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J.B.S. Haldane, Être de la bonne taille, 1926

Présentation du traducteur

La traduction dans la revue Conférence d’un texte traitant de biologie – même si ce texte a été écrit pour un large public, et a été publié dans une revue généraliste – demande quelques éclaircissements. Non que la biologie soit ici mal considérée (encore qu’il y aurait à dire sur la façon dont elle est généralement envisagée et pratiquée aujourd’hui) ; mais on sait que qui trop embrasse mal étreint et qu’un exercice fécond de la pensée suppose certains choix. Or, comme ses lecteurs le savent, Conférence ne s’inscrit pas dans le sillage de Nature ou Science.

Cela étant, ce n’est pas directement que nous sommes arrivés au texte du grand généticien britannique J.B.S. Haldane (1892-1964) ici proposé, mais par l’intermédiaire d’un homme singulier, Leopold Kohr. Kohr, en partie parce que ses idées contredisent le mondialisme et le sans-frontiérisme ambiants, en partie parce qu’il était un homme sans prétentions et ne se mettait jamais en avant, est demeuré peu connu, sinon dans des cercles restreints ; et quand son nom est évoqué, c’est souvent à travers l’influence qu’il a pu exercer sur l’économiste anglais Ernst Friedrich Schumacher, auteur en 1973 d’un essai à succès dont le titre est devenu un slogan : Small Is Beautiful. Cependant, comme Ivan Illich l’a souligné dans une conférence prononcée en hommage à Kohr, sa pensée va bien au-delà d’une simple apologie du petit.

« Kohr reste aujourd’hui un prophète parce que même les théoriciens du small is beautiful n’ont pas encore découvert que la beauté et le bien ne sont pas une affaire de taille, en dimensions ou en intensité, mais une question de proportions. […] Bien peu ont saisi le cœur de son propos : l’importance qu’il accorde à la proportionnalité. S’inspirant de lui, beaucoup sont allés jusqu’à chérir tout ce qui est petit. » [1]

Il est bien certain que dans le monde actuel, en proie au gigantisme, aux excroissances monstrueuses, à la mondialisation compulsive, le sens des proportions doit pousser partout à la réduction d’échelle. Pourtant, cet aspect circonstanciel ne doit pas faire oublier le principe directeur : non pas l’apologie du petit en tant que tel, mais la recherche, en toutes choses, de la taille la plus appropriée pour l’épanouissement de la vie humaine.

L’Anschluss, en 1938, a conduit Kohr à quitter l’Autriche où il était né, en 1909, dans la petite ville d’Oberndorf. Il n’en a pas moins gardé, toute sa vie, la conviction que l’unité de distance pertinente pour organiser une société saine était de l’ordre de celle séparant Oberndorf de Salzbourg, la capitale du Land, située à vingt-deux kilomètres [2]. Afin d’étayer son propos – pour chaque chose humaine, il existe une juste mesure –, Kohr n’a pas hésité à recourir à l’analogie avec la nature. De fait, une des idées qui se dégage des études morphologiques menées en biologie par D’Arcy Thompson ou J.B.S. Haldane est que la taille des organismes n’est pas une donnée indépendante de leur organisation. Au contraire, un certain type d’organisation ne saurait se développer sainement qu’à l’intérieur de certaines dimensions. Certes, la science moderne refuse toute force conclusive au raisonnement par analogie, et le passage de la biologie à la réflexion sur les sociétés humaines ne doit pas être pratiqué sans précautions. Aussi bien, ne faut-il pas se méprendre sur le sens de la comparaison à laquelle Kohr a pu avoir recours. Dans L’Iliade, Homère compare la résistance des lignes grecques, devant les assauts troyens menés par Hector, à celle qu’oppose un rocher aux vagues énormes de l’océan (chant XV, 615-621). Cependant, le rocher ne peut donner une image parlante d’un comportement humain que si ce rocher est préalablement perçu de façon anthropomorphique :

« L’immobilité de la falaise contre laquelle viennent se briser les vagues est interprétée comme une résistance, de la même façon que l’homme résiste fermement dans le danger ».

