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Recension : A. Portmann, La forme animale, 1961

Adolf Portmann, La forme animale, Paris, Éditions La Bibliothèque, coll. « L’ombre animale », 2013, 294 p., Préface et nouvelle traduction de Jacques Dewitte, ISBN : 978-2-909688-64-0.

 

On ne peut que saluer la récente réédition de cet ouvrage essentiel du biologiste suisse Adolf Portmann. Initialement paru en 1948, puis réédité en 1961 sous une forme augmentée, La forme animale était devenu quasiment inaccessible depuis de nombreuses années. En en proposant une traduction rénovée, les éditions La bibliothèque offrent l’opportunité de (re)découvrir la pensée largement ignorée d’une figure atypique du monde scientifique du XXe siècle. La forme animale fait partie de ces ouvrages relativement peu connus, mais dont l’influence sur plusieurs penseurs en sciences humaines, et parmi les plus importants, est pourtant manifeste. Spécialiste de l’œuvre de Portmann auquel il a consacré de nombreux écrits [1], le philosophe et traducteur de l’ouvrage Jacques Dewitte rappelle dans la préface qu’aussi bien Maurice Merleau-Ponty, Hannah Arendt, Karl Jaspers que Hans Jonas ont ainsi été marqués par la pensée de Portmann. On ajoutera à cette liste le philosophe et sociologue québécois Michel Freitag, qui s’est lui aussi appuyé sur les écrits du biologiste suisse pour réviser notre conception moderne de la vie animale et, plus fondamentalement, de l’existence humaine [2].

Professeur de zoologie à l’Université de Bâle, Adolf Portmann (1897-1982) est un naturaliste au sens ancien et classique du terme. Ayant dans un premier temps travaillé pour le compte de plusieurs laboratoires maritimes dans lesquels il effectue ses premières observations et analyses du monde animal, Portmann a progressivement élargi son champ d’étude aux oiseaux puis à l’ensemble des vertébrés. Composé de onze chapitres, La forme animale présente et synthétise ce travail minutieux d’analyse morphologique du vivant, évoquant tour à tour les mollusques et leur coquille (chapitre V), les ailes de papillons ou encore les robes des zèbres (chapitres VI et VII). Ce travail descriptif rigoureux est appuyé par de nombreux et magnifiques croquis dessinés à la plume et à l’encre de Chine, qui émaillent de part en part l’ouvrage et dont Portmann avait confié la responsabilité à la dessinatrice Sabine Bousani-Baur. Mais ce travail empirique trouve toute sa force dans l’approche originale adoptée par Portmann, qui ne dissocie jamais la description phénotypique en tant que telle d’une perspective relevant de ce qu’il faut bien appeler une philosophie de la nature et du vivant. Maurice Merleau-Ponty a en très bien résumé la dimension iconoclaste : « Il faut saisir le mystère de la vie dans la façon dont les animaux se montrent les uns aux autres » [3].

Ce qui intéresse en effet Portmann dans ses travaux, et dans cet ouvrage en particulier, c’est l’apparence animale dans ce qu’elle exprime en elle-même et pour elle-même. Dès l’introduction, puis dans le premier (I : « L’extérieur et l’intérieur ») et les derniers chapitres (en particulier X : « La forme, témoignage de la vie intérieure » et XI : « Pour comprendre la forme animale »), Portmann (dé)montre l’importance ontologique et épistémologique de porter l’attention au domaine du visible et du sensible, à la « valeur de la surface » pour reprendre l’expression de Arendt. Cet intérêt pour l’apparence animale, rejoignant d’ailleurs le sentiment que nous ressentons tous devant le monde vivant et l’extraordinaire profusion de formes et de couleurs qu’il déploie, va à l’encontre non seulement de la conception scientifique moderne de la vie, mais plus encore d’une tradition occidentale plus ancienne qui, depuis au moins le mythe platonicien de la caverne, associe le domaine du visible à celui de l’illusion. « Une expérience ancestrale a amené l’homme à ne voir dans ce qui est visible autour de nous qu’un reflet trompeur, qui nous cache la véritable nature des choses », écrit ainsi Portmann (p. 33).

