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Jacques Ruelland, Histoire critique de la sociobiologie, 2010

La sociobiologie est l’étude systématique du fondement biologique des comportements sociaux des animaux et des humains [1]. Formulée en 1975 par Edward O. Wilson, cette théorie doctrinaire a eu une histoire scientifique mouvementée et s’est rapidement inscrite dans la culture occidentale, faisant de nombreux adeptes, notamment dans le domaine des sciences humaines.

La sociobiologie animale se distingue de la sociobiologie humaine. La première a des prétentions légitimes à la scientificité, mais la seconde ne peut en affirmer. La plupart des études portant sur la sociobiologie confondent la sociobiologie humaine ou théorie sociobiologique [2] et la sociobiologie animale. Cette confusion n’est pas le fruit du hasard ou de l’inattention des critiques : elle répond au désir des sociobiologistes de fonder la théorie sociobiologique sur des avancés de la sociobiologie animale.

L’étude systématique des bases biologiques du comportement – y compris le comportement humain – fait l’objet de l’éthologie, de l’anthropologie physique, de la psychologie comparative et de la sociobiologie. La mise en relation de l’étude du comportement animal et de la théorie moderne de l’évolution permet à ces disciplines de contribuer positivement à l’avancement des sciences naturelles, mais aussi de susciter la méfiance des sciences sociales auxquelles elles prétendent ajouter d’importants éléments, notamment en ce qui concerne la base biologique des comportements.

Depuis 1975, les idées avancées par les sociobiologistes ont certes répondu à plusieurs questions que l’on pouvait se poser sur la nature humaine, mais ont également suscité d’autres interrogations : comment Edward O. Wilson est-il arrivé, en 1975, à écrire un livre comme Sociobiology. The New Synthesis ? Quelles sont les implications et les conséquences de son contenu ? Quels ont été les courants d’idées et les sources scientifiques ou philosophiques ayant permis la formulation de la sociobiologie animale et sa métamorphose en sociobiologie humaine ?

Yves Christen, dans L’Heure de la sociobiologie, paru en 1979, déclarait que :

« Malgré les oppositions, les sociobiologistes ont réussi à susciter une extraordinaire série d’études qui sont peut-être en train de bouleverser l’ethnologie, la sociologie, voire l’histoire. Ils affirment aujourd’hui qu’on peut expliquer à travers cette science nouvelle des phénomènes aussi importants que les guerres, les déviations sexuelles, la recherche du pouvoir, la xénophobie, l’altruisme et l’égoïsme, et même la religion, la morale, la culture. »

En fait, les sociobiologistes ne cherchent pas à dissimuler leur ultime ambition : substituer leur domaine d’étude aux sciences humaines telles qu’on les pratique aujourd’hui. De telles affirmations ont de quoi inquiéter.

Partant d’observations faites sur les mœurs des insectes dits « sociaux » (fourmis, abeilles, guêpes et termites [3]), et de certains animaux aux comportements dits « sociaux » très développés (notamment les babouins et tous les singes anthropoïdes [4]), plusieurs biologistes ont étendu à l’étude des populations humaines les théories de la sociobiologie animale – que j’appelle « macro-éthologie » dans la mesure où cette partie de la sociobiologie animale cherche à se fonder sur les énoncés de l’éthologie. La sociobiologie prétend construire une théorie de l’évolution des comportements animaux et humains en tentant de démontrer que ces derniers ou les conditions physiologiques permettant leur mise en œuvre sont dus à l’action de gènes déterminants.

Le point de départ de la sociobiologie est le problème de l’altruisme. Selon Charles Darwin, les êtres vivants poursuivent essentiellement deux buts : survive et se reproduire. Le monde dans lequel ils vivent et la limitation des biens de consommation impliquent nécessairement qu’il y aura, tôt ou tard, une lutte pour l’existence dont les vainqueurs seront ceux qui seront les mieux armés pour remporter la victoire. Ceux qui seront moins bien armés par la nature seront éliminés. Par contre, la théorie darwinienne de la sélection naturelle ne semble pas s’appliquer à toutes les espèces, et à cela, Darwin, ignorant la notion de gène, ne savait que répondre : dans plusieurs espèces, certains individus semblent se sacrifier au profit de leurs congénères, faisant ainsi preuve d’altruisme. C’est le cas des abeilles ouvrières par exemple, qui renoncent à leur pouvoir de procréation au profit de l’une d’entre elles, la reine, seule à se reproduire, et dont les rejetons sont pris en charge par les ouvrières, leurs sœurs. Ce comportement altruiste semble aller à l’encontre de la thèse principale de la théorie évolutionniste : la survie dans la descendance. Il est certain que les animaux ne se sacrifient pas par amour ; la thèse des généticiens est que ce comportement permet de sauvegarder l’héritage génétique de l’espèce.

En 1964, le biologiste Hamilton réconcilia la théorie darwinienne avec ce comportement [5]. Selon Hamilton – et tous les généticiens depuis le début du siècle –, ce sont des gènes qui sont transmis à la descendance et non des comportements ; en conséquence, le comportement altruiste doit s’interpréter en termes de transmission de gènes ; il se produira s’il correspond à la formule suivante :

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Où :

B = le bénéfice reçu par l’individu aidé,

C = le coût de l’acte altruiste,

r = le lien de parenté ou la proportion de gènes communs.

Un exemple : si je saute à l’eau pour sauver mes trois frères et que, tout en les sauvant tous trois, je me noie, je fais preuve d’altruisme, mais je suis néanmoins égoïste d’un point de vue génétique ; partageant 50 % de mes gènes avec chacun de mes frères, je sauvegarde 150 % de gènes communs en les sauvant tous trois, alors que je perds tout mon propre stock de gènes, soit 100 % ; cette proportion (150/100) est plus grande que la proportion de gènes communs (1/50) ÷ 150/100 est plus grand que 1/50. Le comportement altruiste irait donc dans le sens d’une économie génétique similaire à l’économie naturelle de la théorie de Darwin [6].

Une autre explication du phénomène de l’altruisme a été développée par Richard Dawkins dans The Selfish Gene [7]. Parlant des insectes « sociaux », Dawkins démontre que la formule de Hamilton s’applique particulièrement bien aux hyménoptères, qui sont haplodiploïdes : la femelle est diploïde, elle se développe à partir d’un œuf fécondé ; le mâle est haploïde, naissant d’un œuf non fécondé. Le mâle n’a qu’un ensemble de chromosomes AB, alors que la femelle reproductrice, la reine chez les abeilles, par exemple, reçoit la moitié des gènes de son père et l’autre moitié de sa mère, et possède alors un double ensemble de chromosomes CDEF. Les rejetons de l’union du mâle et de la reine posséderont donc tous la moitié de leurs gènes venant de leur père (AB) et l’autre moitié de leur mère (CD, DE, CF, EF, DF ou CE) ; ces rejetons seront tous des femelles, puisqu’ils possèdent un double ensemble de chromosomes (ABCD, ABDE, ABEF, ABCF, ABCE, ou ABDF) ; quant aux mâles de la colonie, ils naîtront des œufs qui n’auront pas été fécondés. Ce qui est remarquable ici, c’est que les « sœurs » issues de cette union possèdent toutes entre elles 75 % de gènes communs (AB + C ou D ou E ou F) alors qu’elles n’ont en commun avec leur père, leur mère (ou même leurs frères) que 50 % de gènes communs (AB et CD ou CE ou DE ou EF ou CF ou DF), et que les frères n’ont entre eux que 50 % de gènes communs :

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où :

(1) AB-CD   (7) CD                              (1) partage 75 % de ses gènes avec (2), (4), (5) et (6);

(2) AB-DE   (8) DE                              (2) partage 75 % de ses gènes avec (1), (3), (5) et (6);

(3) AB-EF   (9) EF                               (3) partage 75 % de ses gènes avec (2), (4), (5) et (6);

(4) AB-CF  (10) CE                             (4) partage 75 % de ses gènes avec (1), (3), (5) et (6);

(5) AB-CE  (11) CF                             (5) partage 75 % de ses gènes avec (1), (2), (3) et (4);

(6) AB-DF  (12) DF                            (6) partage 75 % de ses gènes avec (1), (2), (3) et (4);

C’est-à-dire un partage de 75 % des gènes avec 4/5 des sœurs, ou une moyenne de 60 % avec n’importe quelle sœur (75 x 4/5 = 60).

Les ouvrières sont plus proches de leurs sœurs que de leur mère ou de leurs enfants si elles en avaient. C’est pourquoi elles semblent renoncer à une descendance avec laquelle elles n’auraient que peu de liens génétiques, au profit d’une « association » plus solide avec leurs sœurs. Les ouvrières semblent donc n’avoir d’intérêt que pour la coopération sociale, et être adversaires du mariage ! Dans ces conditions, une femelle qui accepte de ne pas se reproduire pour aider ses sœurs à élever les plus jeunes, est égoïste parce qu’elle contribue ainsi davantage à sa survie (la conservation de 75 % de ses gènes) dans la génération suivante, alors que si elle avait elle-même des enfants, cette survie serait mise en péril du fait qu’elle n’aurait que 50 % de gènes communs avec ses descendants. Les rejetons (7), (8), (9), (10), (11) et (12), issus d’œufs non fécondés, ne possèdent que 50 % du bagage génétique de la mère ou de leurs sœurs, et sont tous des mâles ; entre eux, ils partagent 50 % de gènes communs.

Cette explication qui semble logique appelle cependant des remarques. En premier lieu, il faut se demander si la théorie de Hamilton-Dawkins ne souffre pas d’anthropomorphisme comme celle de Darwin. Nous devons aussi interroger la notion de gène qui est ici mise en fonction : cette notion correspond-elle à celle que s’en font la plupart des biologistes, ou est-ce un concept nouveau ? Enfin, nous devons nous demander si la formule de Hamilton et l’explication de Dawkins ont quelque valeur pour expliquer le comportement social humain.

