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François Partant, Le chômage et l’immigration, 1985

Lorsque vous m’avez invité à donner mon point de vue sur le chômage, j’ai accepté sans trop songer à la difficulté du travail que j’allais entreprendre. J’ai écrit une cinquantaine de pages avant de me rendre compte qu’il est impossible d’exposer, dans le bulletin de votre association et les limites qu’il pose, un problème d’une telle complexité.

Il me fallait expliquer pourquoi le chômage s’aggravera dans les années à venir (et pourquoi prévaut l’idée contraire, tout le monde s’employant à rassurer l’opinion sur ce point). Il fallait retracer l’évolution du marché mondial, depuis la révolution industrielle du XIXe siècle qui est à l’origine de sa formation, pour démontrer que les facteurs de son expansion ne peuvent plus jouer, qu’il tend au contraire à se réduire, qu’on ne peut donc espérer cette croissance forte sur laquelle on compte pour que soit résorbé le chômage. C’était beaucoup trop long. Pourtant, il me paraît indispensable de situer le problème dans une perspective à la fois historique et mondiale. Je m’en explique.

Nous avons naturellement tendance à aborder ce problème dans une optique nationale (ou régionale ou européenne). Nous nous donnons alors de fausses priorités. Un exemple : afin de créer de nouveaux emplois, la “reconquête du marché intérieur” est la proposition qui a été le plus souvent avancée. Il faudrait que le marché national soit, autant que possible, réservé à la production nationale. En effet, la France qui importe environ 50% de ses biens de production et 25% de ses biens de consommation, aurait moins de chômeurs ou n’en aurait plus du tout si elle importait moins et produisait d’avantage. C’est certain. Mais nous sommes dans une période de croissance faible ou nulle. Par conséquent, en admettant que notre pays parvienne à fabriquer toutes les machines-outils qui lui sont nécessaires, il en résulterait un recul de la production et des licenciements dans les pays qui aujourd’hui les lui fournissent, par exemple en Allemagne fédérale. La réduction du chômage chez nous aurait pour contrepartie son aggravation outre-Rhin. Comment pourrions-nous voir, dans ce double résultat, un sujet de satisfaction ?

Le chômage n’est pas un problème propre à la France où à l’Europe. C’est un problème mondial. Il affecte inégalement les pays qui participent à un même système économique, parce que les activités productives, donc les possibilités d’emploi, sont très inégalement réparties dans le monde. Qu’ils soient industriels ou dits “en développement”, tous ces pays constituant ensemble un “marché mondial”, ceux dont le taux de chômage est le plus faible sont ceux qui se sont assuré une part de ce marché relativement importante par rapport au chiffre de leur population. Au total, ce sont les pays industriels, dont la France, qui sont de ce point de vue les plus favorisés. En effet, ces pays bénéficient encore du déséquilibre des capacités mondiales de production qu’a provoqué au XIXe siècle la révolution industrielle. Ils bénéficient de ce que l’on appelle aujourd’hui, à tort en l’occurrence, une “avance”. Cette prétendue avance (elle en serait une si les autres pouvaient suivre) leur assure le monopole d’un nombre considérable de productions, qui réduisent d’autant la possibilité de produire dans les régions du monde sur lesquelles ils ont longtemps exercé une tutelle militaire et politique, régions que l’on qualifie improprement de “sous-développées” (l’expression “en développement” étant au moins aussi controuvée).

Le chômage est beaucoup plus dramatique dans la plupart des pays du tiers-monde que chez nous, non seulement parce qu’il y frappe beaucoup plus de gens (jusqu’à la moitié de la population, voire d’avantage), mais parce qu’il est la cause véritable de la faim endémique qui sévit dans nombre de ces pays : les affamés ne sont jamais que des paysans sans terre ni travail, des gens qui n’ont pas accès aux moyens de production, des chômeurs qui ne peuvent être assistés puisque leur pays est pauvre. Chercher une solution au chômage ici, sans se préoccuper de ce qu’il deviendra là-bas, me paraît politiquement et moralement inacceptable – comme serait inacceptable une politique visant à améliorer la situation de l’emploi en France aux dépens de l’Allemagne (ou de tout autre pays). Mais c’est, en outre, une erreur méthodologique.

