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André Pichot, L’âme et le corps? no problem!, 1999

Daniel C. Dennett vous a accordé un entretien fabuleux (La Recherche, septembre 1999, p. 102). On regrette vraiment qu’il n’ait pas développé plus longuement ses idées. Aussi, en voilà un petit complément à ma façon. Spécialement admirable sa conception de l’esprit comme « arène » où les pensées luttent entre elles. J’en connais un exposé plus complet chez Léon Dumont en 1873 :

« Il se produit, à l’intérieur de chacun de nous, une sorte de concurrence vitale entre les idées, un combat pour l’admission et la conservation ; et quand le régime de notre esprit est libéral, quand aucune direction autoritaire ne vient s’interposer, les pensées les plus fortes et les plus vivaces, c’est-à-dire les plus vraies, finissent toujours par étouffer et chasser les plus faibles, c’est-à-dire les plus contraires à la vérité. L’esprit humain construit lui-même la vérité ; cette vérité est la dernière résultante des pensées des générations s’exerçant sur la réalité des choses. »

L. Dumont, Haeckel et la théorie de l’évolution en Allemagne, Germer-Baillière, Paris, 1873, p. 15.

Si, comme c’est probable, Léon Dumont vous paraît un peu rare, vous en trouverez une version moins lapidaire, voire un peu filandreuse, chez le vieil Hippolyte Taine, beaucoup plus répandu mais dont on n’imaginait pas qu’il redeviendrait tout d’un coup si moderne. Par exemple, dans De l’intelligence 1870, à propos des images mentales :

« Pareillement, dans sa lutte pour vivre qui, à chaque moment, s’établit entre toutes nos images, celles qui, à son origine, a été douée d’une énergie plus grande, garde à chaque conflit, par la loi même de répétition qui la fonde, la capacité de refouler ses rivales ; c’est pourquoi elle ressuscite incessamment, puis fréquemment, jusqu’à ce que les lois de l’évanouissement progressif et l’attaque continue des impressions nouvelles lui étent sa prépondérance, et que les concurrentes, trouvant le champ libre, puissent se développer à leur tour. »

H. Taine, De l’intelligence, 1870, Hachette, Paris, 1927, tome 1 p. 138.

Plutôt qu’une réfutation du dualisme, tout cela n’est guère qu’une modeste contribution du darwinisme à la mort du sujet cartésien et de sa liberté ici remplacés par la pseudo-objectivité déterministe d’un « combat » d’idées ou d’images, qu’une lecture matérialiste concrétisera sans difficulté en un processus neuronal.

A peu près à la même époque, le darwinisme social apporta sa pierre à la même entreprise, d’une manière différente mais tout aussi amusante. Un beau matin des années 1890, le sociologue Ludwik Gumplowicz constata amèrement :

« Avoir démontré victorieusement, comme l’a fait de nos jours la science de la nature, que l’esprit de l’homme est lui-même soumis à des lois physiques, que les phénomènes intellectuels reposant sur l’esprit de l’individu ne sont qu’une émanation de la matière et que par suite ils sont de simples contrecoups de lois physiques, [cela] n’impliquait pas encore dans ces tout derniers temps la domination des lois naturelles invariables sur le terrain des phénomènes sociaux ; car le fantôme de la liberté humaine, de cette liberté qui paraissait avoir la prétention de dominer les choses sociales et de les régler à son gré, ne cessait de réapparaître entre le monde social et les phénomènes intellectuels dominés par les lois de la matière. »

L. Gumplowicz, Précis de Sociologie, traduction de Ch. Baye, Chailley, Paris, 1896, p. 117.

Le fantôme de la liberté agitant ses chaînes dans les couloirs de la sociologie, ça faisait désordre. Il fallait y remédier. Le même Gumplowicz imagina donc très vite une solution à cette déplorable situation :