La sociobiologie reprend à son compte la formule de Hamilton et l’explication de Dawkins sur l’altruisme. Le gène causant le comportement altruiste est transmis à la descendance – donc le comportement altruiste est inné. Dans Sociobiology, Wilson s’en explique dès le début :

« La réponse est la parenté : si les gènes produisant l’altruisme sont partagés par deux organismes en raison d’une descendance commune, et si l’acte altruiste de l’un accroît la contribution conjointe de ces gènes à la génération suivante, la propension à l’altruisme se répandra à travers le pool génétique. Ceci adviendra en dépit du fait que la contribution personnelle de l’altruiste au pool génétique sera moins importante compte tenu de son acte altruiste. » [8]

La cause du comportement altruiste n’est donc pas morale, au sens où une circonstance particulière et fortuite – l’apparition d’un danger imminent, par exemple – favoriserait un tel comportement, mais cette cause est la présence, et seulement la présence, d’un tel gène dans le bagage génétique de l’individu. La cause du comportement altruiste perd ici toute sa dimension sociale ou culturelle, et est ramenée à une cause organique ou biologique, bien que l’acte lui-même demeure un acte social. Il s’agit donc bien d’une réduction de l’acte social à un acte causé organiquement chez l’individu porteur du gène spécifique de l’altruisme, et malgré sa volonté.

On peut ici imaginer qu’un individu qui ne serait pas intéressé à commettre un tel acte soit néanmoins prêt à le commettre, dans la mesure où son libre arbitre lui en donne le choix. Postulons que les animaux ne possèdent pas cette liberté de choix : tous les individus porteurs de ce gène devraient donc manifester le même comportement – ce qui reste à démontrer. Mais qu’en est-il de l’humain ? Trivers a répondu à cette question en créant une formule qui rend compte de la variation possible du comportement altruiste en fonction du lien de parenté et du nombre de générations impliquées dans la transmission du gène comportemental [9] : dans son ensemble, cette réponse corrobore la formule de Hamilton sur l’altruisme et celle que ce dernier énonce pour expliquer la transmission du comportement social [10], et elle contribue à donner de l’être humain l’idée qu’il est programmé par son bagage génétique, pour le bénéfice des gènes.

Dans la préface d’un ouvrage collectif publié en 1993 et intitulé Fondements naturels de l’éthique, Jean-Pierre Changeux affirme que « les règles qui rendent possible la vie en société relèvent elles-mêmes d’une nécessité naturelle ». Toutefois, de tels propos sont nuancés lors de congrès internationaux comme ceux dont les actes ont fait l’objet d’ouvrages collectifs dirigés, en 1992, par Patrick Tort, Darwinisme et société, et, en 1993, par Liliane Bodson, L’Histoire de la connaissance du comportement animal.

Dans Darwinisme et société, Georges Guille-Escuret déclare que « la sociobiologie profite manifestement d’un énorme excès de confiance du néo-darwinisme dominant en l’extension de ses modèles hors de leurs cadres natifs ainsi qu’en la valeur de ses approximations ». De son côté, Gerard P. Baerends accuse les sociobiologistes de négliger la recherche des causes véritables des comportements qu’ils décrivent et de ne s’intéresser qu’aux fonctions de ces comportements – autrement dit, de négliger la cause réelle des comportements sociaux, laquelle, dans la perspective sociobiologique, devrait se trouver dans l’appareil génétique des espèces envisagées, et de ne se préoccuper que des fonctions de ces comportements, c’est-à-dire de négliger les causes au profit des effets ; cette accusation corrobore le fait que les sociobiologistes savent très bien qu’ils se trouvent dans l’impossibilité de prouver scientifiquement l’existence de gènes responsables des comportements sociaux, et qu’ils ne peuvent tout au plus que supposer l’existence de tels gènes sur la base de l’examen des fonctions de ces comportements.

Il est possible de retracer la généalogie de la sociobiologie et de remonter jusqu’au XVIIe siècle pour en découvrir les origines. Apparaissent ainsi différents modèles (biologiques, sociologiques, philosophiques et sociopolitiques) et un ensemble d’idées et d’idéologies sociales, politiques ou scientifiques ayant profondément marqué les Occidentaux depuis plus de deux siècles et dont les sociobiologistes s’inspirent pour élaborer et promouvoir leur théorie.

Le phénomène de construction d’un objet particulier par une discipline issue de plusieurs autres est de plus en plus fréquent depuis le XIXe siècle [11]. La macro-éthologie est un nouveau secteur de la biologie issu de l’entrecroisement et de l’interfécondation de plusieurs disciplines scientifiques : zoologie, éthologie, écologie, génétique des populations. Les concepts de base de la sociologie ne sont, eux, pas vraiment opérants dans la production des résultats scientifiques de ce nouveau secteur de la biologie. Par ailleurs, la sociobiologie, comme nouvelle idéologie scientifique, n’est pas pensable sans l’existence et la combinaison dans un discours à prétention scientifique, d’un certain nombre de disciplines scientifiques déjà constituées comme l’éthologie, la macro-éthologie (et de manière plus générale, la biologie néo-darwinienne), la génétique, ainsi qu’un certain nombre de sciences humaines, notamment la sociologie, l’anthropologie et la psychologie. Seulement, cette idéologie scientifique n’a pas produit jusqu’ici de résultats reconnus et sanctionnés par la communauté scientifique, que ce soit celle des biologistes ou celle des praticiens des sciences humaines.

La stratégie des sociobiologistes dans l’élaboration de leur modèle d’interprétation du comportement social humain est la suivante : sur la base des observations éthologiques (dont la plupart des théories doivent être formulées sous la forme d’énoncés singuliers, et non universels), ils interprètent d’abord le comportement animal en termes anthropomorphiques (leur modèle étant donc la vie sociale des humains), puis ils soutiennent par la suite que l’être humain fonctionne dans des structures analogues à celles des animaux [12]. Le passage de la sociobiologie animale à la sociobiologie humaine se fait ainsi en trois phases :

1. On établit une analogie entre un comportement biologique animal (la procréation) et un comportement biologique humain (la procréation) ;

2. On établit une relation de cause à effet entre un comportement biologique humain (la procréation) et un comportement culturel humain (la polygamie).

3. on établit une identité entre le comportement social des humains (la polygamie) et le comportement « social » des animaux (la « polygamie » animale).

Cette procédure permet alors l’expression de la double identité entre le comportement biologiquement déterminé de l’humain et le comportement biologiquement déterminé de l’animal d’une part, et entre le comportement social humain et le comportement « social » de l’animal d’autre part. À partir de ce moment, plus rien ne distingue les humains des animaux [13].

La faiblesse de la légitimation du passage opéré par les sociobiologistes entre la macro-éthologie et la sociobiologie humaine est responsable de la plupart des difficultés que celle-ci rencontre sur le plan scientifique, mais aussi sur le plan institutionnel. La macro-éthologie trouve naturellement son terrain en biologie, mais non la sociobiologie humaine. Celle-ci a cherché sa place dans les institutions d’enseignement et a dû se satisfaire d’être étudiée parfois en sociologie, quelquefois en philosophie, et plus souvent en anthropologie.

La sociobiologie humaine se divise en deux écoles [14]. La première est celle des sociobiologistes que nous qualifions de « modérés », parmi lesquels se trouve notamment David P. Barash dans ses œuvres les plus récentes. La seconde est celle des sociobiologistes « purs et durs » ou « traditionnels », dont le chef de file est Edward O. Wilson, et dans laquelle on compte Robert Trivers. L’école wilsonienne nie que la valeur des thèses de la sociobiologie animale ne soit que purement heuristique pour la compréhension du comportement social de l’homme : elle réduit la nature humaine à celle de l’animal.

Wilson présente la sociobiologie comme « la nouvelle synthèse », une nouvelle science du vivant. En fait, il élabore bien une nouvelle synthèse entre la sociologie, c’est-à-dire l’étude des comportements sociaux, et la biologie, l’étude des composantes du vivant ; d’allégeance darwinienne, il fait le pont entre les études génétiques – fort récentes – sur le comportement « social » des animaux et l’œuvre de Charles Darwin. Mais l’unité de la théorie sociobiologique telle que la présente Wilson doit être questionnée, ainsi que son fondement génétique. En réalité le programme de recherche de la sociobiologie animale a été mis en œuvre, pour l’essentiel, sur un autre terrain que celui de la génétique et par d’autres moyens que les siens, à savoir principalement ceux de l’éthologie, et par le déplacement de l’étude du comportement des individus à celle du comportement des groupes.

En tant que « nouvelle synthèse », l’entreprise sociobiologique se présente comme porteuse d’une réduction des sciences sociales à l’étude de la nature humaine. C’est pourquoi elle puise ses arguments fondateurs dans tous les domaines liés de près ou de loin à l’étude de l’évolution humaine, principalement dans la théorie darwinienne de l’évolution et ses multiples applications, et dans les théories biologiques ou éthologiques. À ce stade, la sociobiologie humaine n’est plus une entreprise purement scientifique ; elle implique, dans sa justification épistémologique, dans sa méthodologie, dans ses concepts et dans sa théorie générale, une dimension et une démarche institutionnelles et politiques qu’elle prône par ailleurs ouvertement.