Il n’y a donc pas simple transfert du registre des éléments naturels à celui des comportements humains, mais mise en relation réciproque – à la façon anthropomorphique de considérer le rocher face à la mer répond la façon « pétromorphique » qu’a l’homme de considérer sa résistance aux assauts de l’ennemi. Comme le résume Bruno Snell, auquel nous avons emprunté cet exemple homérique :

« [L’homme] ne prend conscience de son comportement qu’en interprétant le rocher en fonction de l’être humain, ce qui lui permet de trouver l’expression adéquate pour le décrire. Pour comprendre les comparaisons, il est fondamental de se souvenir que l’homme ne se perçoit et ne se comprend lui-même qu’à travers cet écho. » [3]

Ainsi faut-il envisager la place de la biologie dans la réflexion de Kohr sur les sociétés humaines : non pas ce dont on prétendrait déduire ce qui doit être, mais ce qui nous permet de saisir, par analogie, certains aspects de notre situation. À ce titre, le texte qui suit peut se révéler hautement instructif. Haldane se risque lui-même, à la fin de son article, à formuler quelques considérations politiques.

Si un mot critique nous est permis : ce n’est pas sur ce terrain qu’il est le meilleur. Pour prolonger la réflexion mieux vaut, alors, se tourner vers Leopold Kohr ou Ivan Illich.

Olivier Rey.

 

Toutes les notes sont du traducteur.

 

 


John Burdon Sanderson Haldane

Être de la bonne taille

mars 1926

 

 

Les différences les plus évidentes entre les divers animaux sont des différences de taille mais, pour une raison ou une autre, les zoologistes ont accordé à ces dernières une attention singulièrement réduite. Dans un épais manuel scolaire de zoologie que j’ai sous les yeux, je ne trouve nulle part mentionné que l’aigle est plus grand que le moineau, que l’hippopotame est plus gros que le lièvre – bien que quelques indications soient données du bout des lèvres à propos de la souris et de la baleine. Et pourtant, il serait facile de montrer qu’un lièvre ne saurait avoir les dimensions d’un hippopotame, ni une baleine celles d’un hareng. Pour chaque animal il existe une taille adéquate, et une grande variation de taille entraîne nécessairement un changement de forme.

Pour prendre l’exemple le plus flagrant, considérons un homme de taille gigantesque, haut de dix-huit mètres [soixante pieds] – à peu près la taille des géants Pape et Païen tels qu’ils figuraient dans l’édition illustrée du Voyage du Pèlerin de mon enfance [4]. Ces monstres n’étaient pas seulement dix fois plus hauts que Christian, mais aussi dix fois plus larges et dix fois plus épais, de sorte que leur poids total était mille fois le sien, soit environ quatre-vingts ou quatre-vingt dix tonnes. Malheureusement, leurs os avaient une section transverse qui valait seulement cent fois celle des os de Christian, si bien que chaque centimètre carré de ces os de géant avait à supporter dix fois le poids porté par un os humain. Étant donné que le fémur humain se brise sous un poids équivalent à dix fois le poids d’un homme, Pape et Païen se seraient cassé la jambe au premier pas. Sans doute est-ce pour cela que, sur l’image dont j’ai souvenir, ils étaient assis — mais l’admiration vouée à Christian et à Jacques, le tueur de géants [5], s’en trouve aussi amoindrie.

Pour en venir à la zoologie, supposons qu’une gazelle, gracieuse petite créature aux longues pattes, devienne de plus en plus grande. Ses os se briseront, à moins que l’augmentation de taille ne s’accompagne de l’une ou l’autre de ces évolutions : les pattes se raccourcissent et grossissent, comme chez le rhinocéros, de sorte que chaque unité de masse a à peu près la même épaisseur d’os pour la soutenir ; ou alors, le corps se comprime, et les pattes s’allongent en oblique pour accroître la stabilité, comme chez la girafe. Je mentionne ces deux animaux parce qu’ils se trouvent appartenir au même ordre que la gazelle, et sont l’un comme l’autre des réussites du point de vue mécanique, très rapides à la course.

