connaissance empirique (l’a priori kantien). Ainsi se résout le problème pour lequel Hume se rendit sceptique et qui aujourd’hui encore prend la tête aux empiristes modernes : le problème de savoir comment une connaissance objective est possible.

D’autre part, dans le langage de Kant, transparaît la pensée des Lumières, qui considère la « raison » comme une propriété ou une capacité universelle du genre humain et, cependant, la réclame exclusivement pour elle-même, la niant aux cultures étrangères ou antérieures. En faisant abstraction de ce préjugé, il faut constater que la méthode mathématico-scientifique dut s’imposer, en effet, face à la pensée médiévale, au point que la formule de la « révolution des modes de pensée » se réalisa ; seulement, cette révolution ouvrit le chemin à une raison qui est spécifique à l’époque bourgeoise, face à une raison du Moyen Âge qui était très distincte : il n’y avait aucun motif absolu à cette évolution [14].

Le concept de « connaissance objective » acquiert ainsi une signification distincte de notre habituelle utilisation linguistique, qui est celle d’une connaissance anhistorique, indépendante des formes de société et valide de manière identique pour tous les êtres humains. Il serait impossible de convaincre de la vérité de la connaissance scientifique de la nature un membre d’une culture distincte ou antérieure qui ne reconnaîtrait pas les présupposés fondamentaux de la méthode mathématico-scientifique, c’est-à-dire les principes de la raison bourgeoise.

L’unique partie de la science qu’on pourrait lui démontrer avec plausibilité est l’expérimentation : quand je réalise l’acte A, défini jusqu’au moindre détail (ce qui lui paraîtrait rituel ou grotesque), se produit normalement l’effet B. Mais rien de plus ne s’ensuit, tant que mon interlocuteur ne partage ma supposition fondamentale selon laquelle des lois universelles de la nature s’expriment dans l’expérimentation, croyant, au contraire, que le phénomène naturel est arbitraire et sans règle.

Les réussites palpables de la méthode mathématico-scientifique sont indéniables. Elles sont visibles, par exemple, sous forme de systèmes techniques, c’est-à-dire de systèmes dans lesquels des conditions analogues à celles qui caractérisent les expérimentations sont créées, éliminant dans la mesure du possible les interférences. Mais la vérité des croyances sous-jacentes ne suit pas forcément la réussite de certaines actions (et encore moins une vérité qui soit au-dessus de toute forme de société). L’arche de l’acupuncture, par exemple, a aussi des réussites, comme l’ont prouvé beaucoup de gens pour qui la médecine occidentale n’est d’aucune aide. Mais en inférer que les croyances sur lesquelles un tel art s’appuie doivent être des vérités entrerait pour le moins en contradiction avec les connaissances scientifiques du corps humain.

Le fait que la pensée scientifique ait réussi à s’imposer à l’échelle mondiale à côté de la société de la marchandise peut encore moins servir d’argument en faveur de la supériorité de cette forme de pensée par rapport à une autre comme on le prétend parfois. Les méthodes auxquelles se devaient l’ascension du système mercantile originaire d’Europe se connaissent bien en fin de compte : l’extermination et la colonisation d’autres peuples [15], tout comme l’utilisation – imposées par la logique de la marchandise et, par conséquent, impitoyable – d’avantages commerciaux et de l’avance relative [de l’Europe] dans le processus de modernisation.

Face à ces faits, l’argument selon lequel le mode de pensée européen réussit à « convertir » les membres d’autres cultures parce qu’il leur offrait des connaissances plus profondes est peu convaincante. Tout comme la pensée scientifique fut réprimée, au début, par le pouvoir de l’Église qui força la rétractation de Galilée, elle finit par s’imposer grâce au pouvoir de la société de la marchandise.