Wilson ne veut pas donner une définition biologique de la nature humaine, mais montrer que tous les comportements sociaux humains peuvent être expliqués par la théorie sociobiologique ; ces comportements ne sont pas ceux que l’on relie habituellement à la fonction vitale de reproduction ; ce sont aussi les comportements politiques, les choix éthiques et moraux, les goûts esthétiques, bref : tous les comportements où l’individu prend position sur une question en fonction de l’opinion adoptée par son congénère. À ce titre, le comportement politique est intéressant : essentiellement social, celui-ci (l’adhésion à un parti, les revendications de droits collectifs, le fait de voter pour un certain candidat plutôt que pour un autre lors d’élections, etc.) est déterminé, selon la sociobiologie humaine, par un ensemble de données réductible à l’action de gènes particuliers. En effet, choisir tel candidat signifie pour l’électeur le triomphe de ses idées ou de ses idéaux, et donc la survie dans un environnement politique compatible avec les aspirations de l’électeur. La sociobiologie a pour tâche d’indiquer aux individus le meilleur système politique, celui dans lequel ils pourront le mieux s’épanouir et se reproduire. Et ce qui vaut ici pour les idées politiques vaut également pour les idées philosophiques morales, esthétiques, etc. :

« Toutes les propositions politiques, radicales ou autres, devraient être sérieusement examinées et débattues. Mais quelle que soit la direction que nous choisissions à l’avenir, le progrès social ne peut être qu’augmenté, et non freiné, par l’étude profonde des contraintes génétiques de la nature humaine, qui remplacera avantageusement le folklore et la rumeur par un savoir testable. Rien ne peut être gagné par la négation dogmatique de l’existence de ces contraintes ou par les tentatives visant à décourager leur discussion sur la place publique. Le savoir humainement acquis et largement partagé, soucieux des besoins humains et affranchi de la censure politique, est la vraie science populaire. » [15]

La sociobiologie humaine veut ainsi réduire l’ensemble des questions couvertes par les sciences sociales à une seule question fondamentale : comment répondre à ces questions en termes génétiques, en termes réduits à l’influence de gènes sur le comportement. Il s’agit là d’une entreprise de contrôle de l’être humain qui dépasse largement le cadre d’une explication scientifique du comportement social humain.

Une des conséquences de la sociobiologie humaine est une résurgence du darwinisme social – celui-là même qui, se basant sur le concept darwinien de sélection naturelle (et donc postérieur à ce concept), prêche la sélection des individus en vue de l’amélioration des sociétés (Spencer, Haeckel). La sociobiologie humaine apparaît ainsi à la fois comme une idéologie scientifique par ses « ambitions explicites d’être science » [16], et comme une idéologie de scientifiques par les idéologies que les sociobiologistes engendrent dans leurs discours [17]. La sociobiologie humaine donne lieu à de nombreux débats dans plusieurs domaines en même temps : en France on l’apparente à toutes les théories et expériences génétiques élaborées depuis Francis Galton. La littérature française sur la sociobiologie humaine abonde en réfutations sociopolitiques de toutes ses thèses ; on l’envisage comme un élément d’idéologie de « droite », conservatrice, fasciste ou réactionnaire. Par contre, les Américains et les Anglo-Saxons s’attaquent davantage aux aspects « scientifiques » de la sociobiologie humaine et tentent de les invalider sur des bases purement biologiques. Ce sont les deux tendances majeures de la littérature portant sur ce sujet.

La définition de la sociobiologie, donnée par Wilson en 1975, ne correspond pas exactement à celle qu’il donnait initialement en 1971, dans The Insect Societies, où le mot « sociobiologie » apparaît pour la première fois. Le 22e et dernier chapitre de ce livre est intitulé “The Prospect for a Unified Sociobiology” et la formulation de la théorie sociobiologique y est directement liée à un désir d’unifier l’ensemble des observations éthologiques faites sur les animaux [18]. Il s’agit pour Wilson de poursuivre un objectif méthodologique et de conférer à l’éthologie une allure scientifique que la forme inductive de ses recherches ne lui donne pas :

« Le mot « théorie » revêt un sens particulier […]. [Une théorie] est conçue comme hypothético-déductive ou néocartésienne en nature ; elle mesure ce qui a été construit à l’aide de modèles explicitement choisis en vue de tester et d’étendre nos postulats de base. Cette forme de raisonnement a connu un grand succès dans les sciences physiques et commence à influencer la biologie de l’évolution. »

La démarche de Wilson est physicaliste : elle prend la méthode des sciences physiques comme modèle pour décrire, prédire et expliquer le comportement des humains et des animaux [19]. Mais le but initial de Wilson est plus de rassembler dans une seule démarche l’ensemble des recherches éthologiques de son époque, que d’étendre la sociobiologie animale à l’étude du comportement social humain.

En formulant la théorie sociobiologique initiale, Wilson poursuit un triple but : il désire unifier l’ensemble des recherches éthologiques et nommer cet ensemble la sociobiologie, donner à cet ensemble de recherches une crédibilité scientifique par le choix d’un modèle physicaliste et l’utilisation d’une méthode hypothético-déductive, et fonder la compréhension du comportement « social » des vertébrés – excluant l’homme – sur celle des insectes. L’exclusion de l’homme de l’embranchement des vertébrés est très significative : la sociobiologie initiale ne porte que sur les formes des sociétés et non sur les organismes [20].

Toutefois, le seul commun dénominateur que les sociobiologistes trouvent entre l’homme, les autres vertébrés et les insectes est le gène ; dès lors, la sociobiologie n’est plus l’étude des formes de sociétés, mais celle des organismes, de leurs gènes et des sociétés que ceux-ci « génèrent » par leur action. Wilson semble admettre ici que l’homme, par son langage articulé et sa capacité de transmission culturelle, fait partie d’une catégorie particulière de vertébrés qu’il convient d’étudier séparément ; mais cette concession à la conception traditionnelle de la biologie humaine renforce en fait le caractère novateur ou « révolutionnaire » de la sociobiologie, qui permet désormais d’établir un lien scientifique de continuité entre l’animal et l’homme. C’est pourquoi l’on peut ajouter un quatrième objectif à l’entreprise de Wilson : celui-ci veut devenir le point de référence de sa profession pour les vingt ou trente prochaines années. Cela est évident lorsqu’il décrit la formulation de la théorie sociobiologique comme l’un des grands problèmes de la biologie [21] au seuil du nouveau millénaire.

Il reste à savoir pourquoi il a choisi de créer un néologisme comme « sociobiologie », plutôt que de parler de « nouvelle éthologie » (ou encore de « macro-éthologie », comme nous le proposons). À mon avis, ce choix est motivé par trois raisons :

1. La sociobiologie est fondée sur l’économie génétique, c’est-à-dire cette capacité innée du gène à favoriser [par le truchement de la « sélection parentale » ou kin selection] les comportements qui assurent la sauvegarde du plus grand nombre possible de gènes dans le groupe ou dans l’espèce (ce qui explique le comportement altruiste de certains animaux) ; en cela la sociobiologie se distingue bien de l’éthologie, qui ne se fonde pas uniquement – et même rarement – sur un secteur aussi restreint de l’étude biologique du comportement animal ; par ailleurs, la sociobiologie utilise les mêmes paramètres et la même théorie quantitative pour analyser aussi bien les colonies de termites que les troupeaux de macaques : « quand les mêmes paramètres et la même théorie quantitative seront utilisées pour analyser aussi bien des colonies de termites et des troupes de macaques rhésus, nous aurons une science unifiée de la sociobiologie » ; et en cela, elle se distingue nettement de l’éthologie, dont les paramètres sont multiples et très variés.

2. La sociobiologie est fondée sur l’étude des sociétés animales ; certes, l’expression « sociétés animales » n’est pas de Wilson, mais a été popularisée par Espinas [22] ; son usage était déjà bien répandu parmi les zoologues en 1971, si bien que Wilson n’a pas vu de problème à parler de « sociétés » animales, comme il aurait parlé, au même titre, de sociétés humaines ; par ailleurs, seule l’étude des sociétés animales est visée par la sociobiologie, et non l’étude des insectes et des vertébrés en tant qu’organismes individuels, comme l’explique Wilson [23] : ce qui l’intéresse, ce sont les formes de « sociétés » et non les individus.

3. La formulation de ce qui était, dans l’esprit de Wilson, une nouvelle discipline, requérait de toute évidence la création d’un néologisme pour la désigner. Il a choisi d’inscrire dans l’étymologie de ce terme les deux principales caractéristiques de « sa » nouvelle discipline : l’étude des sociétés animales et la base génétique de ses recherches et de ses thèses. Pourquoi alors n’a-t-il pas parlé de « sociogénétique » plutôt que de « sociobiologie » ? Parce qu’il désirait probablement se démarquer des recherches éthologiques de ses prédécesseurs. Les travaux de John Burdon Sanderson Haldane, Sewall Wright et R.A. Fisher, avaient donné, entre les années 1930 et 1955, des bases mathématiques à la génétique en établissant des liens entre domaines scientifiques étrangers l’un à l’autre : dans The Causes of Evolution (1932), par exemple, Haldane examinait la théorie de la sélection naturelle à la lumière des travaux sur l’hérédité, et dans The Biochemistry of Genetics (1954), il établissait les bases biochimiques de l’étude des gènes. Les éthologues qui ont suivi Haldane se sont inspirés de sa démarche interdisciplinaire mais en ne respectant pas toujours sa rigueur scientifique ; c’est ainsi qu’ils ont émis des théories biosociologiques considérées par la communauté scientifique comme abusives ou erronées. Wilson – qui a bien signifié son intention en ne se référant que très peu aux travaux des éthologues qui l’ont précédé – a probablement forgé le terme « sociobiologie » comme l’antithèse de la biosociologie de son époque. Malheureusement, aucun texte de Wilson n’appuie cette hypothèse. Critique à l’endroit des recherches éparses de l’éthologie, Wilson désirait les unifier tout en éliminant a priori toutes celles qui ne reposaient pas sur une base génétique ; faisant ainsi table rase de l’éthologie « classique », il n’avait pas à en tenir compte dans la formulation de la nouvelle théorie.

