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Ivan Illich, Au diable les bonnes intentions, 1968

Ce discours a été prononcé le soir du samedi 20 avril 1968 au séminaire de St. Mary’s Lake of the Woods à Niles, dans la banlieue de Chicago (Illinois). Monseigneur Illich avait été invité à présenter un exposé lors de la Rencontre régionale pour le Midwest américain de la CIASP (Conférence sur les projets étudiants interaméricains). De nombreux intervenants avaient été invités à la Conférence qui était aussi ouverte à toutes les autres régions de la CIASP – les 3 autres régions états-uniennes et le Canada – ainsi qu’au public.

Ce document était le texte dactylographié du discours prononcé par Monseigneur Illich. Un enregistrement audio montre que le conférencier est resté fidèle au texte écrit lors de son allocution. Ivan Illich avait préparé un discours à Cuernavaca, avant de partir pour Chicago, il ajouta quelques remarques introductives après avoir passé un après-midi à suivre des sessions et à rencontrer des membres de la CIASP.

 

Au cours des conversations que j’ai eues aujourd’hui, deux choses m’ont marqué, dont je veux vous faire part avant de me lancer dans l’allocution que j’ai préparée.

J’ai été marqué par le constat que vous dressez, selon lequel la motivation des volontaires états-uniens à l’étranger repose essentiellement sur des sentiments et des concepts très aliénés. J’ai également été marqué par ce que je considère comme un progrès chez des volontaires en puissance comme vous : votre ouverture à l’idée que la seule chose pour laquelle vous pouvez légitimement être volontaire en Amérique latine pourrait être l’impuissance volontaire, la présence volontaire en tant que bénéficiaires, des bénéficiaires aimés ou adoptés, il faut le souhaiter, sans aucun moyen de rendre le don reçu.

J’ai aussi été marqué par l’hypocrisie de la plupart d’entre vous, l’hypocrisie générale qui règne ici. Je vous le dis comme un frère parlant à ses frères et sœurs. Je le dis malgré de nombreuses résistances à l’intérieur de moi. Mais cela doit être dit. Votre perspicacité même, et votre ouverture à une évaluation des anciens programmes, vous condamnent à l’hypocrisie parce que vous – du moins la majorité d’entre vous – avez décidé de passer l’été prochain au Mexique et, pour cette raison, vous vous refusez à une vraie remise en question de votre programme. Vous fermez les yeux parce que vous voulez aller jusqu’au bout de votre projet, ce que vous ne pourriez faire si vous regardiez certains faits en face.

Il est probable que cette hypocrisie est inconsciente chez la plupart d’entre vous, sinon chez tous. J’en suis sûr. Intellectuellement parlant, vous êtes prêts à admettre que les motivations qui pouvaient justifier l’action des volontaires à l’étranger en 1963 ne peuvent être invoquées pour la même action en 1968-1969. Au début de la décennie, les « missions de vacances » auprès des pauvres Mexicains étaient LA chose à faire pour les étudiants états-uniens aisés : la préoccupation qu’ils ressentaient par sentimentalisme pour la pauvreté nouvellement découverte au sud de la frontière, parallèlement à une cécité totale à l’égard de la pauvreté bien pire régnant dans leur pays, justifiait ces excursions de bienfaisance. Les propos tenus par des intellectuels sur les difficultés qui vont de pair avec une action fructueuse des volontaires n’avaient pas refroidi les ardeurs des volontaires du Peace Corps [Corps de la paix], du Pape ou autoproclamés.

De nos jours, l’existence d’organisations comme la vôtre est offensante pour le Mexique. C’est une déclaration que je tenais à faire pour vous expliquer mon écœurement à propos de tout cela et pour que vous compreniez que les bonnes intentions n’ont pas grand rapport avec notre sujet d’aujourd’hui. Au diable les bonnes intentions. C’est une affirmation théologique. Vous n’aiderez jamais personne avec vos bonnes intentions. Un dicton irlandais dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions ; c’est la même idée théologique.

J’aurais modifié ma communication, surtout le style, si j’avais eu à ma disposition cinq heures pour discuter avec vous. J’aurais été moins brutal mais encore plus affirmatif dans mon propos. Je ne peux rien changer maintenant parce que je ne maîtrise pas suffisamment l’anglais pour modifier le fil de mon discours et rester intelligible malgré tout.

