Accueil > Critique sociale, Recension d'ouvrages > Recension: La Lampe hors de l’horloge, 2014

Recension: La Lampe hors de l’horloge, 2014

Si vous n’aimez pas ce monde,
vous devriez en voir quelques autres…

Couverture du livre

Couverture du livre

…Et lire La Lampe hors de l’horloge, Éléments de critique anti-industrielle, paru en 2014 aux Éditions de la Roue.

Mieux vaut le dire d’emblée, il s’agit d’un exercice de lecture exigeant dont la condition première est de souscrire à un constat qui, s’il n’est pas nouveau, n’en est pas moins déprimant puisqu’il s’agit d’un « désastre accompli » qui ne se limite pas à la destruction physique du monde (catastrophe de Fukushima, par exemple) car il gangrène l’esprit humain dont la conscience même, le désir de liberté et la volonté de résister s’amenuisent quand ils n’ont pas totalement disparu. Pour le lecteur déjà convaincu de la justesse de ce constat, ceci ne présente pas de difficulté intellectuelle, et si de surcroît on aime la langue la langue française, on ne boude pas son plaisir.

La première difficulté provient peut-être de la composition de l’ouvrage : trois textes denses qui, à première (et courte) vue, ne semblent pas avoir de lien, ce qui est tout à fait faux ; et si j’ai choisi d’intituler ma recension « si vous n’aimez pas ce monde, vous devriez en voir quelques autres », phrase reproduite dans le corps du premier texte et attribuée à Philip K. Dick, c’est parce qu’elle traduit bien ce qui nous occupe ici.

Ces textes font appel à une somme de connaissances historiques et idéologiques variées acquises de manière livresque pour les unes, et dans la pratique pour les autres. Tout cela n’est pas forcément à la portée du premier venu (dont je suis) et requiert, à mon avis, un effort personnel d’approfondissement, condition sine qua non pour visiter d’autres mondes. Ceci ne constitue en rien une critique de La Lampe hors de l’horloge, c’est plutôt un avertissement au lecteur pressé doté d’une culture forcément quelque peu lacunaire, et il est relativement aisé d’y remédier.

Dans l’avant-propos, les auteurs nous disent :

« Ainsi le territoire ne sera pas seulement ce non-lieu surpeuplé ou désertifié de l’aménagement et de la survie régulée, mais aussi l’habitat de la critique en acte de la vie quotidienne hors sol ; la démocratie directe ne sera pas une technique de gouvernement, mais le processus vivant d’autoformation d’un nouveau sujet historique, alors qu’aujourd’hui les révolutions naissent et meurent dans la société de masse : pour en sortir, tout est à réinventer. »

Or, inventer suppose un processus antérieur d’accumulation de connaissances et d’expériences (ou de moyens techniques pour certaines) ainsi que la volonté et la possibilité de les transmettre, à charge pour les générations suivantes de se les approprier, de les récuser ou de les adapter, de les dépasser. Il me semble que c’est ce à quoi nous invite ce premier texte qui s’attache à « cerner avec exactitude la nature des révolutions authentiques, en tant qu’entreprises humaines, visant a minima à abattre les séparations érigées dans la sphère politique sous la tutelle de l’État. » On peut le diviser grossièrement en deux parties, la première élaborant une critique du futurisme (Marinetti), de textes de Rosa Luxemburg et de Simone Weil, pour les opposer dans la seconde partie à des textes libertaires d’Élisée Reclus et de Gustav Landauer, par exemple. Cette critique, plus ou moins vive selon le cas, est très argumentée et les citations sont suffisamment abondantes pour que l’on puisse suivre le raisonnement des auteurs, mais elle est aussi une invitation à la lecture ou à la relecture de certains de ces textes.

Force est de constater que l’histoire des révolutions du siècle dernier se lit plus ou moins universellement en termes du « matérialisme historique ».

« Notre propos n’est certes pas de faire œuvre d’historien, et encore moins de théoricien, mais de repérer quelques jalons des défaites passées, présentés – y compris par des individualités qui méritent le respect – comme des “promesses de victoire” dans le monde de l’illusion révolutionnaire mais qui, refusant obstinément de se prêter aux contorsions de la “dialectique”, n’ont été annonciateurs que de nouvelles et irrémédiables déroutes dans le monde réel. »

L’analyse argumentée de certains passages de La crise de la social-démocratie (Rosa Luxemburg) et d’Oppression et liberté (Simone Weil) les amène à la conclusion suivante :

« Dans une telle conception du monde, aucun rôle ne saurait être imparti au malheureux qui n’est l’héritier d’aucun “trésor”, à l’être humain le plus ordinaire, et encore moins à la détermination de son propre sort par lui-même, qu’il soit considéré en tant qu’individu ou en tant qu’être social : les facteurs historiquement actifs […] sont en effet le rôle historique de la bourgeoisie et celui du prolétariat, l’expansion de l’impérialisme, l’intervention des “masses”, de leur organisation et de leur élite prolétarienne […], excepté la résistance et l’action que pourraient mener des groupes librement constitués coalisés contre ce monde en dehors de tout système hiérarchique et bureaucratique. »

C’est pourquoi Simone Weil ne voyait aucun moyen pour les « masses » de renverser le rapport de force.

