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Finn Brunton, Une histoire du spam, 2014

Au moment de rédiger cet article, j’ai eu une pensée compatissante pour le traducteur français. « Spam » renvoie à un assemblage hétéroclite de néologismes et de pur charabia qui emprunte à la fois à l’informatique, à l’ingénierie de la protection, au droit pénal, au crime (amateur ou organisé) et à la poésie d’une Toile polyglotte gavée de jargon anglo-saxon. S’y côtoient pêle-mêle des notions absconses comme « empoisonnement bayésien » (l’art de contourner ou de corrompre les filtres antispam), « botnets » (réseaux de « machines zombies ») ou « linkbaits » (des liens sournoisement conçus pour stimuler le désir de l’internaute de cliquer dessus). Souvent, ce langage hautement savant évoque davantage des onomatopées de bande dessinée qu’un redoutable fléau planétaire : « sping » (contraction de « spam » et de « ping », qui désigne une requête envoyée d’un ordinateur vers un autre), « splog » (contraction de « spam » et de « blog »), « lulz » (trait humoristique cruel)… Tenter de décrire l’industrie du spam revient au fond à importer l’argot des brigands et des coquillards dans la technosphère du XXIe siècle, à connecter la cour des miracles au très haut débit. Imaginez François Villon avec une souris à la main, et vous commencerez à avoir une idée de ce qui vous guette.

Ce problème de langage commence avec le mot « spam » lui-même, vocable fourre-tout que même les spécialistes peinent à définir avec exactitude. Il s’applique à l’immense majorité – plus de 85% – des courriels échangés chaque jour dans le monde, qui atterrissent pour la plupart à la poubelle sans même être vus par leurs destinataires. Il recouvre des milliards de tweets, de publications Facebook, de SMS, de blogs, de commentaires, de sites, de contributions sur Wikipédia et autres formes d’expression en ligne. Pour avoir alimenté ce flux colossal, des individus ont été emprisonnés, des entreprises condamnées à la fermeture, des sites rayés des moteurs de recherche, des pays mis (brièvement) au ban de la Toile. Le spam a remodelé en profondeur Internet, ses systèmes et ses services, mais aussi le comportement de ses usagers.

Dans les temps anciens, avant même l’invention d’Internet ou du Minitel, des étudiants américains se retrouvaient dans des caves pour manipuler des terminaux reliés à d’autres ordinateurs dans le pays. Ils agissaient la nuit, car, dans la journée, les machines étaient accaparées par de coûteux projets de laboratoire. Fans de science-fiction et d’humour absurde, ils passaient des heures à concevoir des programmes, à créer des jeux ou à s’échanger des messages truffés de références aux sketches de la troupe britannique des Monty Python. L’une de leurs scènes favorites, diffusée par la British Broadcasting Corporation (BBC) en 1970, tirait son effet comique d’une interjection reprise en boucle et sur tous les tons par la serveuse et la clientèle viking d’un salon de thé : « Spam ! »

Le gag fait boule de neige. Les étudiants s’en emparent comme d’un nom de code destiné à saboter tout dialogue. On reprogramme son ordinateur de façon à ce que, au moment opportun d’un échange en réseau, le mot « spam » apparaisse sur l’écran de son interlocuteur et s’y démultiplie à l’infini, au point d’envahir la plate-forme de discussion et d’évincer les éventuels participants. Une blague idiote mais sans conséquences, un peu comme de souffler dans une vuvuzela au milieu d’une conversation. C’est ce charivari informatique qui a donné naissance au verbe « spammer ».

Le mot se répand au cours des années 1980 pour désigner plus largement tout message inutile, verbeux, insignifiant ou abusif. C’est seulement en 1994 qu’il revêt une signification nouvelle, lorsque deux avocats de l’Arizona utilisent le système de discussion Usenet – ancêtre d’Internet – pour proposer leurs services à quelques milliers d’usagers éparpillés de par le monde. Il s’agit de vendre aux étrangers une astuce juridique susceptible d’améliorer leurs chances à la loterie de la carte verte (green card), qui donne le droit de séjour sur le territoire américain. Au sein de la communauté des usagers de Usenet, le mot « spam » devient alors synonyme de message à caractère commercial : un sens proche de celui que nous lui connaissons aujourd’hui.

