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Politis et le transhumanisme, 2013

Hors-sol et Pièces et Main d’œuvre

Politis et le transhumanisme :
une autre réification est possible

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

Le numéro estival de Politis [1] consacré au transhumanisme (c’est-à-dire à l’anthropophobie) célèbre l’inévitable : « L’homme augmenté, c’est déjà demain ». En couverture, un couple d’hommes-machines dénudé, érotisé et baigné d’un bleu extra-terrestre caresse l’œil du lecteur. Quatorze pages de feinte neutralité précèdent une page d’interrogation citoyenne, aux bons soins de Jacques Testard, co-promoteur de la reproduction artificielle de l’homme (avec René Frydman) et de la fondation Sciences citoyennes. Quand Politis défend les dernières innovations technologiques, ce n’est pas la gauche de marché (Le Monde, Libération, France Inter), mais la gauche de la gauche (Monde diplomatique, L’Humanité, Là-bas si j’y suis) qui s’exprime. Leur transhumanisme sera donc pour tous, égalitaire, et régi par l’État afin de garantir une plus grande « quantité de vie » à des humains « augmentés ». [NdE : en vert, quelques compléments]

Esthétiser pour dépolitiser

L’auteur de bédés d’anticipation Enki Bilal est la vedette de ce numéro. Son interview et ses illustrations « célèbre[nt] la part mécanique des êtres vivants ». L’homme étant déjà une machine, pourquoi refuserait-il des implants neuro-électroniques ? Un cliché réductionniste que le dessinateur expose également au Musée des arts et métiers – du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), devenu depuis quelques années un centre de recherche et de propagande au service des NBIC (nanos, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). C’est au Cnam qu’ont eu lieu le « NanoForum » et le pseudo-débat sur la biologie de synthèse perturbé par des Chimpanzés du futur [2] en avril 2013.

L’expo de Bilal est intitulée « Mecanhumanimal » en référence à l’hybridation fantasmée des êtres vivants et de la machine :

« L’augmentation c’est à la fois l’imaginaire et la réalité. »

Dans Politis comme aux Arts et métiers, Enki Bilal a la charge d’exalter esthétiquement un monde exigeant de chacun de se surpasser – avant de « s’augmenter » dans un futur imposé :

« Moi, je pars du réel pour me projeter dans un futur proche où je laisse à l’imagination la possibilité de prendre le pouvoir. »

L’imagination ? Rien que l’illustration des programmes de recherche technologique en cours [3].

La cinéaste Leni Riefenstahl, à sa façon, avait célébré l’avènement d’un Übermensch (pas encore connecté mais déjà homme-machine), voici trois-quarts de siècle. Et avant elle, Marinetti et les futuristes italiens des années 1910 glorifièrent la machine, la vitesse, la guerre, et plantèrent le décor du fascisme. Aussitôt imités par les cubo-futuristes soviétiques. Totalitarismes hier, techno-totalitarisme aujourd’hui.

Les rétro-futuristes de Politis jouent également de cet imaginaire. Séries télé, bandes dessinées et romans d’anticipation nous acclimatent à ce monde-machine : « Sciences et fictions : rêve ou réalité ? », feint de s’interroger le journal. Notons que le cauchemar n’est pas même envisagé. Tout juste s’inquiète-t-on de dysfonctionnements, telle la révolte des robots contre leurs créateurs. Comme dans la pièce de Capek (inventeur du mot « robot ») : RUR, Rossum’s Universal Robots, en 1920. Si le monde-machine tourne rond, Politis ne trouve rien à redire. Au contraire pour nous, le cauchemar, c’est l’ordinaire du progrès éradiquant sans opposition ce qu’il nous reste d’humanité.

Et le dossier d’enfiler, imperturbable, les pseudo-questions de Jean-Michel Besnier, philosophe tourne-veste – qui après avoir célébré Demain les Posthumains (éd. Pluriel, 2012) en 2009, susurre maintenant de vagues réserves sur la fabrique de L’Homme simplifié (éd. Fayard, 2013).

« Est-il tordu d’éprouver du désir pour un robot ? Est-ce mal de le frapper ? L’apporter à la casse, est-ce du recyclage ou un abandon ? Kate Darling, chercheuse en propriété intellectuelle et politique de l’innovation au MIT de Boston, constatant que les machines humanoïdes provoquent chez nous des émotions, a repris l’idée de donner des droits aux robots. […] Et défendre les 100 % humains, est-ce du racisme ? » (Politis)

Les Etats-Unis étant aujourd’hui le lieu classique du techno-capitalisme, c’est-à-dire du système dominant dans le pays dominant, il est logique qu’ils exportent leur idéologie dominante, si abjecte et niaise soit-elle, jusque dans une feuille de gauche hexagonale, aussi anti-impérialiste qu’elle se prétende.