C’est à d’autres que nous devons notre espérance, à « ceux qui ne furent le plus souvent qu’une infime minorité, à ces libertaires qui, en dépit de toutes leurs carences théoriques ou organisationnelles réelles ou prétendues, ont maintenu la dignité de la pensée sociale contre vents et marées. » : Max Stirner, Élisée Reclus et Gustav Landauer. À propos de ce dernier, les auteurs citent René Furth :

« Ce qui est déterminant enfin dans ses analyses critiques, c’est que l’État n’est pas seulement une machinerie politique, mais une réalité psychologique et morale ; un mode de relation entre les hommes caractérisé par la démission, la peur de la liberté, le manque de confiance en soi, et, complémentairement, par la volonté de puissance, l’arrivisme et le mépris. D’où la formulation essentielle de son “socialisme utopique” : lutter contre l’État, c’est d’abord mener une autre vie, construire une autre culture et inventer d’autres relations. »

 

* * *

 

Inévitablement, la vie humaine s’inscrit dans un territoire, et c’est à définir cette notion essentielle, ainsi que celles de son aménagement et de sa défense, que s’attache le second texte.

« Ainsi donc,nous rencontrerons, dissimulé sous un jargon scientifique et technique, quelque chose de similaire à l’idée d’“environnement”. La définition du “territoire” a été par conséquent contaminée par les intérêts économico-politiques qui se dissimulent sous elle pour tendre généralement à la réduire à un espace physique, à un vide géographique, un support, un épiderme, un paysage, un monde extérieur, et, en définitive à ce que le sociologue Marc Augé appelle un “non-lieu”, même si on peut aussi le nommer “déguisement” ou “décor”, à savoir : une portion d’espace sans véritable identité et sans réels habitants, où tout séjour est provisoire puisqu’en son sein tout le monde est un passant ou un client et se comporte de manière codifiée et contrôlée. De ce point de vue, le territoire serait l’opposé de la ville : opposition purement formelle, puisque la diffusion sauvage et planifiée des agglomérations urbaines qui portent improprement ce nom tend à les fusionner. Actuellement, ce qu’ils nomment “ville” est seulement un “non-lieu” habité. En fin de compte, dans une société pleinement urbanisée, où il n’y a plus de rupture claire entre la ville et ses alentours, le territoire vu par un dirigeant ne devrait plus être que le périurbain se confondant avec l’urbain dans un même espace de l’économie, autrement dit une “grande usine” où il s’oppose seulement aux masses qui l’occupent. Ce n’est pas ce qu’il était, c’est ce qu’il est devenu. »

D’où l’intérêt, ici aussi, de savoir ce qu’il était afin de tenter de définir ou d’imaginer ce qu’il pourrait être. On trouve dans ce texte une excellente synthèse de la “planification régionale” chère à Lewis Mumford et qui n’est pas l’aspect le plus commenté de son œuvre et de son action, alors qu’on lui reproche parfois de n’avoir rien proposé de concret. Qu’il ait échoué dans ce projet idéaliste « voué à se noyer dans la marée des intérêts économiques et à se perdre dans le labyrinthe d’une bureaucratie favorable à ces intérêts » devrait nous rappeler que dans ce domaine comme dans d’autres, nos ennemis sont l’État et le capitalisme dont les capacités de récupération (voir le capitalisme vert) sont infinies. Qui peut croire que les projets actuels de « rationalisation » du territoire ont la moindre chance d’aboutir à un regain d’autonomie populaire ? On ne fait, du reste, même pas semblant de nous consulter.

Toutefois :

« Les conséquences de ses nouvelles fonctions ont amené le territoire à devenir la contradiction qui contient toutes les autres pour le système capitaliste. D’un côté, sa destruction en tant que ressource limitée empêchera une exploitation que l’on prétend illimitée, menaçant ainsi les fondements de l’économie, et de l’autre, sa destruction comme artificialisation complète de l’espace social où s’accumulent les nuisances d’une croissance empoisonnée créera pour la survie de l’espèce humaine des conditions si abominables qu’elle pourra difficilement les supporter […] Le territoire, après avoir été converti, dans sa majeure partie, en usine diffuse, est devenu le lieu où les antagonismes sociaux ont pu se déployer dans toute leur amplitude, si bien que la question sociale peut se présenter comme une question territoriale. »

Dans le but de nous réapproprier nos vies, il s’agit donc de défendre nos territoires. Or :

« La défense du territoire doit faire face à d’importantes contradictions. La première d’entre elles réside dans le fait que le sujet qui doit la mener à bien est majoritairement concentré dans les conurbations, le sol nourricier de l’inconscience et de l’oubli, si bien que le mouvement de dépeuplement et celui de repeuplement suivront des rythmes différents, sans coordination. En rendant presque impossible l’appropriation libératrice des lieux et l’abandon des zones d’empilement urbain, l’urbanisation et l’aménagement territorial ont dressé d’énormes obstacles au rééquilibrage des populations. »

