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Jean-Marc Lévy-Leblond, La science n’est pas neutre, 1969

En janvier 1969, Jean-Marc Lévy-Leblond recevait le prix scientifique J. Thibaud de l’Académie de Lyon. Il en profita pour se livrer dans son adresse de remerciements à une ébauche d’analyse critique et autocritique de la pratique scientifique en général et de la sienne en particulier, tirant la leçon des années passées et surtout de l’impact sur lui de mai 1968. Ce texte d’abord publié dans les Temps modernes (n° 288, juillet 1970, p. 131), fut repris dans de nombreux périodiques et plusieurs livres – il ne faisait qu’exprimer des idées arrivées à maturité simultanément un peu partout et largement développées dans le livre d’Alain Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond, [Auto]critique de la science, éd. du Seuil, 1973. 

Adresse a l’Académie des sciences, arts et belles lettres de Lyon à l’occasion de la remise du prix Thibaud

C’est avec beaucoup de satisfaction que je reçois aujourd’hui le prix Thibaud décerné par votre Académie. Et j’éprouve à pouvoir vous remercier de vive voix un plaisir tout particulier, dont j’espère vous faire comprendre ici la nature. C’est qu’en effet ce prix m’est utile et précieux pour plusieurs raisons. En particulier, il m’a fourni l’occasion d’approfondir un certain nombre de questions quant à ma situation de chercheur, de scientifique, ainsi que la possibilité d’exposer aujourd’hui quelques unes de mes conclusions.

Il est impossible en effet de recevoir un tel prix sans se poser quelques questions : pourquoi cette récompense, qu’ai-je fait de méritoire, aux yeux de qui ? Et, plus généralement, à quoi, à qui sert en définitive mon activité scientifique ? Pourquoi fais-je de la recherche, quelles sont mes motivations personnelles ? Pourquoi la société organise-t-elle la recherche scientifique ? Quel est le rôle de la science dans notre société ? D’ailleurs, ces questions sont de plus en plus fréquemment posées, dans notre milieu et en dehors, surtout depuis le grand mouvement de mai 1968 et les profondes remises en question qu’il a amorcées.

A toutes ces questions, il existe une série de réponses « naturelles ». N’est-il pas absolument évident en effet que la science aujourd’hui joue un rôle fondamental dans l’évolution de la société, et est le moteur essentiel de ses progrès ? Que le chercheur scientifique est aussi devenu l’agent essentiel du bonheur de l’humanité, et puise dans cette pensée ses motivations premières et ses plus grandes satisfactions ? Sous des formes à peine moins nettes, ce sont bien là, on le reconnaîtra, les thèmes d’un incessant discours entendu depuis l’école primaire jusqu’aux bancs de la Faculté, et diffusé tant par les organismes les plus conservateurs que par certaines voix prétendument révolutionnaires.

Il y a cependant de bonnes raisons d’émettre les doutes les plus sérieux quant à la validité de ces réponses. Considérons tout d’abord le rapport entre la recherche fondamentale et les progrès de la société. Deux des branches les plus coûteuses et les plus prestigieuses de la science actuelle sont sans nul doute la physique des particules à hautes énergies et la physique spatiale. Mais, où sont leurs contributions au progrès général ? A la quasi-unanimité, les physiciens des hautes énergies ne feront aucune difficulté pour avouer qu’aucune application n’est à attendre de leur domaine. Quant aux « retombées » tant vantées de la recherche spatiale, je ne connais que les casseroles en céramique réfractaire et autres « gadgets » analogues.