Les sociobiologistes postulent les huit principales thèses suivantes :

1. Les hommes et les animaux développent des comportements sociaux qui, tout en étant semblables dans leur manifestation, sont identiques quant à leur cause commune : la présence de gènes appropriés dans le bagage génétique de l’individu.

2. Le comportement social humain est le fruit d’un déterminisme génétique et non le fait d’un choix délibéré de l’individu résultant de son seul libre arbitre, ou d’un déterminisme global, matériel, social, etc., ou encore d’un destin transcendant.

3. L’altruisme n’est pas moins essentiel que l’égoïsme à l’évolution des espèces – l’espèce humaine comprise ; ce qui était autrefois compris comme comportement instinctif est en réalité le produit de l’action d’un gène ; ainsi le comportement agressif, aussi bien que le maternage et le choix de certaines préférences sont dictés par le bagage génétique.

4. L’accent mis sur le caractère naturel de la dominance dans le monde des mammifères amène tout naturellement à une justification de la stratification de la société et des sexes.

5. La sociobiologie a prouvé que les hommes sont naturellement inégaux.

6. Le comportement humain est la technique détournée grâce à laquelle le matériel génétique a été et sera conservé intact ; la morale n’a pas d’autre fonction utile démontrable.

7. Notre compréhension de la biologie humaine sera absolument cruciale pour nos trajets culturels, car elle désignera la direction de ces trajets mêmes.

8. Tôt ou tard, les sciences politiques, le droit, l’économie, la philosophie, la psychiatrie et l’anthropologie seront des branches de la sociobiologie.

Ces huit thèses confirment que la sociobiologie humaine trouve ses fondements dans l’éthologie animale, la génétique (des populations) et le darwinisme ; qu’elle est le produit historique d’une ensemble d’idées sur l’origine de la vie dont les plus lointaines se retrouvent aux XVIIIe et XIXe siècles et, finalement, que la sociobiologie a des implications sociopolitiques et institutionnelles que les sociobiologistes alimentent sous le couvert d’une démarche en apparence scientifique. Cependant le point scientifique fondamental de la sociobiologie – et le plus contesté – demeure la première thèse, qui présente le danger de fonder une éthologie humaine sur une information insuffisante tirée de l’étude du comportement animal.

La sociobiologie, soutient Wilson, cherche à montrer comment les qualités humaines ont historiquement évolué, afin d’identifier les lois qui les déterminent et par lesquelles l’homme accroît son adaptation sociale tout en façonnant la société dans laquelle il vit. La sociobiologie veut reformuler ce que des éthologues comme Count (1958) et Fox et Tiger (1971) appellent le biogramme humain. « Nous envisagerons […] les qualités humaines dans la mesure où elles semblent constituer des traits généraux de l’espèce » [24], dit-il. En conséquence, « nous repasserons […] en revue nos connaissances actuelles relatives à l’évolution du biogramme et enfin nous nous intéresserons à certaines implications pour l’élaboration de sociétés futures ». Il ne s’agit donc pas seulement de réécrire le passé, mais aussi de regarder l’avenir. La sociobiologie entend bien se substituer à toute forme de savoir sur la société humaine et les individus qui la composent.

La sociobiologie, en tant que discipline, est elle-même sociobiologiquement déterminée par ses propres « gènes » : ses concepts, ses théories, ses thèses ! Quoiqu’en dise Wilson, rien ne peut mieux démontrer que la sociobiologie n’est pas une entreprise scientifique. Elle est un « trait génétique », au sens que Wilson donne à cette notion ; son avènement, son évolution, ses progrès et son triomphe sont aussi inéluctables aux yeux de Wilson que l’action des gènes sur le comportement. Voilà bien une conception occidentale moderne de la science, une conception libérale qui a des caractéristiques, une genèse, une histoire, et qui doit faire face aux critiques de son époque, quoiqu’elle pense de ces dernières, et bien qu’elle se présente comme sortie elle-même du néant, comme un gène.

La sociobiologie se pose comme un nouveau paradigme ou, comme le dit Wilson, une « nouvelle synthèse ». Nous entendons ici le terme « paradigme » dans le sens que lui a conféré Thomas S. Kuhn [25]. Au début de leur histoire, dit Kuhn, les paradigmes sont très limités tant dans leur précision que dans leur envergure. Puis, réussissant à expliquer certains phénomènes que d’autres paradigmes laissaient sans réponse satisfaisante, ils gagnent leur statut de science normale. Quoique Wilson présente la sociobiologie humaine comme un paradigme déjà accompli et mûr, c’est-à-dire comme une science « normale » au sens de Kuhn, elle n’a pas encore acquis ce statut et ne peut le conquérir dans l’état actuel de ses thèses scientifiques.

La sociobiologie humaine ne peut devenir un paradigme parce que ses ambitions sur le plan sociopolitique – la prise en charge des questions relevant de la sociologie – constituent un obstacle majeur à sa reconnaissance comme théorie scientifique et paradigmatique par la communauté scientifique. Elle apparaît aux yeux des savants qui critiquent ses thèses « scientifiques », comme une tentative menée par des biologistes afin de contrôler la société, plutôt que comme une recherche purement scientifique, dégagée de toute ambition de contrôle sur le plan social.

Les problèmes que rencontre la sociobiologie humaine se posent à la fois de l’intérieur, à savoir son incapacité à démontrer sans ambiguïté le fondement scientifique du passage de l’éthologie animale à l’éthologie humaine, et de l’extérieur par le fait qu’elle tente d’influencer la réflexion extrascientifique de la philosophie, notamment, en critiquant cette réflexion et en soutenant que l’étude des sciences sociales doit désormais devenir une branche des sciences biologiques.

On n’a jamais pu isoler un seul gène humain responsable d’un comportement social. Selon les biologistes, de tels gènes ne peuvent exister, car les comportements sociaux, de par leur complexité, mettent en jeu un très grand nombre de gènes. Je ne dénie aucun rôle aux gènes dans l’ontogenèse, je dis seulement que les sociobiologistes exagèrent nettement le rôle que ceux-ci jouent dans la genèse des comportements sociaux, et négligent trop l’influence du milieu. Ils nient aussi la possibilité d’un libre arbitre, dont l’action n’a jamais été démontrée comme étant elle-même le fait d’une structure génétique.

La question de la spécificité de la sociobiologie a souvent été posée. Jacques Ruffié a intitulé « Sociobiologie ou biosociologie ? » la cinquième partie de son Traité du vivant [26], en prenant soin de détacher les racines étymologiques des termes afin de mettre en évidence leur opposition. Il a été précédé par au moins trois auteurs : Kenneth E. Boulding, dans son article intitulé “Sociobiology or Biosociology ?” [27], qui se pose la même question ; Saul Feinman, qui fait référence à la biosociologie dans le titre de son article “Biosociological Approaches to Social Behavior” [28] et Karl Peter et Nicholas Petriszack, qui confrontent la sociobiologie et la biosociologie dans leur article “Sociobiology versus Biosociology” [29].

Dans son texte, Kenneth Boulding rend le journaliste Robert Ardrey responsable du caractère biosociologique de la sociobiologie :

« Même si elle tend à sous-estimer les éléments non génétiques de la biologie préhumaine, la sociobiologie, qui est une sous-discipline parfaitement respectable de la biologie elle-même, ne devrait pas être confondue avec ce que l’on peut appeler la « biosociologie », l’usage illégitime de l’analogie biologique dans les systèmes sociaux. Malheureusement, c’est particulièrement le cas du « journalisme pseudo-scientifique » comme celui de Robert Ardrey. Même d’éminents biologistes comme Konrad Lorenz ou Lionel Tiger sont capables de commettre la grossière erreur de transférer des conclusions portant sur les systèmes biologiques, aux systèmes sociaux qui sont [pourtant] beaucoup plus complexes. Il existe quelques similitudes importantes entre l’évolution biologique et celle de la société, mais elles ne devraient pas nous aveugler face aux énormes différences ; chaque système doit être analysé selon son mérite et ses propriétés et principes particuliers. Il est spécialement illégitime d’affirmer, comme Ardrey le fait, qu’en raison de lointains liens entre la race [sic] humaine et la territorialité de groupe ou l’agressivité du mâle que l’on rencontre dans le règne animal, ces modes de comportement doivent être imprimés par notre structure génétique dans le cerveau de la race humaine. » [30]

Boulding ne rend pas Wilson directement responsable de cet abus, mais plutôt Ardrey – qui n’était pas un scientifique [31]. Feinman ne souligne pas, comme Boulding le fait, le caractère négatif de la biosociologie ; au contraire, il tente d’en élaborer une approche sur la base de son théorème central :

« Les humains et les animaux sont généralement vus comme des individus dont les gènes sont sélectionnés sur la base de l’aptitude (inclusive fitness). Quelques théoriciens (Barash [1977], Chagnon et Irons) ont émis ce qui peut être appelé le théorème central de la biosociologie : les acteurs peuvent être vus comme s’ils cherchaient des stratégies pour augmenter leur aptitude. La notion d’individu stratège est similaire à l’idée de la théorie de l’échange des acteurs rationnels. La différence majeure est que, alors que la structure de récompense des acteurs échangés est considérée comme variable, les acteurs biosociologiques sont vus comme poursuivant un but spécifique : l’aptitude. » [32]

En choisissant l’inclusive fitness comme concept central de la biosociologie, Feinman essaie de présenter celle-ci sous son meilleur jour : les termes mêmes de fitness [adaptation] et d’inclusive [qui comprend, qui renferme] renvoient à une idée positive de l’adaptation de l’individu à son groupe : l’inclusive fitness désigne en effet le processus d’adaptation biologique d’un individu à un groupe – autrement dit l’inclusive fitness explique le fondement biologique du comportement social.