Cette mise en suspens du visible et de l’apparaître a pu s’avérer utile et même nécessaire au déploiement de la science et à la mise au jour des lois fondamentales de la nature. Mais, souligne Portmann, « elle comporte le risque que, dans la fièvre de la recherche, cette simplification ne soit plus reconnue comme telle et que l’on finisse par oublier quelle était sa raison d’être initiale » (p. 255). C’est alors que les recherches scientifiques nous détournent progressivement du « spectacle des formes vivantes », de « leur richesse morphologique », et que s’impose unilatéralement une conception objectiviste, appauvrissante et, en définitive, instrumentale de la vie et du vivant. Dans cette optique, la forme animale, lorsqu’elle est encore considérée, l’est dans une perspective exclusivement fonctionnelle et utilitariste. La parure, la fourrure, les dessins dont s’ornent les animaux rempliraient une fonction précise de camouflage, de séduction ou de répulsion. Tout se rapporterait en définitive à l’instinct de conservation et de survie, bref, à la reproduction sempiternelle et presque mécanique d’un processus physico-chimique dont l’animal ne serait que le relais et l’instrument. Portmann bat en brèche cette interprétation.

Non qu’il récuse toute dimension fonctionnelle à l’œuvre au sein de la vie. Ce qu’il remet plutôt en question, c’est sa prétention totalisante. La conservation de soi n’est pour Portmann qu’une dimension parmi d’autres de la vie, et sans doute pas la plus importante : « La forme animale, soutient-il, dépasse les nécessités élémentaires de la conservation » (p. 252). De fait, pourquoi toutes ces couleurs et ces formes auraient-elles été nécessaires si la finalité de la vie se rapportait simplement à la fonctionnalité ? Comme le souligne avec humour Roger Caillois : « Pourquoi des dessins ? Des ailes unies […] feraient tout aussi bien, sinon mieux, l’affaire, et si j’ose dire, à moindres frais » [4].

Cette prodigalité de la vie témoigne en effet en soi de son irréductibilité à un principe d’utilité. Pour Portmann, quelque chose de plus fondamental se joue. La forme animale manifeste selon lui une authentique expressivité du vivant, un véritable rapport subjectif à soi et au monde, un désir de se montrer et d’apparaître qu’il faut considérer dans sa gratuité même et dont il faut partir pour comprendre pleinement le monde de la vie : « Dans cette perspective, d’innombrables caractères négligés du vivant acquièrent une dignité nouvelle, alors qu’ils étaient considérés jusque là comme accessoires. Et s’ils étaient l’essentiel ? Si les êtres vivants n’étaient pas là afin que soit pratiqué le métabolisme, mais pratiquaient le métabolisme afin que la particularité qui se réalise dans le rapport au monde et l’autoprésentation ait pendant un certain temps une durée dans le monde » [5].

Voilà synthétisée la thèse de Portmann. À l’autoconservation qui obnubile les sciences de la nature, Portmann adjoint l’autoprésentation (Selbstdarstellung). Ce concept central dans sa pensée exprime l’idée qu’avant même de se conserver, le vivant éprouve la nécessité de se présenter. Se présenter à ses congénères et au monde qui l’accueille et avec lequel il interagit sensiblement. Être c’est aussi et surtout paraître. La forme animale cristallise un besoin vital de se montrer, de se manifester : « L’autoprésentation est donc une sorte d’exigence qui incombe à toute vie : apparaître, se montrer pour ce qu’on est. L’être pur et simple (la simple existence positive) ne suffit pas : il faut en outre “apparaître”, c’est-à-dire donner forme, dans le champ du visible (mais il peut s’agir aussi de manifestations acoustiques ou olfactives), à la singularité de ce que l’on est – non pas, en l’occurrence, de son existence individuelle, mais de sa singularité en tant qu’espèce, de sa particularité spécifique. » [6] Expression d’une singularité, l’apparence animale matérialise aussi le lien intime qui relie le vivant au monde, qu’il porte en lui, jusque dans sa morphologie. Car c’est bien le monde, au sens phénoménologique du terme, qui constitue l’horizon ultime de cette conception anti-utilitariste du vivant développée par Portmann : « Seul le monde, commente Bertrand Prevost, seul le cosmos peut donner l’échelle de cet “horizon plus vaste” que ne cesse d’invoquer Portmann pour comprendre les formes animales. C’est par leurs parures (cosmétique) que les animaux s’étendent aux dimensions au monde (cosmique). L’élégance animale est le véhicule d’un devenir-monde comme champ de l’apparaître » [7].