Bien entendu je suis d’autant plus à l’aise pour parler de ces problèmes, que mes propres travaux, ceux pour lesquels vous avez bien voulu me récompenser aujourd’hui fournissent un éclatant exemple de recherche « pure », c’est-à-dire gratuite et sans beaucoup d’intérêt autre que celui d’exciter la curiosité d’une vingtaine de spécialistes dans le monde. La plupart des travaux de recherche revêtent aujourd’hui ce caractère parfaitement ésotérique, et ne sont compréhensibles qu’à quelques rares initiés. Certes, il existe d’autres domaines où l’on entrevoit de gigantesques possibilités d’application : la médecine, l’agronomie, par exemple, semblent pouvoir apporter aujourd’hui certaines réponses techniques aux problèmes de la faim et de la maladie, qui sont ceux de la grande majorité de l’humanité. Mais justement, les structures sociales sont telles que ces solutions techniques ne peuvent pas être mises en œuvre. Qu’on songe simplement au scandale des hôpitaux bondés, de la médecine au rabais pour les classes populaires, des surprofits des industries pharmaceutiques et du manque de moyens de la recherche médicale en France, sans même aborder le problème des pays qui viennent d’échapper à la domination coloniale. Et si les progrès de la technique entraînent, en général, une augmentation de la productivité industrielle, il n’est pas de cas connu où ceci ait eu pour conséquence directe l’amélioration des conditions de vie des classes populaires. Il faut de dures luttes sociales, toujours à recommencer, pour contraindre les classes dirigeantes à ne pas utiliser à leur profit exclusif les possibilités nouvelles dégagées par la science moderne. Ainsi la modernisation technique des entreprises se traduit le plus souvent par des licenciements. De même, entre 1958 et 1968, les techniques et la productivité industrielle ont prodigieusement augmenté; mais il a fallu la grande grève de mai-juin 1968 pour que les ouvriers obtiennent globalement quelques améliorations dans leurs conditions de travail – immédiatement rognées peu à peu par le patronat !

Ces doutes quant à la fonction progressiste de la science en entraînent d’autres quant aux motivations des chercheurs. D’ailleurs, de plus en plus nombreux sont ceux qui prennent conscience de cette situation et passent parfois aux aveux. Mais trop souvent c’est pour se réfugier dans une éthique de la connaissance comme valeur en soi, où la science devient son propre but (voir la leçon inaugurale de Jacques Monod au Collège de France). C’est là sans doute le dernier recours de ceux qui refusent de contempler les faits en face.

Car en effet, loin d’avancer l’idée que la science, la recherche ne servent à rien, je suis bien convaincu qu’elles sont très utiles. Seulement, elles ne servent pas du tout ce et ceux qu’elles prétendent servir. L’activité scientifique pas plus que toute autre, n’est séparable du système social où elle se pratique. Comme toutes les autres, elle est principalement orientée de façon à assurer la perpétuation, ou au moins la survie de ce système. Les mécanismes par lesquels elle assume ce rôle sont nombreux et complexes. On peut néanmoins dégager plusieurs types de relations. Sur le plan politique d’abord, il est évident que les puissances impérialistes utilisent au maximum les ressources de la technique moderne pour se donner un armement destiné à garantir leur pouvoir. C’est sans doute dans ce domaine militaire que la recherche scientifique a trouvé ses applications les plus nombreuses et les plus cohérentes dans les dernières années. Mais même là, l’utilité et l’efficacité de ces applications restent limitées, malgré le chantage à la terreur atomique. Il n’est que de voir la résistance victorieuse du peuple vietnamien à l’agression américaine pour se persuader que nulle part la technique et la science ne suffisent à garantir la puissance militaire et politique.

