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Erwin Chargaff, La goutte d’eau continuelle, 1978

Quand j’ai rencontré F. H. C. Crick et J. D. Watson à Cambridge dans les derniers jours de mai 1952, ils m’ont fait l’effet d’un couple mal assorti. Cet événement nullement mémorable – « César tombant dans le Rubicon » – a été bien souvent peint et repeint, retouché et reverni. Les diverses hagiographies [1]dues à leur plume ou à d’autres ont si généreusement accumulé les auréoles jetables que j’ai du mal, malgré ma bonne mémoire des circonstances comiques et ma profonde admiration pour les Marx Brothers, à gratter ces incrustations de légende. Je vais néanmoins essayer de dégager les faits en espérant que les portraits brossés seront moins déformés que le fameux autoportrait du Parmesan visible au musée de Vienne.

Voilà comment les choses se sont passées. L’été 1952 s’annonçait anormalement chargé : congrès de biochimie à Paris, conférences à l’institut Weizmann de Rehovot en Israël et dans quelques villes d’Europe, plus une troisième tentative (infructueuse) pour obtenir un poste en Suisse. Ma première conférence était prévue à Glasgow et en m’y rendant, j’ai fait étape du 24 au 27 mai à Cambridge où John Kendrew m’avait procuré un appartement au Collège de Peterham. À cette occasion, il m’a demandé de m’entretenir avec deux personnes qui étudiaient les acides nucléiques au laboratoire Cavendish. Il ne savait pas exactement quel but elles poursuivaient, cela ne me sembla pas très engageant.

Ma première impression fut loin d’être favorable, et les nombreux traits comiques animant la discussion, si ce terme convient à ce qui ressemblait plutôt à une tirade staccato, n’ont pas été pour l’amender. Afin de ne pas être accusé de crime de lèse-majesté, il me faut rappeler que les couples mythiques ou historiques – Castor et Pollux, Harmodios et Aristogiton, Roméo et Juliette – devaient sembler bien différents avant et après l’acte fatal. Quoi qu’il en soit, il semble que j’aie manqué le frisson annonciateur d’un moment historique : un changement du rythme cardiaque de la biologie. Par ailleurs, la probabilité statistique de voir deux génies réunis sous mes yeux au laboratoire Cavendish me semblait si faible que je n’en ai même pas tenu compte. Pour mon malheur, j’ai fait la connaissance de ces deux grands alors qu’ils étaient encore tout petits ; ce qui pointait de leurs musettes n’était assurément pas un bâton de maréchal, et même lesdites gibernes étaient à peine visibles. Mon jugement a été aussi erroné que hâtif.

À quoi ressemblaient donc ces personnages qui se dressaient devant moi ? L’un, la trentaine, actif, le teint pâle ; une caricature incarnée – ou plutôt ossifiée – de Cruikshank ou de Daumier, ou un Hogarth (The Rake’s Progress [2]) interprété par Lichtenberg [3] ; sa voix excitée, haut perchée comme celle d’un infatigable piccolo, émaillait de scintillantes paillettes dorées le flot trouble de la conversation. L’autre, sensiblement plus jeune, le visage encore inachevé, éclairé en permanence d’un sourire assez sournois ; sa figure élancée et juvénile me rappelait, comme je l’ai dit ailleurs [4], le personnage d’apprenti cordonnier de Lumpazivagabundus, la première comédie de Nestroy. J’ai tout de suite reconnu le numéro de cabaret d’un duo bien rodé – encore que leur dualité hélicoïdale ait pris pas mal de jeu par la suite. En revanche, le répertoire était inattendu.

Si j’ai bien compris, ces deux-là, nullement encombrés des connaissances nécessaires en chimie, voulaient représenter l’ADN sous forme d’une double hélice. La raison principale semblait être le modèle alpha-hélice de protéine élaboré par Pauling, il était en effet concevable d’étendre ce principe de structure à d’autres chaînes de macromolécules. Je ne me souviens pas s’ils m’ont montré un modèle exact de chaîne de polynucléotides, mais je ne crois pas qu’ils l’aient fait, car ils étaient encore très peu familiers des structures chimiques des nucléotides. En revanche ils se souciaient beaucoup, et à juste titre, de l’exactitude géométrique de leur hélice. J’ai aussi oublié s’il a été question des études radiologiques sur la structure de l’ADN entreprises au même moment par Rosalind Franklin [5] et M. H. F. Wilkins au King’s Collège de Londres. Mais comme je pensais, du moins à cette époque, que des radios de hauts polymères étirés ou ayant subi d’autres manipulations ne pouvaient pas servir à grand-chose en biologie, je n’ai probablement pas fait attention.