La connaissance objective et le sujet bourgeois

Le lien externe entre la société bourgeoise et la science mathématique de la nature étant évident [16], il faut se demander quel est le lien interne ou causal. Une approche froidement « matérialiste » qui prétend réduire tous les phénomènes sociaux à l’évolution économique (qui présuppose depuis toujours l’économie comme sphère séparée) se heurte nécessairement à cette question, même si c’est seulement parce que les sciences naturelles ne commencent à remplir un rôle comme force productive qu’à partir de l’époque du capitalisme industriel, environ trois siècles après son apparition. Et même s’il avait déjà existé aux débuts de l’époque moderne des problèmes économiques significatifs auxquels la science aurait pu apporter une solution, cela n’expliquerait pas le changement radical de méthode dans la transition de la science médiévale à la science moderne.

Alfred Sohn-Rethel a développé, avec sa thèse d’une « identité secrète des forme-marchandise et forme de pensée » [17], un ambitieux programme qui met en relation l’émergence de la pensée abstraite occidentale avec la première frappe monétaire et l’échange marchand. À cela il faut objecter, tout d’abord, que l’échange simple de marchandises, que Marx analyse comme préliminaire logique de la société capitaliste développée, n’a jamais existé comme formation sociale historiquement indépendante (comme semble le supposer Sohn-Rethel) et, ensuite, que les antécédents du capitalisme industriel, jusqu’au capitalisme mercantiliste et usurier, ont eu lieu aussi dans d’autres sociétés (en Chine ou en Inde) sans que pour celles-ci la pensée prenne le même tournant qu’en Occident et, de plus, sans que surgisse une dynamique capitaliste indépendante [18].

Je ne veux pas continuer ici cette discussion, puisque ce qui m’intéresse n’est pas la pensée abstraite occidentale en général, mais uniquement la forme particulière qu’elle assume dans la connaissance objective des sciences mathématiques de la nature. De plus, je n’aspire pas à une explication causale de l’évolution historique, pour laquelle il me manque des matériaux, au contraire je me limiterai aux relations structurales entre la méthode scientifico-mathématique, décrite à la manière d’un « idéal-type », et la logique de la société de la marchandise dans sa forme développée et actuelle. Allégée de cette façon, le programme de Sohn-Rethel me paraît viable, bien que dans ce qui suit il se limitera à quelques remarques.

Le chaînon qui enserre la société de la marchandise comme la forme objective de connaissance est le sujet bourgeois, c’est-à-dire la forme constitutive et spécifique de la conscience qui, d’une part, est exigée pour subsister dans la société de la marchandise et de l’argent et qui, d’autre part, doit seule permettre au sujet d’accéder à une connaissance objective.

La forme-marchandise, c’est-à-dire la détermination sociale des choses comme marchandise dans la société bourgeoise moderne s’est transformée en une forme universelle du fait que le capitalisme ait fait de la force de travail une marchandise dont ses porteurs disposent librement : c’est-à-dire libres de toute dépendance personnelle, libres de toute pression communautaire, sauf celle qui les oblige à gagner de l’argent. Mais cette pression impersonnelle est universelle, de manière que l’argent s’est transformé en l’unique finalité de tout travail et la vente de sa propre force de travail en forme prédominante de reproduction. Dans la société marchande, la satisfaction de n’importe quelle nécessité concrète dépend de l’argent. La nécessité de disposer du maximum possible d’argent se transforme ainsi dans le premier « intérêt propre », égal pour tous les membres de la société, bien qu’ils doivent le poursuivre en se concurrençant les uns les autres comme des monades économiques. Les sujets de l’échange marchand, libres et égaux selon un tel sens abstrait, s’imaginent eux-mêmes comme individus autonomes qui gagnent honnêtement de quoi vivre de leur travail.

L’apparente autonomie de l’individu correspond à l’apparente naturalité du processus économique, qui se présente aux monades économiques comme un processus régi par des lois, descriptibles uniquement avec les concepts de la théorie de systèmes que les sciences de la nature ont emprunté.

Dans les deux sens, le sujet bourgeois est inconscient de sa propre condition sociale : sans plus d’obligation que celle d’assurer sa propre subsistance (avec laquelle, cependant, il ne peut s’accomplir en tant qu’individu), il alimente avec son travail abstrait la méga-machine de la valorisation du capital, dont le fonctionnement, d’autre part, n’assume pas aucune responsabilité, étant donné qu’il l’expérimente comme régi par des lois naturelles immuables.