De plus, ces applications militaires font principalement appel à des découvertes relativement anciennes et non à la recherche scientifique fondamentale d’aujourd’hui qui m’intéresse surtout ici. Sur le plan économique ensuite : on sait le rôle de plus en plus important joué par la recherche fondamentale dans le budget des pays capitalistes développés. Peut-on sérieusement croire que des investissements aussi importants seraient consentis s’ils n’avaient pas une utilité quelconque ? Puisque, comme je l’ai indiqué, ces investissements ne sont pas en général destinés à susciter des applications plus ou moins techniques, c’est qu’ils sont en eux-mêmes une nécessité du système. De fait, on peut y voir un moyen de plus que le capitalisme s’est donné pour tenter de remédier à ses anciennes crises de surproduction cycliques. La production scientifique ne donnant pas lieu à la consommation de masse, peut ainsi jouer un rôle régulateur économique, comme le fait également la course aux armements. La preuve en est fournie par les restrictions budgétaires soudaines qu’on apporte à la recherche dans les périodes de récession : on ferme le robinet d’écoulement du trop-plein quand le niveau baisse ! Par contre, en période de prospérité économique, la recherche scientifique est une fabuleuse source de surprofits pour certaines industries, l’électronique par exemple. Ces monopoles trouvent ainsi un moyen particulièrement discret d’empocher les fonds publics, c’est-à-dire ceux que l’Etat extorque à la masse des travailleurs. Mais je passe rapidement sur ces aspects économiques qui vaudraient cependant la peine qu’on les étudie de près.

Je voudrais maintenant mentionner le rôle idéologique crucial de la science. On peut avancer l’idée qu’après la religion, puis les « humanités » classiques, c’est aujourd’hui la science qui de plus en plus sous-tend et structure les formes de l’idéologie imposées par la classe sociale au pouvoir, la bourgeoisie. Ainsi la science est-elle invoquée pour donner un masque d’objectivité et de technicité à la domination de cette classe : capitalisme, exploitation ? Mais non, voyons, on ne parle que de recherche opérationnelle, de management, etc. Les scientifiques éminents, ou prétendue tels, se voient investis d’une mission implicite de « public relations » du système – Leprince-Ringuet vient à la télévision dévider des platitudes à la mode (mais dans son laboratoire, il réprime férocement la grève des techniciens), les prix Nobel, Kastler et Monod apportent leur caution d’intellectuels de gauche, sans parler des technocrates, agents directs du capitalisme, tel Louis Armand. La science sert encore à justifier tout l’appareil de la hiérarchie sociale en lui procurant des critères « objectifs ». Cette hiérarchie prétendument scientifique ne refléterait plus aujourd’hui la division en classes de la société, mais seulement les aptitudes et la compétence des individus. Et certes, il est habile de remplacer le latin par les mathématiques modernes comme instrument de sélection sociale dans l’enseignement secondaire : les résultats sont les mêmes, mais le mécanisme provisoirement un peu moins évident. Enfin, dernier service rendu par la science à cette société, elle assure la mise en scène de ces nouveaux jeux de cirque avec lesquels on tente d’amuser les foules et de faire diversion aux questions sérieuses : comment en effet considérer autrement la course à la Lune et ses robots foulant la poussière au prix de milliards de dollars, représentant en fait la sueur et le sang de milliards d’hommes, à qui on jette ce spectacle en pâture.

À la lumière de ces remarques sur le rôle véritable que joue la science, le chercheur scientifique, le « savant », apparaît alors comme l’agent de ces mécanismes d’asservissement. Qu’il soit ou non conscient des forces au service desquelles il opère, il en est en tout cas nécessairement complice. En effet toutes les motivations à usage externe que je citais plus haut, qu’il s’agisse du progrès technique, du bonheur de l’humanité, ou même de l’éthique de la science pour la science, toutes ne sont qu’hypocrisie devant les faits. En réalité, à travers la recherche, c’est comme partout, la course au pouvoir qui inspire les scientifiques. Que ce soit à l’intérieur de la communauté scientifique elle-même, ou à l’échelle de la société en général c’est toujours l’idéologie d’élite qu’on retrouve à l’œuvre, une carrière scientifique universitaire est aujourd’hui un tremplin bien commode vers certains postes gouvernementaux. Et pourquoi ne pas parler , très vulgairement, des multiples avantages matériels que les scientifiques retirent de leur métier : à un emploi stable et des salaires confortables, ils ajoutent, dans une proportion croissante avec leur situation hiérarchique, des voyages à l’étranger gratuits (ou même rémunérateurs, car les frais de missions sont toujours surévalués) ; des bénéfices annexes parfois considérables (contrats avec l’industrie, postes de conseillers scientifiques, etc.), des prix scientifiques non négligeables, tels celui que vous me décernez aujourd’hui. Pour quelle autre raison aurais-je fait acte de candidature ?

