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Lamarck, un marginal déçu par la révolution

Jean-Baptiste de Monet, chevalier de la Marck, est né le 1er août 1744 à Bazentin-le-Petit en Picardie. Sa famille est noble, mais pauvre. Il est le onzième enfant de la famille et, faute d’argent, on le destine à l’Eglise, seule ressource des enfants nobles sans fortune. Elève au collège des Jésuites d’Amiens, Jean-Baptiste y reçoit un enseignement scientifique sérieux pour l’époque, mais il ronge son frein. Il ne veut pas être prêtre, il veut être soldat, comme son père et ses frères aînés. Et tandis qu’il se languit au collège, la France accumule les défaites de la Guerre de Sept Ans.

En 1759, Lamarck perd son père. Après des mois de prières inutiles auprès de sa mère et grâce à l’intervention d’une amie de la famille, madame de Lameth, il obtient l’autorisation d’aller à l’armée et une lettre de recommandation. Il rejoint les troupes et est admis par faveur parmi les grenadiers du colonel de Lastic. Quelques jours plus tard il se bat, fait preuve d’un courage héroïque et obstiné, et se trouve promu officier par le maréchal de Broglie.

La guerre finie, Lamarck se retrouve en garnison à Monaco, et s’ennuie. Pour se distraire, il herborise. Victime d’un accident, il doit quitter l’armée et vient à Paris. Guéri, il s’y installe en 1770, travaille pour un banquier, commence des études de médecine, suit des cours de botanique au Jardin du Roi et herborise autour de Paris, en compagnie, dit-on, de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre.

En 1778, Lamarck publie son premier ouvrage, la Flore française. L’ouvrage a plu à Buffon pour trois raisons : Lamarck critique la classification linnéenne, que Buffon n’a cessé d’attaquer ; il ne croit pas que, dans la Nature, les plantes se répartissent en groupes bien tranchés, genres, familles ou classes, clairement séparés des groupes voisins. Il propose donc une classification purement artificielle, qui permet seulement d’identifier rapidement n’importe quelle plante du Royaume. Lamarck ne veut pas être un « amateur qui cherche à occuper son loisir », mais un « citoyen jaloux de se rendre utile ». Grâce à Buffon, l’ouvrage est imprimé par l’Imprimerie royale, aux frais du Roi, et l’auteur reçoit tous les bénéfices de sa vente. Puis, encore grâce à Buffon, Lamarck entre à l’Académie des sciences comme adjoint-botaniste. Enfin, comme il n’a toujours pas de situation, Buffon le charge de servir de mentor à son fils, qui va faire un tour d’Europe et porter les respects de son illustre père aux têtes couronnées.

Etre le protégé de Buffon, ce bourgeois récemment anobli, n’était peut-être pas toujours très facile pour un jeune savant de vieille noblesse, et déjà ombrageux. Etre le précepteur du fils, c’est pire. Buffonet comme on l’appelle, est un garçon mal élevé, et qui joue à son compagnon des tours pendables, que celui-ci prend fort mal. Finalement, Buffon doit rappeler à Paris les deux voyageurs. Malgré toutes les observations scientifiques qu’il a pu faire, Lamarck se souviendra de ce voyage où il a été traité comme un subalterne.

En 1783, Lamarck devient associé-botaniste. Il prend ainsi du galon à l’Académie, mais ne reçoit toujours pas de pension. Il n’a pas de situation, et gagne sa vie en écrivant des articles de botanique pour l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke. Et cet académicien déjà connu a des mœurs de marginal. Il vit en concubinage. Il a sa Rosalie, comme Rousseau avait sa Thérèse. Et en 1787, Rosalie lui a déjà donné quatre enfants.

Mais déjà, et depuis longtemps, Lamarck a des raisons plus intellectuelles de se considérer comme un marginal. Avant même d’écrire la Flore française, il avait conçu un vaste projet scientifique, une espèce de « physique terrestre », qui devait inclure la physique, la chimie, ce qu’il appellera bientôt la biologie, la géologie et même la météorologie. Un gros manuscrit était déjà prêt, et il avait voulu en exposer l’essentiel dans le Discours préliminaire de sa Flore française. Mais Buffon y avait mis le holà. Il avait demandé à Haüy, académicien, naturaliste et surtout cristallographe, de réviser le texte. Lamarck avait dû s’incliner, et même remercier Haüy de son aide. On devine avec quelle amertume.