Le lien entre la possibilité d’une connaissance objective et la conscience de sa propre identité fut déjà souligné par Hume et Kant, avec les différences qui leurs sont propres. Pour l’empiriste et sceptique Hume, non seulement la représentation d’un objet identique mais aussi la conscience de l’identité personnelle sont illusions métaphysiques, étant donné qu’elles ne peuvent se déduire de l’expérience. L’argumentation de Kant est complémentaire : étant donné que la connaissance objective est un fait, et, pour autant, possible, alors que ses conditions de possibilité ne peuvent se déduire de l’expérience, comme l’a démontré Hume, ces conditions doivent être données a priori, avant toute expérience. La connaissance objective présuppose un sujet qui soit capable de constituer les objets de l’expérience comme objets identiques, ce qui présuppose aussi la conscience d’un moi identique à lui-même [19].

La conscience de l’identité ne peut se déduire de l’expérience ; elle est préalable à toute connaissance empirique. Mais elle n’est pas non plus innée à l’être humain en tant que tel, mais plutôt une construction sociale. Pour préciser ce qu’est la constitution d’un sujet capable de connaissance objective, il convient d’examiner les exigences qu’impose l’application de la méthode scientifico-mathématique. En analysant les préceptes courants, formulés de manière impérative, que les manuels de physique expérimentale offrent pour la réalisation d’expérimentations (élimination du « facteur subjectif », conservant à la fois la condition d’observateur), Greiff a montré que ceux-ci se réfèrent à un sujet dont l’intelligence ne dépend pas de ses sentiments : seulement ceux-ci sont ce qu’il faut éliminer. L’intervention dans la nature que suppose l’expérimentation est, avant tout, une intervention de l’expérimentateur sur lui-même : l’élimination de sa corporéité et de ses sentiments. Ainsi se produit l’illusion selon laquelle le sujet n’aurait rien à voir avec le processus de connaissance :

« Étant donné qu’apparemment le sujet, une fois éliminé, n’intervient pas de nouveau dans l’acte cognitif, il semble être quelque chose de gênant ou tout du moins superflu pour l’objectivité de la connaissance. Le fait que l’observateur, dans l’acte cognitif, doive se concevoir lui-même comme un facteur d’interférence et de distorsion qui doit être éliminé, produit la conviction selon laquelle la vérité réside dans la nature et non dans la connaissance de la nature ; la conviction selon laquelle la régularité obéit à des causes naturelles et ce qui s’en éloigne à des causes humaines. Cela produit l’illusion que les lois sont les propriétés de la nature même et qu’elles se manifesteraient dans toute leur splendeur s’il n’y avait aucun sujet. Mais il s’agit d’une simple illusion ; puisque l’élimination du sujet constitue aussi un acte subjectif, une opération que le sujet lui-même doit réaliser […]. [La conformité à des lois] est quelque chose que le scientifique lui-même produit en obéissant à des règles déterminées et explicites. Si on n’omettait pas les actes prescrits, on n’arriverait pas à connaître la nature en tant que soumise à des lois, c’est-à-dire qu’à la place de connaissances objectives et conformes à des lois il y aurait seulement des perceptions qui varieraient d’un observateur à un autre. »

Greiff, op. cit., p. 93.

Toute mesure est une relation réciproque, avec pour médiation la méthode mathématico-scientifique, entre le sujet qui connaît et la nature dont il fait son objet ; pour autant, il ne peut jamais se référer à la « nature en soi », mais uniquement à cette forme spécifique d’interaction [20]. La relation sujet-objet produite par l’expérimentation et exprimée en forme de loi ne peut se réduire simplement à un de ces deux pôles : au sujet non plus, comme pourrait le suggérer un culturalisme strict. Les lois de la nature ne sont ni les produits d’un discours arbitraire, en faisant abstraction du côté objectif, ni non plus les simples propriétés de la nature qui n’auraient rien à voir avec les sujets connaissants.

L’illusion qui fait apparaître la régularité produite par l’expérimentation comme si elle était une propriété de la nature est la même illusion selon laquelle le progrès social aveugle de la société mercantile se présente aux hommes comme un processus régi par des lois, extérieures à eux-mêmes, alors que de fait ce sont eux qui le constituent à travers leur action comme sujets bourgeois.