Karl Peter et Nicholas Petriszak, pour leur part, tentent d’élaborer un modèle fondé sur une approche biosociologique, dont les sociologues pourraient se servir. Le principal reproche qu’ils adressent aux théoriciens qui se sont penchés sur le comportement humain est de n’avoir pas assez pris en compte la dimension biologique de l’être humain [33]. La biosociologie ne s’oppose à la sociobiologie que dans la mesure où le modèle proposé par Peter et Petriszak part toujours du comportement biologique pour expliquer le comportement social, alors que la sociobiologie, de leur point de vue, explique parfois le biologique par le social.

Parmi les trois textes qui ont précédé celui de Ruffié, un seul critique la biosociologie et en dénonce les abus. Ruffié ne donne pas de réponse directe à la question qu’il pose, mais les éléments de son texte permettent néanmoins de comprendre qu’il considère la biosociologie comme un abus, et qu’il accuse la sociobiologie d’y tomber facilement : « On ne peut pas évaluer la valeur biologique d’un groupe à son habileté à récupérer et à diffuser les “meilleurs” gènes et à éliminer les autres » [34]. La sociobiologie ne saurait être retenue comme une base valable d’explication du comportement social humain, mais plutôt comme le dernier des avatars du néo-darwinisme. En élaborant ses théories sur la base de la sociobiologie, la biosociologie a privé cette dernière de son atout le plus important pour son avenir : la crédibilité qu’elle tentait de conquérir auprès des biologistes.

La sociobiologie tire une grande part de sa spécificité théorique des abus qu’elle génère elle-même, les théories biosociologiques. La sociobiologie n’apparaît jamais comme théorie originale et spécifique, dans le sens où l’on pourrait dire que ses thèses n’ont jamais été étudiées au sein d’une autre discipline. On se demande ce qui différencie la sociobiologie animale de l’éthologie, et quelles sont les raisons qui ont motivé certains zoologues – les sociobiologistes comme Wilson, Barash, Chagnon, etc. – à la décrire comme un nouveau champ de recherches, voire un nouveau paradigme, plutôt que de la présenter comme une nouvelle extension de l’éthologie.

Beaucoup de scientifiques ne réfléchissent pas aux aspects épistémologiques de leur science, et son histoire leur importe peu. Ils se contentent de se servir des termes que leurs prédécesseurs ont employés à l’intérieur des sources qu’ils donnent dans leurs écrits, rejoignant ainsi l’attitude que déplorait Gaston Bachelard dans La Philosophie du non. C’est le cas de Chagnon et de Irons, qui vont appeler « sociobiologie » l’ensemble de leurs travaux simplement parce que Wilson, sur lequel ils s’appuient, a ainsi dénommé l’ensemble de ses propres recherches. C’est donc chez Wilson, créateur du terme « sociobiologie », qu’il faut chercher les motivations de cette création, et non ailleurs. Peter et Petriszak fournissent un élément de réflexion relatif à cette question : l’éthologie se différencie peu de la sociobiologie, disent-ils, mais une nuance surgit lorsqu’on voit que cette dernière se rattache à une vision déterministe et positiviste de la biologie [35]. L’éthologie, soutiennent-ils, n’a jamais proposé d’explication acceptable à l’influence que le bagage génétique humain peut avoir sur la culture, alors que la sociobiologie en propose une, mais qui semble insatisfaisante parce qu’elle ne tient pas assez compte des changements que la culture, création humaine, fait elle-même subir au génotype humain. Si l’on en croit ces auteurs, la spécificité de la sociobiologie par rapport à l’éthologie est donc l’originalité d’expliquer le comportement culturel humain par l’influence du bagage génétique humain.

Wilson entend bien définir la sociobiologie comme une entreprise entièrement nouvelle. Elle n’est pas seulement une nouvelle façon d’envisager le comportement social de l’être humain ; elle est sa façon de voir tout comportement culturel humain. Sa vision n’a besoin d’aucun appui, elle se suffit à elle-même et se définit elle-même comme une nouvelle science, une nouvelle synthèse, qui commence avec lui. Cette idée est particulièrement bien exprimée dans l’introduction de Genes, Mind and Culture :

« Le sujet de ce livre est ce que nous appelons la “coévolution gènes-culture”. À première vue, une telle expression pourrait sembler impliquer l’association difficile, voire impossible, de processus antagonistes. Mais ce n’est pas le cas. Le lien entre l’évolution biologique et la culture est logiquement possible, et l’exploration de ce lien est devenue de plus en plus clairement un défi intellectuel majeur. Beaucoup de philosophes et de scientifiques considèrent encore comme infranchissable le fossé séparant les sciences biologiques des sciences sociales ; ils se fondent sur l’épistémologie et sur la différence fondamentale des buts poursuivis de part et d’autre par les spécialistes. Nous voyons [la “coévolution gènes-culture”] comme un processus évolutif largement inconnu – une interaction compliquée et fascinante où la culture est générée et améliorée par les impératifs biologiques, alors que les traits biologiques sont simultanément transformés par l’évolution génétique découlant des innovations culturelles. » [36]

Le refus de Wilson de tout argument d’autorité fait partie de son entreprise et des buts qu’il poursuit. Les seuls arguments qu’il accepte sont ceux qui conviennent à son dessein et qui corroborent ses vues. Selon Wilson, l’influence des gènes détermine le comportement culturel. Dans la dernière citation, il admet d’abord l’interaction du biologique et du social, pour finalement concéder que la culture peut transformer les « traits » biologiques du comportement. Cette contradiction serait-elle involontaire ? Non. L’objet de Genes, Mind and Culture est bien de présenter un nouveau modèle d’interprétation du fonctionnement de l’esprit – un modèle plus souple semble-t-il que le modèle proposé pour le comportement dans Sociobiology.

Toutefois, après Genes, Mind and Culture, la position de Wilson est toujours aussi ambiguë, comme elle l’est dans ses plus récents ouvrages. En fait, la position de Wilson n’a guère varié, même si la théorie sociobiologique évolue rapidement ; sous des allures plus souples, elle demeure la même : la biologie peut et doit tout expliquer de l’espèce humaine et, en dernière instance, l’examen du bagage génétique – et son éventuelle manipulation – pourra corriger l’image imparfaite que l’homme se fait de lui-même.

La sociobiologie ne prétend pas s’attaquer à la seule biologie ou même à la seule sociologie, mais réinterprète également toute la psychologie du comportement, écrit de nouveaux modèles mathématiques, crée un nouveau vocabulaire, bref, cherche à invalider toutes les disciplines qui ont jusqu’à présent interprété le comportement culturel – social ou individuel – et à les remplacer par une nouvelle discipline unique et synthétique, qui fasse le pont entre la sociologie, la psychologie, l’éthologie, l’anthropologie, la paléontologie, la philosophie et la biologie.

Le « talon d’Achille » de la sociobiologie est le lien fragile que les sociobiologistes établissent entre le comportement social animal et celui de l’homme. C’est aussi, probablement, le point le plus discuté de tous ceux avancés par la sociobiologie.

Le pseudo-paradigme de la sociobiologie repose pourtant essentiellement sur ce lien, dont la minceur compromet les prétentions de la sociobiologie à une quelconque scientificité. Wilson contourne ce problème en usant d’une rhétorique particulière. La référence au monde animal est complètement absente du texte de Genes, Mind and Culture. Sans doute Wilson estime-t-il avoir dépassé ce stade avec Sociobiology. The New Synthesis, son troisième ouvrage, On Human Nature, ayant été plutôt consacré à la définition de l’homme « moderne » par rapport à l’homme « primitif ». Si l’on ne se base alors que sur le deuxième ouvrage pour établir la validité du lien entre la sociobiologie animale et la sociobiologie humaine, il faut admettre qu’aucun argument scientifique ne démontre l’existence d’un tel lien. Non seulement les arguments scientifiques que l’auteur aurait pu trouver chez ses prédécesseurs sont-ils, pour la plupart, réfutés ou sévèrement critiqués, mais l’espèce humaine est elle-même tant particularisée par Wilson qu’il paraît ensuite impossible de la comparer à quoi que ce soit – et c’est d’ailleurs ce que refuse de faire l’auteur. En dernier recours, il ne reste que la parole de l’auteur pour affirmer qu’un tel lien existe, et que seules ses propres théories, celles qu’il développe dans ses ouvrages subséquents, forment une nouvelle science, une nouvelle lecture du comportement culturel humain. En conséquence, aucun lien n’existe vraiment, de façon indubitable, entre la sociobiologie animale et la sociobiologie humaine.

En proposant d’utiliser la biologie pour s’attaquer à la philosophie morale et de redéfinir celle-ci par celle-là, Wilson ôte à son entreprise toutes les chances de devenir autre chose qu’une idéologie de scientifiques. Les savants – et en particulier les biologistes – n’ont que faire des considérations de la morale dans la formulation de leurs théories ; bien entendu, nous ne disons pas que les biologistes sont dépourvus d’éthique professionnelle, mais simplement que les concepts de « bien » et de « mal » n’ont aucun rapport avec ceux de « gène » ou de « cellule ».

Ce que Wilson refuse de voir, c’est qu’en mêlant la biologie et la morale, il ne fait pas que de la biologie, mais aussi – et surtout – de la morale, et que, partant de là, il affaiblit sa position scientifique tout en permettant que son entreprise soit récupérée par le discours politique et que les motivations historiques des positions idéologiques de la sociobiologie humaine soient mises à jour et dénoncées.