Il se remit au travail et, le 22 avril 1780, déposa à l’Académie un gros manuscrit qu’il soumettait, selon le règlement, à l’approbation de la Compagnie. Celle-ci, comme à l’accoutumée, nomma des commissaires pour examiner l’ouvrage. Lesquels, selon Lamarck lui-même, « mirent des lenteurs énormes dans l’examen de cet ouvrage », Si énormes, à la vérité, qu’ils n’avaient pas remis de rapport lorsque la Convention, en 1793, supprima l’Académie des sciences. Ainsi libéré par la Révolution du « despotisme » académique, Lamarck, qui a bien entendu abandonné sa particule et son titre de Chevalier, et signe maintenant le « Citoyen Lamarck », publie l’ouvrage à compte d’auteur, le dédie « Au Peuple français », et en fait hommage à la Convention nationale le 30 Fructidor de l’An II.

Il n’y a aucune raison de douter de la sincérité de Lamarck dans l’éloquence de sa dédicace :

« Accepte, Peuple magnanime et victorieux de tous tes ennemis, Peuple qui a su recouvrer tes droits sacrés et imprescriptibles que tu as reçus de la nature ; accepte, dis-je, […] le tribut d’admiration que tes vertus et ton énergie t’ont mérité ».

Et il était sans doute aussi sincère lorsqu’il ajoutait à sa dédicace cette note un peu surprenante :

« J’ai été fortement engagé par Anisson-Duperron, de dédier ma Flore française au ministre, lorsqu’on l’imprima au Louvre ; d’autres voulaient que j’en fisse hommage à Louis Capet […] J’ai persisté dans le goût particulier que j’avais dès lors de ne me courber devant personne ».

Si on lit cet ouvrage, les Recherches sur les causes des principaux faits physiques, on peut comprendre l’embarras des académiciens de 1780. Lamarck attaquait vivement la nouvelle chimie de Lavoisier et voulait revenir aux quatre « éléments » traditionnels, le feu, l’air, l’eau et la terre. L’explication des phénomènes vitaux n’était pas moins personnelle, et brillait surtout par l’absence de toute base expérimentale. La vie était présentée comme un principe étranger à la Nature, mais ses mécanismes essentiels se ramenaient au jeu des « fluides impondérables » feu ou électricité, agissant sur une matière « glutineuse » ou « mucilagineuse ». Sur ce mélange de vitalisme et de réductionnisme, Lamarck bâtissait une physiologie. Tout cela pouvait difficilement être pris au sérieux par un savant de 1780.

Mais pour l’historien, l’œuvre présente un intérêt inattendu, celui de révéler, dans une théorie chimique, une idéologie politique révolutionnaire, Lamarck refuse l’idée d’affinité chimique et ne croit pas qu’un composé chimique puisse se former « naturellement », L’état « naturel » de l’air et du feu est un état d’expansion. Or, dans les composés chimiques, on les trouve « resserrés sous le plus petit volume possible » et donc « privés de leurs propriétés naturelles ». Il est impossible d’imaginer qu’une matière puisse tendre spontanément à « se détériorer ». Elle « doit tendre nécessairement […] à rester libre, et non à se modifier pour former un composé ». Il faut donc une force non naturelle, en la circonstance, la vie, pour contraindre le « feu libre » à devenir du « feu fixé ». Dès qu’elles le peuvent, les matières entrées en combinaison tendent « à se dégager des corps qu’elles composent et à perdre l’état de gêne où elles se trouvent ». Aussi les composés organiques se « décomposent »-ils dès que la vie les quitte. La combinaison chimique impose à l’élément la même contrainte que la société impose à l’homme : elle le prive de sa liberté. Dès qu’il a retrouvé son indépendance, le « feu libre » reprend son expansion: comme le Peuple français, il a recouvré « les droits sacrés et imprescriptibles » qu’il a « reçus de la Nature ».

On peut donc croire que les événements révolutionnaires n’ont pas laissé Lamarck indifférent. A vrai dire, la Révolution n’a pas arrangé ses affaires personnelles. La Billarderie, qui avait succédé à Buffon à la tête du Jardin du Roi, lui avait donné une petite place de « garde du cabinet des Herbiers ». Le salaire était maigre. Pourtant, Lamarck a pu s’acheter une petite maison. Le 27 septembre 1792, Lamarck épouse enfin Rosalie, qui mourra cinq jours plus tard, après lui avoir donné six enfants. Il se remariera un an plus tard, perdra très vite sa seconde femme et se mariera une troisième fois.

