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Lettre ouverte au Musée de la préhistoire des gorges du Verdon de Quinson, 2009

Cette lettre ouverte a été envoyée aux responsables et aux personnels du Musée de la préhistoire des gorges du Verdon de Quinson le 27 juin 2009, lors de l’année Darwin. L’auteur s’est également rendu à une des conférences organisées par ce musée avec Patrick Tort. Il fut impossible de discuter du contenu de cette lettre avec aucun des conférenciers ou des organisateurs. Personne n’a répondu aux questions qui étaient posées dans cette lettre.

Mesdames, Messieurs,

J’ai découvert récemment le Programme départemental 2009, publié par le Conseil Général des Alpes de Haute Provence, intitulé Du temps du monde au temps de l’homme où se trouve la présentation de votre exposition « Les sciences de l’évolution : de Darwin aux biotechnologies du XXIe siècle ». Je salue votre initiative et surtout votre volonté de « donner des clés objectives de réflexion au public », comme vous l’écrivez p. 30. Mais, en matière de « clés objectives », je constate que le texte de votre « Panneau introductif de l’exposition » comporte de graves lacunes et inexactitudes:

1) Darwin et Wallace ne sont pas à l’origine de la théorie de l’évolution. Celui qui en est à l’origine, c’est un certain Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) avec la publication, quelques mois après la naissance de Darwin, il y a deux cents ans, de sa Philosophie zoologique (1809).

2) Ni Darwin ni Wallace n’ont élaboré une théorie de l’évolution. Ni l’un ni l’autre n’emploient le terme d’évolution, qui avait pourtant pris son sens moderne en Angleterre en 1850 avec les écrits d’Herbert Spencer, philosophe connu personnellement de Darwin.

3) Darwin (tout comme Wallace) a surtout élaboré un mécanisme expliquant l’adaptation des êtres vivants à leurs conditions d’existence. L’adaptation n’est qu’une partie (passablement confuse d’ailleurs) du problème de l’évolution des êtres vivants. Darwin le dit lui-même dans l’introduction de L’Origine des espèces (1859) :

« On comprend facilement qu’un naturaliste qui aborde l’étude de l’origine des espèces et qui observe les affinités mutuelles des êtres organisés, leurs rapports embryologiques, leur distribution géographique, leur succession géologique et d’autres faits analogues, en vienne à la conclusion que les espèces n’ont pas été créées indépendamment les unes des autres, mais que, comme les variétés, elles descendent d’autres espèces. Toutefois, en admettant même que cette conclusion soit bien établie, elle serait peu satisfaisante jusqu’à ce que l’on ait pu prouver comment les innombrables espèces habitant la Terre, se sont modifiées de façon à acquérir cette perfection de forme et de coadaptation qui excite à si juste titre notre admiration. » (p. 47 de l’édition de poche GF).

Il le répète vers la fin de sa vie dans son Autobiographie (1876) :

« Bien que je n’aie guère réfléchi à l’existence d’un Dieu personnel avant une période bien plus tardive de ma vie, je livrerais les vagues conclusions auxquelles je suis parvenu. Le vieil argument d’une finalité dans la nature, comme le présente Paley, qui me semblait autrefois si concluant, est tombé depuis la découverte de la loi de sélection naturelle. Désormais nous ne pouvons plus prétendre, par exemple, que la belle charnière d’une coquille bivalve doive avoir été faite par un être intelligent, comme la charnière d’une porte par l’homme. Il ne me semble pas qu’il y ait une plus grande finalité dans la variabilité des êtres organisés et dans l’action de la sélection naturelle que dans la direction d’où souffle le vent. Tout dans la nature est le résultat de lois immuables. » (p. 83, éd. Seuil 2008)

Avec cette dernière citation, on voit que le problème de Darwin est d’expliquer l’adaptation sans recours à l’intervention divine, mais à l’aide d’un mécanisme aveugle et impersonnel : la sélection naturelle. Par là, il cherche à réfuter la Théologie naturelle (1803) de William Paley qu’il avait étudiée assidûment lorsqu’il était étudiant en théologie à Cambridge. A travers son travail scientifique, Darwin cherche en fait à en finir avec ses croyances religieuses et ses illusions de jeunesse. Mais – et c’est un point particulièrement important qu’il faut souligner – en cherchant à évacuer Dieu et ses « créations spéciales » de l’histoire naturelle, Darwin ne s’attelle pas à la résolution d’un problème véritablement scientifique, mais avant tout idéologique. Evacuer Dieu de l’histoire naturelle n’est pas un problème scientifique, puisque par définition la science cherche à comprendre l’univers comme un ensemble de processus animé uniquement par des forces matérielles.

