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François Jarrige, L’histoire de la pollution, 2011

Longtemps invisible dans les travaux des historiens, la pollution et son histoire sont devenues un front pionnier de la recherche, un objet qui permet d’interroger les grands aspects de la modernité industrielle. François Jarrige nous propose ici un tableau de ce champ de recherche nouveau et des questions inédites qu’il permet de soulever.

« Pollutions» Si certains mots expriment plus que d’autres l’air du temps, celui ci appartient bans nul doute aux concepts clés de notre époque La pollution est partout, elle a envahi les médias, sort des robinets, des pots d’échappement et naît de nos actes les plus quotidiens : surfer sur Internet génère par exemple 20 mg de CO2 par seconde. Pour nous, contemporains de la crise écologique globale, la pollution a acquis une évidence immédiate et inexorable Elle est locale et globale, elle concerne l’air, les eaux et les sols, elle peut être sonore, visuelle, paysagère, insidieuse ou massive, invisible ou spectaculaire. L’infinie diversité de ses formes, de ses manifestations et de ses effets donne le vertige. On ne compte plus les tableaux écologiques de la planète tentant d’établir un inventaire des pollutions, ni les rapports, livres et articles d’experts présentant l’ampleur des dégâts. Mais on commence tout juste à s’intéresser a l’histoire de ces rejets polluants.

En France plus qu’ailleurs, les pollutions ne semblaient pas intéresser les historiens. Geneviève Massard-Guilbaud notait récemment qu’en dépit de l’immense documentation disponible sur ce phénomène « des branches industrielles particulièrement polluantes, comme la chimie, ont pu être étudiées sans qu’une ligne ne soit consacrée a la pollution » [1]. On a pu rédiger des centaines de pages sur l’invention des pesticides ou sur les cheminées d’usine sans s’interroger sur les impacts humains et environnementaux de ces « progrès ». Il existe de multiples explications à ce désintérêt. Comme leurs contemporains, les historiens du XXe siècle partageaient une foi dans le progrès et les réalisations de la technoscience, qui les amenait à considérer les pollutions comme des effets certes regrettables, mais somme toute secondaires.

C’est d’abord aux États-Unis et dans le monde anglophone que l’intérêt pour ces questions s’est éveillé, dans le prolongement de l’activisme de la New Left des années 1960 et de la montée en puissance de la question environnementale. Dans les années 1980, des auteurs comme Martin Melosi, Bill Luckin, Peter Brimblecombe ou Joël Tarr ont posé les premiers jalons d’une étude des pollutions. Cette nouvelle discipline a même été l’un des pivots a partir desquels se sont développes les travaux d’histoire environnementale. L’origine militante de cette histoire et la faiblesse structurelle de l’écologie politique dans le champ intellectuel français ont peut-être accentue le désintérêt pour cet objet. Mais, depuis dix ans la situation a radicalement changé. Les travaux se sont multipliés à tel point que, désormais, les pollutions ont acquis une histoire.

L’«invention» des pollutions

La diffusion contemporaine du mot « pollution » participe de l’émergence plus large d’un ordre discursif qui a profondément modifié nos conceptions du monde, de la politique et des savoirs. Les discours sur la «gouvernance», l’» environnement », la « société du risque », la « société de la connaissance », le « développement durable », ont déplacé les rapports de force qui ordonnaient jusqu’ici le champ politique. Or il revient a l’histoire de préciser comment ce nouvel ordre s’est installé.

Même si le phénomène des pollutions ne naît pas au XIXe siècle avec l’industrialisation massive et la combustion du charbon, le statut particulier de la société industrielle justifie que les bouleversements économiques du XVIIIe siècle constituent, pour la plupart des auteurs, le point de départ de leur analyse du phénomène. Dans son sens moderne, la pollution désigne l’introduction d’une substance toxique dans un milieu donné, la souillure d’un milieu naturel par une action technique. Or la démultiplication de l’agir technique humain concomitante de la « Révolution industrielle » donne une importance nouvelle à ce phénomène C’est seulement avec l’industrialisation de la société que s’opère ce grand basculement étudié par Thomas Le Roux dans son Laboratoire des pollutions industrielles : l’homme s’est alors extrait de la biosphère pour devenir un sujet autonome, « libéré des contraintes, apte a exploiter sans limites les ressources naturelles et à modifier sans garde-fous son environnement pour les impératifs du progrès technique et de la croissance économique » [2].