Et je trouve ainsi la réponse aux questions que je posais au début. Pourquoi des prix scientifiques, sinon pour récompenser ceux qui ont le mieux rempli le rôle que leur assigne cette société : propager et entretenir l’idée d »une science politiquement neutre et socialement progressiste, accepter et amplifier l’idéologie d’élite et de la compétence, et aider ainsi la classe dirigeante à masquer les mécanismes d’exploitation et d’oppression sur lesquels est fondée cette société. Et naturellement plus le chercheur est « pur » et inconscient de ce rôle, mieux il joue ce rôle, d’où l’intérêt d’un système de primes, qu’elles soient versées en argent comptant en prestige individuel ou en miette de pouvoir. Mais comme dans tout système de sélection, le mécanisme du choix des lauréats présente des failles, et, pour une fois, l’argent d’un prix scientifique aidera ceux qui veulent construire une société sans exploitation, sans hiérarchie et sans prix.

Jean-Marc Lévy-Leblond


Y a-t-il une hiérarchie dans la contestation?

On trouvera ci-dessous quelques remarques inspirées en novembre 1970 par deux critiques curieusement convergentes faites à ce texte. Ces remarques s’achèvent sur un texte repris dans le n° 2 de Labo-Contestation (p. 371), à qui est emprunté le titre de cette section. On y a également ajouté une lettre ouverte aux organisateurs d’un colloque « Science et Société », tenu à Saint-Paul-de-Vence en juin 1972 sous l’égide de la DGRST (Délégation générale de la recherche scientifique et technique) et de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) [1].

En janvier 1970, mon adresse à l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Lyon (composée en fait de gros industriels, magistrats, militaires, médecins et professeurs, tous plus ou moins à la retraite), ne suscita que peu de réactions chez ses auditeurs. Seul, le président, un général, ancien commandant de la place de Lyon, « se contenta de faire finement {sic} observer que si l’on voit très bien ce que l’orateur veut détruire, on perçoit moins clairement par quoi il veut le remplacer » [2]. Dans le Bulletin (syndical) d’astronomie et de géophysique (voir p. 372), n° 10 (20 septembre 1970), Henri Van Regemorter, maître de recherches au CNRS, quant à lui commentait en ces termes le même texte :

« Rien n’est dit sur le rôle de la science dans la construction de la société sans exploitation que L.-L. appelle de ses vœux. Je doute que la classe ouvrière chez nous, ou les Vietnamiens par exemple (dont il parle aussi) partagent ces vues nihilistes de quelqu’un qui a certes le courage de dénoncer le sale rôle qu’on lui fait jouer mais qui ne voit pas encore toujours bien le rôle positif indispensable qu’il pourrait jouer. »

Je trouve instructive la convergence de ces deux appréciations et sans doute méritent-elles réponse. Passons rapidement sur le paternalisme de Van Regemorter (« … qui ne voit pas encore toujours, etc. » – lui, Van Regemorter, militant chevronné, expert ès Vietnam, n’a évidemment aucun doute quant à son « rôle positif indispensable »), son chantage sentimental (l’invocation à la classe ouvrière et aux Vietnamiens) et son recours à la méthode des étiquettes (« nihiliste » – et tout est dit). Reste que sur le fond, le général de Lyon et Van Regemorter n’ont pas tort : je perçois plus clairement ce que je veux détruire que ce qui devra le remplacer, et je ne dis (presque) rien sur le rôle de la science dans la société sans exploitation.