Il faut ici rappeler que la misère dans le tiers-monde n’est pas imputable au sous-développement des “forces productives”, comme le terme même de sous-développement le laisse entendre. Elle n’est pas due au trop faible niveau technique des moyens de production mis en œuvre, ni à la trop faible productivité du travail que ceux-ci permettent. Car, à ce compte, toutes les sociétés auraient été misérables avant la révolution industrielle, depuis la Grèce antique jusqu’à la France de Louis XIV. La pauvreté des pays du tiers-monde, qui a une origine historique, tient au nombre trop réduit d’activités productives envisageable face à la concurrence des pays industriels (voir comment la France, qui produisait des motocyclettes il y a quelques années, doit maintenant les importer du Japon) et au sous-emploi de la population qui en résulte. Elle tient aussi à la sous-rémunération du travail, et aux deux conséquences qui en découlent : d’une part, les bas salaires (et le chômage) limitent le marché intérieur et contribuent d’une manière à interdire certaines activités, notamment industrielles. D’autre part, le prix des produits exportés étant très bas (leur faible valeur ajoutée comporte trop peu de salaires), les exportations rapportent trop peu de devises, si bien que les possibilités d’importer sont elles aussi très limitées.

Les pays industrialisés détiennent le monopole de fait d’un nombre impressionnant d’activités productives, non seulement dans le domaine industriel mais aussi dans la production des services : commerce international, banques et assurances, transport et navigation, télécommunications, etc. Et leurs entreprises ont le monde pour champ d’action. Ils sont riches parce qu’ils concentrent ainsi chez eux l’essentiel des capacités de production pour le monde entier, tout en contrôlant une bonne part de celles qui existent hors de leurs frontières. Du même coup, ils concentrent aussi les possibilités d’emploi. Quoi d’étonnant si affluent de toutes parts des types à la recherche d’un travail ?

Le déséquilibre entre les pays industrialisés et pays sous-développés est pour l’essentiel un déséquilibre dans les possibilités de produire, il n’a rien de naturel. Il est le résultat d’une longue histoire. Celle-ci a débuté à la fin du XVe siècle, avec la conquête par les Espagnols et les Portugais de l’Amérique qu’on appellera dès lors latine. Les nations européennes qui finiront par envahir le monde entier (seul le Japon parviendra à échapper à leur tutelle), commencèrent à accumuler de l’or et de l’argent arrachées à ces terres lointaines. Ainsi purent être financés les progrès techniques qui aboutirent à la fin du XVIIIe siècle à la révolution industrielle. Peut-être s’apercevra-t-on un jour que cette étape n’aurait pas due être franchie dans les conditions où elle le fut. Il n’empêche qu’elle fut décisive. Elle le fut même d’un point de vue politique. Les Américains, fils d’émigrants européens et plus futés encore que leurs ancêtres, ont été les premiers à le comprendre : une puissance industrielle n’a pas besoin d’être une puissance coloniale.

En améliorant la productivité du travail, l’industrie permet de réduire les prix des produits. Ceux-ci se substituent donc à ceux que fabriquent les travailleurs moins productifs, par exemple les artisans. Au plan international, il en va de même. Et il en résulte une division internationale du travail. Au lieu d’obliger un territoire à produire ce dont à besoin la métropole, tout en y interdisant les productions concurrentes (c’était le principe colonial), il est bien plus simple d’incorporer ce territoire à la zone économique de la puissance industrielle, en laissant la concurrence jouer “librement”. Le résultat sera le même. Le territoire ne pouvant rien produire face à la concurrence de la puissance en question, il finira par ne produire que ce dont celle-ci a besoin, des matières premières et des produits agricoles : thé, café, cacao, coton, etc.

Au milieu de XXe siècle, la colonisation n’avait plus de raison d’être. Les progrès réalisés par les pays industrialisés suffisaient à maintenir le déséquilibre qu’ils avaient créé à leur profit à l’échelle mondiale, ainsi que les flux commerciaux qui leurs sont à la fois indispensables et favorables. Il faut seulement que l’organisation des pouvoirs imposée aux peuples victimes du déséquilibre soit conforme aux intérêts des puissances dominantes. Rien de plus aisé : on en fait des États. Les détenteurs du pouvoir d’État vont avoir besoin de ce que les puissances ont à vendre (produits de nos technologies, bagnoles, armes…), si bien qu’ils devront en retour vendre ce dont elles ont besoin. C’est à partir de là qu’on peut engager le « dialogue Nord-Sud ».