La sociobiologie apparaît comme une entreprise déterminée par un ensemble de conclusions qui s’imposent d’elles-mêmes historiquement, et comme déterminant l’évolution de la science. Wilson considère comme des erreurs les explications du comportement social humain qui ne coïncident pas avec les thèses de la sociobiologie. Il les élimine au nom d’une sélection scientifique en tous points comparable à la sélection naturelle : seules les explications sociobiologiques assureront la pérennité de la science, car elles sont les seules vraies, les seules qui soient fondées sur un constat empirique. Les autres considérations, fruits de la philosophie, de la sociologie classique et des autres sciences humaines, ne peuvent être qu’éliminées comme inadéquates et dépassées [37]. Conscient du danger que comporte toute théorie sociobiologique [38], Wilson ne voit cependant aucun problème théorique à y incorporer des spéculations gratuites ou des interprétations abusives.

Les fondements épistémologiques de la sociobiologie humaine ne lui permettent aucune prétention à la scientificité. L’analyse des concepts de base de la sociobiologie humaine et des idées qui les sous-tendent a permis de montrer sous quelles conditions la scientificité de la sociobiologie animale, et en particulier celle de la macro-éthologie, pourrait être considérée. L’examen de l’ensemble des modèles dont s’inspire la sociobiologie a confirmé que la sociobiologie humaine est une idéologie scientiste, et même, en tant qu’idéologie de scientifiques, un historicisme, bref une idéologie qui apparente la sociobiologie humaine à l’eugénisme et aux théories totalitaires de régulation sociale. En conclusion, nous désirons attirer l’attention sur un certain nombre de points qui ressortent de l’ensemble de notre ouvrage. Ces points concernent le statut épistémologique de la sociobiologie humaine et les aspects sociopolitiques qui dérivent de cette doctrine en tant qu’idéologie de scientifiques.

Dans The Social Meaning of Modern Biology, Howard L. Kaye vient à la rescousse de la sociobiologie :

« Dénoncée comme une nouvelle mouture du darwinisme social et du déterminisme biologique, […] cette nouvelle veine de théorisation sociobiologique me semble avoir un caractère tout à faut différent. Dénigrer les écrits d’un Konrad Lorenz ou d’un E.O. Wilson [39] comme étant simplement l’excuse scientifique à l’existence des inégalités sociales et des injustices en présentant celles-ci comme une nécessité biologique […], c’est rater largement la cible. Les enseignements sociaux de la biologie contemporaine, comme le darwinisme social et l’eugénisme qui l’ont précédé, ne sont pas les monopoles du capitalisme. Des arguments biologiques ont été utilisés pour accréditer une multitude de positions économiques et politiques. Le but des efforts actuels est, plutôt que de transformer la conception que l’humain se fait de lui-même en traduisant notre vie et notre histoire à nouveau dans le langage de la nature, nous pourrions encore une fois trouver un guide cosmique au problème de la vie. » [40]

Les sociobiologistes ne favorisent pas toujours consciemment des idéologies comme le darwinisme social ou l’eugénisme. Le caractère totaliste de la sociobiologie humaine les incite à poser les problèmes d’intervention sociopolitique en termes globaux, comme si la société considérée formait un tout homogène. Mais la nouvelle tendance en sociologie et en travail social est de ne pas tenter de réformer la société dans sa totalité, mais seulement de régler les problèmes que peuvent poser certaines institutions ou mécanismes de régulation sociale ; c’est ce que Popper appelle la sociotechnique d’intervention, « opportuniste » et fragmentaire.

Kaye admet que la modélisation de la société par les sociobiologistes porte sur la totalité de celle-ci ; le but final de la sociobiologie semble être sociologique dans le sens où la compréhension des phénomènes biologiques expliquerait les faits sociaux, ces derniers étant le dernier niveau de la science biologique. Mais il existe une grande différence entre la recherche de la compréhension des faits sociaux en tant que pur objectif gnoséologique et l’utilisation politique de ces faits en vue de modéliser la société. Le premier objectif est scientifique ; le second, politique. En insistant sur la portée sociale de la sociobiologie, Kaye la présente comme un sociologisme ou une sociologie expliquant à elle seule tous les phénomènes culturels et humains, comme si la fin ultime de la sociobiologie humaine n’était que la compréhension scientifique des faits sociaux, alors qu’elle est un biologisme [41], une soumission du social au biologique, une autre forme de réductionnisme. Il balaie du revers de la main les critiques accusant la sociobiologie d’utiliser des arguments fondés sur la biologie. En minimisant ces arguments, il veut faire admettre que l’objectif premier de la sociobiologie humaine est sociologique, ce qui a pour effet d’occulter les fait et de présenter la théorie sociobiologique comme un sociologisme [42] au lieu de reconnaître qu’il s’agit d’un biologisme. La sociobiologie humaine est un biologisme : par sa doctrine, elle vise le contrôle politique de la société par les lois du biologique. Un but scientifique comme celui de comprendre les faits sociaux humains ne réussirait d’ailleurs pas, à lui seul, à faire de la sociobiologie humaine un sociologisme car, en aucun cas, les sociobiologistes n’admettent l’autonomie des faits sociaux, c’est-à-dire l’absence de lien entre ces faits et les déterminants biologiques.

Kaye a raison de ne pas considérer l’eugénisme et le darwinisme social comme les monopoles du capitalisme ; on trouve déjà une variété d’eugénisme dans la Grèce de Platon. Mais cela ne signifie pas que capitalisme, darwinisme social et eugénisme n’ont aucune affinité ; au contraire, les deux derniers se développent particulièrement bien à la faveur d’un système économique comme le capitalisme ou le libéralisme – que Kaye confond avec le premier, le capitalisme étant pourtant un mode de production alors que le libéralisme est une doctrine sociopolitique.

Une des questions auxquelles les sociobiologistes ne répondent pas est la suivante : pourquoi la définition du social devrait-elle passer par la connaissance du biologique ? Pourquoi le pouvoir devrait-il être remis entre les mains des biologistes ?

Thuillier répond à cette question en dénonçant les aspects totalitaires de la sociobiologie humaine [43]. Cette réponse a pour effet de nous faire retomber dans l’argumentation qui justifie l’objection de Kaye. Si Thuillier demandait : « Pourquoi le pouvoir devrait-il être remis entre les mains des biologistes ? », Kaye aurait simplement à répondre : « Pourquoi pas ? ». Il est dangereux, pour trois raisons, de remettre le pouvoir entre les mains des biologistes : parce que ceux-ci ne sont pas les meilleurs experts du social ; parce que la sociobiologie favorise une approche totaliste de la société conduisant au totalitarisme ; parce que le fait de remettre le pouvoir entre les mains de quelques-uns mène aussi au totalitarisme : en décrivant l’intervention sociale comme s’adressant à la société tout entière, c’est-à-dire comme une tâche immense et difficile, le totalisme incite les individus à remettre le sort de la société entre les mains de quelques personnes perçues comme spécialistes ; ces derniers [44] n’ont plus qu’à imposer à la société les changements dont ils sont les seuls à profiter et à faire valoir leur point de vue en contrôlant de plus en plus l’individu dans son intimité et dans sa personne.

La prétention – proclamée par la sociobiologie humaine – de faire le bien d’autrui en décidant pour la personne est caractéristique de tous les dictateurs. « Les vocations de “pères des peuples” sont fréquentes dans l’histoire » fait remarquer Philippe Bénéton [45], mais elles ne sont rendues possibles que par une démission de la responsabilité individuelle dans une société démocratique. « Dans sa version extrême, le “démon du bien” engendre une société totalitaire » ajoute Bénéton, en donnant des exemples : Lénine, Staline et quelques autres. La liberté individuelle fondée sur la connaissance biologique de l’être humain que promet la sociobiologie humaine ne peut se réaliser dans le cadre des institutions démocratiques actuelles et mènerait, au contraire, à la création d’une société totalitaire. Cette promesse d’une liberté hyperbolique révèle le caractère idéologique de la sociobiologie humaine et pose des problèmes d’éthique fort complexes.

Le 11 septembre 1899, William James écrivait à son ami William M. Salter :

« Nous, intellectuels d’Amérique, devons tous travailler à garder notre précieux droit de naissance à l’individualisme et la liberté de nos institutions [l’Église, l’armée, l’aristocratie, la royauté]. Chaque grande institution est forcément un moyen de corruption. » [46]

Si la sociobiologie humaine éclaire un jour l’homme sur le rôle de certains déterminants génétiques dans les comportements sociaux, on peut espérer que ce ne sera pas pour l’asservir, mais au contraire pour le libérer. C’est un lieu commun d’affirmer que la libération de l’individu commence par lui-même et non par la restructuration totale de la société dans laquelle il vit ou par sa soumission à un ensemble de règles biosociologiques comprises exclusivement par un petit groupe d’initiés. Mais la sociobiologie ne l’entend pas ainsi :

« Rejetée ou pas, pour son malheur ou pour son bonheur, la sociobiologie [humaine] n’en a pas moins un effet politique. Et […] cet effet pourrait bien être, à terme, de mettre en place une nouvelle technocratie – une “biocratie” – en ces jours où les biotechnologies et le génie génétique, alliés à l’informatique, font figure de sauveur de l’Occident. En effet, selon la raison sociobiologique, les problèmes sociopolitiques sont réduits à des problèmes biologiques, incompréhensibles à des non-biologistes. » [47]

La sociobiologie humaine porte atteinte aux droits fondamentaux que l’on reconnaît à l’individu en Occident – droit à l’intégrité et à l’inviolabilité de sa personne, à ses opinions, à sa liberté de mouvement et d’action. En favorisant la mise en place d’une biocratie, la sociobiologie humaine privilégie une vision sociopolitique plus proche du fascisme et du totalitarisme que du libéralisme économique : même si le darwinisme semble au contraire la relier théoriquement au libéralisme, l’action sociopolitique qu’elle prône et qu’elle suscite renvoie à la vision d’une société où les individus sont contrôlés par les institutions jusque dans leur bagage génétique.