Le sujet en tant qu’ « acteur conscient qui n’est pas conscient de sa propre forme » [21] se conçoit lui-même comme séparé de la nature et des autres sujets, et ce qu’il expérimente comme un simple « monde extérieur » ; avec lequel est présupposé inconsciemment le cadre social total, spécifique à la société bourgeoise, que produit une telle forme de conscience [22]. Le lien systématique de la forme-marchandise, objectivé de cette façon, constitue aussi l’égalité des sujets que la forme objective de connaissance présuppose : l’égalité en tant que monade-marchandise et monade-argent, citoyens adultes et responsables, dotés de droits égaux et soumis aux mêmes règles et lois.

Mais cette égalité doit se produire préalablement via une action du sujet lui-même : action qui discipline le corps et l’esprit, objectivise les propres capacités et les états animiques, scinde les singularités individuelles. Tel est, pour les autres, le plan d’étude, non entièrement secret, du concept humboldtien de la « formation par la science », adopté par les universités allemandes, avec une approche pratique de l’ « identité secrète de la forme-marchandise et forme de pensée » bien avant que Sohn-Rethel en fasse la formulation théorique. Même Schopenhauer, qui haïssait les mathématiques, dut leur reconnaître un indubitable effet d’autodiscipline.

Évidemment, il y a peu à objecter à l’auto-discipline et à la pensée ordonnée en eux-mêmes. La dissolution de toute pensée dans le « sentir » n’ébranle pas la forme-marchandise (puisque c’est elle qui produit la séparation entre « corps » et « esprit », entre « sentir » et « pensée ») ; elle n’est pas même révolte mais plutôt livrée aux processus objectivisés, simple compensation carnavalesque de l’emprise quotidienne. Ce qu’il faut critiquer est l’inconscience avec laquelle s’inculque la discipline de la pensée objective, observable dans n’importe quelle classe de mathématiques dans lesquelles on apprend dès l’enfance aux écoliers les mathématiques dans leur forme actuelle, sans mentionner leur genèse historique ni leur rapport à la société. Là est le dressage, la production de la conscience inconsciente de sa forme : apprendre des règles formelles et des calculs sans le moindre contexte de sens, jusqu’à ce qu’il développe intellectuellement sa propre logique et ne pose plus la question du sens.

La scission des singularités individuelles à laquelle doit se soumettre le sujet connaissant afin de ne pas endommager l’expérimentation est la même scission à laquelle il soumet, dans l’abstraction mathématique de l’expérimentation mentale, les objets de sa contemplation : en faisant abstraction de ses qualités, et aussi de toute chose concrète. Rappelez-vous la définition galiléenne du mouvement uniformément accéléré ou le célèbre « centre de gravité » de la mécanique newtonienne.

Le critère essentiel de la déduction mathématique est que la réalité concrète se maintienne séparée d’elle. L’histoire des mathématiques depuis Galilée se caractérise par une isolation croissante face à cette part scindée de la pensée humaine, qui encore et encore se faufile par la porte de derrière, menaçant d’« embrouiller » la pensée mathématique. Si jusqu’au XIXe siècle l’opinion que les mathématiques avaient d’elles-mêmes demeurait marquée par son rôle de langage dans lequel est écrit, aux dires de Galilée, le livre de la nature, maintenant ainsi un certain lien avec le concret, en 1900 les mathématiques se constituèrent, avec le programme formaliste de David Hilbert, en science par droit propre, consistant en l’application de règles figées pour la transformation de chaînes de signes, dont on n’attribuait déjà aucune signification de contenu. Ce n’est pas par hasard qu’une telle évolution se produit au même moment que la forme-marchandise venait de s’imposer universellement comme principe de socialisation, et les relations de domination et de dépendance personnelles, héritées du féodalisme, ont été supplantées en grande partie par les règles formelles qui régissent tout un chacun à l’identique et ne servent déjà plus à une aucune finalité individuelle.