4) Il est donc totalement abusif de faire de Darwin et de L’Origine des espèces un « véritable ouvrage fondateur de la biologie moderne ». Le véritable fondateur de la biologie en tant que science à part entière est Lamarck. C’est lui qui invente le terme biologie et fonde la chose avec sa Philosophie zoologique, puis avec son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815) qui, outre une théorie de l’évolution, contient également une théorie expliquant la nature très particulière des êtres vivants, précisant en quoi ils se distinguent des objets inanimés (et des machines). On ne trouve rien de tel chez Darwin, au contraire, car tout comme celui de l’évolution, ce problème lui est étranger.

Il le dit lui-même :

« Ce n’est pas une objection valable que de dire que, jusqu’à présent, la science ne jette aucune lumière sur le problème bien plus élevé de l’essence ou de l’origine de la vie. Qui peut expliquer ce qu’est l’essence de l’attraction ou de la pesanteur ? Nul ne se refuse cependant aujourd’hui à admettre toutes les conséquences qui découlent d’un élément inconnu, l’attraction, bien que Leibniz ait autrefois reproché à Newton d’avoir introduit dans la science “des propriétés occultes et des miracles”. »

Dans cette citation, tirée de la conclusion de la dernière édition de L’Origine des espèces (1876), il compare la vie à une force physique semblable à la gravitation, dans la plus pure tradition vitaliste du XVIIIe siècle – justement celle contre laquelle Lamarck a bâti sa théorie ! Bien sûr, les idées de Lamarck ne furent pas retenues, et ce sont celles, beaucoup plus simples (voire simplistes) de Darwin et de la génétique qui se sont imposées, principalement parce qu’elles correspondaient à la vision du vivant comme machine [1].

Il est regrettable de constater qu’en biologie, ce sont également les vainqueurs qui réécrivent l’histoire en fonction de leur triomphe. Et ce n’est certes pas avec l’hagiographe officiel du darwinisme en France, Patrick Tort, que cette situation va s’améliorer [2]

5) L’opposition entre science et religion qu’aurait provoquée L’origine des espèces est une légende née à la fin du XIXe siècle. L’historien de la biologie André Pichot l’explique dans son dernier ouvrage :

« Dans les pays anglo-saxons notamment, certaines religions, plus ou moins sectaires (mais néanmoins bien ancrées dans la société), avaient depuis longtemps concocté des lectures de la Bible assez curieuses, et imaginé des conceptions de l’homme bien pires que celles qui consistaient à le faire descendre du singe. A côté d’elles, Darwin fait figure d’enfant de chœur. »

A. Pichot, Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin, éd. Flammarion, 2008.

Vous ne manquez évidemment pas de relater toujours la même et, semble-t-il unique, anecdote : l’échange entre Thomas Henry Huxley, qui se surnommait lui-même « le bouledogue de Darwin », et l’évêque Samuel Wilberforce en 1860, ce dernier demandant à l’autre s’il descendait du singe par sa grand-mère ou par son grand-père. Or Darwin ne parle pas des origines de l’homme dans L’Origine des espèces, il ne le fera que plus d’une décennie après dans son ouvrage La descendance de l’homme et la sélection sexuelle (1872), et ce sera pour dire qu’il préfère descendre d’un gentil singe plutôt que d’un des horribles sauvages qu’il a vus durant son voyage. En fait, c’est Lamarck qui avait explicitement fait descendre l’homme du singe (des « quadrumanes », plus exactement) sans à l’époque provoquer de scandale (encore auparavant, Linné avait noté la similitude de conformation entre les singes et les hommes, sans proposer pour autant une filiation ni faire scandale).