Mais sur quelle base, et de quel droit en parlerais-je ? Car peu importent ce que je veux détruire et ce que je pense de la société future. Seule compte ici la nécessité d’une pensée et d’une action collective. Le rôle et l’organisation de la science dans la société sans exploitation, la signification nouvelle du mot « science » lui-même, ne pourront émerger qu’au travers de luttes longues, complexes et sans doute confuses. Comment les scientifiques pourraient-ils aujourd’hui, même avec les intentions les plus « révolutionnaires », discuter de la place de la science dans une société où ils devront eux-mêmes disparaître en tant que tels?

En effet, si l’on reconnaît que la séparation du travail manuel et du travail intellectuel, la spécialisation outrancière des tâches, y compris intellectuelles, sont un effet nécessaire de l’actuelle division en classes de la société, comment refuser d’appliquer cette idée à l’activité scientifique ? Elle apparaît alors elle-même, en tant qu’activité spécifique réservée à un groupe restreint d’experts, comme inéluctablement liée dans sa forme présente à la société de classes. Si le processus révolutionnaire vise, entre autres objectifs, à abolir la division du travail et la spécialisation des tâches, il doit tendre donc, en ce qui nous concerne, à la disparition des scientifiques comme spécialistes, et de la science comme activité distincte de la production.

Que ce soit là une tâche de longue haleine, rien n’est plus évident. Mais n’est-ce pas l’une des leçons à tirer des échecs subis dans ce domaine depuis un demi-siècle par l’URSS que la nécessité absolue de poser ces problèmes dès maintenant ? La révolution culturelle chinoise nous apporte là de précieux enseignements. Néanmoins, la tâche est différente et considérablement plus difficile en France et dans les pays capitalistes « avancés ». L’existence d’une assez vaste couche d’intellectuels, la domination idéologique ancienne de la bourgeoisie, l’importance économique et politique du secteur scientifique, constituent des obstacles énormes. Mais c’est leur ampleur même qui oblige à mener la lutte dès maintenant. Comme dans les autres secteurs du front idéologique, il serait illusoire d’attendre « après la révolution » pour le faire [3].

Donc, et je reviens à la question du général et de Van Regemorter, c’est justement parce que je crois à la nécessité et à l’inéluctabilité d’une transformation radicale de la pratique scientifique, que je ne peux ni ne veux en décrire le résultat. Me le demander, charger les scientifiques, et surtout les plus haut placés hiérarchiquement, de définir la science future, revient à interdire la naissance de celle-ci. Elle ne pourra se dégager que dans la lutte, en particulier contre l’idéologie d’élite et de la compétence.

C’est dans cette perspective seule que l’action spécifique de quelques mandarins traîtres à leur caste acquiert quelque signification dès lors que leur existence brise la domination de cette idéologie d’élite. Encore faut-il prendre garde que celle-ci ne se venge pas en les investissant d’un nouveau rôle, celui d’expert ès critique de la science. Rien de plus conforme après tout à la division du travail poussée à l’extrême : accepter, favoriser même, l’existence de spécialistes de la contestation dans le milieu scientifique, si possible « sérieux et compétents », serait sans aucun doute le meilleur moyen d’en amortir la crise. Au lieu que chacun soit obligé de la vivre pour ce qu’elle est, une contradiction interne, il pourrait l’extérioriser et la contempler comme un simple débat académique entre tenants de telle ou telle position, quitte à pencher vers l’une ou l’autre suivant les cas. A ce danger de récupération (et oui, là aussi !), une seule attitude permet de parer – ou d’essayer à tout le moins : jouer sur ses propres contradictions, faire fonctionner la dialectique de sa propre position; refuser les valeurs dominantes, mais le faire de la place occupée, à l’intérieur de la hiérarchie. Contre le sérieux, choisir la dérision ; contre l’expertise intellectuelle, mettre l’accent sur les évidences grossières [4].