La pesanteur, une simple contrainte pour Christian, était un fléau épouvantable pour Pape, Païen et Désespoir [6]. Pour une souris, ou tout animal plus petit qu’une souris, elle est pratiquement sans danger. On peut laisser tomber une souris dans un puits de mine de mille mètres de profondeur : quand elle atteint le fond elle reçoit un léger choc et se remet à trotter, pourvu que le sol soit assez souple. Un rat est tué, un homme fracassé, un cheval explose. Cela parce que la résistance de l’air au mouvement est proportionnelle à la surface de l’objet. Lorsqu’on divise la longueur, la largeur et la hauteur d’un animal par dix, son poids est divisé par mille, mais sa surface seulement par cent, ce qui fait que le rapport entre la résistance à la chute et la force de gravitation est multiplié par dix. Un insecte, de ce fait, ne craint rien de la pesanteur : les chutes sont pour lui sans danger, et il n’a pas grande peine à s’accrocher au plafond. Il peut aller jusqu’à s’appuyer sur des pattes aux formes aussi élégantes et fantastiques que celles du faucheux.

En revanche, il existe une force aussi redoutable pour un insecte que l’est la pesanteur pour les mammifères : la tension superficielle. Un homme qui sort d’un bain porte sur lui un film d’eau épais d’environ un demi-millimètre, pesant au total à peu près une livre. Une souris trempée doit porter l’équivalent de son propre poids en eau. Une mouche trempée, elle, a à soulever plusieurs fois son propre poids et, comme chacun sait, une mouche qui a été mouillée par de l’eau ou un autre liquide se trouve en très mauvaise posture. Un insecte qui cherche à boire court un danger aussi grand qu’un homme qui, dans sa quête de nourriture, se penche au-dessus d’un précipice. Si jamais l’insecte tombe sous l’emprise de la tension superficielle de l’eau – c’est-à-dire, se retrouve mouillé – il est probable qu’il restera tel jusqu’à mourir d’asphyxie. Quelques insectes, comme les coléoptères dulçaquicoles [7], ont trouvé le moyen d’échapper à la mouillure ; mais la majorité d’entre eux doivent se tenir à distance respectable du liquide qu’ils absorbent au moyen d’une longue trompe.

Bien entendu, les grands animaux terrestres connaissent leurs propres difficultés, de nature différente. Ils sont obligés de propulser leur sang à des hauteurs qui dépassent celles d’un homme et, par conséquent, ont besoin d’une pression artérielle supérieure et de vaisseaux plus résistants. Si beaucoup d’hommes meurent d’accidents vasculaires, cela est encore plus vrai des éléphants ou des girafes. En fait, les animaux de toutes sortes rencontrent des difficultés spécifiques liées à leur taille. Un petit animal typique, disons un ver microscopique ou un rotifère [8], a une peau lisse à travers laquelle l’oxygène qui lui est nécessaire peut pénétrer, un intestin rectiligne à la surface suffisante pour absorber la nourriture, et un unique rein. En multipliant ses dimensions par dix dans toutes les directions, son poids est multiplié par mille, de sorte que si le nouveau ver entend utiliser ses muscles aussi efficacement que son frère miniature, ses besoins quotidiens en nourriture et oxygène seront multipliés par mille, et il rejettera mille fois plus de déchets. Mais si sa forme est inchangée, sa surface sera seulement cent fois supérieure, ce qui signifie que dix fois plus d’oxygène devra traverser chaque millimètre carré de peau par minute, dix fois plus de nourriture devra traverser chaque millimètre carré d’intestin. Quand peau et intestin atteignent leurs limites d’absorption, un moyen doit être trouvé d’augmenter leur surface. Par exemple, une partie de la peau pourra s’évaginer en forme de touffes qui donneront des branchies, ou s’invaginer pour donner des poumons, qui augmenteront la surface d’absorption de l’oxygène en rapport avec la corpulence de l’animal. La surface des poumons humains, par exemple, est de l’ordre de cent mètres carrés. De façon similaire l’intestin, au lieu d’être rectiligne et lisse, s’enroulera et se couvrira de plis et de villosités, tandis que d’autres organes gagneront eux aussi en complexité. Les animaux les plus évolués ne sont pas de plus grande taille que les moins évolués parce qu’ils sont plus complexes, ils sont plus complexes parce qu’ils sont de plus grande taille.