Au XXe siècle, les mathématiques comme noyau abstrait des sciences « mathématiques » de la nature s’érigent en « discipline reine » (Hilbert) dont aucune autre science ne désire plus faire abstraction. La fin des modèles de la physique classique, abstraits à l’évidence mais extraits de l’expérience, fait aussi partie de cette évolution, modèles qui dans la physique des particules élémentaires, par exemple, sont substitués par des modèles purement mathématiques, déliées de toute analogie mécanique ; de manière que maintenant on peut lire dans les revues de vulgarisation que l’espace « en réalité » est courbe et a onze dimensions ; affirmation qui reste néanmoins un simple fantasme.

 

*

 

La question qui vient ensuite est celle du rôle et de la forme que les sciences naturelles, comme activités ou comme institutions, doivent et peuvent tenir dans une société post-capitaliste. Dans la mesure où les sciences naturelles élargissent les possibilités d’action humaines, elles constituent un outil utile auquel on ne devrait pas renoncer. Mais la « science naturelle comme religion de notre temps » (Pietschmann), qui érige en propriété de la nature la régularité produite par la forme de connaissance objective et érige en cosmovision la nature régie par des lois, déterminant ce que nous voyons et ce que nous cessons de voir, cette science ne survivra pas à notre époque moderne. L’image de la « nature » a toujours été une image socialement constituée ; et il n’y a pas de raison pour qu’une société libérée de toute forme universelle-abstraite et inconsciente doive avoir encore besoin d’une image unitaire de la nature, obligatoire pour tous pareillement et en tout moment [23].

Une détermination positive d’un mode de vivre, de pensée et de connaître au-delà de la forme-marchandise n’est pas une chose que l’on puisse demander à un scientifique et sujet bourgeois comme est l’auteur de ce texte. Si on ouvrait au moins un débat sur cela, on aurait déjà gagné beaucoup. Puisque, en fin de compte, pourquoi la « révolution des modes de pensée » constatée par Kant, qui fonda la science moderne, devrait être la dernière révolution de cette nature ?

Claus Peter Ortlieb

professeur de mathématiques à l’université d’Hambourg.

Désormais membre d’Exit !, était membre de Krisis au moment de publier cet article.

 

Traduit du castillan par Laura Rodriguez et dactylographié par Armel Campagne.

Article original : Claus Peter Ortlieb, Bewusstlose Objektivität – Aspekte einer Kritik der mathematischen Naturwissenschaft, Krisis, Nuremberg, n°21-22, 1998.

Traduction réalisée à partir de : Claus Peter Ortlieb, Objetividad inconsciente. Aspectos de una crítica de las ciencias matemáticas de la naturaleza, Mania, n°7, pp. 39-53, Barcelone, 2000 [version raccourcie].

Nous remercions Armel Campagne de nous avoir fourni ce texte.

Les commentaires qui suivent sont uniquement de notre fait et ne l’engagent en rien.

 


Commentaire en quatre remarques :

 

1. Bien que l’auteur fasse explicitement le lien entre la forme de cette méthode et ses applications techniques (création des conditions propres à une expérimentation qui fait apparaître des « lois » autant que construction de machines qui les mettent en œuvre), il est regrettable qu’il ne perçoive pas le rôle que joue la machine dans l’industrialisation et le développement du capitalisme.

En effet, l’ « identité secrète de la forme-marchandise et forme de pensée » qui se manifeste dans la méthode des sciences est avant tout le produit d’une pensée dominée par la technique, qui voit le monde comme une immense accumulation de machines, c’est-à-dire de choses ayant entre elles des relations fixes et déterminées une fois pour toutes (les fameuses « lois de la nature »).

La forme-marchandise elle-même ne peut exister en tant que rapport social que grâce à l’industrialisation de la production : la dépossession du « sujet », sa séparation d’avec les formes sociales communautaires et d’avec les moyens de produire collectivement ses conditions d’existence, ne peuvent se réaliser que par le dumping que réalise la production industrielle ; à la fois la propriété privée des moyens de production et le bon marché de la production de masse. Ce qui relie le salariat à la pensée scientifique abstraite-objective, c’est bien évidement la machine : l’homme réduit à l’état d’instrument règle son comportement sur le calcul des coûts et bénéfices.