À l’heure où le corps, le vivant et la vie en elle-même font l’objet d’une appropriation bioéconomique sans précédent, à l’heure où l’urgence écologique ne cesse de s’amplifier, la réflexion développée par Adolf Portmann dans La forme animale est plus que jamais salutaire. Elle nous invite à réformer en profondeur notre conception et notre perception du vivant et du monde, et donc en définitive de nous-mêmes. Car la culture humaine n’est-elle pas par excellence l’expression de ce désir de se manifester logée au cœur de tout être vivant ? Arendt écrivait en ce sens que : « C’est justement le fait de se montrer, déjà très marqué chez les formes les plus perfectionnées de la vie animale, qui atteint un point culminant dans l’espèce humaine » [8]. C’est la perspective d’un véritable horizon commun entre l’humain, le vivant et le monde qui s’ouvre ainsi avec la pensée de Portmann. Elle jette les bases d’une esthétique de l’existence et, plus encore, d’une politique de la vie, en ne réduisant précisément plus la vie à un avoir ou une ressource, mais en la considérant dans toute sa profondeur existentielle et mondaine. Et pour cela, nul besoin de s’aventurer dans ses tréfonds moléculaires. C’est toute l’audace d’Adolf Portmann que de nous montrer que la forme et l’apparence en constituent au contraire la voie d’accès privilégiée. À notre tour de voir et de nous émerveiller.

Nicolas Le Dévédec

Docteur en sociologie et en science politique,
chargé de cours au Département de sociologie
de l’Université de Montréal

 

Nicolas Le Dévédec, « Adolf Portmann, La forme animale »,
Lectures, Les comptes rendus, 2014.

 

 

[1] Voir notamment Jacques Dewitte, La manifestation de soi. Éléments d’une critique philosophique de l’utilitarisme, Paris, Éditions La Découverte, 2010.

[2] Voir en particulier l’essai de Michel Freitag « La société informatique et le respect des formes », in M. Freitag, Le naufrage de l’université, Montréal, Nota Bene, 1998, p 241-329.

[3] Maurice Merleau-Ponty, La nature. Notes de cours au collège de France, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 246.

[4] Roger Caillois cité par Sophie Chassat dans, « La barbe ne fait pas le philosophe, l’inutile luxuriance de la mode si », Le Monde.fr, 2 juillet 2013. En ligne : <http://www.lemonde.fr/style/article/2013/07/02/la-barbe-ne-fait-pas-le-philosophe-l-inutile-luxuriance-de-la-mode-si_3440373_1575563.html&gt;.

[5] Adolf Portmann, « L’autoreprésentation, motif de l’élaboration des formes vivantes », Trad. Jacques Dewitte, Études phénoménologiques, n° 23-24, 1996, p. 158.

[6] Jacques Dewitte, La manifestation de soi, op. cit., p. 127.

[7] Bertrand Prévost, « L’élégance animale. Esthétique et zoologie selon Adolf Portmann », Images Re-vues, [En ligne] : http://imagesrevues.revues.org/379.

[8] Hannah Arendt citée par Sophie Chassat, op. cit.

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