La même chose est vraie pour les plantes. Les plantes les plus simples, comme les algues vertes qui croissent dans les eaux stagnantes ou sur l’écorce des arbres, sont de simples cellules de forme sphérique. Les plantes plus évoluées augmentent leur surface en poussant vers l’extérieur des feuilles et des racines. L’anatomie comparée est pour une large part l’histoire du combat pour accroître la surface relativement au volume. Certaines des méthodes employées se révèlent efficaces dans certaines limites, mais incapables d’être utilisées au-delà. Par exemple, alors que les vertébrés transportent l’oxygène depuis les branchies ou les poumons jusqu’au reste du corps par l’intermédiaire du sang, les insectes apportent l’air directement à chaque portion de leurs tissus au moyen de fins tubes en culs-de-sacs appelés trachées, ouverts en une multitude de points de la surface [les stigmates]. Bien que, par leurs mouvements respiratoires, les insectes puissent renouveler l’air dans la partie du système trachéal qui donne sur l’extérieur, l’oxygène doit pénétrer les branches plus fines [trachéoles] par simple diffusion. Les gaz n’ont pas de difficulté à se diffuser ainsi sur de très petites distances, de l’ordre de quelques fois la distance moyenne parcourue par une molécule entre deux collisions avec d’autres molécules.

Mais quand un voyage aussi long – du point de vue d’une molécule – qu’un demi-centimètre a été accompli, le processus se ralentit. Il en résulte que les parties du corps d’un insecte éloignées de plus d’un demi-centimètre de la surface seraient toujours à court d’oxygène. On comprend, dès lors, qu’il n’existe presque aucun insecte qui ait plus d’un demi-centimètre d’épaisseur. Les crabes terrestres sont construits sur le même plan général que les insectes – tout en se montrant beaucoup moins agiles.

Cependant, ils disposent comme nous d’un système sanguin pour transporter l’oxygène, ce qui leur permet de devenir beaucoup plus gros que n’importe quel insecte. Si les insectes avaient trouvé un procédé pour faire circuler l’air à travers leurs tissus au lieu de le laisser seulement les pénétrer, ils auraient très bien pu devenir aussi gros que des homards, même si d’autres motifs les auraient empêché d’atteindre la taille d’un homme.

Des considérations du même ordre s’appliquent au vol. Un principe élémentaire de l’aéronautique stipule que la vitesse de décrochage d’un aéroplane d’une forme donnée varie avec la racine carrée de sa longueur : si ses dimensions sont multipliées par quatre, il doit voler deux fois plus vite. Dans le même temps, la puissance nécessaire requise pour atteindre cette vitesse minimale augmente plus rapidement que le poids de la machine. De sorte que le grand aéroplane, qui pèse soixante-quatre fois plus que le petit, a besoin de cent vingt-huit fois sa puissance pour se maintenir en l’air [9]. En appliquant le même principe aux oiseaux, on s’aperçoit que la limite de taille les concernant est vite atteinte. Un ange dont les muscles ne développeraient pas davantage de puissance par unité de masse que ceux d’un aigle ou d’un pigeon aurait besoin d’une poitrine faisant saillie de plus d’un mètre pour accueillir les muscles mouvant les ailes, tandis que, pour économiser du poids, ses jambes devraient se réduire à de simples échasses. En fait, ce n’est pas d’abord en battant des ailes qu’un grand oiseau comme l’aigle ou le milan se maintient en l’air, mais en tirant parti des courants ascendants. Et même ce procédé devient de plus en plus difficile à mettre en œuvre au fur et à mesure que la taille s’accroît. Si tel n’était pas le cas, les aigles pourraient devenir aussi gros que des tigres, et aussi redoutables pour l’homme que des avions ennemis.