Avant de vous lire ma communication, je voudrais vous dire autre chose. Au cours de cette journée, j’en suis venu à croire dans la survie de la CIASP. En venant ici, je considérais de mon devoir de poursuivre mes efforts pour vous faire abandonner. Je vois maintenant qu’il y a trop d’argent et d’intérêts en jeu, trop d’illusions derrière la CIASP, pour que cette organisation puisse disparaître. Nous devons donc nous demander quoi faire de la CIASP puisqu’elle ne peut mourir. J’en suis venu à la conclusion que, assez logiquement, il y a quelques personnes qui pourraient mettre à profit l’expérience acquise par la CIASP ces dernières années et créer une sorte d’organisme d’enseignement pour permettre à des étudiants nord-américains de vivre au Mexique. J’entends vivre avec un grand « V », vivre au sens biblique pendant un mois au Mexique, en ayant pleinement conscience des limites d’une telle expérience, des illusions narcissiques que ce genre de rencontre risque de provoquer, mais VIVRE dans le pays. Rien ne me prouve que la CIASP devrait ou pourrait collectivement jouer ce rôle dans l’avenir parce qu’elle pourrait être trop marquée par ses péchés de jeunesse, qui ne sont pas reconnus par vous comme des péchés mais considérés plutôt comme de simples défauts. Je ne pense pas qu’une vraie conversion soit possible, sauf à se dire : « Ce n’était pas un malentendu, je me suis trompé. Je me suis laissé entraîner dans l’organisation et la première mouture de la CIASP par un orgueil profondément ancré, la croyance en ma supériorité, ma conviction que j’avais quelque chose à donner ». Je ne pense pas qu’une conversion soit possible pour toute une organisation, mais je pense qu’elle est possible pour un petit nombre d’individus.

Certains d’entre vous pourraient encore mettre à profit l’expérience acquise par la CIASP et à travers elle. Le sentiment même de déception et d’humiliation qu’une participation aux programmes de la CIASP vous a peut-être laissé pourra vous faire prendre conscience d’une chose : que même les Nord-Américains peuvent être amenés à recevoir le don d’hospitalité sans aucun moyen de le rendre, et que pour certains dons il est même impossible de dire « merci ».

J’en viens maintenant à l’allocution que j’ai préparée.

 

Mesdames, Messieurs,

Au cours des six années écoulées, je me suis fait connaître par mon opposition croissante à la présence de tout « bon Samaritain » nord-américain en Amérique latine. Vous êtes sans doute au courant des efforts que je mène pour obtenir le retrait d’Amérique latine de toutes les armées de volontaires nord-américains : missionnaires, membres du Corps de la paix et groupes tels que le vôtre, qui est un « bataillon » formé pour procéder à une invasion bien intentionnée du Mexique. Vous connaissiez tout cela quand vous m’avez invité – entre tous les autres gens – en tant qu’orateur principal de votre congrès annuel. Incroyable ! Je peux seulement en conclure que votre invitation signifie l’une d’au moins trois choses :

Certains d’entre vous pourraient être arrivés à la conclusion que la CIASP devrait être carrément dissoute, ou bien éliminer de son programme d’action officiel le développement de l’aide des volontaires au Mexique. Par conséquent, vous pourriez m’avoir invité pour aider les autres à prendre cette décision.

Vous pourriez aussi m’avoir invité parce que vous voulez savoir comment faire avec les gens qui pensent comme moi, comment contester leurs arguments avec succès. Il est devenu assez courant d’inviter des porte-parole du Black Power aux réunions des Lions Clubs. Il faut toujours qu’une « colombe » participe aux débats publics organisés pour accroître la belligérance états-unienne.

Et enfin vous pourriez m’avoir invité dans l’espoir de tomber d’accord avec la plupart de mes propos, pour ensuite poursuivre votre projet de bonne foi et travailler cet été dans des villages du Mexique. Cette possibilité n’est envisageable que pour ceux qui ne savent pas écouter, ou qui ne peuvent me comprendre.

Je ne suis pas venu ici pour me disputer avec vous. Je suis ici pour vous demander, vous convaincre si possible et, je l’espère, vous arrêter d’imposer prétentieusement votre présence aux Mexicains.

J’ai énormément confiance dans l’immense bonté du volontaire états-unien. En revanche, sa bonne foi ne peut généralement s’expliquer que par un manque abyssal d’intuition et de délicatesse. Par définition, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous transformer finalement en représentants commerciaux en vacances de l’« American Way of Life » de classe moyenne, puisque c’est en fait la seule vie que vous connaissez.

Un groupe comme celui-ci n’aurait pu se développer sans la croyance qui prévaut aux États-Unis selon laquelle tout bon États-Unien qui se respecte doit partager les bienfaits de Dieu avec les pauvres. L’idée que chaque États-Unien a quelque chose à donner, quelque chose qu’à tout moment il pourrait, il peut et il doit donner, explique que des étudiants en soient venus à penser qu’ils pourraient aider les paysans mexicains à « se développer » en passant quelques mois dans leurs villages.

