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Philippe Godard, Fukushima, le nucléocrate et le catastrophiste, 2011

La « gestion » de la crise nucléaire de Fukushima montre comment l’idéologie catastrophiste sert du mieux qu’il est possible les nucléocrates et tous les technolâtres qui contaminent le monde contemporain. Les écologistes catastrophistes, qui à longueur de textes et de conférences nous prédisent un monde invivable d’ici quelques décennies, au mieux un ou deux siècles, sont pris ici à leur propre piège. Il serait temps pour eux de reconnaître leur erreur et d’abandonner cette tactique politique qui confine à la démagogie, y compris chez les décroissants.

Les informations, les déclarations, les décisions prises au Japon et partout dans le monde dès les premières heures de l’emballement du réacteur n°1 de Fukushima et encore plus dans les jours qui ont suivi permettent de démonter comment fonctionne l’« administration d’un désastre ». En toute lumière, se met en place le mécanisme par lequel les nucléocrates peuvent être certains de récupérer en toute occasion et à tout moment le catastrophisme d’écologistes peu conscients des réalités politiques.

Précisons d’emblée qu’il n’y aura pas de « catastrophe finale », au sens où l’on parle, dans d’autres domaines, d’un « jugement dernier », c’est-à-dire une disparition instantanée et globale de l’humanité. Car rien n’est joué, à l’inverse des prédictions alarmistes qui, depuis un demi-siècle, s’effilochent les unes à la suite des autres une fois que le terme qu’elles ont elles-mêmes fixé est dépassé. La catastrophe sera graduelle, comme à Fukushima ; elle franchira un par un, parfois avec d’importants sauts dans le danger, les niveaux de l’échelle qui nous rapprocheront du désastre.

Or, au fur et à mesure que les catastrophistes nous annonceront – selon l’implacable logique dans laquelle ils se sont engagés depuis un demi-siècle – les degrés suivants, les nucléocrates auront beau jeu de leur répliquer qu’en effet, il est urgent de prendre des mesures. Le fond de la réponse au catastrophisme est aussi simple que cela, et tel est en effet ce qui s’est passé depuis le 11 mars 2011. On administre un désastre en se rangeant du côté d’un alarmisme modéré, lequel implique d’assumer des décisions difficiles – lesquelles sont de toute façon nécessaires –, en tirant tout le profit possible de ceux qui, à une extrémité, attisent le feu de l’enfer et annoncent la « catastrophe finale » sans être en mesure de rien proposer d’immédiat pour l’éviter. Tel est bien le drame des catastrophistes avec Fukushima : ils n’ont rien à proposer dans l’immédiat pour empêcher les réacteurs de fondre.

À l’inverse, les mesures que prend le lobby nucléaire sont très loin d’être démentes ou « catastrophiques ». Ces mesures relèvent de cette administration du désastre que les nucléocrates maîtrisent plutôt bien et qui condamne le catastrophiste à assister, en spectateur, à la course vers l’abîme. Car le nucléocrate n’a pas d’autre solution, en temps de crise, que d’être d’accord avec le catastrophiste ; mieux, même : le nucléocrate se sent responsable de la situation, comme un père de famille est « responsable » de ses enfants, et il a tous les atouts en main pour cela. Les nucléocrates sont les véritables maîtres de la situation à tous les niveaux : ils sont à l’origine du progrès que certains tentent de remettre en question au moment d’une crise comme Fukushima – et donc, aux yeux des masses, ils sont ceux qui sont le plus à même de savoir ce qu’il faut faire pour conjurer le désastre. Ils sont encore ceux qui semblent les plus « responsables » au sens d’assumer des responsabilités éthiques, puisque, en cas de crise aiguë, ils sont encore et toujours les seuls à prouver qu’ils savent modifier leur point de vue, alors que les catastrophistes semblent d’éternels vaticinateurs.

Et en effet, tant Tepco au Japon que l’Autorité de Sûreté Nucléaire en France avouent que nous vivons une crise majeure, et ils expliquent comment les ingénieurs tentent d’y remédier. Ils sont donc, à ce moment dramatique, forcément crédités d’un respect dû à ceux qui ont en main une part de notre destin et qui, de manière visible (« spectaculaire », selon le sens donné à ce mot par Guy Debord dans La société du spectacle, 1967) s’imposent comme les seuls capables de faire quelque chose à ce moment précis de crise. Peu importe qu’ils soient aussi les membres d’un lobby qui est la cause première de la crise. Peu importe en effet, et pour des raisons parfois fort simples, auxquelles ne pense jamais le catastrophiste.