Examinons maintenant quelques avantages attachés à une grande taille. Un des plus flagrants est qu’elle permet de conserver la chaleur. Tout animal à sang chaud perd, au repos, la même quantité de chaleur par unité de surface cutanée [10], ce qui engendre un besoin en nourriture proportionnel à la surface et non au poids. Cinq mille souris pèsent autant qu’un homme, mais la somme de leurs surfaces et de leurs consommations respectives en nourriture et oxygène sont environ dix-sept fois supérieures. En fait, une souris absorbe chaque jour à peu près le quart de son poids en nourriture, l’essentiel de cet apport servant à maintenir sa température. Pour la même raison, les petits animaux ne peuvent pas survivre dans les pays froids. Dans les régions arctiques on ne trouve ni reptiles ni amphibiens, ni petits mammifères. Le plus petit mammifère vivant au Spitzberg est le renard. Les petits oiseaux doivent migrer pour passer l’hiver, et les insectes meurent, bien que leurs œufs puissent survivre au gel six mois ou davantage. Les mammifères qui s’en tirent le mieux dans ces régions sont les ours, les phoques et les morses.

De même, l’œil demeure un organe assez inefficace tant qu’il n’atteint pas une certaine taille. Le fond de l’œil humain sur lequel se projette une image du monde extérieur, comme sur le film d’un appareil photographique, est composé d’une mosaïque de cônes et de bâtonnets, dont le diamètre est légèrement supérieur à la longueur d’onde moyenne des ondes lumineuses incidentes. Chaque œil est pourvu d’environ un demi-million de ces éléments, et pour que deux objets puissent être distingués l’un de l’autre, leurs images respectives doivent tomber sur des cônes ou des bâtonnets différents. Il est évident qu’avec des cônes et des bâtonnets moins nombreux et plus gros, nous verrions moins distinctement : s’ils étaient deux fois plus larges, deux points devraient être deux fois plus éloignés pour que nous puissions les discerner à une distance donnée. En revanche, si leur taille était diminuée et leur nombre accru, nous n’en verrions pas mieux pour autant car il est impossible de former une image dont la définition irait en deçà de la longueur d’onde de la lumière [11].

C’est pourquoi un œil de souris n’est pas une réplique à échelle réduite d’un œil humain. Ses cônes et bâtonnets ne sont guère plus petits que ceux de sa contrepartie humaine, ce qui fait qu’il en compte beaucoup moins – et qu’à deux mètres de distance une souris serait incapable de faire la différence entre le visage d’un homme et un autre. Pour être d’un quelconque usage, les yeux des petits animaux doivent être beaucoup plus grands, proportionnellement à leurs corps, que les nôtres. D’un autre côté, les grands animaux n’ont besoin que d’yeux relativement petits, et ceux de la baleine ou de l’éléphant ont une taille qui n’excède que légèrement celle des yeux humains.

Pour des raisons beaucoup plus complexes, le même principe général vaut pour le cerveau. En comparant le poids des cerveaux pour un ensemble d’animaux très similaires comme le chat, le guépard, le léopard et le tigre, on constate que lorsque le poids du corps est multiplié par quatre, celui du cerveau ne fait que doubler. Les animaux de grande taille, qui doivent avoir des os proportionnellement plus gros, peuvent faire des économies sur le cerveau, les yeux et certains autres organes.