Les peuples du tiers-monde étaient condamnés à la misère par les progrès que nous avons réalisés, en utilisant leurs pays comme source d’approvisionnement et comme débouchés. Mais leur misère s’accentue depuis que nous leurs fourguons les moyens techniques d’un développement théorique. Car ce sont alors les disparités économiques et sociales internes qui s’aggravent : les paysans sans terre et les chômeurs non assistés prolifèrent. Ils quittent leur pays et viennent chez nous, suivant ainsi les matières premières que leurs dirigeants nous vendent et les capitaux que nous accumulons en exerçant des activités jusque sur leur territoire. Rien de plus naturel.

Un pays est dit sous-développé lorsqu’il ne peut pas produire ce dont à besoin sa population, alors qu’il ne peut pas non plus, faute de gagner assez avec ses exportations, importer ce qui lui manque. Mais ce prétendu sous-développement n’est pas un phénomène géographique. La pauvreté et le sous-emploi de la force de travail qui le caractérise sont les résultats de la concurrence que favorisent les échanges internationaux. Il suffirait que la concurrence s’exerce au détriment d’un pays industriel (que la construction automobile française, après celle des motocyclettes, s’effondre devant la concurrence japonaise ou américaine) pour que ce pays entre dans la voie du “sous-développement”.

Du fait de leurs activités économiques et des techniques qu’ils mettent en œuvre, tous les hommes sont interdépendants à l’échelle planétaire. Ils le sont par l’intermédiaire des États-nations qui les regroupent et dont les intérêts sont concurrents, contradictoires ou franchement antagoniques. L’interdépendance des nations est ainsi essentiellement conflictuelle. Celle qui existe au sein de la nation l’est aussi. Car la nation n’est pas une entité politique indifférenciée, socialement homogène. Elle est constituée d’individus, de groupes socioprofessionnels, de couches et classes sociales aux statuts économiques très inégaux et aux intérêts très souvent contradictoires. C’est pourquoi, chaque fois que nous agissons en fonction d’intérêts personnels, catégoriels ou nationaux qui nous semblent légitimes, mais qui ne le sont que dans le cadre organisationnel qui s’impose au monde (dans le cadre de l’État-nation, ou dans celui du monde divisé en États-nations) nous actes sont alors contraires aux intérêts d’autrui, autrui pouvant être d’autres individus, d’autres groupes sociaux ou d’autres nations. Pour échapper à cette problématique particulièrement malsaine qui interdit la solidarité (ou qui la réduit à n’être qu’un “devoir” – et un devoir à accomplir dans les limites du possible), il faudrait sortir de ce cadre organisationnel.

Aborder le problème du chômage en élargissant le champ de l’analyse au monde entier, afin de prendre du recul par rapport à la réalité nationale, présente en ce sens un avantage décisif. Il faut d’abord essayer de comprendre ce que devraient faire les peuples les plus atteints par le fléau, ceux qui sont dans l’impossibilité manifeste de la combattre, ceux qui, condamnés à la misère et à la faim, bénéficient parfois, au gré d’un coup de projecteur des médias, d’un élan international de charité qui se présente comme un acte de solidarité et qui ne change rien à leur situation. De ce que devraient faire ces peuples, se déduira ce que les chômeurs en France et en Europe pourraient peut-être eux-mêmes envisager. Leur projet ne sera pas contraire aux intérêts d’autrui. Au contraire. Ce serait un projet pour autrui et avec lui. En prenant l’initiative de sa mise en œuvre, les chômeurs renonceraient sans doute à faire appel à la “solidarité” nationale (les allocations chômage), mais ce serait pour jeter les bases d’une construction socio-économique au sein de laquelle la solidarité ne serait pas un devoir, mais bien le fondement même de l’organisation.

Je ne crois pas qu’un tel projet soit tout à fait irréaliste. Il pourrait même se révéler l’unique façon d’éviter le chaos social. C’est pourquoi je n’ai pas renoncé à rédiger ce papier sur le chômage qui m’était demandé. Mais je ne peux ni expliciter mon point de vue ni l’argumenter. Je me réserve donc de le faire ultérieurement.

Les sociétés dites archaïques

Jusqu’au XVIIIe siècle, dans le cadre politique qu’elles se donnaient, toutes les sociétés, y compris les sociétés occidentales qui n’étaient pas encore des nations, étaient organisées en sorte que soit assurée leur autosuffisance, le plus souvent par juxtaposition de collectivités (régions, provinces) plus ou moins autonomes. Les échanges entre elles étaient très limités et ne portaient pas sur des produits essentiels et vitaux. Le grand commerce, notamment celui qui existait au sein des empires coloniaux, ne concernait que quelques villes, peu ou pas du tout leur arrière-pays.

