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Philippe Godard, Bidonplanète, 2005

Les mégapoles des pays du Sud sont en réalité des conglomérats de quartiers relativement aisés, de centres d’affaires, de zones industrielles et commerciales, de ports, gares et aéroports, dans les interstices desquels d’immenses bidonvilles jettent leurs amarres. Désormais, la bidonvillisation de la planète est un fait incontestable.

Les villes, phares du développement

Dans nos pays riches et développés, l’exode rural n’est plus qu’un vieux souvenir tout juste bon à être enseigné dans les écoles. Neuf Français sur dix étaient paysans au moment de la Révolution française, moins de cinq sur cent le sont aujourd’hui. Pourtant, environ la moitié de l’humanité vit encore de nos jours dans les campagnes. C’est cette moitié-là qui nourrit la totalité de l’humanité et qui l’habille en partie.

Or, sous l’effet conjugué de divers facteurs, les paysans du monde entier sont en voie de diminution très rapide. Cette diminution ne correspond à aucun progrès de la condition de ces êtres humains qui sont exclus de la campagne pour échouer à la ville. En abandonnant la campagne, ils contribuent à l’essor extraordinaire des mégapoles du tiers monde. Tous les organismes nationaux ou internationaux encouragent ce flux, et tentent de le canaliser et de l’organiser. Cela va du ministère français de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement qui vante le duo Villes et développement durable (titre d’un recueil officiel publié en plusieurs volumes entre 1998 et 2001) jusqu’aux défenseurs d’un « monde solidaire », qui nous exhortent à Jouer la carte urbaine (titre d’une revue de Solagral).

Ainsi, selon tous ces experts de droite comme de gauche voire d’extrême gauche, le dépeuplement des campagnes contribue à ce qu’ils appellent “l’essor” des villes. Pour tous, l’urbanisation est l’un des buts mêmes du développement. Les villes sont le symbole de la réussite d’un pays. Selon le rapport de ONU-Habitat 2001, il existe une corrélation forte et positive entre l’urbanisation et le niveau de développement économique et social: plus un pays est développé, plus il est urbanisé, et vice versa.

L’exode rural est-il terminé ?

Mais, au-delà du discours, la réalité est tout autre : l’exode rural contemporain, depuis les années 1980 environ, contribue à l’essor inconnu auparavant des bidonvilles du tiers-monde. En 2001, il y avait, selon ONU-Habitat, 870 millions d’habitants dans des bidonvilles en zones urbaines. Il y en a aujourd’hui 1 milliard, selon le rapport d’ONU-Habitat 2004-2005, soit un tiers environ de la population urbaine mondiale. Dans les pays les moins développés, plus de 70% de la population urbaine vit dans des bidonvilles (72% en Afrique noire). Ce n’est pas d’essor des villes dont il faudrait parler, mais plutôt d’explosion des bidonvilles partout dans le Sud.

Rappelons qu’un bidonville est un amoncellement de cahutes précaires, sans eau courante ni évacuation des eaux usées, sans électricité, dans lequel survivent des êtres humains contraints de supporter une saleté indescriptible due à une promiscuité inouïe et à l’absence d’aménagements. Il faut passer dans un bidonville pour mesurer ce que ces mots, désormais vidés de sens par le déferlement de superlatifs médiatiques, signifient quand on les applique à une vie, à une simple vie humaine passée dans la misère. Dans la honte aussi. Ce dernier point n’est pas le moindre, car c’est sur la honte d’être miséreux que s’appuient les religieux intégristes chrétiens, musulmans et autres qui contrôlent les tensions dans les bidonvilles.