Par exemple, une centrale âgée de quarante ans a forcément été construite selon d’autres règles, en respectant des exigences que le nucléocrate dit « moindres » que celles que l’on imposerait aujourd’hui ; d’ailleurs, les ingénieurs qui ont construit Fukushima en 1971 sont à coup sûr soit à la retraite, soit décédés. La responsabilité, d’un coup, devient diffuse, sans coupable à désigner, et c’est un véritable travail politique que de montrer la responsabilité globale du lobby nucléaire. Si cela était simple, nous aurions su imposer un vrai débat sur le nucléaire voire son refus, mais les nucléocrates jouent sur le temps qui passe et qui est facteur de progrès – une évidence ô combien contestable, mais si répandue : qui n’y croit pas, à cette vulgate du progrès ?

Voici un autre exemple illustrant ce fait fondamental – où l’on voit que la croyance au progrès triomphe et se montre quasi inébranlable. Voici ce qui rend notre tâche, celle des opposants au progrès technologique qui détruit l’humanité et la planète, très complexe.

Cet exemple se situe hors temps de crise, en France, et concerne les déchets radioactifs du centre expérimental de Cadarache. Dans le numéro 190 (février 2011) de sa revue Contrôle, l’Autorité de Sûreté Nucléaire écrit (c’est nous qui soulignons) :

« Depuis l’implantation des premières installations nucléaires en France dans les années 1960, la stratégie d’entreposage et de stockage des déchets nucléaires a évolué. Ainsi, certaines installations dédiées initialement au stockage définitif ont pu voir, au travers des avancées techniques et l’évolution de la politique dans le domaine, leur statut changer pour être considérées comme des zones d’entreposage temporaire. Aujourd’hui, à la demande de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), ces installations qui ne répondent plus aux exigences de sûreté actuelles sont en voie de désentreposage et les déchets sont transférés vers de nouvelles zones d’entreposage dans l’attente d’un transfert vers les exutoires finaux. »

La dialectique est très simple, mais pourquoi compliquer les choses si cette vision de la technologie qui progresse avec le temps se révèle la plus efficace des propagandes ? Pourtant, lorsque l’article rentre dans les détails, on croit lire une mauvaise fiction :

« Le stockage en tranchées avait fait l’objet d’études préliminaires sur maquette in situ […]. Chaque tranchée consistait en un volume trapézoïdal d’environ 5 mètres de profondeur, 40 mètres de long et 10 mètres de large. Creusées en pleine terre avec un fond recouvert uniquement d’une couche de gravier d’une dizaine de centimètres d’épaisseur, ces tranchées étaient remplies avec des déchets technologiques et des déchets de procédés, déclarés au moment de leur enfouissement comme “de faible activité” par les installations nucléaires d’origine.

Elles étaient ensuite comblées et recouvertes par de la terre précédemment enlevée. Les déchets radioactifs les plus superficiels étaient à environ un mètre de la surface du sol et recouverts d’un remblai en forme de dôme d’au moins 1 mètre d’épaisseur. »

À ce stade de la lecture, l’on a du mal à imaginer l’inconscience des concepteurs, d’autant que, continue l’ASN, « ce mode de stockage a été utilisé jusqu’en 1974 », que « l’assainissement de ces tranchées […] nécessite aujourd’hui d’importants moyens techniques » et que :

« La nature des déchets entreposés, la traçabilité des déchets stockés dans ces tranchées était à l’époque bien moindre que celle exigée aujourd’hui par l’ASN. Ainsi, la nature, l’activité, le conditionnement et le volume de ces déchets sont entachés d’incertitudes qui sont susceptibles de générer des difficultés pour la reprise de ces déchets. De plus, du fait que ces tranchées avaient initialement pour vocation le stockage définitif, les conditions d’entreposage (enfouissement en pleine terre ; conditionnement des déchets ni bloqués ni enrobés) n’avaient pas été conçues pour faciliter la reprise des déchets. […] Le stockage de ces déchets a ainsi entraîné au fil du temps la contamination d’un volume de terre au contact des déchets que le CEA estime à 3000 m3 environ. »