J’avais conscience de me trouver devant quelque chose de tout à fait nouveau : une ambition et une agressivité démesurées associées à une ignorance quasi totale de la chimie et à un profond mépris de cette science, la science exacte la plus proche des faits – mépris qui devait avoir par la suite une influence néfaste sur l’évolution de la « biologie moléculaire ».

En repensant à toutes les années passées à transpirer sur la préparation d’innombrables échantillons, à toutes les heures qu’il avait fallu pour les analyser, je n’ai pu m’empêcher d’être complètement abasourdi. Je suis convaincu que j’aurais été moins étonné si j’avais eu plus de contacts avec des spécialistes de physique théorique, par exemple. Quoi qu’il en soit, ils étaient là devant moi, spéculant, jonglant avec les hypothèses, avides d’informations. Ce fut du moins l’impression de l’homme à la vue notoirement limitée que j’étais.

Je leur ai dit tout ce que je savais. S’ils avaient déjà entendu parler des règles d’appariement, ils l’ont bien caché. Mais comme ils ne semblaient pas savoir grand-chose sur quoi que ce soit, cela ne m’a guère étonné. J’ai parlé de nos premières tentatives pour expliquer les rapports de complémentarité en prenant pour hypothèse que dans les chaînes d’acide nucléique, l’acide adénylique se trouvait toujours à côté de l’acide thymidylique, l’acide cytidylique à côté de l’acide guanylique. Cependant nous avions nous-mêmes réfuté cette hypothèse en découvrant que la dégradation progressive par les enzymes correspondait à un schéma totalement apériodique ; en effet, si la chaîne d’acide nucléique se composait de dinucléotides A-T et G-C, les constantes auraient dû être conservées.

Je crois que le modèle de structure en double hélice de l’ADN a résulté de cette conversation ; mais ce genre de choses doit être réservé à un jugement ultérieur :

Quando Iudex est venturus

Cuncta stricte discussurus !

En publiant l’année suivante leur première communication sur la double hélice [6], Crick et Watson n’ont pas parlé de mon aide. Et au lieu de citer, comme on aurait pu l’attendre, mes plus anciens essais détaillés, ils n’ont fait mention que d’un article de moindre ampleur que notre laboratoire a publié en 1952, peu de temps avant eux.

Plus tard, quand la danse des derviches moléculaires eut atteint le plus haut vertige de la transe – tout était désormais « moléculaire », et pas seulement la biologie –, des personnes plus ou moins bien intentionnées m’ont souvent demandé pourquoi ce n’est pas moi qui avais découvert le fameux modèle. J’ai toujours répondu que j’étais trop bête pour cela, mais que si Rosalind Franklin et moi avions pu collaborer, nous aurions probablement obtenu quelque chose de ce genre en un ou deux ans. Je ne suis cependant pas sûr que nous serions parvenus à faire de la double hélice ce que j’ai décrit un jour comme :

Le puissant symbole remplaçant la croix

qui sert de signature aux analphabètes en biologie[7]

Erwin Chargaff

 Le feu d’Héraclite, scènes d’une vie devant la nature, 1978 ;

trad. fr. éd. Viviane Hamy, 2006, pp. 165-169.

 

[1] Olby, R., The Path to the Double Helix, University of Washington Press, 1974 ; Watson, J. D., La double hélice, éd. Robert Laffont, 1968.

[2] The Rake’s Progress (La Carrière du libertin) est une série de huit peintures de William Hogarth (1697-1764) achevées en 1735 qui narrent les désordres auxquels peuvent conduire l’alcool et les femmes.

[3] Savant et écrivain allemand (1742-1799) surtout connu en France pour ses Aphorismes ; auteur entre autres d’une Explication détaillée des gravures de Hogarth.

[4] Chargaff, E., 1974. Building the Tower of Babble. Nature 248 : pp. s776-779.

[5] Sur le rôle de Rosalind Franklin (1920-1958) dans cette découverte voir : Brenda Maddox, Rosalind Franklin, la dark lady de l’ADN, éd. Des Femmes-Antoinette Fouque, 2012.

[6] Watson, J. D. et Crick, F. H. C, 1953. Molecular structure of nucleic acids. Nature 171 : pp. 737-738.

[7] Chargaff, E., 1976. Review of The Path to the Double Helix, by R. Olby. Perspect. Biol. Med. 19 : pp. 289- 290.

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