À ce milliard d’êtres humains qui vivent dans des bidonvilles viendra s’en ajouter un second d’ici 2030. Ils seront deux milliards, ce qui représentera alors plus d’un cinquième de l’humanité et presque la moitié de la population urbaine mondiale. L’ONU-Habitat, constate. Aucune solution n’est proposée, mais comme d’habitude, les experts onusiens font leur autocritique. Et comme toute autocritique plus ou moins contrainte, celle-ci est parfaitement inutile. Car elle se limite à la reconnaissance d’erreurs passées et de l’incapacité des experts à prévoir cette explosion exponentielle de la bidonvillisation de la planète. Mais elle ne propose que de poursuivre les programmes en cours en ayant soin de mettre en place « une meilleure gouvernance urbaine, de meilleures politiques urbaines et une meilleure intégration des nouvelles populations à l’économie urbaine » (Daniel Biau, de ONU-Habitat, dans la revue Habitat Debate de septembre 2004). Des mots très creux, mais qui semblent satisfaire les organismes internationaux.

Était-il impossible de prévoir la bidonvillisation ? C’est l’inverse qui est vrai, même si l’écheveau des causes et des conséquences de la misère qui aboutit à l’agglutination dans les mégapoles est très complexe. Désastre facile à prévoir, donc : sur une planète encore majoritairement paysanne dans la seconde moitié du XXe siècle, l’introduction massive de l’agriculture mécanisée, sur le modèle de la fameuse révolution verte en Inde, ne pouvait produire autre chose que l’abandon des campagnes par les travailleurs surnuméraires puisque c’en était justement l’un des buts. Il s’agissait en effet d’augmenter les rendements agricoles et de dégager de la main-d’œuvre disponible pour l’industrie naissante des pays dits alors « sous-développés », puis « en voie de développement ».

L’exode rural était donc l’un des buts recherchés. Le seul contre-exemple est sans doute l’Afrique noire, où la bidonvillisation ne provient que de la misère sans cesse accrue par les gouvernements locaux, les instances internationales et les erreurs répétées des bons samaritains humanitaires. En Afrique noire, nulle industrialisation n’est venue appeler la main-d’œuvre rurale vers les villes. La bidonvillisation n’était donc pas impossible à prévoir, sauf par ceux qui estimaient que les villes et les industries absorberaient cet excès créé délibérément par ces mesures massives de gestion du troupeau humain.

Même les perspectives développementalistes, dites « de gauche », promettent ce développement qui conduit d’un monde rural et paysan vers le monde urbain et industriel. Les experts et les gouvernants peuvent ainsi plaider non coupables puisque la quasi-totalité des hommes politiques et des “sociétés civiles” œuvrent à cette industrialisation, base du Progrès. Mais cet aveuglement des experts, des gouvernants et des suivistes ne doit plus nous tromper. Nous pouvons et nous devons nous passer des experts, pour lesquels les chiffres et les statistiques doivent converger vers des buts qu’ils ont fixés par rapport à d’autres ensembles de chiffres et de statistiques, le tout dans l’abstraction pure. Par exemple, puisque les villes sont plus riches que les campagnes, il faut, selon la plupart des experts, susciter le transfert des forces excédentaires des campagnes vers les villes. Comme si la réalité était aussi simple, mathématique et statistique ! Telles sont les méthodes qui ont poussé cette planète dans une impasse totale. Ce développementalisme des années 1960-1980 continue ses ravages de nos jours, sous des noms nouveaux qui vont de « croissance durable » à « décroissance », en passant par « développement durable »…

En réalité, on constate que les migrations massives de la campagne vers la ville n’ont pas dynamisé le développement industriel urbain ni la croissance dans le tiers-monde. Elles n’ont eu pour unique effet que de déplacer la pauvreté des campagnes vers les villes, selon l’expression d’Atiqur Rahman, de l’IFAD (Fonds International pour le Développement Agricole), qui est une agence des Nations unies chargée de combattre la pauvreté rurale dans les régions les plus désavantagées du monde. En effet, les campagnes demeurent terriblement pauvres : les trois quarts des 1,2 milliard d’êtres humains qui survivent avec moins de 1 dollar par jour vivent dans les zones rurales.

La révolution verte en Inde, un exemple !