Le capitalisme est l’incarnation de la conception scientifique du monde, la généralisation de la méthode des sciences – développée par et pour l’étude des objets inertes et morts, la physique, la mécanique, etc. qui en retour permettent de construire des dispositifs expérimentaux qui confirment les « lois de la nature », des machines qui les mettent en œuvre – hors de son domaine de validité limité, aux êtres vivant, aux sociétés et à la nature.

 

2. Dans sa conclusion Ortlieb déclare :

« Une détermination positive d’un mode de vivre, de pensée et de connaître au-delà de la forme-marchandise n’est pas une chose que l’on puisse demander à un scientifique et sujet bourgeois comme est l’auteur de ce texte. »

Pirouette pour, en bon universitaire, éviter de conclure. Mais à quoi sert la critique si elle ne permet pas à celui qui la porte de s’élever au-dessus des conditions qui le déterminent ? Chez Ortlieb, la critique ne serait-elle qu’une posture ?

Ce « scientifique et sujet bourgeois » – très conscient de sa propre condition sociale, mais qui ne veut absolument rien faire de cette conscience –, après avoir dénoncé l’inconscience quant à ses conditions d’existence de la pensée objective, au final nous refait le coup de l’objectivité désincarnée et de l’abstraction sans emploi en ne voulant surtout pas s’aventurer à ne serait-ce qu’indiquer vaguement dans quelle direction il faudrait éventuellement chercher pour peut-être espérer sortir de l’impasse que constitue la « forme universelle-abstraite et inconsciente » de la connaissance. C’est ainsi qu’en ce qui le concerne, il perpétue « l’illusion selon laquelle le sujet n’aurait rien à voir avec le processus de connaissance », tout en dénonçant cette illusion. Chez Ortlieb, la critique ne serait-elle qu’une imposture ?

Evoquer une « détermination positive d’un mode de vivre, de pensée et de connaître au-delà de la forme-marchandise » n’était pourtant, il nous semble, pas totalement hors de portée d’un « scientifique et sujet bourgeois » adepte de la Wertkritik. Ortlieb pointe avec justesse le fait que la connaissance scientifique, objective et abstraite, exclu le sujet, autant dans l’acte de connaissance que dans l’objet de la connaissance ; il semble donc particulièrement évident que c’est de ce côté – le sujet – qu’il faut chercher un moyen de renouveler et d’enrichir la méthode des sciences.

En France, cela a été également analysé de manière plus philosophique par Olivier Rey, Itinéraire de l’égarement, du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine (éd. du Seuil, 2003) : « Quels sont les rapports ambigus entre l’individu autonome, libre, et la pensée objectivante qui nie son autonomie et sa liberté ? »

 

3. Or, qu’est-ce qu’un sujet? C’est avant tout un être doué d’une activité propre et d’une sensibilité particulière, c’est-à-dire, avant d’être doué d’une conscience réflexive, avant tout un être vivant. Activité et sensibilité qui le dotent d’une certaine liberté et autonomie par rapport aux déterminations du milieu dans lequel il évolue.

Or, fait étrange mais significatif, la biologie moderne ne sait pas ce qu’est un être vivant, ne sait pas en quoi consiste sa spécificité par rapport aux objets inanimés qu’étudient les sciences physiques et par rapport aux machines que ces mêmes sciences permettent de construire. Et, ajouterons-nous, la biologie moderne ne veut pas le savoir : « Aujourd’hui plus que jamais, la conception de l’être vivant comme machine est indissolublement liée au fait que nous vivons dans une société capitaliste et industrielle : elle reflète ce que les instances qui dominent la société voudraient que le vivant soit, afin de pouvoir en faire ce que bon leur semble. » (Bertrand Louart, Le vivant, la machine et l’homme, 2013)

Or, si l’on y réfléchit bien, l’être vivant, de la bactérie la plus élémentaire jusqu’à l’être humain doué de conscience réflexive, sont des sujets à part entière, doués d’activité et de sensibilité, de liberté et d’autonomie. Le premier être vivant apparu sur la Terre – probablement plus simple que la plus élémentaire bactérie connue aujourd’hui – constituait donc le sujet à l’état natif et l’évolution qui s’en est suivie à partir de là n’est autre que le développement des potentialités du sujet. La biologie devrait donc être la science du sujet sous ses formes les plus simples ; ce qui nécessité qu’elle élabore une méthode spécifique à la connaissance de cet étrange objet qu’est le sujet…