Mais surtout ne jamais oublier que de telles positions individuelles ne sont rendues possibles que par la prise de conscience collective du milieu social. Seule une participation réelle aux luttes de masse dans ce milieu peut contrecarrer la perpétuelle renaissance de l’élitisme. Avant de penser à la science de demain, menons les luttes d’aujourd’hui.

Je tiens donc à conclure ces remarques en affirmant mon plein accord avec l’appréciation que portait Labo-Contestation (voir p. 371) dans son n°2, toujours à propos de mon adresse à l’Académie de Lyon :

« Nous devions publier ce texte dans ce numéro de Labo-Contestation, parce qu’il pose clairement un certain nombre de problèmes fondamentaux, parce qu’il a été diffusé dans plusieurs labos sous forme polycopiée, et aussi par solidarité avec tous ceux qui sont touchés par la répression actuellement.

Mais ce texte a déjà été publié en juillet dans L’Idiot international et dans Vive la révolution, et il doit être repris par les Temps Modernes. […] Il suffit de nous écrire pour le demander.

Enfin, plusieurs d’entre nous étaient peu favorables à la publication d’un tel texte, indépendamment de son contenu, pour ne pas faire croire que la contestation, l’analyse des situations, la théorisation…, sont l’affaire de quelques spécialistes, ou de quelques pontes (parce que « ça aurait plus de poids ! ») […]

Un maître de conférences de physique à qui on demandait pourquoi il ne s’impliquait pas personnellement dans une critique de son travail, répondit : « Mais je ne peux pas […], je ne suis qu’un mauvais physicien […]. C’est comme pour le refus du Prix Nobel, il faut être Sartre. »

Plus généralement, ça pose le problème du rôle des « personnalités » dans « l’action politique » : manifeste d’intellectuels progressistes, appel pour le Secours Rouge… Faut-il être un grand savant ou un ex-grand résistant pour pouvoir « contester » pleinement ?

Tel n’est pas notre avis. Les personnalités, si brillantes soient-elles, sont valorisées dans le cadre du système, et à ce titre sont a priori un peu suspectes. Leurs analyses, même exemplaires, leurs dénonciations idéologiques, ne peuvent pas aider, à elles seules, à la révolte. Celle-ci doit nier l’autorité, y compris celle de la compétence (autorité du patron scientifique, du chef de bureau…).

Mais surtout leurs actions ne peuvent en rien attaquer les mécanismes de l’autorépression – l’un des plus beaux piliers de notre société. Car l’autorépression a comme composante essentielle l’acceptation de la division entre :

—        leader/exécutants,

—        compétence/non-compétence,

—        théorie/pratique.

Les leaders théoriciens compétents peuvent distribuer la bonne parole : s’ils restent leaders, théoriciens et compétents, en tant que tels, ils renforcent l’autorépression (cf. ce que dit plus haut le maître de conférence de physique).

Conclusion : Admirons les risques qu’ils prennent, saluons leurs éclats ponctuels, et en plus de cela, ayons notre action autonome – moyenne, c’est sa force ! »

Jean-Marc Lévy-Leblond


Lettre ouverte aux organisateurs du colloque « Science et Société »

Colloque organisé à Saint-Paul-de-Vence en juin 1972.

Finalement, je n’assisterai pas à votre colloque, « Science et Société ».

Les réticences que j’avais à l’égard de ce projet dès ses débuts avaient été provisoirement refoulées par la perspective de quelques jours au soleil aux frais de la DGRST, qui, après tout, est là pour ça (entre autres).

Je ne doute pas d’ailleurs que cet argument soit resté déterminant pour la plupart des participants (cette hypothèse pourrait être testée en organisant un second colloque du même type au mois de décembre à Roubaix par exemple). Mais la savante ambiguïté qui entourait initialement l’esprit de ce colloque me semble s’être un peu trop dissipée. L’amalgame qui caractérisait la liste provisoire et officieuse des participants pressentis, du technocratisme au gauchisme en passant par le libéralisme, s’est décanté.