« La plus grande erreur de la psychologie individualiste est d’admettre que l’homme pense. De cette erreur résulte que l’on ne cesse de chercher dans l’individu la source du penser et les causes pour lesquelles il pense comme il pense et non autrement, ce à quoi les théologiens et les philosophes naïfs rattachent des considérations adéquates, qui parfois même les amènent à donner des conseils sur la manière dont l’homme doit penser. C’est là une chaîne d’erreurs, car, d’abord, ce qui pense dans l’homme, ce n’est pas lui, mais sa communauté sociale ; la source de sa pensée n’est pas en lui, elle est dans le milieu où il vit, dans l’atmosphère sociale où il respire, et il ne peut penser que d’après les influences de son milieu social, telles que son cerveau les concentre. »

L. Gumplowicz, op. cit., p. 274.

Celle-là, sous une forme ou une autre, a beaucoup servi, beaucoup plus que la précédente. Mais, en général, on n’en indique pas l’origine, car Gumplowicz n’est pas fréquentable : ce fut l’un des principaux théoriciens de la guerre des races tout en étant lui-même Juif ; c’est un des aspects curieux du personnage.

Après avoir ainsi massacré le sujet cartésien de l’intérieur et de l’extérieur, on peut faire subir le même sort à la raison. C’est aussi très facile et c’est très vieux. Ainsi, lit-on chez James M. Baldwin en 1911 :

« L’esprit s’est constitué une structure, analogue à celle du corps, par un procédé similaire : par des tentatives d’adaptation fonctionnelle suivies de variations de structure mentale, qui coïncident et que fixe la sélection. […] Nous pouvons maintenant reconnaître les deux grandes conquêtes de la logique instrumentaliste ou expérimentale : le premier point établi est celui-ci : toute vérité est une hypothèse confirmée ; le deuxième c’est que la raison, c’est la vérité éprouvée introduite, comme partie intégrante, dans la structure mentale. Ces deux grandes formules sont passées à la philosophie. Elles sont toutes deux darwiniennes : la première implique la sélection des idées à cause de leur utilité pour le développement de l’individu et de la race ; la seconde implique la sélection spécifique des structures dues à des coïncidences et devenant constitution mentale permanente. Mais un point de vue plus radical est possible: celui que l’on appelle actuellement pragmatique. […] Le pragmatisme transforme l’instrumentalisme en système métaphysique. Son principe est qu’en dehors de sa valeur pratique, expérimentale et technique, de sa valeur comme guide dans la vie et grâce aux conséquences qu’elle permet de tirer et prévoir, la vérité n’a aucun sens. Non seulement la vérité est une pensée sélectionnée à cause de son utilité, mais encore, si elle perdait son utilité, elle ne serait plus la vérité. Il n’y a donc pas de réalité par rapport à laquelle la vérité soit vraie, qu’elle soit découverte ou non par des moyens humains ; au contraire, la réalité n’est que l’objet d’un ensemble de croyances jugées utiles pour nous guider dans la vie.  »

James M. Baldwin, Le darwinisme dans les sciences morales, traduction de G.-L. Duprat, Alcan, Paris, 1911, p. 96-98.

On voit combien tout cela est nouveau. Ça stagne depuis que ça a été inventé, et il n’en est jamais rien sorti d’avouable. Les disciplines afférentes sociologie darwinienne, psychologie darwinienne, logique darwinienne, etc. ont d’ailleurs été massivement désertées après la seconde guerre mondiale, en raison de cette stérilité mais aussi par opportunisme politique elles étaient du mauvais côté et surtout parce que leur paradigme est devenu obsolète quand la percée de la génétique moléculaire a déplacé l’intérêt de la biologie évolutionniste vers l’étude des bases physiques de l’hérédité aux dépens de la sélection naturelle et des notions connexes qui faisaient jusqu’alors l’essentiel du darwinisme.

Aujourd’hui, la résurgence de ces idées est liée aux difficultés théoriques rencontrées par cette génétique moléculaire, à son incapacité à les affronter et à son repli sur un génie génétique largement empirique. Le champ théorique est ainsi abandonné aux mauvaises herbes d’avant-guerre dont il restait quelques semences par-ci par-là et qui redeviennent envahissantes.