Chaque société produisait tout ce qui lui était nécessaire, avec des normes de production qui lui étaient propres : chacune avait sa façon de se nourrir, de s’habiller, de se loger, etc. Pauvre peut-être, elle n’était pas misérable dès lors qu’elle parvenait à assurer sa propre reproduction biologique et culturelle. La misère, lorsqu’elle existait, n’affectait qu’une partie de la population et était alors imputable à l’organisation socio-politique. Même les famines, telles que l’Europe en connut elle aussi, avaient presque toujours une cause politique : elles étaient la conséquence de la guerre ou de troubles sociaux. L’autonomie économique que chaque société préservait en limitant strictement ses échanges avec le monde extérieur et qui lui permettait de produire tout ce dont elle avait besoin avec des normes de production différentes, toutes les sociétés la perdirent avec l’époque coloniale, moins par suite de la colonisation elle-même que comme conséquence de la révolution industrielle et du type de développement que celle-ci engendrait.

Les besoins

Les besoins de la société archaïque n’étaient pas différents des nôtres. La confusion, si fréquente, entre le besoin (par exemple de communiquer) et le produit qui va le satisfaire (le téléphone), fait perdre de vue que les besoins de l’homme n’ont guère variés depuis sont apparition sur la terre. Qu’il s’agisse de besoins physiologiques ou de besoins essentiellement culturels, inhérent pour la plupart à la vie en société, ce sont toujours les mêmes besoins qui se manifestent, mais avec une intensité variable et une hiérarchie souvent différente. Notre besoin d’automobile n’est qu’un besoin de se déplacer, auquel répondait jadis la marche à pieds ou l’utilisation d’un cheval. Mais la production et la popularisation de l’automobile ont si profondément modifié le contexte dans lequel nous vivons qu’il est devenu souvent impossible de se passer de ce moyen de transport. Il n’empêche que ce ne sont pas les besoins qui changent ; ce sont avant tout les biens et les services qui visent à les satisfaire, et qui deviennent alors objet de désir.

La différence entre le besoin et le désir doit être soulignée. On a dit plus haut qu’un pays sous-développé est pauvre lorsqu’il ne peut plus produire tout ce dont il a besoin (comme il le faisait lorsqu’il était autonome), et qu’il ne peut donc pas non plus importer ce qui lui manque. Il ne peut donc satisfaire que les besoins d’une partie de sa population, à commencer par ceux de la minorité dirigeante. Les “besoins” de cette dernière traduisent son aspiration à vivre comme la bourgeoisie du pays occidental ou comme la “nomenklatura” de pays socialiste. Elle veut bénéficier du type de consommation qui lui semble la marque de la promotion sociale, voire de la “civilisation”. Elle oriente en conséquence les choix économiques du pays qu’elle dirige. Ce pays va importer les biens et les services qu’elle désire ou encore, si leur production locale est envisageable, les moyens techniques pour les produire. Dans tous les cas, elle pousse le pays à s’intégrer dans l’économie mondiale et à accroître ses échanges avec les pays industriels, dans l’intérêt évident de ceux-ci, nullement dans l’intérêt du peuple qu’elle a en charge.

Les normes de production

A partir de la révolution industrielle et jusqu’à la dernière guerre, les échanges se sont développés, mais beaucoup moins entre les pays industriels qu’entre chacun d’entre eux et son empire colonial et sa zone d’influence. Sauf pour une courte période au XIXe siècle, ces pays menèrent, en effet, une politique protectionniste qui leur permettait d’avoir des normes techniques et financières de production quelque peu différentes. Après la guerre et l’effondrement des empires coloniaux européens, les États-Unis se firent les champions du libre-échange. Ils s’employèrent à réduire les protections douanières et réglementaires dont s’entouraient tous les pays. En effet, devenus de très loin la première puissance économique, ils avaient tout intérêt à un élargissement du champ de la concurrence.