La différence tient au fait que le message des deux avocats portait sur une prestation réelle (quoique à la limite de la fraude) : ses destinataires pouvaient appeler un numéro de téléphone et solliciter un rendez-vous. C’était vrai aussi pour les spams envoyés durant les premières années d’Internet. S’ils le désiraient, les internautes pouvaient bel et bien se procurer la « pilule minceur », la fausse montre de luxe ou l’appareil permettant d’« agrandir le pénis » vantés par les camelots. En ce temps-là, le spam était déjà méprisé, mais il correspondait encore à un service légitime du point de vue commercial. Le Web était alors en pleine expansion, et le secteur marchand avait tout intérêt à montrer patte blanche s’il voulait s’y tailler la part du lion. Exception faite des escrocs patentés abusant le chaland avec des messages du type « Monsieur, nous avons 1,2 million de dollars à rapatrier du Nigeria… » – un avatar fascinant des arnaques déjà pratiquées dans la France postrévolutionnaire du policier-détective Eugène-François Vidocq –, les spammeurs aimaient à se présenter comme de scrupuleux entrepreneurs pourvus d’une adresse postale, d’une marque homologuée et de produits irréprochables, dans la pure tradition des pionniers du commerce. Certes, leurs argumentaires de vente contenaient déjà les ingrédients qui nous sont familiers aujourd’hui : des slogans racoleurs rédigés dans une grammaire approximative et accompagnés d’illustrations invraisemblables. Mais qui aurait pu deviner que ces procédés marqueraient un âge d’or exceptionnellement bref, et somme toute relativement décent eu égard à la déferlante que l’on observe de nos jours ?

Désormais, quand un spam vous percute dans votre boîte aux lettres électronique, sur votre compte Twitter ou dans les commentaires d’un blog, il y a de fortes chances pour que vous soyez le premier être vivant à le déchiffrer. Il est conçu et diffusé par des engins entièrement automatisés, où l’intervention humaine se limite au réglage des paramètres. Où sont donc passés les vertueux entrepreneurs qui nous fourguaient des abonnements à des sites pornographiques ?

Deux changements majeurs sont intervenus au début des années 2000 : d’une part, l’adoption par de nombreux pays de lois antispam exposant les contrevenants à des amendes ou à des peines de prison ; d’autre part, la mise au point de systèmes de filtrage efficaces pour les messageries électroniques. Afin de se conformer à la législation, le spammeur devait incorporer diverses mentions légales à ses messages : lien permettant de se désinscrire, adresse postale pour l’envoi de plaintes, etc. Cette obligation a facilité la tâche aux systèmes de filtrage, puisqu’il leur suffisait de repérer les formules caractéristiques pour identifier le spam, l’intercepter et l’effacer. Les spammeurs respectueux de la loi se retrouvaient mis hors d’état de nuire, tandis que les autres prenaient des risques non négligeables.

Pour éviter les soucis judiciaires et contourner les filtres, il n’y avait guère qu’une solution : mobiliser des dizaines de milliers d’ordinateurs capables d’envoyer chacun des centaines de messages par minute depuis des adresses Internet dispersées sur la planète entière, afin de produire un tsunami qui submergerait toutes les digues techniques et légales. Les spammeurs opiniâtres devaient bâtir une machine à spams mondiale. Et c’est précisément ce qu’ils ont fait.

L’internaute commença brusquement à recevoir des messages comportant des liens étranges ou des pièces jointes sur lesquels il cliquait naïvement, sans se douter qu’il confiait ainsi le contrôle de son ordinateur à un malfrat installé à des milliers de kilomètres. Pendant que la victime remplit un formulaire ou joue au solitaire, sa machine, devenue « zombie », télécharge en douce des instructions, des paramètres et des listes d’adresses, avant de se mettre à son tour à expédier des spams, à raison de plusieurs dizaines par seconde, et toujours à l’insu de son utilisateur. De concert avec les autres « machines zombies » du réseau, le cheval de Troie algorithmique introduit dans l’ordinateur modifie les messages, les réécrit, les agence différemment, de manière à trouver la brèche dans les filtres antispam.

Les robots vomisseurs de spams sont devenus si tyranniques qu’ils tiennent le monde dans leurs mains, réduisant des millions de PC à une armée de supplétifs d’un cerveau détraqué. Jamais le soleil ne se couche sur leur empire : attentifs à la rotation terrestre, ils impulsent leurs messages au rythme des alternances entre veille et sommeil des populations prises dans leur collimateur. Le projet du spammeur est assimilable à un crime organisé qui aurait cessé de répondre à toute logique commerciale. Ses engins ne visent pas à vendre une camelote, mais à récolter des numéros de carte de crédit et des mots de passe, à s’ouvrir un chemin dans les comptes bancaires de l’internaute, à paralyser les services du Web, à surcharger les serveurs, à extorquer de l’argent et à neutraliser les adversaires.