Ce qui précède donne un minuscule échantillon des raisons qui font que pour chaque type d’animal il existe une taille optimale. Néanmoins, bien que Galilée ait démontré le contraire il y a plus de trois cents ans [12], les gens continuent de croire que si une puce avait la taille d’un homme, elle aurait une détente verticale de plusieurs centaines de mètres. En réalité, la hauteur qu’un animal peut atteindre en sautant est moins proportionnelle à sa taille qu’elle n’en est indépendante. Une puce peut s’élever d’une soixantaine de centimètres, un homme d’environ un mètre cinquante. Sauter à une hauteur donnée nécessite, en négligeant la résistance de l’air, une dépense d’énergie proportionnelle au poids du sauteur. Mais si les muscles du saut représentent une fraction constante du corps de l’animal, l’énergie développée par unité de masse musculaire est indépendante de la taille – sous réserve que cette énergie puisse être exprimée suffisamment rapidement chez le petit animal. Il s’avère que les muscles des insectes, bien qu’ils puissent se contracter plus vite que les nôtres, sont moins efficaces, sans quoi une puce ou une sauterelle pourraient faire des bonds d’un mètre quatre-vingts de haut.

S’il y a une taille optimale pour chaque animal, il en va exactement de même pour chaque institution humaine. Dans la démocratie grecque, tous les citoyens étaient à même d’écouter les orateurs s’exprimer à leur tour et de voter directement les lois. Leurs philosophes en concluaient qu’une cité de taille limitée était la plus grande échelle concevable pour un État démocratique. L’invention anglaise de la démocratie représentative a permis d’envisager une extension du système démocratique à l’échelle de la nation, et cette possibilité s’est trouvée pour la première fois réalisée aux États-Unis, puis en bien d’autres endroits. Avec le développement de la radiodiffusion il est redevenu possible pour chaque citoyen d’écouter des orateurs représentatifs exposer leurs opinions politiques, et l’avenir verra peut-être l’État national renouer avec la forme grecque de la démocratie [13]. Même le referendum n’a été rendu praticable que par l’institution de la presse quotidienne.

Au biologiste, le problème du socialisme apparaît avant tout comme un problème d’échelle [14]. Les socialistes extrémistes voudraient gérer chaque nation comme une entreprise intégrée. Je ne crois pas que Henry Ford trouverait grande difficulté à diriger Andorre ou le Luxembourg sur un modèle socialiste. Le personnel de ses usines est déjà plus nombreux que les populations de ces contrées. On peut concevoir qu’une association de Fords – à supposer qu’on puisse les trouver –, ferait de Belgique Ltd ou de Danemark Inc. une affaire rentable. Cependant, bien qu’il soit évidemment possible, au sein des plus vastes États, de nationaliser certaines industries, j’ai autant de mal à me représenter un Empire britannique ou des États-Unis complètement socialisés qu’à imaginer un éléphant faisant des galipettes ou un hippopotame sautant des haies.

John Burdon Sanderson Haldane.

(5 novembre 1892 – 1er décembre 1964)

(Traduit de l’anglais et annoté par Olivier Rey.)

 

Titre original : On Being the Right Size. Cet article a été publié pour la première fois en mars 1926 dans Harper’s Magazine, et repris dans Possible Worlds and Other Essays, Harper and Brothers, London, 1927.

Article de la Revue Conférence n°33, 2008.


Notes:

[1] « The Wisdom of Leopold Kohr », 1994. Une traduction française de cette conférence est disponible dans le recueil de textes d’Ivan Illich intitulé La Perte des sens (trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Fayard, 2004).

[2] Kohr, dans son exil, est devenu citoyen américain. De 1943 à 1955, il a enseigné l’économie et la philosophie politique à l’Université de Rutgers (New Jersey) puis, de 1955 à 1973, a été professeur d’économie et d’administration publique à l’Université de Porto Rico. Aux grands programmes de développement, déracinant les populations et détruisant leurs modes de vie, il a opposé sa théorie et sa pratique du développement endogène. C’est sur ses conseils qu’en 1967, la nouvelle république d’Anguilla refusa de livrer ses côtes aux sociétés hôtelières américaines et au projet portuaire d’Aristote Onassis, qui prétendaient « développer » l’île. Kohr est revenu en Europe en 1973 et, après avoir encore enseigné quelque temps au pays de Galles, a vécu à Gloucester où il s’est éteint en 1994.