La libéralisation des échanges internationaux a incontestablement favorisé la très forte croissance de la production au cours des dernières décennies. Mais elle à eu des très nombreux effets négatifs. Les normes de production tendent à s’uniformiser en s’alignant sur celle du pays qui est le mieux armé pour affronter la concurrence, soit parce qu’il est le premier à maîtriser une technologie (par exemple les États-Unis), soit parce que la productivité du travail y est particulièrement élevée (le Japon), soit encore parce qu’il rémunère très mal sa main d’œuvre (la Corée du Sud). A l’impératif de rentabilité qui s’imposait aux activités économiques s’ajoute désormais celui de la compétitivité à l’échelle mondiale. La politique de l’État ne peut plus être que de veiller à cette compétitivité, quelles qu’en soit les conséquences sociales.

Lorsque notre gouvernement décide la modernisation de l’appareil de production national (ou prétendu tel), quitte à ce que disparaissent de très nombreux emplois, il agit dans l’intérêt de la France car elle serait confrontée à des difficultés économiques et sociales beaucoup plus graves encore si elle ne parvenait pas à résister à la concurrence du Japon ou des États-Unis. Notre pays n’est pas plus libre de décider comment produire (par recours à quelle technologie, à quelle rémunération du travail, etc.) que de choisir ce qu’il veut produire. Il doit respecter les normes de production désormais internationales, en changer lorsqu’elles changent, renoncer à produire des machines-outils ou des motocyclettes si d’autres pays en produisent dans de meilleures conditions que lui.

Du moins, la France bénéficie-t-elle de tous les avantages qu’elle a acquis au cours des deux siècles passés. Si certains pays sont “en avance” par rapport à elle, elle peut les suivre et rattraper son “retard”. Elle a les atouts nécessaires. Et bien qu’on puisse s’interroger sur le sens de l’évolution économique et technique à laquelle les Français sont invités à s’adapter, ce n’est encore qu’une petite minorité qui est sacrifiée au “développement”. Dans le tiers-monde, c’est la majorité.

Un développement autonome

La progression de la faim dans beaucoup de pays dits en développement constitue un tel scandale que même les experts les plus conservateurs (par exemple ceux de la Banque Mondiale ou de la F.A.O.), les plus attachés à la concurrence et aux lois du marché, en arrivent à une conclusion qui est à l’opposé de ce que voudrait l’idéologie libérale : plutôt que d’exporter des produits agricoles vers les pays industriels pour acquérir des devises, les pays du tiers-monde doivent prioritairement assurer leur autosuffisance alimentaire. Cette proposition paraît raisonnable. Elle est pourtant soit irréaliste, soit insuffisante. Elle est irréaliste, parce que beaucoup de pays où sévit la faim n’ont que des produits agricoles comme monnaie d’échange, et que leurs gouvernements ne veulent surtout pas être privés de ce qu’ils importent, ne serait-ce que ces armes sans lesquelles ils ne conserveraient généralement pas le pouvoir. D’ailleurs, ces mêmes experts internationaux les encouragent à importer des équipements industriels qui passent pour nécessaires à un enrichissement national (ils enrichissent ceux qui les possèdent). Comment alors les fournisseurs étrangers devraient-ils être payés ?

D’autre part, on ne voit pas pourquoi la production alimentaire devrait être la seule à bénéficier d’une protection et à être soustraite aux échanges internationaux. Le besoin de se nourrir est prioritaire, mais il n’est pas le seul qui doive être pris en compte. Dans un pays où il est nécessaire de se protéger du froid, mais où l’insuffisance des devises limite l’importation de vêtements, la production de textiles devrait elle aussi être protégée. De l’autosuffisance alimentaire on en arrive assez vite à l’autonomie économique.

C’est précisément ce que préconisent certains auteurs et quelques personnalités (Jean-Pierre Cot). Ils invitent le tiers-monde à envisager un “développement autonome, autocentré et endogène”. Ils lui suggèrent en outre de mettre en œuvre des “technologies appropriées”.

Encore faut-il s’entendre sur le sens des mots. D’aucuns pensent qu’une économie est autocentrée lorsqu’elle utilise “avant tout” (exclusivement ? principalement ?) des ressources nationales. A ce compte aucune économie capitaliste ne le serait, même pas celle des États-Unis. En fait, une économie est autocentrée lorsque la production des biens de consommation s’effectue par recours à des biens de production fabriqués sur place (et non importés), de sorte que l’augmentation de la consommation intérieure entraîne celle des investissements nationaux, et réciproquement l’accroissement des investissements favorisant l’augmentation de la consommation. L’économie progresse sur elle-même. Le développement se poursuit sur une base nationale sans apports extérieurs autre que des matières premières, du pétrole ou autres sources d’énergie. Si le pays dispose de ces ressources sur son territoire, si ces apports extérieurs sont inutiles, le développement devient autonome : il n’implique plus aucun échange externe.