Ce qui finalement est très peu mais il ne s’agit pas là de minimiser le problème ; le but est de déplacer l’attention du lecteur, car la véritable « catastrophe » dans ce stockage aberrant de déchets radioactifs consiste plutôt dans l’absence totale de prise en compte du risque à l’origine. Et voici comment le nucléocrate retourne la situation et l’emporte par K-O technologique :

« L’ASN exige que les exploitants assument leur responsabilité première et mettent en place une gestion sûre, rigoureuse et transparente de tous les déchets. Ils doivent donc effectuer les opérations nécessaires afin de rendre les déchets compatibles avec les spécifications d’accueil des installations de traitement, d’entreposage et de stockage existantes. »

Le dernier mot est essentiel, à Cadarache comme à Fukushima : les administrateurs du désastre se présentent d’emblée comme les seuls capables de mettre en œuvre tout ce qu’il y a de mieux au moment actuel selon les technologies existantes. Le catastrophiste devrait être comblé, puisque le nucléocrate l’affirme : la catastrophe est possible (c’est aussi ce que dit le catastrophiste) et nous mettons absolument tout en œuvre pour l’éviter (ce qui ne peut que réjouir le catastrophiste qui prétend ne pas être suicidaire et ne vouloir qu’alerter…). La supériorité éminente du nucléocrate sur le catastrophiste ne fait aucun doute ; elle est rhétorique et concrète, immédiate, et surtout politique. Elle découle de la place même à laquelle le catastrophiste place la perspective funeste : au cœur même de son discours politique. Or, la logique de la nucléocratie est, dans ce monde-ci avec ces règles-ci, incontestable, et l’on peut perdre sa vie militante à la contester, l’on se trompera de cible. Tout cela parce que le fond du problème n’aura pas été pris en considération.

En effet, la possible catastrophe n’est pas le problème ; elle n’en est que l’une des manifestations plausibles. L’on ne peut être écologiste sans être « politique ». L’écologie est une politique, globale au sens où elle prend en compte l’ensemble des données, culturelles, sociales, humaines, éthiques, en tout cas tout ce qui relève de la vie en premier lieu, et elle considère tout le reste, en gros ce qui appartient à l’économie et à la technologie, comme second. Or, chaque jour, trente mille personnes meurent de faim, et cela a un sens politique profond. La faim dans le monde tue environ dix millions de personnes par an, soit environ un être humain sur dix ! C’est énorme. Et cette donnée est politique avant tout. Elle est sociale, humaine ; elle a des implications éthiques ; son absence dans notre imaginaire planétaire est en soi une donnée culturelle fondamentale car cela prouve que nous pouvons tout à fait vivre alors qu’un dixième d’entre nous mourront de faim dans un monde prétendument d’abondance.

Fukushima relève de la politique, de l’économie, de la technologie, et d’un coup, d’un seul, cette catastrophe – car c’en est une, sans contestation possible – acquiert une dimension médiatique mondiale. C’est le spectacle dans toute son horreur, qui nous montre du vrai pour détourner notre regard du « encore-plus-vrai » : aujourd’hui, alors que le Japon est détruit par des catastrophes qui n’ont rien de naturel, des millions d’êtres humains sont directement menacés par la catastrophe majeure de l’ère capitaliste, la paupérisation absolue d’une part importante de l’humanité, qui se traduit d’abord par l’incapacité de les nourrir. Nos adversaires – et ce ne sont plus les seuls nucléocrates, mais tous les partisans d’un système de production inégalitaire et destructeur, les capitalistes pour les nommer – sont bien plus habiles que les catastrophistes. Ils savent imposer le débat exactement là où ils sont les plus forts. Et, à Fukushima, le catastrophiste est tombé dans le piège du nucléocrate.