La question des pollutions émerge progressivement à partir de la fin du XIXe siècle. L’historien nord américain Peter Thorsheim montre comment la pollution devient peu a peu un problème public majeur en Angleterre, première puissance industrielle du monde, face à une nature pensée comme pure et salubre. La multiplication des fumées et des smogs, la dépression économique des années 1870, poussent les acteurs à se préoccuper des nuisances résultant de l’industrialisation.

Le mot « pollution » apparaît dans ce contexte comme un concept unificateur commode, capable de donner sens et consistance à un ensemble de phénomènes et de pratiques qui dégradent l’environnement. En France, le mot ne commence a être utilisé dans son sens contemporain qu’a partir des années 1870, dans une acception plus scientifique que juridique et, dans un premier temps, pour parler des eaux plutôt que de l’air. L’émergence du mot est liée au besoin des scientifiques – chimistes et médecins principalement – de développer un nouveau concept pour décrire la dégradation des cours d’eau. Au cours du XXe siècle, le terme « pollution » sort progressivement des sphères savantes pour conquérir la société civile et devenir un mot d’ordre politique, popularisé aux États-Unis par Rachel Carson et son livre Printemps silencieux (1962), puis par les associations environnementales et les mouvements écologistes.

Une préoccupation ancienne

Si le mot est absent au XVIIIe et dans la première moitié du XIXe siècles, la chose est bien là. il existe de multiples nuisances résultant d’activités productives et des insuffisances de l’assainissement. Les études récemment publiées offrent un panorama de plus en plus large des pollutions qui accompagnent les premiers pas de l’industrialisation, au risque parfois de ressembler à un catalogue technique et descriptif. La nature des pollutions varie évidemment à l’infini selon les territoires et les activités productives, comme le montrent Estelle Baret-Bourgoin pour Grenoble ou Isabelle Parmentier pour le pays de Charleroi [3]. Ecrire l’histoire de ces pollutions est difficile en raison des problèmes techniques que pose l’étude des effluents et de leur comportement dans l’eau, l’air ou le sol. Les modes de dilution répondent notamment à des mécanismes complexes qui peuvent rendre certains composants toxiques tandis que d’autres sont éliminés. L’historien des pollutions doit prendre en compte ces dimensions sans pour autant limiter son récit à ces seuls aspects.

D’innombrables conflits et plaintes étaient suscités par ces nuisances artisanales et industrielles. Les contemporains n’étaient pas passifs, mais les catégories à travers lesquelles ils pensaient le phénomène différaient de nos représentations actuelles. Jusqu’au début du XIXe siècle, le « sale », le « malsain », « l’infectieux », le « corrompu » ou simplement la « puanteur » étaient les catégories qui permettaient de désigner et de penser ce que nous ne nommons « pollution » que depuis à peine cinquante ans. Les théories savantes dominantes, comme la médecine néo-hippocratique, qui faisaient des miasmes et des « choses environnantes » les déterminants de la santé, offraient d’ailleurs de puissants arguments pour justifier la dénonciation des rejets artisanaux et industriels.

Les recherches récentes laissent entrevoir de façon claire l’ancienneté des inquiétudes liées aux rejets des activités humaines et leurs risques pour la santé des populations. Si le terme « pollution » n’existait certes pas avant la fin du XIXe siècle, les luttes et controverses contre les pollutions ne venaient alors ni d’un souci environnementaliste ou écologiste avant l’heure, ni d’un désir de protéger la nature en tant que telle. La vision était anthropocentrée : il s’agissait de défendre sa vie, son activité, son emploi. La question des pollutions était d’abord une question sociale.

Consensus industrialiste et lobbies

Ce qu’il importe dès lors de saisir, c’est le processus d’acceptation croissante qui eut pour résultat d’estomper progressivement ce rejet. Comme le montre de façon très claire Jean-Baptiste Fressoz dans son travail sur le risque, « l’histoire de l’environnement ne doit pas être l’histoire d’une prise de conscience mais l’histoire de la production scientifique et politique d’une inconscience généralisée » [4].

Thomas Le Roux a démontré de son côté que la régulation environnementale existait bien sous l’Ancien Régime. le souci de préservation de la santé publique était très présent dans les règlements de police, et c’est seulement au XIXe siècle que la priorité a progressivement été accordée à l’industrie et à la production. L’absence d’intérêt pour les pollutions n’est donc pas le résultat de sociétés ignorantes, mais le produit d’une politique active de construction d’une « inconscience environnementale ».