Les exemples d’autonomie autocentrées sont de moins en moins nombreux : les États-Unis, le Japon, l’Allemagne fédérale dans une moindre mesure. Au cours des trente dernières années, l’économie française s’est dangereusement extravertie. D’où l’échec des tentatives de relance tentées en 1975 par le gouvernement Chirac, puis en 1981 par le gouvernement Mauroy. L’augmentation de la consommation intérieure entraîne non pas celle de la production nationale mais celle des importations. On peut donc aisément comprendre qu’un pays du tiers-monde qui se fixerait comme objectif d’avoir une économie autocentrée alors que la France, elle-même, ne parvient pas à la conserver dans le contexte concurrentiel où elle se trouve, n’aurait quelques chances de l’atteindre qu’au prix d’une très forte protection contre la concurrence des pays industriels.

Or, c’est sur ce point qu’achoppe la proposition de développement autonome. Ceux qui la défendent s’empressent d’ajouter qu’elle ne doit pas conduire à l’autarcie. Les raisons qu’ils avancent pour justifier le maintien des échanges externes ne valent rien, mais celle qu’ils ne donnent pas est excellente : le développement des pays industriels n’est pas autonome. Pour ces derniers, le tiers-monde est indispensable à la fois en tant que source d’approvisionnement en matières premières, en énergie et en produits agricoles, en tant que débouché pour leurs productions (biens d’équipement, armes) et en tant que champ d’action pour leurs très nombreuses activités de services. Leurs entreprises de navigation maritime ou aérienne, de commerce, de banque, d’assurances se déploient bien dans tous les pays “pauvres”. Un tiers-monde replié sur lui-même entraînerait la ruine des économies industrielles, à commencer par celle de l’Europe occidentale et du Japon.

Les pays industriels n’ont pas beaucoup de crainte à avoir. On a vu que les “élites” du tiers-monde ne songent nullement à arrêter les échanges avec eux, ni même à les réduire. Le seul risque serait que l’Union Soviétique étende son influence dans ces régions si utiles, et qu’elle cherche à détourner à son profit les flux commerciaux. Le soutien qu’apportent aux régimes en place les grandes puissances anciennement coloniales a jusqu’ici permis d’écarter ce risque ou de limiter les dégâts.

Il n’empêche que si l’on considère les conditions d’existence (ou de survie) de la grande majorité de la population dans la plupart des pays du tiers-monde, une rupture des échanges externes serait pour elle hautement souhaitable. Elle y aurait tout à gagner et pas grand-chose à perdre. Elle ne se priverait que de certains progrès techniques dont elle est déjà privée, ceux-ci ne bénéficiant qu’aux élites. En revanche, n’étant plus tenue de respecter les normes de production qui prévalent dans le reste du monde, elle pourrait reconstruire son économie en tenant compte de ses ressources, de ses connaissances, de ses problèmes spécifiques, de sa culture. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une reconstruction et non pas seulement un développement.

Employé à tout propos et hors de propos, ce terme de développement est aujourd’hui si galvaudé qu’il n’a manifestement plus de signification précise dans l’esprit de ceux qui l’utilisent. Il faudrait donc rappeler sa définition. Mais ce serait beaucoup trop long, car il faudrait aussi revenir sur l’origine de ce processus technico-économique, voir ce qui le distingue de la simple croissance, s’interroger sur sa dimension sociale, etc. Notons seulement que le développement, qui peut se produire dans un cadre capitaliste ou un cadre socialiste, vise en principe à accroître le bien-être matériel de la société (ou d’une partie de celle-ci), par des moyens qui tendent à compromettre de plus en plus dangereusement l’objectif poursuivi. Or cette priorité donnée à la formation de la richesse correspond à un choix culturel. Pourquoi toutes les sociétés seraient-elles tenues de faire ce choix ? Il y a fort à parier que les peuples du tiers-monde en feraient bien souvent une autre, s’ils parvenaient à se débarrasser des pouvoirs qui s’imposent à eux.

Aujourd’hui, à défaut d’encourager leur “développement autonome” dans un cadre national (“national” étant encore un de ces mots qu’il faudrait discuter) on les aide en favorisant des micro-réalisations qui améliorent quelque peu les conditions vie de telle ou telle collectivité. Ces micro-réalisations sont parfois à porter à l’actif de certaines ONG tiers-mondistes. Il serait utile que ces organisations non-gouvernementales ne limitent pas au tiers-monde ce genre d’aide. Elles pourraient fort bien s’intéresser aussi au sort des chômeurs en Europe.

