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Recension : J. Baschet, Adieux au capitalisme, 2014

Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, La Découverte, 2014, 165 p., ISBN : 978-2-7071-7723-0.

 

Historien médiéviste, enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales ainsi qu’à l’université autonome du Chiapas, à San Cristóbal de Las Casas au Mexique, Jérôme Baschet est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs du mouvement zapatiste, ce soulèvement indigène de la région du Chiapas, qui constitue depuis 2004 l’un des laboratoires les plus inventifs d’une forme d’expérimentation sociale et politique « altermondialiste ». Baschet a consacré à ce mouvement qui fête en cette année 2014 son vingtième anniversaire un ouvrage publié en 2005, La Rébellion zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire. Il a aussi signé la préface des Saisons de la digne rage du sous-commandant Marcos qui rassemble différentes interventions du sous-commandant Marcos, figure emblématique de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Dans cet ouvrage qui inaugure la nouvelle collection « L’horizon des possibles », dirigée par Christian Laval et Laurent Jeanpierre, Jérôme Baschet nous invite à penser et concevoir une forme de société et une manière de vivre résolument post-capitalistes.

À l’encontre des perspectives défaitistes ou des entreprises critiques qui ne parviennent pas à dépasser le stade de la dénonciation, le mérite de l’ouvrage de Baschet est de nous projeter positivement dans un au-delà de la société capitaliste. Le projet est ambitieux, mais il est mené avec beaucoup de précaution et de distance critique. Il n’est aucunement question pour l’auteur de décliner de façon programmatique un projet de société idéal. Il s’agit plutôt d’indiquer d’autres manières de faire, en s’inspirant en particulier de l’expérience zapatiste, mais sans non plus ériger celle-ci en modèle – au sens d’un modèle unique à suivre. Il n’y a pas une voie, mais de multiples façons, précise Baschet, de subvertir les fondements de l’ordre capitaliste. À ce titre, l’expérience zapatiste constitue « un » exemple de société alternative « parmi d’autres possibles ». Un exemple, cependant, particulièrement instructif et inspirant tant par sa créativité que par sa longévité – la mobilisation massive du 21 décembre 2012, baptisée le « jour de la fin du monde » et ayant rassemblé plus de 40 000 zapatistes, a démontré de manière éclatante, contre tous ceux qui annonçaient avec empressement l’émoussement voire la fin du mouvement, toute la vigueur et la vivacité de la rébellion.

Nourri par le Ya Basta ! des zapatistes et après avoir dressé dans un premier chapitre un état des lieux des ravages provoqués par le système capitaliste, Jérôme Baschet nous convie ainsi dans les divers chapitres qui composent son ouvrage à envisager les contours politique, économique et culturel d’une société alternative. Trois traits généraux caractérisent ce projet de société que l’auteur définit comme « non étatique, non productiviste et, enfin, non ethnocentrique » (p. 186), et dont « l’autonomie, le bien vivre et la multiplicité des mondes » sont en contrepartie les maîtres mots.

Au plan politique, tout d’abord, confrontant les acquis de l’expérience zapatiste aux leçons de l’anthropologie anarchiste – Pierre Clastres bien entendu, mais aussi, plus récemment David Graeber [1] – Jérôme Baschet invite à penser une forme de « société contre l’Etat » axée sur le principe et le concept d’« autonomie ». Définie comme la « revendication d’une collectivité qui refuse l’imposition d’une normativité ressentie comme extérieure, afin de faire prévaloir les règles qu’elle se donne à elle-même » (p. 75), l’autonomie désigne en ce sens la liberté proprement politique d’un peuple à décider par lui-même des lois et des normes auxquelles il souhaite se soumettre. Cette définition comme le précise l’auteur n’augure en rien de la forme ou de la nature précise que revêtira le pouvoir. Elle a toutefois le mérite de fixer un horizon normatif où le peuple et sa capacité à s’autogouverner constituent la pierre angulaire. L’objectif est bien de supprimer la séparation des pouvoirs et le clivage entre gouvernants et gouvernés, au profit de l’établissement d’une forme de démocratie directe.

Cette reprise en main par le peuple lui-même du pouvoir politique doit s’accompagner ensuite, dans le domaine économique, d’une transformation radicale du mode de production (chapitre 3). À l’antiétatisme politique doit correspondre selon l’auteur une économie anti-productiviste. Insistant sur le fait que les bases matérielles d’une telle économie sont d’ores et déjà présentes, Baschet montre que son instauration dépend ainsi avant tout d’une remise en cause « de la logique de la valeur, de la production-pour-le-profit et du travail-pour-la-survie. » (p. 88). Comme le poursuit l’auteur, cela implique « d’envisager une autre logique sociale fondée sur un principe de dé-spécialisation généralisée des tâches, et ce à l’opposé de la tendance à la division du travail, qui n’est certes pas née avec le capitalisme, mais que celui-ci a poussée à un degré jamais atteint avant. » (p. 88) D’une manière générale, les nécessités productives doivent ici être mises au service du bien vivre commun et non plus répondre de la logique illimitée et aporétique d’expansion du capital.