Naturellement, ils ont été confortés dans cette étonnante conviction par les membres d’un ordre missionnaire qui n’auraient aucune raison d’exister s’ils ne partageaient la même conviction, mais à un degré beaucoup plus fort. Il est maintenant grand temps de vous guérir de cela. Comme les valeurs que vous portez, vous êtes le produit d’une société états-unienne de gagnants et de consommateurs, avec son système bipartite, son école universelle, et son abondance de voitures familiales. En fin de compte, consciemment ou inconsciemment, vous vous comportez en « représentants de commerce » venus avec l’illusion de promouvoir les idées de démocratie, d’égalité des chances et de libre entreprise parmi des gens qui ne peuvent profiter de ces droits.

Après l’argent et les armes, le troisième poste d’exportation de l’Amérique du Nord est l’idéaliste états-unien, qu’on retrouve dans tous les coins du monde : l’enseignant, le volontaire, le missionnaire, l’animateur social, l’agent de développement économique, et le bon Samaritain en vacances. Dans le meilleur des cas, ces gens se définissent comme les fournisseurs d’un service. En réalité, leur rôle se réduit fréquemment à atténuer les dommages provoqués par l’argent et les armes, ou à faire miroiter aux populations « sous-développées » les bienfaits du monde de l’opulence et de la réussite. Au lieu de cela, peut-être le moment est-il venu, de retour au pays, d’enseigner à la population des États-Unis que le modèle de vie qu’elle a choisi n’est tout simplement pas assez vivant pour être partagé.

À l’heure qu’il est, toute l’Amérique devrait se rendre compte que les États-Unis sont engagés dans une formidable lutte pour survivre. Les États-Unis ne peuvent survivre si le reste du monde n’est pas convaincu qu’ici c’est le paradis sur Terre. La survie des États-Unis exige que tous les êtres humains dénommés « libres » reconnaissent que la classe moyenne états-unienne « a réussi ». Le mode de vie états-unien est devenu une religion que doivent accepter tous ceux qui ne veulent pas mourir au fil de l’épée ou sous les bombes au napalm. À travers le monde, les États-Unis s’évertuent à protéger et développer au moins une minorité qui consomme ce que la majorité des États-uniens peuvent s’offrir. Tel est le but de l’Alliance pour le progrès des classes moyennes [1] que les États-Unis ont signée avec l’Amérique latine il y a quelques années. Mais, de plus en plus, cette alliance commerciale doit être protégée par les armes de manière que la minorité « qui réussit » puisse préserver ses possessions et ses acquis.

Mais les armes ne sont pas suffisantes pour que le règne de la minorité puisse exister. Les masses marginales deviennent remuantes sauf si on leur donne un « credo » ou croyance qui explique le statu quo. Cette tâche est confiée au volontaire états-unien, qui peut être un membre de la CIASP ou un travailleur des dénommés « programmes de pacification » au Vietnam.

Les États-Unis sont actuellement engagés sur trois fronts pour défendre les idéaux d’une « démocratie » fondée sur l’accumulation et la réussite. Je dis « trois » fronts parce que, à trois endroits importants de la planète, est contestée la validité d’un système politique et social qui rend les riches toujours plus riches et qui marginalise de plus en plus les pauvres.

En Asie, les États-Unis sont menacés par une puissance établie, la Chine. Ils s’opposent à elle avec trois armes : les petites élites asiatiques qui ne pourraient rêver mieux que d’une alliance avec les États-Unis ; une énorme machine de guerre pour, selon l’on dit en général ici, empêcher les Chinois de « prendre le contrôle » de la région ; et la rééducation par la force des populations dites « pacifiées ». Or ces trois combats semblent en passe d’échouer.

À Chicago, les fonds de lutte contre la pauvreté, les forces de police et les prédicateurs ne sont apparemment pas plus heureux dans les efforts qu’ils déploient face au refus de la communauté noire d’attendre d’être intégrée gracieusement au système.

Enfin, en Amérique latine, l’Alliance pour le progrès a assez bien réussi à gonfler les rangs des personnes aisées – c’est-à-dire des petites élites de la classe moyenne –, et elle a créé des conditions idéales pour les dictatures militaires. Les dictateurs, autrefois au service des planteurs, protègent aujourd’hui les nouveaux complexes industriels. Et vous, finalement, venez aider les opprimés à accepter leur destin dans ce processus !