Une autre construction socio-économique

Pour simplifier l’exposé de ce que les chômeurs pourraient faire, empruntons un exemple à la fiction, avant de constater que la réalité peut, elle aussi, en offrir.

Imaginons qu’un paquebot fasse naufrage au cours d’une croisière. Quelques centaines de personnes en réchappent et se retrouvent sur une île déserte, où ils savent que personne ne viendra les chercher. Ils vont devoir s’organiser pour survivre. Après avoir fait l’inventaire des ressources de l’île, ils se répartissent les tâches, les uns étant en charge de fournir la nourriture, les autres de construire les abris, etc. Si, ayant trouvé des épis sauvages, ils décident de cultiver du blé, ils ne se demanderont pas si leurs rendements à l’hectare seront comparables à ceux de la Beauce, ni si leur production céréalière sera compétitive avec celle des États-Unis. La seule question sera de savoir si la récolte de blé assurera du pain à tout le monde. Il en sera de même pour toute activité productive.

Seront-ils pauvres ? Ils ne le seront pas si, disposant d’assez de ressources, ils parviennent à diversifier suffisamment leurs activités. Mais ils ne pourront satisfaire leurs besoins avec des biens et des services que nous produisons. Ce qui ne veut pas dire qu’ils seront moins bien satisfaits. Au contraire. Les naufragés s’apercevront en effet très vite que l’insatisfaction est une donnée essentielle du système économique qu’ils ont quitté par la force des choses, qu’elle est à la fois un facteur et une conséquence de sa dynamique. Ils s’apercevront que c’était une erreur d’assimiler le niveau de vie à un pouvoir d’achat, que la quantité de valeurs marchandes consommées a moins d’importance que les conditions dans lesquelles ces valeurs sont produites, qu’enfin le niveau de vie dépend de la qualité des rapports sociaux. Ils seront beaucoup plus riches que ne le sont les Français, s’ils s’organisent en sorte que ces rapports soient harmonieux, que chaque individu ait la possibilité (dans l’intérêt même du groupe social) de s’épanouir pleinement, que soit par conséquent exclu tout rapport de domination, ainsi que les contradictions d’intérêts qui justifient dans notre société la plupart des rapports de domination institutionnels.

Cette île, dans laquelle quelques centaines de personnes ont été obligés de s’organiser pour survivre, quelques milliers de chômeurs, afin de vivre de leur travail, pourraient fort bien la mettre en forme. Il leur suffirait de se réunir et de se mettre d’accord sur un programme à la fois social et économique, en partant de l’idée qu’ils sont à peu près coupés du reste du monde, qu’ils peuvent dès lors produire tout ce dont ils ont besoin sans tenir compte des normes de production nationales et mondiales (par exemple du blé sur ces terres qui avaient été abandonnées parce qu’elles ne permettaient pas plus de deux tonnes à l’hectare), qu’enfin leur niveau de vie ne sera pas à comparer au niveau de consommation du Français moyen, mais à la pauvreté matérielle et morale du chômeur moyen.

Au demeurant, il est possible que leur soit offert d’ici peu quelques terrains d’expérimentation. Ce pourrait être un résultat de la réflexion engagée sur ce que l’on appelle le “développement local”.

Le développement local ou “de pays”

L’évolution des normes de production et celle du marché mondial ont eu certaines conséquences négatives au plan social en particulier sur le chômage, mais elles en ont eu aussi en bien d’autres domaines. Les terres où l’agriculture cessait d’être rentable ont été abandonnées (en France, près du tiers des terres cultivables), campagnes et villages se vidant de leur populations. L’exploitation de ressources naturelles (par exemple, des mines de charbon) a dû s’interrompre, lorsqu’il a été plus avantageux d’importer ces ressources. Bien qu’en état de marche, beaucoup d’usines ont fermé leurs portes, soit parce que leurs équipements étaient devenus obsolètes, soit parce que leurs débouchés n’étaient plus suffisants, etc. Gaspillage et destruction d’un capital agraire. Villages qui meurent et parfois ne renaissent que le temps des vacances (c’est une autre façon de mourir) en tant que regroupement de résidences secondaires. Glorieuses villes industrielles transformés en champs de ferrailles. Régions de monoproduction sinistrées… On peut comprendre que beaucoup de gens se préoccupent de l’avenir de ces villages, de ces villes et de ces régions. Ainsi est né un réseau d’associations qui se proposent de revitaliser les parties du territoire national qui semblent condamnées. L’intention est louable, mais il me semble que le projet ne repose pas sur une analyse très claire de la situation. Cette dernière étant le résultat de l’évolution économique et technique de ces dernières décennies, celui du développement de la France, on voit mal comment elle pourrait être améliorée grâce à un “développement”, et comment celui-ci pourrait avoir des conséquences inverses de celui qu’il a eues. Mais peut-être s’agit-il là, une fois encore, d’une utilisation inconsidérée du mot “développement”.