Le cas de l’Inde montre bien que c’est la misère qui se déplace de la campagne vers la ville. Après l’indépendance de l’Inde, en 1947, il s’est agi, selon les préceptes de Nehru, de faire de l’Inde une grande puissance moderne, c’est-à-dire industrielle. C’était presque facile en théorie, puisqu’il suffisait de mécaniser l’agriculture (Staline, entre autres, avait montré la voie). De nos jours, presque tous les experts encensent l’expérience indienne. Sans la révolution verte, disent-ils, les Indiens ne mangeraient pas à leur faim. Pour en arriver à cette conclusion, il faut oublier beaucoup de choses.

En réalité, la production de riz et de blé a sans doute augmenté aussi vite que la population, mais la consommation de riz et de blé, qui mesure vraiment l’état alimentaire de la population, n’a pas augmenté du tout. Elle a même baissé. Voici les chiffres : de 17,5 kg de céréales par personne et par mois en zone rurale en 1961-1962 à 13,4 kg en 1993-1994, et de 12,5 kg en 1961-1962 en zone urbaine à 10,6 kg en 1993-1994 (Madhura Swaminathan, Weakening Welfare, Delhi, 2000). Le plus préoccupant pour le développement physique des enfants et la santé des individus est que, selon les statistiques du gouvernement lui-même, les Indiens consomment aujourd’hui deux fois moins de légumes et de fruits qu’au moment de l’indépendance. Toujours actuellement, selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), le nombre d’Indiens sous-alimentés s’accroît de nouveau fortement : 19 millions de plus entre 1995-1997 et 1999-2001, pour un total de 214 millions de personnes sous-alimentées, soit 20% de la population (avec des critères déjà très bas, car d’autres statistiques, dans Weakening Welfare, donnent des taux de 70% d’enfants sévèrement ou modérément sous-nutris).

Ce double échec provient de la priorité donnée, durant la révolution verte, aux céréales et au riz, au détriment des fruits et légumes, dont la production a chuté. Et pour ce qui concerne la consommation de céréales, la baisse provient cette fois pour l’essentiel du démantèlement du système de distribution de nourriture par les pratiques néolibérales à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Une récente étude (Food Insecurity Atlas of Urban India, 2002), portant sur tout le pays, soit sur un milliard d’êtres humains, montre que la situation des pauvres en ville est pire sur tous les plans que celle des pauvres des campagnes. Car les paysans chassés de leur terre par la révolution verte, laquelle n’avait plus besoin de leurs bras, se sont tous retrouvés dans les bidonvilles de Bombay, Delhi ou Calcutta, où les conditions imposées aux habitants sont infra-humaines.

Telle est la réalité de l’exemple de la révolution verte. Il s’agit bel et bien d’un exemple : il était tout à fait possible de prévoir cet exode rural massif. Les experts rétorqueront qu’ils ont cru (!), à l’époque, que l’industrie se développant, la richesse créée profiterait à tous. Mais plus les experts engagent le monde dans la tentative de concrétiser un modèle de plus en plus complexe, plus le moindre dérèglement imprévu a des conséquences énormes, au point de provoquer l’échec du modèle. C’est là une règle très simple de tout système complexe : si on accumule de la complexité, ce qui est le cas aujourd’hui, la moindre anicroche a des conséquences surdimensionnées ; il est plus difficile de réparer une voiture qu’une bicyclette.

La Mégamachine est incontrôlable parce que les experts et les politiciens ont voulu continuer à “affiner” leurs modèles, et parce que, cherchant à redresser la barre en persistant à vouloir atteindre un objectif toujours plus grandiose, ils ont accumulé les erreurs, mais aussi – c’est le plus grave – les obstacles à une sortie du modèle. De notre côté, nous n’avons pas encore développé une critique du système qui nous permette de renoncer à tout ce que l’on nous propose, de l’électricité à l’avion en passant par tout le reste. Pour le dire autrement, le Système s’est posé en voie unique, et tout le monde ne cherche plus qu’à l’améliorer.

Maintenir les formes ancestrales d’agriculture

Comment pouvait-on maintenir les paysans sur leurs terres ? Et est-ce que cela aurait été rentable ? Tout d’abord, l’agriculture mécanisée n’est pas davantage productive que l’agriculture ancestrale, sauf si l’on manipule les chiffres : en divisant le nombre de quintaux de blé produits à l’hectare par le nombre de paysans nécessaires pour cette production. Alors en effet, on obtient des taux fabuleux.