Sortir du capitalisme implique, enfin, selon l’expression de Serge Latouche, de « décoloniser notre imaginaire » [2]. Le capitalisme n’est en effet pas uniquement un modèle politique et économique. Il est, plus fondamentalement, une conception de l’être humain et du monde à part entière. Sortir du capitalisme nécessite dès lors de rompre « avec l’ensemble de l’organisation collective, politique et sociale, ainsi qu’avec les modes de production des subjectivités propres à la société marchande. » (p. 141) Fonder une nouvelle anthropologie, une nouvelle conception de l’être humain et du monde non ethnocentrique et non utilitariste constitue l’objet du chapitre 4, qui est l’un des chapitres les plus réussis de l’ouvrage. Mobilisant les acquis de l’anthropologie et de la philosophie contemporaines – des travaux de Marshall Sahlins à ceux de Philippe Descola – l’auteur évoque ici le besoin impératif de penser un universalisme concret, qu’il qualifie de pluniversalisme (p. 132). Celui-ci requiert notamment de rompre avec trois traits centraux de l’ontologie moderne capitaliste : « l’idée d’une nature (pré- ou extrasociale) de l’homme, la prééminence de l’individu sur la société et, enfin, la distinction entre nature et culture. » (p. 145)

Basé sur l’autonomie, le bien vivre et la multiplicité des mondes, ce projet de société post-capitaliste s’éloigne in fine des vieilles recettes révolutionnaires, sans pour autant abandonner l’idée d’une transformation radicale de la société. De ce point de vue, même si les solutions envisagées ne sont, au final, pas toujours si inédites que cela, l’essai est réussi et la démonstration plutôt convaincante. D’autant plus que l’auteur s’exprime dans une langue claire, vivante et très accessible. On aurait certes parfois aimé que Jérôme Baschet approfondisse davantage certains points théoriques ou les confronte à d’autres perspectives. Ainsi le concept d’autonomie. Les riches travaux du philosophe Cornélius Castoriadis sur ce concept qui est au cœur de son entreprise de réhabilitation et de reconstruction d’un projet révolutionnaire socialiste, n’auraient-ils pas gagné à être abordés et discutés ? Tout comme les travaux du M.A.U.S.S, qui constitue aujourd’hui l’un des rares lieux de débats et d’expression critiques anti-utilitaristes en sciences humaines et sociales ? On aurait aussi apprécié quelques précisions supplémentaires au sujet du dépassement du clivage nature/culture que l’auteur appelle de ses vœux. Ne serait-ce que pour marquer une distance critique plus franche à l’égard d’une certaine gauche postmoderne qui, à la suite des travaux de Donna Haraway ou de Michael Hardt et Antonio Negri, se réjouit de l’effondrement technoscientifique des frontières entre nature et culture, accueillant avec enthousiasme les perspectives « posthumaines » dans la mesure où elles permettent de rompre avec l’ontologie naturaliste moderne. Il n’est pas certain que de telles perspectives dites subversives s’opposent réellement aux nouvelles formes de domination et d’exploitation biocapitalistes des corps et de la vie en elle-même [3].

Hormis ces quelques réserves, ces Adieux au Capitalisme constituent une invitation réjouissante et stimulante à « rouvrir le futur », pour penser et mettre en œuvre une autre forme de société, plus juste et plus décente. Ce projet n’a rien de chimérique, il est plus que jamais vital

Nicolas Le Dévédec

Docteur en sociologie et en science politique,
chargé de cours au Département de sociologie
de l’Université de Montréal

 

Nicolas Le Dévédec, « Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes », Lectures, Les comptes rendus, 2014.

 

 

[1] Voir l’ouvrage de David Graeber, Pour une anthropologie anarchiste, Lux, Montréal, 2006, et, plus récemment, du même auteur, La démocratie aux marges, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « La Bibliothèque du Mauss », 2014 dont on peut lire sur la recension sur le site de la revue Lectures : http://lectures.revues.org/13511.

[2] Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire : La Pensée créative contre l’économie de l’absurde, Parangon,‎ 2003.

[3] Pour une analyse critique du biocapitalisme et de la bioéconomie, voir l’ouvrage passionnant de la sociologue Céline Lafontaine, Le corps-marché. La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie, Paris, Le Seuil, 2014.

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