Aujourd’hui, nous sommes tous captifs de ce système. Certes, nos défenses se consolident, nos courriels artisanaux aident les systèmes de filtrage à trier le bon grain de l’ivraie, les moteurs de recherche tiennent à distance les sites et commentaires spammeurs, mais l’infection n’en continue pas moins de se propager. Nos abonnés sur Twitter sont parfois de faux contacts créés par des programmes, et nos ordinateurs délivrent les armes du pillage.

Plus fondamentalement, le spam nous invite à réfléchir à ce à quoi Internet devrait servir. Répondre à cette question impose d’imaginer ce que serait pour chacun de nous un usage légitime, raisonnable et honnête de la technologie. Le spam constitue en quelque sorte la face cachée de la Toile ; il est l’océan qui entoure la petite île où nous vivons.

Finn Brunton

Professeur assistant de médias, culture et communication à la New York University.

Auteur de Spam. A Shadow History of the Internet, MIT Press, Cambridge (Etats-Unis), 2013.

 

Article paru dans Le Monde Diplomatique, mars 2014.


 

L’origine du mot « Ordinateur »

 

Le mot « ordinateur » est né en 1955. La société IBM implantée à Corbeil-Essonnes s’apprêtait à construire dans ses ateliers les premières machines électroniques destinées au traitement de l’information. Aux États-Unis, ces appareils étaient désignés sous le vocable « Electronic Data Processing System » ou EDPS. Le mot « computer » était plutôt réservé aux machines scientifiques et se traduisait assez facilement en « calculateur » ou « calculatrice ».

Sollicité par la direction de l’usine de Corbeil-Essonnes, François Girard, responsable du service « Promotion Générale Publicité », a décidé de consulter Jacques Perret, l’un de ses anciens maîtres, professeur de philologie latine à la Sorbonne. A cet effet, il a écrit une lettre à la signature de C. de Waldner, président d’IBM France. Dans son courrier, il a décrit sommairement la nature et les fonctions des nouvelles machines. Il a accompagné son courrier de brochures illustrant ces appareils mécanographiques.

Le 16 juin 1955, le professeur Perret lui a répondu (voir ci-dessous). Protégé pendant quelques mois par IBM France, le mot a été rapidement adopté par un public de spécialistes, de chefs d’entreprises et par l’administration. IBM décidait alors de le laisser dans le domaine public.

 

Cher Monsieur,

Que diriez-vous d’ « ordinateur » ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant « Dieu qui met de l’ordre dans le monde ». Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe « ordiner », un nom d’action « ordination ». L’inconvénient est que « ordination » désigne une cérémonie religieuse ; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de personnes que l’inconvénient est peut-être mineur.

D’ailleurs votre machine serait « ordinateur » (et non ordination) et ce mot est tout à fait sorti de l’usage théologique. « Systémateur » serait un néologisme, mais qui ne me paraît pas offensant ; il permet « systématisé » ; – mais système ne me semble guère utilisable – « Combinateur » a l’inconvénient du sens péjoratif de « combine » ; « combiner » est usuel donc peu capable de devenir technique ; « combination » ne me paraît guère viable à cause de la proximité de « combinaison ». Mais les Allemands ont bien leurs « combinats » (sorte de trusts, je crois), si bien que le mot aurait peut-être des possibilités autres que celles qu’évoque « combine ».

« Congesteur », « digesteur » évoquent trop « congestion » et « digestion ». « Synthétiseur » ne me paraît pas un mot assez neuf pour designer un objet spécifique, déterminé comme votre machine. En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agent féminins (trieuse, tabulatrice). « Ordinatrice » serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie. Il y a possibilité aussi d’ajouter à un nom d’agent un complément : « ordinatrice d’éléments complexes » ou un élément de composition, par exemple : « sélecto-systémateur ». – « Sélecto-ordinateur » a l’inconvénient de deux « o » en hiatus, comme « électro-ordinatrice ».

Il me semble que je pencherais pour « ordinatrice électronique ». Je souhaite que ces suggestions stimulent, orientent vos propres facultés d’invention. N’hésitez pas à me donner un coup de téléphone si vous avez une idée qui vous paraisse requérir l’avis d’un philologue.

Vôtre

Jacques Perret, le 16 juin 1955.

 

Source : <corbeil.essonnes.free.fr>

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