[3] La découverte de l’esprit – La genèse de la pensée européenne chez les Grecs, trad. Marianne Charrière et Pascale Escaig, Combas, Éditions de l’Éclat, coll. Polemos, 1994, pp. 269-270.

[4] Référence à l’œuvre de John Bunyan, The Pilgrim’s Progress from This World to That Which Is to Come (1678), dont la première partie raconte le voyage de Christian vers la Cité céleste. Les géants Païen et Pape y apparaissent comme des allégories du paganisme et du catholicisme romain, persécutant la vraie religion (c’est-à-dire, selon Bunyan, la religion réformée).

[5] Jack the Giant Killer est un conte publié en Angleterre au début du XVIIIe siècle, situé à l’époque du roi Arthur et narrant les exploits d’un garçon qui, par son courage et son astuce, vient à bout d’une série de géants.

[6] Autre géant du Pilgrim’s Progress, qui enferme et tue les chrétiens dans son château du Doute.

[7] Insectes aquatiques tels les dytiques.

[8] Classe de vers dont la plupart sont aquatiques et mesurent quelques dixièmes de millimètre, devant leur nom aux deux couronnes ciliées qui entourent leur bouche et qui, en battant, peuvent donner l’impression de deux roues tournantes.

[9] Le raisonnement est ici difficile à suivre, d’une part parce qu’il n’est pas précisé dans quelle mesure « la puissance nécessaire requise pour atteindre cette vitesse minimale augmente plus rapidement que le poids de la machine », d’autre part parce que le surcroît de puissance exigé par un doublement de la vitesse n’est pas non plus indiqué. Reste que la conclusion générale est correcte : la puissance à développer par unité de poids pour voler croît avec la taille.

[10] Abstraction faite des grandes différences induites par l’effet isolant des fourrures, des couches graisseuses, de la vasoconstriction superficielle, etc.

[11] Sauf à élargir le spectre perçu du côté de l’ultraviolet, ce que font certains insectes et oiseaux. Cela étant, des contraintes organiques interdisent d’aller trop loin dans cette voie.

[12] D’une manière générale, l’article de Haldane doit beaucoup aux remarques formulées par Galilée dans ses Discours et démonstrations mathématiques concernant deux sciences nouvelles, publiés en 1638 (les deux sciences nouvelles en question sont la résistance des matériaux et la dynamique).

[13] Haldane a lui-même écrit, plus haut : « Si les insectes avaient trouvé un procédé pour faire circuler l’air à travers leurs tissus au lieu de le laisser seulement les pénétrer, ils auraient très bien pu devenir aussi gros que des homards, même si d’autres motifs les auraient empêchés d’atteindre la taille d’un homme. » Parallèlement, le développement des moyens de faire circuler discours et informations peut éventuellement permettre à la démocratie de type grec de s’exercer à une échelle dépassant celle de la cité antique, mais d’autres facteurs entrent en ligne de compte qui interdisent de dépasser une certaine taille. Montesquieu, dans De l’esprit des lois, a particulièrement insisté sur l’influence de la taille d’une société sur la façon dont celle-ci est susceptible de s’organiser. Les grandes démocraties actuelles ressortissent bien davantage, dans la terminologie de Montesquieu, au type monarchique (improprement nommé, car bien davantage caractérisé par une multitude de pouvoirs se limitant les uns les autres que par le pouvoir d’un seul), qu’au type démocratique ou aristocratique tel que certaines cités antiques ou de la Renaissance italienne l’incarnèrent. (Pour Kohr, aucune société humaine, sous quelque forme que ce soit, ne peut vivre correctement au-delà d’un maximum absolu de douze à quinze millions de membres.)

[14] Il est à noter que Haldane se disait lui-même marxiste, et était un sympathisant du parti communiste de Grande Bretagne auquel il adhérera en 1942 (le statut hégémonique accordé à la théorie génétique de Lyssenko en URSS est l’un des facteurs qui l’amèneront à quitter le parti en 1950).

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