Tout ce que vous ferez dans un village mexicain, c’est provoquer des troubles. Au mieux, vous pourrez essayer de convaincre de jeunes Mexicaines d’épouser un jeune homme qui s’est fait tout seul, riche, consommateur, et aussi irrespectueux de la tradition que vous l’êtes. Au pire, dans votre volonté de « développement communautaire », vous pourriez créer suffisamment de problèmes pour que quelqu’un se fasse tuer à la fin de vos vacances, avant que vous ne rentriez en courant dans vos quartiers de classe moyenne, où vos amis font des blagues sur les bronzés [2] et les sans-papiers [3].

Quand vous commencerez votre tâche, vous n’aurez reçu aucune formation. Même le Corps de la paix consacre environ 10 000 dollars à chacun de ses volontaires pour l’aider à s’adapter à son nouvel environnement et pour le protéger du choc culturel. Il est curieux que personne n’ait jamais songé à prévoir un budget pour éduquer les pauvres Mexicains afin de les prémunir contre le choc culturel que représente la rencontre avec vous.

En fait, vous ne pourrez même pas rencontrer la majorité que vous prétendez servir en Amérique latine ; il faudrait déjà que vous parliez sa langue, ce qui n’est pas le cas de la plupart d’entre vous. Vous ne pourrez dialoguer qu’avec des gens comme vous, des imitations latino-américaines de la classe moyenne états-unienne. Il n’y a aucun moyen pour vous de vraiment rencontrer les défavorisés, puisqu’il n’y a pour absolument aucune base commune sur laquelle fonder la rencontre.

Permettez-moi d’expliquer mes dires et permettez-moi aussi d’expliquer pourquoi la plupart des Latino-Américains avec qui vous réussiriez peut-être à communiquer seraient en désaccord avec moi.

Supposons que vous alliez dans un ghetto des États-Unis cet été pour aider les pauvres à « se prendre en mains ». Très rapidement, on vous cracherait dessus ou bien on rirait de vous. Des gens qui se seraient sentis blessés par votre suffisance pourraient vous frapper ou cracher sur vous. D’autres gens, comprenant que votre mauvaise conscience vous a conduits à faire cette bonne action, riraient de vous avec condescendance. Vous vous apercevriez bientôt que votre présence parmi les pauvres est incongrue, vous, étudiants des classes moyennes missionnés pour l’été. Vous seriez carrément rejetés, que votre peau soit blanche – comme l’est celle de la plupart d’entre vous –, ou bien brune ou noire, comme pour les quelques exceptions parvenues ici d’une manière ou d’une autre.

Vos rapports sur votre séjour au Mexique, que vous avez eu l’amabilité de m’envoyer, transpirent l’autosatisfaction. Vos rapports de stage des étés passés prouvent que vous ne comprenez même pas que votre bonne action dans un village mexicain est encore moins pertinente que dans un ghetto des États-Unis. Non seulement le fossé entre ce que vous possédez et ce que possèdent les autres est beaucoup plus grand que celui qui existe entre vous et les pauvres de votre propre pays, mais il y a aussi entre ce que vous sentez et ce que les Mexicains sentent un fossé incomparablement plus grand. Ce fossé est tellement énorme que dans un village mexicain vous, en tant qu’États-Uniens blancs (ou États-Uniens de culture blanche), pouvez avoir une image de vous-mêmes, et, de fait, vous l’avez, qui est la même que celle qu’avait un prédicateur blanc qui consacrait sa vie à prêcher devant les esclaves noirs d’une plantation de l’Alabama. Le fait de vivre dans des huttes et de manger des tortillas pendant quelques semaines donne un côté encore plus pittoresque à votre groupe pétri de bonnes intentions.

Les seules personnes avec qui vous pouvez espérer communiquer sont certains membres de la bourgeoisie. Et notez bien que j’ai dit « certains » membres ; j’entends par là une petite élite de l’Amérique latine. Vous venez d’un pays qui s’est industrialisé tôt et qui a réussi à intégrer la grande majorité de ses habitants aux classes moyennes. Aux États-Unis, le fait d’avoir suivi des études supérieures ne vous distingue pas de vos concitoyens. En effet, aujourd’hui, la plupart des États-uniens sont dans ce cas. Toute personne de ce pays qui n’a pas terminé ses études secondaires passe pour défavorisée.

En Amérique latine, la situation est assez différente : 75% des gens abandonnent l’école avant d’entrer dans le secondaire. Par conséquent, les gens qui sortent du lycée représentent une petite minorité. Ensuite, une minorité de cette minorité poursuit ses études à l’université. C’est uniquement parmi elle que vous trouverez des gens ayant un niveau d’études équivalent au vôtre.