6) Enfin, p. 32 vous annoncez « 2008 : premier clonage humain, cinq embryons humains clonés… ». Voilà qui me paraît abusif. Pour que le clonage soit réussi et effectif, encore faudrait-il que ces embryons arrivent à terme et soient viables. Est-ce le cas ? Si oui, il serait intéressant de préciser qui a réalisé cet exploit (les apprentis sorciers de la secte Raël ?). Mais en fait, vous savez pertinemment qu’il n’en est rien, et vous voulez surtout faire dans le sensationnel. Bref, dans la vulgarisation vulgaire.

7) Avec l’idée de la possibilité de réaliser une « programmation d’une descendance aux caractères souhaités » souhaitez-vous vraiment réactiver dans l’esprit du public les fantasmes liés à l’eugénisme ? J’espère que vous savez où tout cela à mené au XXe siècle (et pas seulement à cause des nazis) [3], et j’espère que vous savez ce que vous faites ainsi.

8) Ce qu’il y a « de plus intime et de fondamental » dans le vivant et plus encore dans l’homme, ce n’est certainement pas leur « patrimoine génétique et héréditaire » [4]. Réduire le vivant et l’humain à leur programme génétique est vraiment une vision misérable de la vie. Le savez-vous ? Les êtres vivants ne sont pas des machines et les êtres humains ne sont pas des automates. De quelle vision du vivant voulez-vous faire la promotion au juste ?

Je vous signale au passage que l’idée du programme génétique, inventée par Ernst Mayr en 1961, bien que très populaire chez les biologistes encore aujourd’hui, n’a strictement aucune espèce de fondement scientifique et pas plus de réalité [5].

9) Vous présentez le clonage humain comme inéluctable. Vous éludez ainsi tous les problèmes rencontrés lors du clonage des mammifères. Le clonage n’est pas une science, c’est moins encore qu’une technique : c’est un bricolage de paillasse fait par des laboratoires en mal de sensationnel et de financement. Les scientifiques ne savent pas pourquoi leurs manips fonctionnement ou ne fonctionnent pas, tout simplement parce qu’ils n’ont aucune théorie (sauf celle du programme génétique – qui n’existe pas) pour comprendre le vivant, et donc pour comprendre ce qu’ils font. Le reste des manipulations génétiques (OGM, thérapies, etc.) est à l’avenant…

D’autre part, ne pensez-vous pas que « dans un contexte de mondialisation incontrôlable », plutôt que de se poser des questions métaphysiques sur des problèmes qui n’existent pas, il serait plus pertinent de donner des « clés objectives » pour tenter de comprendre le rôle de la science biologique dans la société industrielle ? Et par exemple montrer en quoi concevoir le vivant comme une machine s’inscrit dans la volonté de formatage et de normalisation industrielle du vivant qui est à l’œuvre dans tous les domaines (de l’agriculture à l’éducation) et qui aboutit à des conséquences mortifères (nuisances, crise écologique et sociale). Bref, en quoi notre rapport à la nature (et donc à l’homme lui-même) est profondément vicié par une vision purement utilitariste, technicienne et marchande ?

Certes, cela est moins facile que de reconduire les fantasmes infantiles de toute-puissance (« où tout semble possible » comme vous dites) agités par la technoscience, – la religion du XXIe siècle (avez-vous entendu parler des transhumanistes ?).

Comme le disait André Pichot :

«Plus que jamais, la boutade de René Thom est d’actualité: En biologie, il pourrait être nécessaire de penser. Deux fois plutôt qu’une: travailler les concepts, et réfléchir aux conséquences de ce qu’on fait. »

Faire preuve d’un peu d’esprit critique serait là vraiment rendre service au public de votre exposition…

En attendant de vous rendre prochainement visite…

Bertrand Louart,

Membre du groupe Oblomoff de critique de la recherche scientifique,

département de biologie critique, section PACA


[1] A. Pichot, Histoire de la notion de gène, ch. X, éd. Flammarion, 1999.

[2] Voir la critique de son dernier ouvrage par Franck Cézilly, publiée le 31 octobre 2008 sur le site internet <nonfiction.fr>.

[3] A. Pichot, La société pure, éd. Flammarion, 2001.

[4] Voir Dorothy Nelkin et Susan Lindee, La mystique de l’ADN, éd. Belin, coll. Débats, 1998.

[5] Henri Atlan, La fin du «tout génétique», vers de nouveaux paradigmes en biologie, éd. INRA, 1999.

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