Les idées étant encore très imprécises, les réalisations qu’elles ont inspirées sont des plus ambiguës. Ainsi verra-t-on les élus d’une commune du Nord essayer d’attirer dans la zone industrielle qu’ils ont aménagée des firmes qui, dans d’autres régions françaises, travaillent en sous-traitance pour une usine déjà installée dans la commune. Concentrer en un seul lieu des entreprises jusque là dispersées revient à habiller Paul en déshabillant Pierre. Mais que peut-on espérer de mieux, surtout lorsqu’il est fait appel au concours des autorités locales ? De nouvelles activités productives qui s’insèrent dans le marché national mondialisé sont aussi difficiles à imaginer et à promouvoir dans le cadre régional ou micro-régional, grâce à des initiatives locales, que dans le cadre national, puisque les contraintes de normes et de marchés sont exactement les mêmes.

La région paupérisée se trouve dans une situation assez comparable à celle du pays sous-développé : elle ne peut pas concentrer chez elle assez d’activités productives pour que sa population puisse être employée. Pourquoi ne chercherait-elle pas une solution dans la voie de l’autonomie où les peuples du tiers-monde auraient intérêt à s’engager ? En fait, c’est bien ce que fait une petite commune, lorsqu’elle aide à la réinstallation de commerces que le développement avait fait disparaître. Ce n’est évidement que par abus de langage qu’on parle en pareil cas de développement local. C’est un début de reconstruction, en tablant sur des liens de solidarité qui s’étaient distendus, pour être remplacés par des liens d’interdépendance à vaste échelle. Parce qu’ils pensent que des commerces sont nécessaires à la vie du village, les habitants acceptent quelques sacrifices, celui en particulier d’acheter ce qu’ils auraient trouvé moins cher dans les supermarchés de la ville voisine.

Recréer des liens de solidarité n’est certes pas une tâche facile. D’autant que la population du village n’est pas beaucoup plus homogène que celle de la nation. De plus elle n’acceptera pas volontiers de se préoccuper de chômeurs extérieurs au village et de les accueillir. Il faudrait qu’elle comprenne que le sort de ses propres chômeurs dépend avant tout de la diversité des activités “autonomes” qui pourront être envisagées, donc du nombre de chômeurs impliqués dans la construction socio-économique à mettre en forme.

Je sais bien qu’une telle construction soulève énormément de questions. Des questions d’organisation (comment programmer les activités, assurer leur complémentarité et leur cohérence), des questions financières (comment financer les investissements initiaux), économiques (quelle proportion de production doit être destinée au marché “national” pour y acheter ce qu’on ne peut produire), etc. Des réponses peuvent êtres apportées à toutes ces questions qui sont surtout techniques, les plus délicates étant cependant d’ordre politique.

Reste la question de l’aide que la nation pourrait apporter à des chômeurs qui décideraient de s’organiser pour travailler. Des sacrifices seraient à consentir. Mais tout le monde accepte d’en faire de beaucoup plus importants dans la guerre ou la résistance à l’envahisseur, dans la lutte pour la liberté ou contre l’oppression. Tout le monde les accepte quand une cause les justifie. Sauver des centaines de milliers de jeunes, de chômeurs trop âgés pour espérer trouver un emploi, ce serait déjà une cause suffisante. Mais la cause prend une tout autre ampleur si les chômeurs créent entre eux des liens de solidarité en sorte que ceux-ci préfigurent ceux qui devraient s’établir entre les peuples. Et c’est bien ce qu’ils devraient essayer de faire.

François Partant (1926-1987)

 

 

Texte issu de :

François Partant, Cette crise qui n’en est pas une, éd. L’Harmattan, 1994.

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