Par ailleurs, aux États-Unis, la bourgeoisie représente la majorité. Au Mexique, il s’agit d’une toute petite élite. Il y sept ans, votre pays a commencé à financer ladite « Alliance pour le progrès ». C’était une « alliance » pour le « progrès » au sens des élites de la classe moyenne. C’est parmi les membres de cette classe moyenne que vous trouverez quelques personnes disposées à perdre leur temps avec vous. Et ce sont très majoritairement ces « gens bien » qui aimeraient aussi apaiser leur conscience tourmentée « en faisant quelque chose pour améliorer le sort des Indiens pauvres ». Naturellement, quand vous vous trouverez avec vos homologues mexicains de la classe moyenne, ils vous diront que vous faites quelque chose d’important, que vous vous « sacrifiez » pour aider les autres.

Et ce sera le prêtre étranger qui vous confortera plus spécialement dans l’image que vous avez de vous-mêmes. Après tout, son gagne-pain et la motivation qui l’anime sont liés à sa foi inébranlable en la valeur d’une mission qui dure toute l’année, et de même nature que la mission qui est la vôtre pendant vos vacances d’été.

D’aucuns prétendent que certains volontaires de retour chez eux ont pris conscience du mal qu’ils ont fait à autrui, et qu’ils ont ainsi gagné en maturité. Mais on dit moins souvent que la plupart d’entre eux sont ridiculement fiers de leur « sacrifice de l’été ». Peut-être y a-t-il aussi quelque chose de vrai dans l’argument que les jeunes hommes devraient avec une vie sexuelle très libre pendant un temps afin de découvrir que l’amour physique est plus beau dans une relation monogame ? Ou que le meilleur moyen de renoncer au LSD est de l’essayer pendant un temps ? Ou même que, pour comprendre que votre aide dans le ghetto n’est ni nécessaire ni souhaitée, le meilleur moyen est d’essayer, et d’échouer ? Je ne suis pas d’accord avec ce genre de raisonnement. Le mal fait par les volontaires, consciemment ou non, est un prix trop élevé pour la découverte tardive qu’ils n’auraient en fait jamais dû être des volontaires.

Évidemment, pour ceux d’entre vous qui partez en ayant pleine conscience que vous utilisez une organisation pour des vacances tous frais payés – et je suis sûr que ceux-là sont peu nombreux – ma façon de penser vous échappera complètement puisque votre véritable objectif repose sur une tromperie. Si vous avez un tant soit peu le sens des responsabilités, occupez-vous des émeutes de votre pays. Activez-vous pour les prochaines élections. McCarthy pourrait perdre. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en militant pour lui, vous saurez ce que vous faites, pourquoi vous le faites, et comment il faut vous adresser à votre public. Et vous saurez si vous avez échoué. Si vous tenez vraiment à travailler auprès des pauvres, si telle est votre vocation, travaillez au moins auprès des pauvres qui sont susceptibles de vous envoyer au diable. Il est profondément injuste de vous imposer dans un village où vous êtes à ce point autistes que vous ne comprenez même pas ce que vous faites, ni ce que les gens pensent de vous. Et vous vous faites beaucoup de tort à vous-mêmes en vous disant que vous allez accomplir une « bonne action », vous « sacrifier », « aider votre prochain ».

Je suis ici pour vous suggérer de renoncer de vous-mêmes à exercer le pouvoir que vous confère votre qualité de citoyens des États-Unis. Je suis ici pour vous demander instamment d’abandonner librement, humblement et en toute conscience le droit que vous confère la loi d’imposer votre bonté au Mexique. Je suis ici pour vous mettre au défi de reconnaître votre inaptitude, votre impuissance et votre incapacité à faire une « bonne action » comme vous en aviez l’intention.

Je suis ici pour vous demander instamment de profiter de votre argent, de votre statut et de votre niveau d’instruction pour voyager en Amérique latine. Venez pour regarder, venez pour escalader nos montagnes, pour admirer nos fleurs. Venez pour étudier. Mais, par pitié, ne venez pas pour aider.

Ivan Illich

 


[1] L’Alliance pour le Progrès – c’est Illich qui ajoute « pour les classes moyennes » –, qui prévoit des dispositifs d’aide économique, a été créée en 1961 par le président des États-Unis John F. Kennedy pour renforcer la coopération entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud.

[2] « Spics » est un nom péjoratif faisant référence aux Latinos.

[3] L’auteur utilise le nom « wetbacks » (« dos mouillés »), qui fait référence aux immigrants ayant franchi illégalement la frontière, souvent en traversant à la nage le Río Grande.

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