Toute critique des « dérives » de la technologie sans une vision radicale et radicalement opposée au progrès technologique apportera de l’eau au moulin destructeur du capitalisme, car le fonctionnement même de celui-ci repose sur l’accumulation non seulement de moyens de production et de marchandises, mais aussi de destructions et même de catastrophes. Ni la Seconde Guerre mondiale ni aucune guerre n’ont troublé la marche du capitalisme vers sa domination globale et sans partage à l’ère actuelle. Qui donc oublie que le capitalisme était en pleine forme dans les années qui ont suivi 1945 ? Fukushima, malgré l’horreur de cette situation et le drame que vivent les Japonais, ne troublera pas davantage la marche de la technoscience vers sa domination sans partage de notre environnement. En ce sens, Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, de même que la propagation des OGM sur cette planète, ne sont que l’image de la contamination de notre pensée par les catégories du Maître : la catastrophe maîtrisée – et la Seconde Guerre mondiale a débouché sur la « libération », qui est en dernière analyse la maîtrise de la folie guerrière – est le meilleur atout idéologique du Capital. On peut choisir de renforcer cet atout en criant au loup avec les loups et en ne regardant pas ce qu’est, au fond, la catastrophe réelle, ou alors en n’ayant pas le courage de la dénoncer. Car, dans un monde qui croit à ce point au développement, au confort, au progrès et à toutes les balivernes technologiques, c’est bien du courage plutôt que de l’inconscience qu’il faut pour proclamer que la catastrophe est quotidienne, qu’elle n’est pas un dommage collatéral du progrès ou du capitalisme mais son essence même.

Ce n’est pas la catastrophe qu’il s’agit d’éviter, c’est le système qui la génère dont il nous faut sortir, et vite. Sortir du nucléaire ? Sortir du capitalisme, plutôt – donc en finir avec les guerres, les Fukushima, les Monsanto et la destruction de tant d’humanité, et le plus vite possible.

Philippe Godard

Fondateur, en 1975, d’un mouvement écologique affilié à la Cité Fleurie, démissionnaire dès 1978 de ce qui dérivait déjà jusqu’à devenir plus tard « Les Verts », auteur du Dico de l’écologie (2006, De La Martinière Jeunesse) et d’OGM semences politiques (2008, Homnisphères).


Réponse à cet article :

Cher Philippe,

Je salue ton excellente contribution. Comme tu le proposes en « libre circulation » et que c’est le texte le plus intéressant que j’ai lu sur le sujet, je me suis autorisé à solliciter Bellaciao, e-torpedo et L’en dehors pour une publication. Un camarade souligne qu’il est dans la lignée de Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable coécrit par René Riesel et le regretté Jaime Semprun, publiés à L’Encyclopédie des nuisances.

Une remarque si tu le permets : la première partie de ta contribution, trop longue par rapport à l’évidence lumineuse de tes conclusions, déséquilibre en quelque sorte l’ensemble ; je veux dire, qu’en restant longtemps sur ta première partie on se prend à craindre que ne vienne jamais la seconde, c’est-à-dire l’évidence qui embrasse la totalité. D’ailleurs tu n’emploies à aucun moment le mot « totalitarisme ». Considères-tu son usage galvaudé ? Pourtant dans le sens que lui prête Orwell, les faits remarquablement exposés dans ta première partie, relèvent bel et bien du totalitarisme. Pour l’humanité toute entière, une catastrophe évènementielle s’ajoute et accroît la catastrophe quotidienne. La proportion humaine des pays les plus riches y « consent », dans la servitude volontaire de l’usager et de l’ouvrier d’une centrale et par une responsabilité nettement plus avérée par la compromission technique des scientifiques et financière des affairistes nucléocrates. De sorte que la responsabilité est diluée autant qu’on se soumet à cette dilution sans ruptures nécessairement collectives avec la totalité de la société des classes.