Mais le paysan unique et super équipé qui exploite 400 hectares ne travaille en réalité pas seul : il a fallu des ingénieurs pour concevoir les tracteurs, les engrais et les pesticides qu’il utilise, des ouvriers pour les construire, ainsi que les hangars nécessaires à la conservation des récoltes, des voies de chemin de fer nécessaires à leur transport toujours plus loin des centres de production puisque la campagne ne consomme presque plus rien, sans compter le coût des dommages subis par les sols.

La Beauce ou la plaine du Pô auront besoin de trois ou quatre décennies pour retrouver de nouveau une couche de terre arable ; leur sol n’est pour le moment qu’une surface morte sur laquelle on épand engrais, pesticides et semences. Et le tableau décrit ici est encore pire si l’on imagine une invasion des cultures d’OGM : la productivité baisse alors encore davantage, dans la mesure où le coût des semences, notamment du fait du temps et du matériel scientifique nécessaire à leur conception et leur production, est encore plus énorme, sans que les rendements directs mesurés à l’hectare augmentent, comme cela est maintenant largement démontré par les études à grande échelle.

Face à cette agriculture surmécanisée, l’agriculture ancestrale obtient des rendements par paysan plus élevés, pour un coût social qui n’a rien à voir puisque les paysans sont maintenus sur leurs terres et ne vont pas grossir les bidonvilles planétaires (voir à ce sujet le numéro de L’Écologiste d’octobre-décembre 2004 consacré à l’agroécologie, ainsi que Histoire des agricultures du monde, de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, éd. Seuil, coll. Point). Mais cela suppose que l’on ne court pas après le “Progrès”.

Un processus irréversible ?

Le rôle de la ville, l’attraction qu’elle suscite, est central dans ce processus complexe de l’exode rural contemporain. Les paysans fuient la campagne parce qu’ils sont pauvres et sans terre, bien sûr, mais on l’a vu dans le cas de l’Inde, en ville les pauvres mangent encore moins qu’à la campagne. Donc, il faut que la ville propose ou semble proposer quelque chose de mieux. Bien entendu, c’est l’espérance que propose la ville. L’espoir de sortir de la misère. En quoi la gauche autoritaire est grandement responsable de ce mythe, faux dès le départ.

Les populistes russes du XIXe siècle avaient compris que terre et liberté étaient indissolublement liés : la possibilité d’exploiter collectivement la terre en dehors de tout impôt (donc non seulement en dehors du seigneur, mais même de l’État) offrait un véritable espace de liberté, car il n’y a pas de liberté pour celui qui n’a rien dans le ventre, n’en déplaise aux romantiques. Lénine et Staline ont inversé le processus : toute la terre à l’État, et pour la liberté, on la construira à la pointe des chars d’assaut et des tracteurs sortis des usines. Des usines ! Donc des villes… Toujours elles.

Le processus de l’exode rural semble désormais irréversible : en 2007 ou peut-être même avant, la moitié des êtres humains vivront dans les villes, et ils seront 60% dix ans plus tard. Aujourd’hui, sur ces 3,2 milliards d’êtres humains urbains, 1 milliard connaissent la survie misérable dans les bidonvilles.

Ainsi, les villes se présentent comme de véritables instruments de domination, de confinement et de répression des pauvres. C’est dans les villes encore que se concrétise la confiscation du pouvoir (économique, financier, politique, intellectuel…). Au détriment direct des campagnes, en absorbant la main-d’œuvre prétendument excédentaire, mais aussi en rendant improbable tout processus d’émancipation, qui passe peut-être bien aujourd’hui par une réflexion sur la répartition des êtres humains à la surface de la planète. Sans que cela implique, dans notre idée, une adhésion aux thèses malthusiennes, ou au contraire leur refus radical. Il s’agit ici tout d’abord d’exposer un problème central de notre époque.

De la cité-État au village global

Les théoriciens politiques les plus “modernes” appellent de leurs vœux un « village global » aux allures d’État mondial unifié (sous l’égide des Nations unies, du G8 ou de tout autre organisme, actuel ou à venir). Cela signifie que nous vivons donc dans une cité-État à l’échelle de la planète tout entière ! Si cette cité-État globale n’est pas réalisée à tous les niveaux, elle est en tout cas un objectif vers lequel convergent de concert capitalistes et réformistes, droite et gauche réunies.

Certains des traits déterminants des premières cités-États d’il y a 7 000 ans restent vrais. À commencer par le pouvoir de la ville sur les campagnes environnantes. Il suffit, pour montrer la grande similitude entre les cités-États antiques et le village global contemporain, de considérer la ville-réseau, qui unit de fait les forces vives citadines, de New York à Tokyo, face aux campagnes qui les nourrissent. Déjà, il y a sept mille ans, les villes sumériennes avaient bâti leur puissance en drainant les produits de la campagne vers leurs centres ; c’est même dans ce cadre-là que fut inventé l’écriture, puisque les premières formes d’écritures ont servi à dénombrer des moutons et des volumes de céréales transportés des campagnes vers les centres urbains. Très vite, l’écriture n’a pas servi qu’à compter les moutons : les scribes se sont mis à louer les dirigeants, rois ou empereurs, qui, toujours, ont résidé dans les villes. L’étendue de leurs possessions se ramenait finalement à l’étendue des zones rurales qu’ils contrôlaient.

Désormais, l’une des fonctions les plus essentielles des experts urbains de la Banque mondiale ou des organismes qui se prétendent non gouvernementaux (alors qu’ils vivent tous sans exception des subventions des États) est de produire les louanges, non plus du roi, mais du Système. Ainsi, chaque époque produit la théorie qui justifie la continuité de cette histoire unique, qui n’écrit que la coupure toujours plus et mieux consommée entre l’homme et la nature.

Alors que, précisément, l’apparition des cités-États est contemporaine de la révolution néolithique, nous n’avons pas progressé dans la compréhension de ce surplace théorique, “qualitatif”. Il a en effet suffi d’une extension quantitative pour nous satisfaire d’une perspective mensongère : des cités-États toujours plus puissantes et toujours plus d’êtres humains comme base du Progrès. Car la seule logique qui a guidé l’humanité tout au long de cette histoire fut l’extension quantitative et l’expansion planétaire d’un unique modèle, le “Progrès”.

Même durant le XIXe siècle, période de floraison des nations, les villes ont continué d’aspirer les forces des campagnes. Et lorsque le dénouement advint, c’est-à-dire lorsque les nations européennes s’affrontèrent, durant la Grande Guerre, on envoya surtout des paysans pour servir de chair à canon en première ligne. Les ingénieurs des villes plaçaient les canons, les fantassins des campagnes couraient au-devant de “l’ennemi” pour se faire faucher comme les blés en été. Tous concoururent avec bravoure et entrain à l’application grandeur nature de la conception théorique du nationalisme, citadins comme paysans.

Mais seuls les États en tirèrent parti, et ils continuèrent de s’incarner d’abord et avant tout dans les villes. Seules les villes signifiaient le progrès et la modernité, les campagnes restant invariablement synonymes de réflexes archaïques et réactionnaires. Il n’y a pas une idéologie précise de la ville en tant que telle, de la ville qui serait l’instrument du pouvoir, mais c’est la ville seule qui incarne l’idéal vers lequel devraient tendre les ruraux. La ville, et désormais les mégapoles, ou, plus précisément, le réseau mondial de mégapoles.

Les villes encerclées par les campagnes ?

Certains ont voulu exprimer ce rapport conflictuel villes-campagnes comme une guerre authentique. Mais les choses ne sont pas manichéennes, et le retournement peut être spectaculaire. Le cas de la Chine est éclairant : alors que Mao voulait « l’encerclement des villes par les campagnes », ce sont de nos jours – et déjà sous Mao – les villes chinoises qui assoient leur pouvoir sur leurs campagnes. Un vice-ministre de la Construction de la République populaire de Chine écrit ainsi, dans Habitat Debate, que, de 1978 à 2003, le nombre de ruraux pauvres a chuté de 250 à 30 millions. Il s’agit en réalité d’un tour de passe-passe statistique puisque les Chinois ont transféré d’un coup de baguette magique 220 millions de personnes qui vivaient à la campagne avec moins de 1 dollar par jour dans la catégorie, bien plus aisée nous n’en doutons pas, des citadins dépensant entre 1 et 2 dollars par jour. Le même vice-ministre ne voit pas d’autre solution que d’attirer les pauvres ruraux vers la ville. Il indique ainsi que les entreprises urbaines ont été « vigoureusement développées, et ont absorbé 120 millions de travailleurs ruraux qui n’étaient pas engagés dans la production agricole ».

On suppose que ces ruraux font désormais partie des 220 millions de pauvres devenus presque riches, mais alors cela signifie que 100 millions se sont perdus en route ou dans les méandres statistiques. On s’inquiète d’autant plus pour eux que, toujours selon le vice-ministre, « la population rurale a été transférée dans les cités et les villes selon des modes organisés ». Sans aucune précision supplémentaire. Ainsi, on est tout à fait dans la vision du monde décrite plus haut : on a un modèle, qui postule la supériorité intellectuelle, sanitaire, industrielle et autre de la ville sur la campagne, et on s’y conforme, en niant purement et simplement les problèmes annexes : le dépeuplement des campagnes et la croissance des zones “informelles” autour des villes. C’est-à-dire la croissance des bidonvilles et l’explosion de la précarité dans toute la Chine. Telle est la réalité crue et nue de la Chine contemporaine, qui ne provoque pourtant guère de remous grâce à une véritable gestion du troupeau humain, comme le montre ce vice-ministre.

Le cheptel humain est déplacé en fonction des pâturages industriels disponibles, il n’a le droit de se reproduire qu’en fonction des prévisions et des nécessités définies par l’État, et il ne doit pas meugler, surtout pas.

Contrôler le niveau de stress des populations

Les Chinois sont à coup sûr passés maîtres dans la gestion des ressources humaines. Mais les autres pays ne sont pas en reste. Dans les bidonvilles d’Inde, le problème se pose en des termes sensiblement différents puisque le gouvernement n’a ni les moyens ni sans doute l’intention de forcer des populations à abandonner la campagne pour la ville (du moins à de tels niveaux de transfert forcé, le cas d’un barrage comme celui sur la Narmada étant quasi anecdotique par rapport aux déplacements forcés de population en Chine). Ainsi, la question est en Inde d’éviter une révolte des habitants des bidonvilles, qui forment entre un tiers (Delhi?) et la moitié (Bombay, Calcutta? les chiffres sont imprécis) de la population urbaine des mégapoles de ce pays.

Des associations d’habitants des bidonvilles, dont le dévouement des membres est par ailleurs indéniable, se trouvent contraintes de travailler à la pérennisation des bidonvilles. En effet, la corruption très importante qui règne en Inde (comme dans la plupart des pays du Sud) et l’incompétence aboutissent à ce que les crédits destinés à l’amélioration des bidonvilles ou au relogement de leurs habitants sont détournés ou mal utilisés. Les associations d’habitants des bidonvilles (comme Mahila Milan, « femmes ensemble » en hindi, Mahila Chetna, « l’éveil des femmes », ou la NSDF, association nationale des habitants de bidonvilles) s’unissent à des organisations non gouvernementales (INDCARE, ou SPARC, Society for the Promotion of Area Resource Centres) pour participer à la mise en œuvre des plans gouvernementaux. Les budgets alloués par le gouvernement sont ainsi à coup sûr mieux utilisés, et les habitants ont pris une part active et sans aucun doute efficace à l’amélioration de leurs conditions de vie.

En l’occurrence, depuis les années 1990, l’effort porte surtout et presque uniquement sur les systèmes d’adduction d’eau courante et d’évacuation des eaux usées. Un programme minimum, donc. Mais d’un autre côté, ces associations entérinent l’incapacité de l’État – ou plus largement encore de la société, du Système – à leur offrir des conditions de logement tout à fait correctes. Il ne s’agit pas ici de prôner la stratégie du pire, qui est erronée comme nous le savons au moins depuis la fin des régimes nazi et stalinien. Le pire n’engendre pas la révolution. Mais dans le cas des bidonvilles, leur croissance rapide rend a priori impensable toute solution globale, et il faudrait donc laisser perdurer cette situation en se contentant d’en améliorer les problèmes les plus criants, comme la question des eaux et des toilettes.

Pour compliquer encore le problème, il faut mettre en évidence l’utilité réelle des associations dont il vient d’être question. Car, sans leur action, il est possible que la stratégie du pire, précisément, serve les groupuscules intégristes et millénaristes, chrétiens, musulmans ou autres. En effet, les sectes religieuses protestantes nord-américaines ont déjà très largement contribué à la défaite des guérillas d’Amérique latine et de la théologie de la libération dans les années 1970-1990. En prônant la passivité devant le sort que dieu réserve aux pauvres (« Si vous êtes pauvres, c’est parce que Dieu veut que vous expiez vos fautes »), ces sectes ont porté des coups décisifs aux mouvements sociaux et aux groupes révolutionnaires latino-américains. Le même risque existe dans les autres continents, et notamment dans toutes les zones où l’islam et le christianisme sont déjà très présents, comme l’Afrique, le Pakistan, le Bangladesh…

Conclusion

Un État mondial se dessine donc, sous nos yeux. Ce n’est pas une prophétie, c’est une constatation : un réseau de villes tentaculaires et aspirantes, non pas monolithiques, mais elles-mêmes gangrenées de bidonvilles immenses et en extension. Dans ce magma humain, la lutte est pour l’instant contrôlée par des groupuscules sectaires de type religieux (intégristes chrétiens-pentecôtistes, musulmans, juifs, hindouistes et autres) qui propagent le message d’une attente d’un monde meilleur dans l’au-delà.

Le messianisme communiste, qui postule en gros un monde meilleur ici-bas, est inopérant parce que les communistes de toutes sortes, y compris anarchistes, n’ont pas mené à fond la critique du Progrès, de la Science, de l’État et du Travail, toutes choses dont il faut nous débarrasser sous peine de repartir sur le même chemin : si l’on veut le Progrès, si l’on veut la Science, si nous voulons connaître la vitesse d’expansion de l’univers et décrypter l’intégralité du génome humain, si nous pensons que par le travail nous allons modeler la nature, alors nous aurons besoin de l’État et des idéologies qui justifieront les “dégâts collatéraux”. Mais nous finirons par détruire la planète…

La croyance au Progrès entraîne à tout coup l’émergence d’un modèle – c’est même la définition du progrès de l’humanité : converger vers un modèle supérieur. Le Progrès, ce n’est rien d’autre, seule la définition du mot “supérieur” varie, mais tous, communistes autoritaires, libéraux et néolibéraux, ont un modèle, qu’ils croient supérieur, et sur la voie duquel ils veulent nous entraîner. Aujourd’hui, sur la voie qui mène au modèle dominant et unique, celui de la société hyperindustrialisée, avec ses mégapoles, avec des humains reliés en réseaux mais désormais incapables de communiquer entre eux physiquement, certains sont plus avancés que d’autres. Et puisque la réalisation du paradis sur terre devient de plus en plus improbable, la solution proposée est d’écarter du revers de la main ceux qui sont le plus attardés sur la voie du Progrès.

Sous le joug démocrate, la vie humaine n’est pas cotée de la même façon à Wall Street et dans les slums de Calcutta. Et l’écart se creuse.

Philippe Godard

Voir aussi:

Diana Bernaola-Regout et Philippe Godard
Bidonplanète. Un milliard d’humains dans les bidonvilles
Collection « J’accuse ! », éd. Syros jeunesse, 2007

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