 

4. Avec ce texte d’Ortlieb, on retrouve donc ici une tare propre à la Wertkritik : en effet, cette critique de la société capitaliste et de son économie marchande se veut scientifique et ce faisant, elle reproduit les principales tares du système qu’elle prétend combattre : à savoir l’objectivisme et l’abstraction, lesquelles, en déniant toute liberté et autonomie aux acteurs dans l’analyse – en mettant à jour avant tout les déterminismes, les mécanismes et les nécessités sans les articuler à un « sens du possible » (Robert Musil) propre à toute situation vécue –, et en engendrant l’absence de conscience réflexive chez l’analyste – d’application d’abord à soi-même de ce que l’on sait ; de retour critique sur sa propre situation sociale et formulation théorique ; de conscience que, comme en biologie, on est soi-même l’agent et l’objet de la connaissance –, amènent logiquement au désengagement et à l’impuissance.

Tout comme la science moderne, la Wertkritik est une impasse.

Requiem in pace

Jacques Hardeau, octobre 2014.


Notes:

[1] Kant, I., Fondements métaphysiques de la science de la nature, 1786, Prologue.

[2] Popper, K.R., La connaissance objective, Éditions Aubier, 1991.

[3] Sohn-Rethel, A., Geistige und körperliche Arbeit, Frankfurt, 1970 ; Das Geld, die bareMünze des A priori, Berlin, 1990.

[4] von Greiff, B., Gesellschaftsform und Erkenntnisform. Zum Zusammenhang von wissenchaftlicher Erfahrung und gesellschaftlicher Entwicklung, Frankfurt, 1976.

[5] Müller, R.-W., Geld und Geist. Zur Entstehungsgeschichte von Identitätsbewusstsein und Rationalität seit der Antike, Frankfurt, 1977.

[6] Par ailleurs, ici nous ne défendrons pas « l’anarchisme gnoséologique » du « anything goes » de Feyerabend (voir P. K. Feyerabend, Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, 1979 ; éd. Seuil, coll. « Points sciences », 1988). Feyerabend, appartenant lui-même à la tradition empiriste, démontre que la science moderne ne s’ajuste pas aux critères de l’empirisme, mais de cela il ne résulte pas que les méthodes soient choisies arbitrairement, mais plutôt que les critères en question sont erronés.

[7] E. Cassirer, Le Problème de la connaissance dans la philosophie et la science des Temps modernes tome 1. De Nicolas de Cues à Bayle, 1910 ; éd. Le Cerf, 2004.

[8] Musler, P., « Über Voraussetzungen einer quantitativen Naturbeschreibung », en V. Braitenberg/I. Hosp (eds.), Die Natur ist unser Modell von ihr, Reinbek, 1996, p. 157.

[9] Voir A. Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Presses Universitaires de France (1966). Réimpr. Paris, Gallimard (3e éd. : 1985)

[10] La réalisation effective des expérimentations au temps de Galilée rencontrait d’énormes difficultés, étant donné que les conditions techniques étaient rudimentaires en comparaison, par exemple, avec celles qu’une salle de physique offre aujourd’hui dans n’importe quel lycée. Les expérimentations menées à bien par Galilée pour déterminer l’accélération constante de la chute libre n’ont aucune valeur ; Galilée lui-même évite, autant qu’il le peut, d’indiquer des valeurs numériques concrètes, et quand il le fait elles s’avèrent erronées : ces valeurs équivalent plus ou moins à la moitié de celles connues aujourd’hui. Ce fait démontre une fois de plus que le remplacement de la physique qualitative d’Aristote par la physique quantitative de Galilée, qui travaillait avec précision et rigueur mathématique, ne fut pas dû à l’expérience (voir Koyré, op. cit, p. 274-305). Ainsi, il est établit que Galilée présentait des expérimentations simplement imaginées comme s’il les avait effectivement réalisées (Koyré, ib., p. 202).