La nature ne fait pas de distinctions de classes et l’homme capitaliste prétend utiliser ses richesses et atténuer ses méfaits, par la technique, dans la société des classes. Il n’en a pas respecté les contours sacrés, et c’est sa seule oeuvre, la religion scientifique et technique, comme nouveau mythe fondateur du capitalisme, à la mort de Dieu, qui propage le désastre, bien au delà, des conditions de la nature, mais aussi des conditions préalablement imposées par ces excroissances capitalistes que furent le nazisme et le stalinisme. 6 millions était un chiffre réservé aux juifs, puis aux pauvres, la radioactivité ne devrait pas faire de différences entre un occidental copieusement nourri et un sudiste affamé, c’est en cela qu’on passe du capitalisme, si j’ose dire « à papa », à la vraie nature du capitalisme, c’est à dire la destruction de l’humanité, sans considérations de classes, qui est la suite parfaitement logique et technologique de la destruction de l’humanité en chacun : car continuer à « vivre », sans faire œuvre critique globale, alors qu’un être humain sur dix meurt chaque années, alors que 9000 enfants meurent de malnutrition chaque jours, qu’il ne s’agit pas de fléaux, de sorte qu’ils ne sont porteurs d’aucune fatalité, mais qu’ils sont bel et bien inclus dans le système, l’abandon de l’ambition socialiste et anarchiste de la société sans classes conduit irrémédiablement à cela. En un mot c’est le régime de la mort, quotidiennement pour tous, qu’on meure effectivement ou qu’on tolère de « vivre » quand d’autres meurent alors qu’ils ne le devraient pas. La discipline de la mort va de pair avec discipline de la haine. Cette inversion du monde induit que nous ayons nécessairement tous intégrés l’esprit totalitaire et qu’il n’y a de possibilités de se racheter que par ruptures radicales. Jan Zabrana consignait dans son journal « Le notice nécrologique de ma génération (sans doute la dernière dans ce cas) pourrait être – peut-être, je n’en sais rien – : Ta foi t’a perdue. Dorénavant ne survivront que ceux qui n’auront aucune foi en rien, ou seront prêts à la renier à tout moment, à la désavouer, la sacrifier, la rejeter »

Dans cette inversion, il y a ce qui, à mon sens, révèle le mieux l’esprit totalitaire et combinard de la plupart des gens, qu’ils appellent le fascisme ou qu’ils le déplorent. Je veux dire que si l’on peut encore se prêter, entre véritables amis, une certaine droiture, elle est effectivement, dans un monde, comme tu le suggères, à l’envers, un trait par lequel on est assez copieusement partout piétiné. Pour tenir ce point de vue, il faut être soi-même ou plutôt droit et avoir déchanté, ou il faut être au contraire parfaitement conscient qu’on floue régulièrement des personnes parce qu’elles sont précisément droites. « (…) Les gens du peuple sont avares de respect, et quoique disposés à l’accorder gratis aux personnes de qualité, ils n’en ont jamais pour leurs égaux, sans se faire payer ». (« Tom Jones » d’Henry Fielding)

Il me semble que la peur et la cupidité par lesquels la droiture est régulièrement flouée ne sont pas les seuls ressorts psychologiques. Le « Il faut bien vivre » égoïstement et sans plus guères de scrupules, cette rage de jouissance, désormais sans mesures de « l’homme du siècle » se couple parfaitement avec « La Fausse parole » telle que la rapporte Armand Robin « Peut-être le processus de mutation de l’espèce humaine en une sorte de chose ayant vitalement besoin de non-parole est-il plus avancé que les esprits les plus vigilants ne le soupçonnent ; peut-être quotidiennement côtoyons-nous déjà toute une catégorie d’objets, gardant provisoirement le nom d’hommes mais n’ayant de commun avec l’humanité que les formes extérieures irréductibles d’un tout petit nombre de comportements élémentaires »

C’est pourquoi l’ignorance et la naïveté des gens, à l’égard du pouvoir, dont on dit qu’elles sont si prononcées, il m’arrive souvent de penser qu’elles sont feintes, la plupart des gens versant dans une bien volontaire négation, préfèrent au réel le mythe car il y a immédiatement, plus de profits à tirer du mythe puisqu’il gouverne, « d’où, en permanence, chaque jour recommencée, avec un incroyable acharnement, la construction d’un monde purement mythique superposé par tous les moyens au monde réel » (« La Fausse Parole » d’Armand Robin). La logique, le raisonnement logique est perdu. Les faits sont rarement reliés entre eux. Les gens oublient, ils tirent des faits secondaires et s’abstiennent d’évoquer des faits essentiels. Ce qui en ferait des ignorants, des naïfs et des « perdants » du point de vue du sort commun de l’humanité, de sa parole et de sa sensibilité proprement humaines, en fait des pragmatiques, combinards et des « gagnants » pour leurs seuls intérêts, immédiats, circonscrits à des jouissances pratiques et conventionnelles.

Après Tchernobyl on sut que la France fut le seul pays a cacher si outrageusement le fait qu’il y avait des risques sur son propre territoire. Pourquoi ? Parce que la France est le pays le plus nucléarisé d’Europe et qu’elle vend beaucoup de centrales. Les gens ont cru l’Etat, ils ont accrédité le mythe… et quand on parle des cancers de la thyroïde, ça ne paraît pas soulever beaucoup de colères. Au Japon on dit que c’est un périmètre de 20km autour de la centrale qui est dangereux, les médias le relayent hypocritement et c’est encore un public hébété.