Le déterminisme biologique, justifié par la réduction de l’humain à l’animal, constitue l’élément scientifique le plus important de la sociobiologie. Le fondement de ce déterminisme se retrouve dans le concept d’» eusocialité », lui-même expliqué par la formule de Hamilton. Or, cette formule ne peut s’appliquer à l’» eusocialité » :

« Le modèle de Hamilton est intéressant, mais son domaine strict de validité est restreint au cas particulier des hyménoptères sociaux. En effet, les insectes dont le caractère « eusocial » est le moins discutable ne sont pas les hyménoptères (dont bien des espèces actuelles ont un mode de vie solitaire, ou seulement subsocial) : ce sont les termites, insectes plus primitifs, dont toutes les espèces connues sont sociales et présentent, entre membres d’une même famille, la division des rôles (caractéristique de l’eusocialité) entre individus reproducteurs et individus sexuellement « neutres » (ouvriers, soldats). Or les termites sont des organismes strictement diploïdes [48] : en sorte que l’hypothèse de Hamilton ne peut être tenue pour une base explicative générale de l’eusocialité. » [49]

Voilà un bel exemple où les faits sont déformés pour se conformer à une théorie préconstruite. Cette dérive intellectuelle par rapport à la rigueur attendue dans le domaine scientifique, se retrouve encore ailleurs :

« La vogue immense du courant de recherche sociobiologique qui submerge actuellement l’éthologie, surtout dans les pays anglo-saxons, s’explique sans doute par l’extension des concepts de Hamilton bien au-delà du cas de figure de l’eusocialité. Depuis Wilson (1975) en effet, ces notions sont étendues à des considérations phylogénétiques sur le comportement interindividuel (plutôt que sur l’organisation sociale proprement dite) [50] au sein de groupes familiaux, non seulement chez les insectes, mais également chez les vertébrés (oiseaux et mammifères principalement) authentiquement diploïdes. » [51]

D’un point de vue scientifique, les définitions des concepts dont se sert la sociobiologie humaine sont inacceptables. Que l’on parle de la base génétique de la sociobiologie ou de sociobiologie humaine, on retombe chaque fois sur des thèses qui ont peu de crédibilité scientifique. Mais la macro-éthologie pourrait-elle, de son côté, fournir une telle crédibilité à la sociobiologie humaine ? Oui, mais il faudrait alors accepter la réduction arbitraire de l’homme à l’animal. Comme le soutient Popper, le réductionnisme ne peut expliquer la créativité de l’univers [52].

Le réductionnisme n’est pas seul en cause ; la croyance en la toute-puissance de certains déterminismes présente également des dangers. Il y a lieu de questionner radicalement la fausse évidence qui fait envisager les comportements sociaux – humains ou animaux – comme nécessairement déterminés par le bagage génétique. Popper dénonce l’origine religieuse du déterminisme scientifique, son lien avec le réductionnisme et son caractère idéologique [53]. Le recours au déterminisme scientifique constitue une menace à la liberté individuelle, mais aussi une absurdité du point de vue de la science.

De cela résultent deux choses. D’abord, la thèse du déterminisme biologique du comportement « social » des animaux, véhiculée par certains chercheurs en macro-éthologie, repose trop souvent et de façon non critique sur des analogies avec le monde humain. Cette thèse, qui a eu quelque temps valeur de piste de recherche, n’a pas généré de résultats convaincants et a déjà été abandonnée par nombre de biologistes. Ensuite, le transfert des thèses de la sociobiologie animale à l’étude du comportement social humain est non seulement illégitime par le fait que les déterminations sociologiques sont complètement évacuées, mais aussi parce que la théorie de base (la base génétique de la sociobiologie) elle-même, dans son état actuel de formulation, n’a pas de valeur scientifique.

Le monde dans lequel nous vivons actuellement, même s’il n’est pas parfait, est encore le meilleur que nous ayons construit [54]. C’est au nom de la liberté que nous devons considérer le déterminisme génétique comme une menace à l’intégrité de la société et de la personne. L’absurdité du biodéterminisme saute aux yeux de celui qui est encore capable de s’apercevoir de l’immensité de son ignorance face à la complexité du monde. On en trouve une des meilleures illustrations dans le biodéterminisme sociobiologique. La position biodéterministe a pour effet de faire apparaître comme « naturel » et intangible l’ordre social établi et de rendre impossibles sa critique et sa remise en cause [55].

Les plus récentes observations en matière d’étude du comportement humain tendent à prouver qu’il n’y a aucune commune mesure entre un comportement conscient, désiré, voulu et choisi par un être capable de le manifester sous des formes et en des circonstances très diversifiées, et le comportement univoque, répétitif, automatique, immuable de l’animal tel que le représentent les sociobiologistes. Non seulement cette dernière façon de voir le comportement animal est-elle complètement erronée, mais il est absurde d’y voir l’archétype du comportement humain – à moins que l’on désire l’avènement d’un monde où l’individu – animal ou humain – soit privé de toute initiative sous prétexte qu’il serait l’esclave de ses gènes. Mais on a alors affaire à une idéologie et à un projet sociopolitique et non à un programme de recherche scientifique.

Selon Marcel Blanc, nous sommes entrés dans l’ère de la génétique, où les applications les plus monstrueuses deviennent possibles et même parfois réelles. Les potentialités des manipulations génétiques devraient nous permettre de réfléchir sur le type de monde que nous voulons créer [56]. Les sociobiologistes ne peuvent être sourds au nom de la pseudo-neutralité de la science et aveugles devant les implications sociopolitiques de leurs théories. Cette soi-disant neutralité ne peut ni justifier ni légitimer toutes les entreprises scientifiques – et encore moins des théories qui relèvent du scientisme le plus naïf. L’attitude scientiste n’est pas scientifique, elle n’a aucun rapport avec le travail actuel du savant ; elle consiste à penser que la science peut tout expliquer, qu’elle est objective en soi ; cette attitude est très loin de la vérité [57]. L’attitude scientiste des adeptes de la sociobiologie humaine démontre bien qu’ils ne sont pas des savants mais des idéologues en quête de pouvoir institutionnel, académique et sociopolitique. Le savant doit d’abord et avant tout se questionner sur le bien-fondé scientifique de ce qu’il avance, ainsi que sur le progrès réel qu’il fait faire à l’humanité. Sans cette précaution, de nouvelles sociobiologies naîtront encore.

Pourquoi les sociobiologistes croient-ils indispensable de « cannibaliser » les autres sciences sociales ? Est-ce vraiment nécessaire ? Quelle est la cause de cet « appétit » peu orthodoxe ? Une seule réponse paraît évidente : par le fait qu’elle est impuissante à expliquer les comportements humains par elle-même et de manière scientifiquement acceptable, la sociobiologie humaine a tendance à s’imposer par la force plutôt que par la raison, la discussion, la libre circulation des idées et les moyens pacifiques qu’utilisent habituellement, à notre époque, les scientifiques « civilisés ». On peut penser que la lutte institutionnelle que livrent les sociobiologistes aux spécialistes de la biologie et des sciences humaines pour conquérir une place autonome et plus importante dans le champ scientifique, est sûrement, en partie, responsable de cette attitude vindicative des partisans de la sociobiologie humaine.

L’attitude vindicative des sociobiologistes à l’endroit des sciences sociales leur cause préjudice et nuit au développement de la sociobiologie elle-même. Sous certaines conditions, la sociobiologie pourrait éventuellement jouer un rôle positif dans l’ensemble des connaissances humaines, si elle pouvait être considérée comme un « programme de recherche métaphysique ». Un tel programme est un ensemble cohérent de « pistes » de recherches qui n’a pas pour but de démontrer l’exactitude de quelque théorie et ne peut d’ailleurs servir à telle fin, mais éclaire seulement les recherches en fournissant un point de vue, un éclairage qui peut être intéressant et fécond. Ce genre de programme a une fonction similaire à celle d’une analogie méthodologique : il génère des idées, suggère des solutions nouvelles, rend féconde une recherche qui, sans lui, resterait ardue, mais il ne fournit jamais aucune preuve de l’existence d’une quelconque homologie entre ce qu’il suggère et ce qu’il éclaire. La sociobiologie répond en partie à une telle description, et sous certaines conditions. Il convient ici de distinguer la recherche en macro-éthologie des spéculations que génère la sociobiologie humaine :

« Beaucoup de chercheurs (notamment en France) considèrent la sociobiologie [animale] comme un champ d’études distinct de la théorie sociobiologique : les innombrables travaux concernant le grégarisme, l’interattraction, l’organisation des groupes sociaux d’insectes et de vertébrés, les répercussions du mode de vie social sur la structure et le fonctionnement de l’organisme… constitueraient un domaine de recherche “sociobiologique” au sens primaire du terme, […] propre à révéler les racines biologiques des conduites sociales (ceci en référence plus ou moins explicite à la vie sociale humaine). Cette approche […] légitime […] s’est révélée comme l’un des pôles importants de l’éthologie moderne. Il convient pourtant d’indiquer ses limitations, dès lors qu’on voudrait y trouver des modèles explicatifs du fonctionnement des sociétés humaines : chez l’Homme, les conduites sociales qui sont des entités psychologiques relèvent […] de deux ordres de détermination différents. L’ordre biologique (condition biologique de la vie en groupes organisés, notamment déterminants neuroendocriniens), mais aussi l’ordre sociologique qui rend partiellement compte des conduites sociales sur la base des institutions qu’elles ont lentement mises au point et qui sont transmises et différenciées par le jeu de la transmission culturelle. […] C’est la prise en considération, dans les cultures humaines, des déterminants sociologiques comme des déterminants biologiques qui devrait marquer les bornes de la sociobiologie (…) [laquelle] ignore délibérément cette limite. » [58]