Quoi qu’il en soit, si, adepte de ce courant philosophique épuisé, vous êtes fatigué d’en arpenter les impasses et que vous n’ayez pas peur de vous acoquiner avec les formes les plus archaïques du darwinisme, vous pouvez, avec un peu d’habileté rhétorique, combiner en proportions variables ces différentes antiquités Dumont, Taine, Gumplowicz, Baldwin, et les autres. Vous obtiendrez alors très facilement les variantes que vous désirez, avec les doses exactes d’inné et d’acquis qui conviennent à vos opinions philosophiques, religieuses ou politiques.

Si, par malheur, vous manquez d’agilité intellectuelle – c’est fréquent dans ce milieu – sachez que ces combinaisons ont déjà été faites par d’autres que vous. Par conséquent, si vous avez du courage, de la patience et une pince à linge sur le nez, vous pouvez toujours aller fouiller les cadavres des sociologie, psychologie, logique, etc., darwiniennes du début du siècle. Un vrai capharnaüm, à mi-chemin entre le tas d’ordures et la ville-fantôme hantée de ses derniers maniaques. Vous y trouverez sans doute quelque chose d’encore utilisable qui soit à votre goût et qui n’ait pas déjà été récupéré par un de vos collègues. Il ne vous restera plus qu’à le maquiller avec un peu de quincaillerie informatique ou neuronale ce n’est pas très difficile et ça fait scientifique. Vous serez alors un grand penseur à la pointe de la modernité et du progrès lesquels, c’est bien connu, sont toujours pointus, même lorsqu’ils recyclent des vieilleries ramollies et pas très propres.

Aussi infréquentable fût-il, Gumplowicz avait au moins un mérite. Il menait ses idées à leur terme, que ce soit dans sa vie il s’est suicidé, ou dans sa philosophie il retournait sur elle ses propres principes darwiniens :

« Il n’y a aucun domaine où la liberté humaine paraisse se déployer plus librement que dans celui du penser scientifique et philosophique. Les pensées ne sont-elles pas « libres » ? […] Or le but [du] travail intellectuel [du scientifique et philosophe] est de découvrir des vérités ; c’est donc d’arriver à connaître. Et quel est le résultat de ces “libres” efforts qui ont été continués pendant des siècles ? Encore l’histoire du bouchon ! Après beaucoup d’essais inutiles faits par des hommes au penser “libre”, voici que quelqu’un a la main heureuse et trouve le bouchon qui convient à la bouteille philosophique. Le vide est comblé. Mais y a-t-il là une oeuvre de notre esprit libre ? Y a-t-il un mérite de notre travail intellectuel ? Du tout ! C’est la nécessité immanente aux choses et aux situations qui s’accomplit : en tâtonnant dans les ténèbres, nous rencontrons une vérité.

La recherche scientifique et philosophique faite par cet esprit “libre”, cette application si haute de la “liberté humaine”, n’est qu’un jeu de hasard. Les vérités philosophiques et scientifiques sont des numéros gagnants entre les millions de numéros perdants d’un immense tourniquet qui tourne sous nos yeux, et nous, “penseurs libres”, qui nous targuons de notre “travail intellectuel”, nous sommes comparables aux petits enfants qui s’y prennent gauchement pour tourner la roue. »

L. Gumplowicz, op. cit., p. 333-334.

Tout cela est bien vieux, plus d’un siècle déjà. Entre temps, la bouteille philosophique a connu d’innombrables amants, plus ou moins habiles et plus ou moins pointus. Et voilà qu’aujourd’hui, armé de vieilleries mal débarbouillées et requinquées au viagra informatique, M. Dennett – un de plus – prétend en posséder le bouchon. Désolé, mais ce n’est vraiment pas la pointure.

Moralité : le fantôme de la liberté n’est pas mort, car il bouge encore.

André Pichot

 

Courier paru dans La Recherche n°325, novembre 1999.

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