Après les attentats du 11/09, un bureaucrate d’EDF prétendait, par voie de presse, qu’il y a, pour les centrales, un risque zéro contre tous types d’attaques terroristes. Nous ne fûmes pas nombreux à relever ce mensonge et moins encore à affirmer l’alliance objective de l’Etat et du terrorisme. Dans ma jeunesse, dans les années 80, les militants écologistes passaient pour ringards et quand, aujourd’hui, je rapporte ces mots des argousins à un militant anti-nucléaire, dont le camion (par bombe) venait d’exploser, « tu t’es fait trop remarquer », la plupart des gens ne paraissent pas vouloir comprendre tout ce qu’implique un tel fait ou plutôt ce qu’il confirme. Notamment que les associations, les syndicats, les partis ont beau se multiplier et réclamer, pacifiquement, des réformes toujours dilatoires, par d’implorants slogans qui ne témoignent d’aucune détermination (« nous voulons pouvoir choisir »), le catastrophisme, l’administration du désastre et la soumission durable se prolongent et surenchérissent, laissant, dans l’impuissance cumulée du réformisme, des forces d’opposition de plus en plus désertées et divisées. Ceux qui sont gagnés par la lassitude à mesure de l’intensification de la menace dans leurs propres existences, se trouvent naturellement opposés aux professionnels de l’opposition confortés dans leur rôle de représentants de l’illusoire pluralité. Dans « La planète malade » Guy Debord entrevoyait « les choix terribles du futur proche laissent à cette seule alternative : démocratie totale ou bureaucratie totale ». « La révolution ou la mort, ce slogan disait Debord n’est plus l’expression lyrique de la conscience révoltée, c’est le dernier mot de la pensée scientifique de notre siècle ».

Je les invitais à en parler, ils ne le faisaient pas… Or sans paroles libérées, je ne vois pas de possibilités que les gens puissent sortir de cette spirale de naïveté, d’ignorance, de négation, entretenus par la propagande et son mythe, dans l’accablement des peurs et le soulagement de la cupidité. Ils ont accès à la télévision grand format à écran plat et à toutes sortes de pacotilles marchandes et c’est bien ce qui semble le plus compter. Orwell qui consacra toute une vie à la défense du prolétariat et à l’espoir que demeure, contre le totalitarisme, la décence ordinaire des petites gens, confiait, avant sa mort, ses craintes qu’un poste de télévision puisse avoir plus de valeur que le sort des peuples du sud, pour ces gens ordinaires. Dans un tel monde l’information tient lieu de propagande pour la Cité, tandis que la publicité devient information qui importe au quotidien de l’homme occidental à mesure que le prix et les caractéristiques de tel produit sont plus décisifs à changer sa vie que le sort des mutilés de guerre et de la famine dans telles contrées lointaines. Or, en un mot, cher Philippe, la proportion « humaine » qui est la plus directement coupable des catastrophes événementielles, s’impose, sans oppositions véritables (en tous les cas impuissante), puisqu’ils imposent la fausse parole du mythe technicien et scientifique, qui devient le mythe politique de la démocratie par le spectacle, pour toutes réponses au désastre quotidien et événementiel du mythe technicien et scientifique, propagé par le spectacle.

Dans l’inversion du monde, la dernière chose qu’il nous faut, ce sont ces pompiers pyromanes, actionnaires majeurs de l’industrie du Feu, qui pissent sur un brasier international, devant des caméras, pour faire croire qu’ils veulent éteindre l’incendie ; je veux dire qu’avec leur psychologie entièrement vouée et totalement habitée par le totalitarisme, il est indispensable d’écarter de tels hommes. Orwell dont il est fallacieux, sinon malhonnête de réduire l’œuvre aux dimensions d’une machine de guerre anti-communiste ne prédisait rien moins que l’avènement d’un Homme nouveau dans le contexte « terrifiant des dictatures modernes ». « Rien ne garantit disait-il que cette « nature humaine » soit un facteur constant. Il se pourrait fort bien qu’on arrive à produire une nouvelle race d’hommes, dénuée de toute aspiration à la liberté, tout comme on pourrait créer une race de vaches sans cornes ».

Régis Duffour, le 19 mars 2011.

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