Mais c’est au Jardin du Roi que la Révolution se fait sentir. Dès 1790, les « officiers » du Jardin ont demandé un nouveau statut à l’Assemblée nationale, et Lamarck a contribué à la rédaction d’un mémoire sur la réorganisation nécessaire. La Billarderie démissionne. Bernardin de Saint-Pierre, nommé pour lui succéder, ne résiste pas longtemps à l’hostilité des naturalistes professionnels. Finalement, le 10 juin 1793, grâce à l’intervention de Lakanal et de Fourcroy, la Convention vote la création du Muséum national d’histoire naturelle et lui donne des statuts fort voisins de ceux que Lamarck avait souhaités. Statuts éminemment démocratiques, puisque tous les « officiers » deviennent professeurs, à égalité de rang, élisent leur directeur et administrent eux-mêmes leur institution. Le vieux Daubenton, le « Nestor de l’histoire naturelle », est élu directeur. Lamarck devient professeur « de zoologie des insectes, des vers et des animaux microscopiques ». C’est le point de départ d’une nouvelle carrière, qui le conduira à concevoir la première théorie cohérente de l’évolution. C’est aussi un traitement de 2 860 francs par an, et bientôt un logement au Muséum, où il habitera jusqu’à sa mort.

En 1795, la Convention crée l’institut de France, et Lamarck est aussitôt nommé membre de la section de botanique dans la Première classe de l’Institut, la classe des sciences. Professeur au Muséum et membre de l’institut, il fait visiblement partie de la science officielle. Il ne s’y sent pourtant pas à son aise. Ses collègues de l’Institut ne le comprennent pas mieux que ses anciens collègues de l’Académie. Il a renoncé au vitalisme de ses débuts, mais sa croisade entêtée contre la nouvelle chimie et sa conception simpliste des mécanismes vitaux se heurtent de nouveau à la conspiration du silence.

Ses lectures interminables fatiguent tout le monde. A nouveau, il se déclare victime « des mépris et des repoussements odieux […] de la part des membres prépondérants et intéressés de cette classe » de l’Institut, où déjà règne Cuvier. A nouveau il en appelle, non plus cette fois « au Peuple français », mais « à la portion du public non prévenue et non intéressée ». La Révolution l’a débarrassé de l’Académie royale des sciences, mais ne l’a pas débarrassé de ses collègues.

Ce n’est pas qu’il soit méconnu. Son œuvre comme classificateur des invertébrés est unanimement respectée. Il a des amis, et même des disciples, et beaucoup d’étudiants. Mais ce sont les idées auxquelles il tient le plus, sur la chimie, la météorologie et surtout l’évolution, qui ne sont ni acceptées, ni même discutées, sans même parler d’une rebuffade brutale de Napoléon. Sa Philosophie zoologique (1809) n’éveille apparemment aucun écho. Le vieux marginal, déçu par la Révolution, s’enferme dans le personnage du génie méconnu : « La postérité vous vengera, mon père », lui disait sa fille. Et c’est ce qu’il fallait lui dire.

En 1820, Lamarck public son dernier ouvrage, le Système analytique des connaissances positives de l’homme. Il n’y explique pas seulement une théorie de la connaissance, mais aussi ses vues sur la société. Puisque l’homme est un être naturel et le produit de l’évolution, la science de la société relève évidemment pour lui de la biologie. Et Lamarck explique comment la société crée, ou du moins multiplie, les inégalités naturelles. C’est « le système des propriétés » qui réduit « l’immense multitude à la pauvreté », la prive des « moyens de s’instruire » et la met « à la merci d’une minorité dominante qui […] mettra tout en usage pour en tirer le parti le plus convenable à ses intérêts ». Bien avant les grandes enquêtes sur la condition du prolétariat en France, Lamarck décrit ces hommes entassés dans les villes, « resserrés en général dans des lieux malsains, ne respirant qu’un air vicié, irrégulièrement et mal nourris, se livrant à toutes sortes d’excès lorsqu’ils en trouvent l’occasion », victimes de maladies « en quelque sorte endémiques » qui se perpétuent « chez eux par la génération ». Dans les conditions de vie imposées par la société, les mécanismes biologiques condamnent implacablement ces misérables à l’abrutisse ment et à la mort.

Mais Lamarck ne propose pas de remède : il ne croit plus à une réforme possible. Déclassé et révolté dans la société aristocratique de l’Ancien Régime, il a cru en la Révolution. Mais la Révolution a créé une nouvelle science officielle aussitôt après avoir aboli l’ancienne, et enfanté une société bourgeoise peut-être pire que l’Ancien Régime. Le vieux rebelle a perdu l’espoir. Il mourra en 1829 sans savoir que, un an plus tard, la Révolution de 1830 allait remettre l’histoire en marche, et que de jeunes biologistes allaient enfin entendre le message que ses contemporains n’avaient pas su écouter. Sans s’être jamais mêlé des affaires publiques, Lamarck aura peut-être été le plus révolutionnaire des savants de La Révolution.

Jacques Roger

Article paru dans La Recherche n°214, octobre 1989.

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Visionnez et téléchargez les brochures sur Lamarck au format PDF:

La biologie et le transformisme de Lamarck

La vie et l’œuvre de Lamarck

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