Il apparaît en définitive que compte avant tout pour vous la situation institutionnelle de vos invités : peu importe l’étiquette politique, pourvu qu’on soit professeur d’université.

Si je refuse alors de participer à une telle opération, c’est moins pour préserver ma vertu politique et refuser la compromission (j’en ai accepté bien d’autres…), qu’à cause de la certitude où je suis de l’inutilité de vos travaux.

Comment en effet pourrez-vous parler des problèmes de la science dans la société actuelle alors qu’aucun de ceux qui vivent journellement ces problèmes et en supportent le poids ne sera là ? Ni techniciens, ni jeunes chercheurs, ni scientifiques non reconnus par l’establishment, sauf exception pas de femmes (pas même celles qui ont « réussi ») parmi les participants au colloque – encore moins évidemment de ceux qui, en dehors des institutions de la science, en subissent les effets.

Vos invités vont donc nécessairement parler dans le vide ou, au mieux (au pire ?) s’approprier des bribes de discours tenu en d’autres lieux et d’autres circonstances par ceux qui seront absents à Saint-Paul-de-Vence.

C’est pourtant à cause des prises de paroles, de positions et parfois de pouvoir de ces absents, que ce colloque est réuni. Il ne pourra discuter alors qu’à partir de l’écho déformé des luttes et des problèmes réels vécus par les autres, ceux qui sont dominés dans les laboratoires, ceux à la domination desquels contribuent les scientifiques dans cette société.

Certes, j’aurais pu venir tenir ce discours au colloque, le détailler, polémiquer, jouer l’avocat du diable. Mais j’aurais trop eu l’impression d’exécuter un numéro attendu et prévu au programme, pour pouvoir bien jouer ce rôle.

La situation eût peut-être été différente si vous aviez laissé ouverte la possibilité d’une intervention critique collective. Mais cela était évidemment incompatible avec la conception élitiste que vous avez du débat d’idées.

Mais sans doute n’avez-vous que faire de ces remarques. Le but essentiel de ce colloque – comme de tous ceux du même genre – n’est-il pas de servir les intérêts (idéologiques en particulier) des institutions qui les organisent et de justifier l’existence de ceux qu’elles emploient à ces fins ? Je ne doute pas que ce but soit atteint à Saint-Paul-de-Vence.

Jean-Marc Lévy-Leblond

Physicien, Professeur à l’Université Paris 7, Laboratoire de physique théorique.


Textes réunis d’après :

Alain Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond,

[Auto]critique de la science,

éd. du Seuil, 1973.


[1] Voir Le Monde du 7-8 juin 1972, p. 25, et du 11-12 juin 1972, p. 16.

[2] Compte rendu de la séance du 13 janvier 1969 de l’Académie.

[3] Nul volontarisme ici, d’ailleurs : les mêmes facteurs qui rendent la lutte nécessaire, la rendent inéluctable. La parcellisation du travail intellectuel, la dérision du rôle des scientifiques, l’insécurité de l’emploi, l’oppression hiérarchique engendrent l’écœurement, puis la révolte. « C’est parce que c’est insupportable, qu’on ne supporte plus. »

[4] Un exemple : le livre de Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité, a engendré un vaste flot de savantes exégèses et de critiques subtiles. Mais personne n’a osé poser la première (non la seule, mais celle qui conditionne les suivantes !) question importante : Monsieur Monod, comment conciliez-vous votre apostolat de l’» éthique de la connaissance », votre affirmation de cette connaissance comme « seul but », « souverain bien », « valeur suprême», avec vos choix face au pouvoir (avez-vous refusé la direction de l’Institut Pasteur ?), à la célébrité (interviews, photos, déclarations, témoignages, etc., en tant de circonstances – parfois inattendues), à l’argent (le Prix Nobel = quelques dizaines de millions d’anciens francs, les droits d’auteur du best-seller – plusieurs autres dizaines) ?

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