[11] Koyré, op. cit., p. 183.

[12] Koyré, op. cit., pp. 180-195.

[13] L’omniprésence des interférences, affirmées par les sciences de la nature elles-mêmes, rend plus que questionnable la théorie de l’empirisme moderne selon laquelle il s’agit de « la falsification des hypothèses scientifiques à travers les expérimentations scientifiques » (Popper). La loi de la chute des corps, par exemple, ne peut être falsifiée. Une expérimentation dont les médiations entrent en contradiction avec ladite loi ou bien ne serait pas prise au sérieux, ou bien inciterait à la recherche d’interférences inconnues.

[14] Tout dépend des critères utilisés : ainsi, par exemple, le ténébreux Moyen Âge ne connaissait d’excès de violence comme ceux de l’époque bourgeoise ; ce que lui attribue d’habitude (pogroms, persécutions de sorcières) eurent lieu au début de l’époque moderne. Zinn, K.-G., Kanonen und Pest: über die Ursprünge der Neuzeit im 14. und 15. Jahrhundert, Opladen, 1989, démontre que l’alimentation de la grande majorité de la population se détériora constamment entre 1450 et 1850, et que seulement depuis elle s’est améliorée de nouveau, bien que ce soit seulement dans les pays industrialisés, grâce à la production industrielle d’aliments, et avec les déficiences caractéristiques qui vont avec. Si on adopte comme critère la distance entre la réalité sociale et les possibilités qu’ouvre l’état correspondant des forces productives, la société moderne est la plus irrationnelle de celles qui ont existé.

[15] De même la supériorité de l’armement européen au début de l’époque moderne n’était pas due aux avancées du développement technique mais à l’impulsion, qui était en train de s’imposer à la société entière, d’employer les conséquences techniques existantes, tous comme les énormes ressources économiques, préférentiellement dans le développement et la production d’armes à feu. Le « complexe militaro-industriel », caractéristique de la société bourgeoise, remonte à ses temps là (voir Zinn, op. cit.).

[16] La science moderne surgit dans les centres de la bourgeoisie urbaine, dont le déplacement depuis le Nord de l’Italie et de l’Allemagne à l’Angleterre et aux Pays-Bas, provoqua un déplacement légèrement postérieur des centres d’investigation scientifique. Lefevre, W., Naturtheorie und Produktionsweise, Darmstadt, 1978, soutient que les sciences naturelles furent initialement avant tout un instrument idéologique de la bourgeoisie en lutte contre les privilèges nobiliaires : si la nature obéit à des lois universelles, alors l’ordre « naturel » de la société est celui que les membres s’approprient.

[17] Sohn-Rethel, op. cit.

[18] Zinn, op. cit., soutient que la société bourgeoise surgit par une espèce d’ « accident historique », dû à la peste du 14ème siècle et la destruction des structures féodales qui en découlèrent, jointes à l’introduction contemporaine des armes à feu, dont la production en masse renforçait la formation des pouvoirs centraux de l’État et l’économie monétaire (substitution du tribut en nature par des impôts) : ce qui expliquerait au moins pourquoi les formes embryonnaires de la société marchande réussirent à ébranler les structures féodales seulement en Europe.

[19] Kant, I., Critique de la raison pure, B 132/134.

[20] Ce fait est familier à la physique quantique, dont les observations ne peuvent pas être menées à bien sans influer gravement sur le cours « naturel » des choses ; même si en général cela est occulté par la proposition entièrement infondée selon laquelle derrière la régularité produite par l’interaction du sujet et de la microstructure se cache les lois « vraies » de la nature, indépendantes du sujet.

[21] Kurz, R., « Subjektlose Herrschaft », Krisis n°13, 1993, p. 68.

[22] Voir Kurz, ib., p. 69.

[23] Je répète, parce que j’ai déjà rencontré un tel malentendu, qu’il ne s’agit pas ici du « anything goes » dans le sens de Feyerabend, mais d’attribuer à une méthode la signification qui lui correspond ; ce qui n’équivaut évidemment pas à le placer au même niveau qu’un sortilège vaudou.

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