Et ce d’autant plus, pourrait-on ajouter que la population a passablement augmenté depuis le dépeuplement des campagnes et qu’elle a perdu (entre autres choses) tous les savoir-faire qui lui permettraient d’y vivre. Idéalement, il s’agirait de coordonner les luttes de défense du territoire entre conurbations et campagnes sans oublier que :

« Sécession et résistance n’ont pas pour seul objectif une survie isolée : elles doivent permettre la consolidation de la communauté et l’abolition du capitalisme. Le rétablissement des anciennes communes libres, la création d’une monnaie “sociale”, ainsi que de circuits courts de production et de consommation coopératifs, ou encore la récupération des terres communales, ne doivent pas devenir des voies “alter capitalistes” et des prétextes à l’inactivité et au citoyennisme. Leur but dans le domaine de l’oikos est la production de valeur d’usage, et non de valeur d’échange. Ce ne sont pas des traits identitaires du ghetto rural convivial, mais des aspects distincts d’une même lutte pour un territoire émancipé de la marchandise et de l’État, dont l’atmosphère peut libérer ceux qui la respirent. »

 

* * *

 

Le troisième texte a pour objectif de « ramener dans le présent les éléments universels constitutifs du fil jamais rompu de toutes les tentatives d’organisation directe de l’existence. »

« Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la lutte contre les forces menant à une structure pyramidale de la société et celles aboutissant aux différentes formes d’auto-organisation s’est cristallisée dans le combat mené par la féodalité, l’Église, l’État monarchique et la bourgeoisie contre la civilisation paysanne et que l’on pourrait symboliser par la volonté de faire disparaître l’usage communautaire des terres au profit d’une paysannerie morcelée par la propriété privée […]

La lente défaite de la paysannerie inaugurée par la peste noire devint irréversible sous la Révolution française […] L’agriculture, secteur spécialisé de la production, put ainsi rejoindre progressivement les autres branches de l’industrie et du commerce : condition préalable au développement sans fin de la liberté d’entreprendre et d’investir.

Nous avons cherché à mettre en relief quelques jalons de la longue histoire de cette mise en commun, de ses réalisations comme de ses promesses, de son déclin, mais aussi de ses survivances intempestives dans l’ère industrielle. On pourra donner l’impression de privilégier tout ce qui va dans le sens d’une société libre. Et ce sera vrai. »

Ce texte, lui aussi très documenté, offre une excellente occasion de s’approprier l’histoire que l’on n’enseigne pas à l’école. Il débouche bien entendu sur les luttes actuelles, et notamment Notre-Dame-des-Landes :

« C’est d’un rapport à la terre et donc au monde dont il est question ici, d’un sens de la mise en commun des terres et du travail, du partage des ressources que portait la société paysanne ; du mode d’organisation que suscitait cette manière d’habiter la Terre dont nous avons évoqué quelques aspects. »

A-t-on pour autant oublié l’idée de révolution évoquée dans le premier texte ? Bien au contraire, si l’on veut bien admettre que la révolution est un processus émancipateur qui nécessite « une dialectique émancipatrice entre nécessité et liberté qui nous permettrait de créer ce dont nous avons besoin et qui ne serait ni l’esclavage du travail, ni l’expropriation industrielle. » Si la réappropriation d’un passé potentiellement émancipateur constitue un moyen de former les consciences individuelles :

« Les richesses du passé ne suffisent pas, si elles ne sont pas régénérées, réinventées dans les luttes du présent. C’est ici et maintenant, au cours de l’effondrement, que commence la période transitoire où il est vital de peindre à grands traits la toile de fond d’un ressaisissement de la vie, d’inventorier les moyens matériels et intellectuels qui pourraient servir à autre chose qu’à la perpétuation de la domination et donc de la dépossession. La démocratie directe est le moyen collectif de cet inventaire et la défense du territoire celui de sa matérialisation.

Une société sans classes et sans masse créant du beau, du bon et de l’utile, établissant les règles d’un véritable savoir-vivre dans la manière d’habiter la Terre, et qui saurait allier le projet libertaire de la critique anticapitaliste du siècle dernier – tout pour tous et par tous – avec la sagesse précautionneuse, antitotalitaire et donc anti-écologique, du néolithique – assez, c’est beaucoup – que Lewis Mumford érigeait en principe d’avenir : la critique anti-industrielle n’a pas d’autre horizon. »

Ajoutons aussi que les éventuelles victoires que remporteraient ces luttes, y compris sur la violence qu’on ne manquerait pas de leur opposer, auraient peu de chances de se pérenniser si elles ne s’étendaient pas au-delà des frontières nationales, ce qu’avait autrefois compris la classe ouvrière. L’immensité et la difficulté de la tâche disent assez à quel point ce projet est révolutionnaire.

Annie Gouilleux – avril 2014.

Advertisements
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :