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Philippe Godard, Apogée ou déclin de la Mégamachine?, 2012

Le système technicien, « la Mégamachine », s’impose dans notre vie à travers l’internet, les systèmes de surveillance globaux ou encore la militarisation sans limite du monde, la diffusion d’informations qui ne sont que de la propagande, la nourriture transformée en alicaments pour parer l’empoisonnement généralisé des sols, de l’air et de l’eau, le culte insensé rendu à la vitesse et aux moteurs…

Il n’est plus la peine de retracer ces victoires de la Mégamachine, car elles constituent à peu près la totalité de notre vie quotidienne. Nous sommes submergés par les productions toxiques et nuisibles du système technicien, et l’une des meilleures voies politiques utopiques consiste précisément à tenter d’en sortir en produisant dès maintenant et par nos propres moyens ce dont nous avons besoin, la nourriture, les vêtements et le logement pour commencer.

Ce parcours qui nous a menés au XXIe siècle est une longue suite de renoncements à certains arts de vivre qui permettaient notre liberté, l’autorisaient et la rendaient exaltante. Plus que jamais, l’anarchie, l’abolition de tout pouvoir, devient une idée d’une actualité évidente. Nous n’en sommes pas déjà là, cependant ; d’un côté il y a cette tension vers l’utopie anarchiste, et de l’autre côté, au jour le jour, nous nous retrouvons dans un système fondé sur la chosification du monde et la réification de notre vie.

Sous cet apparent triomphe des choses et des systèmes, reste dissimulée la plus grave défaite de la pensée humaine. Lewis Mumford, dans The Myth of the Machine, en a bien montré les étapes. On peut la résumer ainsi : les premiers scientifiques, Galilée, Kepler ou Descartes par exemple, ont engagé un combat contre la subjectivité, contre l’humanité même de l’homme. Dans leur exigence de vérité et de dépassement de la condition humaine, ils ont posé une réalité extérieure à l’humain, dont l’astronomie a d’ailleurs fourni les bases, car elle permettait de se rapprocher de dieu. L’astronomie n’était pas en rupture profonde avec le monde religieux, et même si les hautes autorités des Églises n’ont pas trop apprécié les premiers scientifiques, peu à peu il est apparu que Science et Religion relevaient d’une même Morale globale. Les prêtres comme les scientifiques prétendent détenir la seule Vérité Vraie, et peu importe qu’il ne s’agisse pas de la même vérité. Ce qui compte est que les humains croient à une vérité et acceptent, au nom de sa gloire, leur asservissement. Ainsi, le dieu des scientifiques n’est plus cet étrange personnage bricolé par des générations de prophètes et de bonimenteurs, bien ou mal intentionnés. Il s’agissait désormais d’inventer, de construire, de mettre en équations un dieu « objectif », sans état d’âme, faisant fonctionner l’univers comme une pendule, devant lequel l’être humain ne peut que se sentir tout petit, et en même temps vouer une admiration sans bornes à ceux qui, parmi le genre humain, parviennent à saisir l’intention divine sous l’apparent désordre. C’est du chaos que Galilée, Copernic et Kepler ont extrait leurs fabuleuses découvertes ; ils ne se hissèrent pas ainsi à la hauteur de dieu ; ils précipitèrent plutôt l’humain dans l’horreur de son humanité, si chaotique, si imparfaite, si… humaine.

Dans un second temps, ce devint une évidence que la perfection malgré tout visée par l’homme – et surtout par ceux qui espèrent encore dominer ce système – tendrait à le rapprocher de ce qu’il n’était pas encore, l’espèce élue, le surhomme (pour ceux qui commettent un effarant contresens par rapport à la vision nietzschéenne), le transhumain plutôt, cette sorte de robot croyant penser. Un homme horloge pour un univers horloge, une véritable mécanique, dans laquelle tout, absolument tout, s’explique, de la vitesse de la lumière au fonctionnement des neurones.

Nous sommes invités par les technoscientistes à admirer sans réserve cet ordonnancement mathématique – dans la théorie –, avec la conséquence inéluctable de la prise de conscience de notre incapacité notoire à nous adapter véritablement à un tel ordre machinique. Nous avons donc besoin de prothèses, du téléphone portable au GPS.

L’adaptation de l’humain à la machine n’est pas une nouveauté. Aldous Huxley l’a décrite dans Le meilleur des mondes, et les behavioristes, qui postulent le conditionnement de l’enfant dès le plus jeune âge afin de le rendre heureux dans un monde technologique, ont donné son expression scientifique à cette théorie totalitaire du comportement humain. Tout l’enjeu était là : comment soumettre un être biologique à une Mégamachine en voie d’émergence – idée qui réapparut, en Europe, à l’époque des Lumières, après des tentatives maladroites dont nous ne connaissons pas vraiment les tenants et aboutissants philosophiques, qui eurent lieu, on peut le conjecturer, dans l’Égypte des pharaons et dans la Chine des empereurs, ces « despotes hydrauliques » pour reprendre la classification de Karl Wittfogel. À partir du XVIIIe siècle, la Mégamachine s’imposa peu à peu en Europe, et les savants et les techniciens lui donnèrent les moyens technologiques, militaires, industriels, etc., nécessaires pour l’étendre au monde entier, jusqu’à son stade actuel.

Mais l’apogée de la Mégamachine n’est pas la certitude de son triomphe. Au stade que nous connaissons aujourd’hui, des problèmes aussi essentiels que la faim dans le monde, la volonté de démocratie, l’idée de se perpétuer à travers les enfants et autres « balivernes biologiques » ne sont pas résolus alors qu’ils constituent des thèmes centraux de l’humanité. Encore et toujours. Encore et toujours, des humains ne supportent pas que d’autres humains meurent de faim, alors que la Mégamachine promet l’abondance pour tous. Ils ne supportent pas davantage d’être privés du monopole de l’emploi de leur propre vie, alors que la Mégamachine promet la démocratie à chaque instant. Certains ne tolèrent pas l’idée que, demain, le monde que connaîtront leurs enfants soit si différent de celui qu’ils ont connu eux, et qu’il leur apparaisse comme potentiellement si dangereux. D’autres ne renoncent pas à l’utopie d’un monde meilleur, d’une vie « digne » ou exaltante pour toutes et tous, exubérante et libre ; ils cherchent à ouvrir le futur vers la tension utopique.

Voici qu’une nouvelle menace secoue depuis peu le système technicien : la « crise » financière. Nous oublions souvent que cette crise doit largement à la technologie de l’Internet qui permet des mouvements instantanés de capitaux. Ces capitaux ont beau être virtuels : dans ce monde, le virtuel tient lieu de réel, « le faux est un moment du vrai », comme disait l’Internationale situationniste. Du coup, la crise est bien réelle et nous la vivons, nous devons la supporter, l’affronter, chaque jour. L’instantanéité de l’Internet et l’ubiquité généralisée des acteurs financiers comptent parmi les principaux facteurs aggravants de cette crise, et cela explique en grande partie sa propagation extrêmement rapide à l’ensemble du système financier global.

Or, face à la « crise » des dettes souveraines, les politiques ne savent plus tenir leurs peuples ; les Grecs sont dans la rue, de même que les Espagnols, les Italiens, demain les Français ou les Irlandais ? Les technocrates, financiers et experts de toutes sortes, qui sont a priori les plus zélés serviteurs de la Mégamachine, sont littéralement obligés de paraître sur le devant de la scène pour « prendre le pouvoir » parce que les politiciens ne sont plus capables de contrôler les masses. En Italie, Mario Monti succède à Berlusconi ; le sinistre Premier est parti, et tant mieux. Celui qui le remplace est d’une nature bien différente : pur technocrate, jamais élu, simple rouage, certes très haut placé, du système financier mondial. Ce faisant, les technocrates se retrouvent sans paravents : les voici contraints d’assumer directement le pouvoir politique, alors qu’il y a à peine quelques mois en Italie ou en Grèce, des politiques remplissaient encore leur office, en faisant croire que la démocratie existait et résisterait à la crise financière. Nous savons bien que la démocratie n’était déjà plus grand-chose, mais désormais, « le roi est nu » et les technocrates doivent occuper le devant de la scène.

C’est une contradiction intéressante, et qui peut coûter cher à la Mégamachine. L’évolution la plus probable est la disparition à assez court terme de ce qui reste de démocratie – Berlusconi est allé déjà très loin sur cette voie, plus loin encore que Sarkozy en France, mais ce dernier s’y attelle lui aussi ! La vraie question n’est pas de savoir si l’Italie ou la France ou l’Union européenne seront ou non rétrogradées par Standard and Poor’s, mais si la transition vers une dictature de plus en plus ouverte va se réaliser sans heurts. La Mégamachine semble à son apogée, mais l’apogée annonce le déclin.

Philippe Godard

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