Les réexamens minutieux du décret de 1810 sur les établissements insalubres montrent parfaitement ce point. Ce texte de loi fonde ce que l’on appelle le régime des installations classées : il instaure une nomenclature des établissements industriels en fonction de leur degré d’insalubrité et prévoit que tout entrepreneur désireux d’ouvrir une entreprise fasse une demande et se soumette à une enquête complexe. Parfois présente comme la première étape dans la lente émergence d’un droit français de l’environnement, il prouverait l’ancienneté d’un État impartial et soucieux d’intervenir pour modérer l’appétit de puissance des industriels en leur imposant des limites. Pourtant, derrière ce texte, on trouve un lobby qui associe savants, industriels et hommes d’État. Loin de limiter l’influence des industriels, ce décret marque au contraire le renforcement du pouvoir des chimistes sur les médecins et les autorités locales, et loin de freiner les abus de l’industrie, il contribue plutôt à protéger les industriels des plaintes en justice qui menaçaient leur croissance En confiant l’application du texte à la technocratie industrialiste du pouvoir napoléonien, lui-même soucieux de moderniser le pays pour renforcer sa puissance, la loi encadrait et limitait les possibilités d’intervention des simples citoyens. L’apparente contrainte que constituait pour la grande industrie polluante l’obligation d’obtenir une autorisation de l’administration n’était en réalité que la condition nécessaire à sa protection car, grâce à cette loi, les industriels étaient soustraits à la pression des riverains.

Dès l’origine, la réglementation est donc prise dans le jeu des lobbies, et elle n’en sortira jamais vraiment. Les travaux récents montrent d’ailleurs comment les industriels s’ingénient à contourner le système pour obtenir l’impunité, à l’image des fabricants d’acétylène du XIXe siècle qui se battent pour faire sortir leur produit de la liste des produits dangereux en inondant le ministre de brochures et en faisant jouer – comme toujours – la corde sensible du patriotisme et de la concurrence internationale. En France, il faudra d’ailleurs attendre la loi de 1917 réformant le décret de 1810 pour voir se généraliser les inspections des établissements classés.

La question des modes de régulation des pollutions est sans doute ce qui a le plus retenu l’attention jusqu’à présent. L’étude des styles nationaux qui apparaissent permet par exemple de distinguer la France, où prédomine l’État, la Grande-Bretagne, où les villes disposaient d’une plus grande autonomie, ou encore les États-Unis, où le recours aux procédures judiciaires était particulièrement important au début du XXe siècle

Il importe donc d’étudier comment s’est construite la liberté de polluer à l’époque contemporaine La pollution n’est pas d’abord un problème technique, elle s’inscrit dans un système associant éléments naturels et physiques, enjeux politiques et socio-économiques. Romain Garcier a ainsi étudié le « consensus lorrain » et montré à quel point l’importance exceptionnelle de l’industrie en Lorraine a empêché pendant longtemps toute remise en cause de ses rejets et pollutions. De même, l’enquête de Benjamin Ross et Steven Amter sur les grandes entreprises nord-américaines de l’industrie chimique au XXe siècle montre que la connaissance des risques et des pollutions existait avant la mise sur le marche des produits, contrairement au mythe selon lequel les fabricants auraient manqué d’information sur leur dangerosité. La fabrication de notre environnement altéré par les pollutions chimiques n’est pas le produit involontaire de la croissance industrielle, c’est aussi un résultat voulu et construit par les intérêts industriels et financiers, comme le montre en particulier la puissante action de lobbying et de fabrique de l’opinion de la Manufacturing Chemists’ Association dans l’entre-deux-guerres.

Une histoire en chantier

L’histoire des pollutions offre de multiples ressources pour penser l’évolution des pouvoirs et des formes de domination à l’époque contemporaine. A travers l’étude des rejets toxiques et de leur circulation, elle invite donc à dépasser les discours technocratiques des experts en développement durable pour penser les effets politiques, sociaux et culturels de l’industrie et de ses maux. Ainsi, l’histoire des pollutions implique-t-elle la prise en compte de l’inégale distribution sociale et spatiale des nuisances.