Comme tous les promoteurs de la convergence NBIC, Politis milite pour l’encadrement des pseudo « dérives » – en fait, inscrites dans le projet comme le fruit est en germe [4] – (encore un comité d’éthique ? une « haute autorité indépendante » ? des seuils, des normes, des procédures ? des lois révisées avec « l’avancée des connaissances » ?), et fait le tri entre « bonnes » et « mauvaises » applications supposées :

« À ne considérer que smartphones et progrès de la médecine, on ne voit que les bienfaits des nouvelles technologies. »

Pour Politis, ce journal citoyen, il va de soi que le smartphone constitue un bienfait, et il est bon que le nucléaire (la radiothérapie) soigne du nucléaire (le cancer). Autre bienfait espéré par ce journal progressiste :

« Les robots de service, vieux fantasme de la fiction. Des machines pour faire les courses, plier le linge mais aussi accompagner les personnes âgées, permettant ainsi leur maintien à domicile. »

Car savez-vous, les paysans autrefois ne mouraient pas à domicile. Vivement les robots de service pour économiser la peine de soigner nos vieux ou le salaire des auxiliaires de vie humains. On mesure l’acuité de ce regard critique. Dans le débat sur les drones, Politis défendrait que « tout dépend de ce qu’on surveille et de sur qui on tire ».

Naturaliser le progrès technologique

A quoi bon s’opposer ? Si l’on en croit les vesses philosophales des chercheurs interrogés et d’Enki Bilal, la nature humaine serait intrinsèquement portée vers l’« augmentation » de ses « capacités » :

« Le transhumain est lié à notre évolution […]. C’est l’un des premiers rêves de l’homme qui se demande comment améliorer ses performances. […] Le transhumanisme est dans nos gênes. »

Et le prochain dossier de Politis abordera « Le Benchmarking dans les sociétés pré-colombiennes. » ?

Bilal poursuit :

« Je rêve qu’on puisse intervenir sur le cerveau humain pour y maintenir de l’humanité. »

Le remède à la déshumanisation engendrée par l’aliénation grandissante de la vie humaine au rythme et aux exigences des machines et par la rationalisation de l’existence dans les sociétés industrielles ? Une opération technique, bien sûr ! La technologie recèle en elle-même le remède à ses propres maux ! Et c’est bien pour cela que ses progrès sont iné-luc-ta-bles… Mettez-vous bien ça dans le crâne !

Ainsi essentialisée, la technologie se justifie hors des conditions matérielles et sociales qui la font émerger. Il n’y a donc rien à débattre.

Bien sûr, ce n’est pas « l’homme » qui veut s’augmenter, mais les chercheurs, industriels et décideurs qui imposent de nouvelles normes surhumaines – biotechnologiques – auxquelles les simples humains doivent se soumettre (s’ils en ont l’argent) pour survivre dans la guerre de tous contre tous. Crève ou marche.

Les individus à qui Politis offre une tribune sont mandarins de l’université et/ou entrepreneurs du transhumanisme. Tel le riche énarque et chirurgien Laurent Alexandre, fondateur du site en ligne Doctissimo (propriété de Lagardère) et de DNAvision, entreprise qui propose le séquençage ADN à ses clients fortunés – en attendant que la gauche institue un service public du séquençage personnalisé :

« Nous aurons la capacité technique de bricoler la vie, et rien ne nous empêchera d’user de ce pouvoir ».

Auteur de La mort de la mort (éd. xxx), il déclare :

« De l’homme réparé à l’homme augmenté, il n’y a qu’un pas qui sera inévitablement franchi. »

Ce Laurent Alexandre prêche régulièrement dans Le Monde de Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse – ces figures emblématiques de la gauche – des thèses comme celle des « déterminants génétiques de l’intelligence » [5] qui fondent le programme de séquençage ADN des « surdoués », en République populaire de Chine. Plutôt que d’y voir un programme eugéniste, le scientifric s’inquiète des conséquences sur « la compétition économique entre l’Asie et l’Occident. » Avis aux philo-communistes de Politis : le génie génétique est un projet marchand et non l’embryon d’une humanité sans classes.

Dans l’interview à Politis, Bilal déclare :

« Quand j’ai vu apparaître les Talibans en Afghanistan au milieu des années 1990, cela m’a fait très peur. J’ai alors imaginé un monde obscurantiste où j’ai mélangé tous les extrémistes des religions du monde entier […] voulant éradiquer la pensée et l’intelligence et mettre le monde au pas. »

Que cet obscurantisme prenne de nos jours, dans les nations dites développées, la figure du scientisme et que le transhumanisme soit le dernier avatar idéologique des fanatiques de l’aliénation, cette idée n’effleure même pas notre indécrottable progressiste…

Une autre anthropophobie est possible

Nous connaissions l’atome pacifique et les OGM contre la faim, voilà qu’« un autre transhumanisme est possible » avec l’association française de transhumanisme Technoprog (AFT) promue par Politis. Et pour cause : Marc Roux, son président à gauche de la gauche, craint le développement d’une « humanité à deux ou plusieurs vitesses » contre laquelle un « revenu universel de bon niveau » permettrait à chacun d’avoir « la liberté réelle » de s’améliorer. Vivement le Front de Gauche pour un service public de l’eugénisme. Et une formation scientifique dès le plus jeune âge pour s’updater au monde-machine en construction :

« Il n’est plus suffisant de se soucier d’enseigner un monde passé, à travers l’histoire, la littérature ou l’histoire de la philosophie. » (Technoprog)

Dans la querelle des « deux cultures » (C. P. Snow, 1959), Politis a choisi son camp et milite pour la liquidation des vieilleries humanistes.

Entre autres progrès, l’AFT plaide pour les diagnostics pré-implantatoires et prénataux afin d’« améliorer » l’espèce humaine et d’« assumer notre capacité à orienter notre évolution ». Technoprog aboie contre ceux qui « ressasse[nt] ce réflexe irrationnel » d’une « dérive » eugéniste bien qu’elle soit déjà la norme dans les élevages d’ovins, de caprins et de bovins avec les bienfaits connus sur la santé des troupeaux et l’autonomie des éleveurs.

L’AFT s’impatiente à l’idée de maîtriser la cryogénie en vue de l’immortalité. Elle s’enthousiasme pour ces plantes de synthèse qui émettent de la lumière, pour les steaks produits in vitro, et la reproduction artificielle de l’humain (PMA). Elle défend l’exploitation du ventre des prolétaires (au sens premier les prolétaires n’ont que leurs enfants comme richesse) grâce à la « gestation pour autrui ». Elle réclame la dépénalisation des produits de la « pharmacopée scientifique ou traditionnelle, qui peuvent permettre d’obtenir des états améliorés d’éveil, de concentration, de mémorisation, d’imagination, etc. » Compétitifs, les salariés français sont déjà les premiers consommateurs d’anxiolytiques au monde. Mais ce n’est jamais trop.

L’impasse de la gauche

Avec la féministe anthropophobe Donna Haraway, Marc Roux défend :

« La liberté la plus étendue possible quant à l’usage, la transformation voire l’augmentation de son propre corps. […] La société et l’État devrait [sic] intervenir le moins possible face à la responsabilité du choix des individus, mais aussi celle des parents ou futur parents, quant à l’usage du corps. » (Propositions technoprogressistes)

Cette escroquerie libertarienne – cybertarienne – n’est possible que grâce à une organisation sociale, scientifique et technologique, étatique et capitaliste, sans laquelle ces individus sous perfusion technologique ne seraient rien : le système fournissant les moyens de leur pseudo liberté. La liberté de recherche de l’Inserm ou de l’hôpital Necker ne seraient rien sans les millions d’euros de budget librement ponctionnés sur la valeur librement créée par des travailleurs libres.

Depuis dix ans, et malgré les multiples alertes des luddites et du courant anti-industriel, la gauche s’est abstenue de s’exprimer sur la révolution techno-industrielle des NBIC. Elle s’est tue même quand les nanotechnologies et la numérisation du monde étaient célébrées au nom de « l’innovation » dans les discours des chefs d’Etats et des institutions internationales, et dans les rapports économiques et scientifiques. Au mieux, elle s’est risquée en de rares occasions à de lénifiantes interrogations sur leurs possibles « dérives ». Au bout de dix ans, on la voit enfin prendre parti. Pour le fait accompli – If you can’t beat them, join them.

Elle suit ainsi sa pente naturelle. Un siècle après cette révolution industrielle dont la guerre de 1914-18 fut l’exposition universelle, grâce au déchaînement de l’industrie et des forces productives, cette gauche qui n’a rien appris et qui n’a rien oublié, célèbre « L’industrie, socle de la puissance » :

« Le développement de nouveaux champs sectoriels s’ouvre avec les technologies vertes, les énergies décarbonées et la capture et le stockage du CO2, les biotechnologies et les sciences du vivant, la chimie du végétal, les nouveaux matériaux, les nanotechnologies, les sciences cognitives et les nouvelles technologies informatiques. Autant de pistes pour une nouvelle révolution productive. »

Le Monde diplomatique, mars 2012.

Ce n’était pas une aberration. Le dossier de Politis confirme que la gauche a fait son choix. De la ministre socialiste Fioraso au Front de Gauche, elle ne voit de futur que dans la fuite en avant technologique. « FabLabs », « big data », biologie de synthèse, puces RFID, robots. En avant toute, vers un nouveau siècle de pillage, de ravages, de marchandisation des « ressources », et de déshumanisation.

Hors-sol et Pièces et main d’œuvre

Lille, Grenoble, 22 août 2013.

A lire aussi :

« Le transhumanisme de Politis (pourquoi je ne suis pas de gauche », par Fabrice Nicolino


[1] Politis n°1263-64-65 du 25 juillet au 28 août 2013.

[2] Voir “Les chimpanzés du futur au pseudo Forum de la biologie synthétique” sur <www.piecesetmaindoeuvre.com> et le film La révolte des chimpanzés du futur sur <https://vimeo.com/66593144&gt;.

[3] Voir “L’art de nous acclimater à la technopole” par Tomjo sur <hors-sol.herbesfolles.org>.

[4] Voir le rapport de la National Science Foundation, « Converging technologies for improving human performance », 2003.

[5] « La guerre des cerveaux », 9 mars 2013.

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