Aux États-Unis, l’intérêt pour les liens entre question sociale et question environnementale et pour les mouvements de « justice environnementale » s’est développé précocement, initié par des mouvements sociaux locaux luttant pour la prise en compte des inégalités environnementales dans les décisions d’aménagement et dans les choix d’implantation d’équipements pollueurs. L’étude des inégalités à l’égard des pollutions subies par les pauvres et les populations non blanches ont amené a théoriser le concept d’eco-racisme. Dans Environmental Inequalities, un livre majeur, Andrew Hurley a montre qu’a partir des années 1950, avec la suburbanisation et le développement du travail en col blanc, les inégalités d’exposition aux pollutions se sont renforcées au détriment des populations noires. Ce type de chantier semble prometteur susceptible de renouveler l’histoire sociale des mondes populaires. Qu’en est-il par exemple des grandes concentrations industrielles françaises comme Le Creusot ? Les historiens évoquent rarement les pollutions qui y sévissaient au début du XXe siècle, alors que ce conglomérat de bâtiments industriels et de cheminées était à l’époque l’un des lieux les plus insalubres et pollués de France.

Plus largement, le prisme des pollutions permet aussi d’interroger les logiques de la mondialisation contemporaine, le fonctionnement du système monde capitaliste, les inégalités qu’il génère comme ses dynamiques En suivant par exemple la manière dont les économies « avancées » externalisent leurs rejets polluants vers les pays les plus pauvres, on dément la fable souvent répétée d’une diminution des pollutions en Europe au cours du XXe siècle en mettant au jour qu’il serait plus juste de parler d’un déplacement des nuisances. Toute une littérature s’est d’ailleurs développée dans cette perspective, initiée notamment par les historiens subalternistes indiens et les travaux de Juan Martinez-Alier sur « l’écologie des pauvres », qui tentent de montrer la spécificité des mobilisations sociales des populations indigènes contre les pollutions et les atteintes a leur environnement naturel.

Longtemps invisibles dans les travaux des historiens, les pollutions sont devenues un front pionnier de la recherche, un objet qui permet d’interroger les grands aspects de la modernité industrielle. Le rôle de l’Etat et du politique, la construction des rapports sociaux et des inégalités, l’interaction entre territoires par-delà les frontières consacrées. Le recours à l’histoire montre que les pollutions ne sont pas un phénomène neutre, sur lequel on pourrait agir par une réponse purement technique. Celles ci créent des rapports économiques, sociaux et politiques et instaurent des logiques d’irréversibilité sur la longue durée. De nombreuses questions demeurent par ailleurs en suspens. Qu’en est il par exemple de l’histoire des réparations, des compensations et des diverses formes de dédommagements ? Que sait-on de l’histoire des technologies de dépollution qui demeurent aujourd’hui, dans le discours des experts, le seul remède possible ? Il est important de donner une histoire aux phénomènes de pollutions pour sortir du cercle vicieux de l’irréversibilité, et pour comprendre que les solutions techniciennes promues par les experts ne sont que la répétition à l’infini des vieilles lunes productivistes.

François Jarrige

Historien et maître de conférences a l’université de Bourgogne Ses travaux portent sur l’histoire de l’industrialisation et de ses controverses. Il est l’auteur de Les Luddites (avec Vincent Bourdeau et Julien Vincent, Ere 2006) d’Au temps des «tueuses de bras » Les Bris de machines a l’aube de l’ère industrielle (PUR 2009) et de Face au monstre mécanique (IMHO 2009)

Article de la Revue des livres n°9, novembre 2011.


[1] Geneviève Massard-Gailhaud, Histoire de la pollution industrielle. France 1789-1914, Paris, Editions de l’EHESS, 2010, p. 8.

[2] Thomas Le Roux, Le Laboratoire des pollutions industrielles. Paris 1770-1830, Paris, Albin Michel, 2011, p. 9-10.

[3] Estelle Baret-Bourgoin, La Ville industrielle et ses poisons. Les Mutations des sensibilités aux nuisances et pollutions industrielles à Grenoble, 1810-1914, Grenoble, PUG, 2005. Isabelle Parmentier, Histoire de l’environnement en Pays de Charleroi, 1730-1830. Pollution et nuisances dans un paysage en voie d’industrialisation, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2008.

[4] Jean Baptiste Fressoz, « La Fin du monde par la science, Innovations risques et régulations de l’inoculation à la machine a vapeur 1750 1850 », These d’histoire, EHESS, 2009. Parue sous le titre L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, coll. L’Univers historique, éd. du Seuil, 2012.

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