La macro-éthologie donne lieu à une « recherche scientifique » au sens actuel de cette expression. Quelques chercheurs en macro-éthologie explorent encore les possibilités d’expliquer les causes des comportements « sociaux » des animaux par la génétique, bien que beaucoup de leurs confrères aient abandonné cette piste de recherche ; d’autres, plus nombreux, utilisent à cette fin le seul matériel scientifique déjà accumulé par l’éthologie. La macro-éthologie apparaît ainsi comme une sous-discipline de l’éthologie, une extension de son champ de recherche, dont elle n’a pas nécessairement besoin de se dissocier dans la mesure où les arguments des « macro-éthologues » et ceux des éthologues appartiennent au même registre. Il faut distinguer ici la macro-éthologie des vaines tentatives de quelques biologistes en quête d’un fondement génétique des comportements « sociaux » des animaux ; il faut aussi distinguer la recherche scientifique telle qu’elle se pratique en macro-éthologie des spéculations scientistes de la sociobiologie humaine et des « pratiques » que celle-ci génère en tant qu’idéologie. Les adeptes de la sociobiologie humaine se placent eux-mêmes dans une position est intenable : ils ne peuvent à la fois tenir compte des déterminants sociologiques de la conduite sociale humaine et s’inspirer d’une démarche qui repose sur une théorie qui ignore délibérément ces déterminants. Par ailleurs, il est vrai que la sociobiologie animale a renouvelé une réflexion sur le fondement biologique de l’éthologie :

« La théorie sociobiologique (et […] les concepts dus à Hamilton) ont renouvelé certaines des perspectives de l’éthologie, auparavant trop centrée sur l’étude des conduites à l’échelon individuel et sur la recherche de leurs déterminations actuelles (psychophysiologie) ou, à la rigueur, expérientielles. Une décantation est nécessaire et, par ailleurs, une dénonciation vigoureuse de certains errements idéologiques pernicieux. Mais une fois jetée l’eau trouble du bain, le bébé devra être accompagné avec intérêt dans son développement. » [59]

Toute recherche scientifique est pertinente, enrichissante et légitime. Mais cela ne vaut que pour la recherche en macro-éthologie ; les réflexions des adeptes de la sociobiologie humaine qu’ils qualifient eux-mêmes de « recherches » ne sont pas scientifiques et leur légitimité est contestable. Les spéculations de la sociobiologie humaine, que peu de scientifiques prennent au sérieux, peuvent nuire à la macro-éthologie en la discréditant aux yeux de ceux qui, parmi ces scientifiques non avertis, ne distinguent pas bien le discours de la macro-éthologie de celui de la sociobiologie humaine. C’est pourquoi les avancés de la macro-éthologie doivent être scrutés avec attention, afin d’éviter qu’ils véhiculent à leur insu des thèses de la sociobiologie humaine. Trop souvent, les nouvelles théories scientifiques sont adoptées sans être critiquées. Il faut éviter de réserver à la macro-éthologie un accueil non critique, en raison du fait que l’ombre de la sociobiologie humaine plane toujours sur elle. En banalisant les avancés de la macro-éthologie par un accueil non critique, les « macro-éthologues » non avertis des dangers du discours de la sociobiologie humaine, favoriseraient à leur insu la propagation des visées sociopolitiques de cette dernière. Ils contribueraient ainsi sans le vouloir à l’implantation et à l’acceptation de la sociobiologie humaine comme champ légitime d’investigation du fondement biologique des comportements sociaux humains ; ils mettraient en péril leur propre liberté scientifique – et du même coup celle de la société.

Enfin, Wilson soutient que l’histoire de l’humanité peut mieux être comprise grâce à la sociobiologie humaine. Il existe, disent-ils, une trajectoire unique qui part de la biologie et explique, en même temps que la nature humaine, l’emprise de l’humain sur son environnement [60]. Dans cette perspective, la sociobiologie est présentée comme unitaire par ses promoteurs, alors qu’il existe deux sociobiologies bien différentes. La présentation de la sociobiologie comme unitaire ne repose en fait que sur la réduction pure et simple de l’humain à l’animal. La conception unitaire de la sociobiologie est symptomatique d’un manque flagrant de vision critique des sociobiologistes sur leur propre entreprise et d’une ignorance totale de l’histoire des sciences. Cette ignorance se révèle d’ailleurs dans leurs textes. La science et la technologie ont permis de créer des mécanismes pour les fonctions sociobiologiques, soutient Wilson. Ce constat lui permet d’affirmer que la sociobiologie humaine se trouve dans la même position que la biologie moléculaire à ses débuts [61]. Mais le succès de la biologie moléculaire n’est en rien garant de celui de la sociobiologie humaine. Il faut en outre interroger la méthode qui consiste à comprendre l’histoire de la sociobiologie humaine à travers le modèle de l’histoire de la biologie moléculaire. Il n’y a pas deux histoires pareilles parce qu’il n’y a pas deux sciences identiques. Et prédire le succès de la première sur la base du succès de la seconde, c’est prophétiser la victoire d’une armée en examinant le vol des oiseaux : ce procédé convenait peut-être aux Romains, mais il est jugé peu scientifique et surtout peu fiable aujourd’hui.

Cependant, pour Wilson, le succès de la sociobiologie lui est assuré parce qu’elle réalise une révolution. Le programme de cette révolution semble d’ailleurs bien orchestré en périodes quasi triennales : 1971, The Insect Societies (E.O. Wilson seul signataire) ; 1975, Sociobiology. The New Synthesis (E.O. Wilson seul signataire) ; 1978, On Human Nature (E.O. Wilson seul signataire) ; 1981, Genes, Mind and Culture (E.O. Wilson et C.J. Lumsden, cosignataires) ; 1983, Promethean Fire (E.O. Wilson et C.J. Lumsden, cosignataires) ; 1984, Biophilia (E.O. Wilson seul signataire). Mais ce programme, où chaque livre semble être la suite du précédent, s’achève dans une impasse.

Nombre de programmes révolutionnaires scientifiques ont atteint leurs buts, mais il en va autrement des programmes révolutionnaires politiques. Wilson parle avec dédain des « gauchistes » du Sociobiology Study Group de Science for the People ; lorsqu’il critique les philosophes (dont Marx), c’est pour dénoncer le fait qu’ils ont été incapables de faire découvrir à l’homme sa vraie « nature humaine » et qu’ils l’ont trompé en lui indiquant des règles d’éthique contraires à l’ordre naturel des choses. Mais en assignant à la sociobiologie humaine un objectif prométhéen et en orchestrant sa révolution dans un programme qui, sous des aspects pseudo-scientifiques, cache des intentions sociopolitiques, Wilson fait ce qu’il reproche aux philosophes et en particulier aux marxistes.

Les sociobiologistes ont une vision naïve du rôle social de la science et de l’histoire – l’histoire des sciences en particulier. Ils la conçoivent comme une chronique. Ils estiment que seule l’histoire biologique de l’humanité pourrait donner un sens acceptable à cet « amas de faits » que constitue l’histoire. La vision empiriste des sociobiologistes leur bouche une fois encore l’horizon ; ils établissent des équations simplistes entre des entités réduites à leur plus simple expression :

1 gène = 1 comportement [62] ;

1 comportement = 1 geste ;

1 cause = 1 effet ;

1 événement = 1 conséquence, etc.

Cette façon puérile d’envisager la complexité du monde, de l’espèce humaine, de la culture et de l’histoire des sciences ne donne pas l’effet escompté d’une allure scientifique à la sociobiologie humaine ; elle en ridiculise les prétentions et rappelle étrangement la méthode des historicistes pronaturalistes. En ne sélectionnant que quelques faits tout en faisant abstraction des liens tracés par les historiens pour les relier entre eux, la sociobiologie humaine entend remplir les espaces entre ces faits et légitimer sa démarche tout en démontrant sa profonde signification en tant que « nouvelle histoire ». Mais l’histoire ne s’écrit pas à l’aide de modèles rigides, mathématiques ou mécaniques ; elle s’écrit en interprétant les faits dans leurs significations intimes et en tenant compte, le plus possible, de tous les éléments qui peuvent en avoir affecté la nature. Le travail de l’historien est bien plus proche de celui de l’anthropologue, qui étudie aussi bien des déterminants biologiques que sociologiques pour expliquer l’évolution d’une culture humaine, que du travail du sociobiologiste qui évacue les déterminants sociologiques pour les remplacer par un modèle d’interprétation mécanique. La « sociobiologie humaine », par le vocable même par lequel elle se nomme, subordonne l’homme à la biologie ; si elle avait pour cible première l’être humain, elle devrait s’appeler elle-même une « anthroposociobiologie », une sociobiologie dont l’objectif essentiel et primordial serait de décrire l’homme, et non sa machine biologique.

Les affrontements entre les partisans de la sociobiologie humaine et leurs opposants ont eu raison de Wilson, qui a finalement réorienté ses intérêts vers la biodiversité – en attendant le moment de présenter à nouveau aux hommes le cadeau prométhéen qu’ils ont refusé :

« Il est possible que le sujet de la coévolution gène-culture dorme pour de nombreuses années encore, en attendant que ce savoir devienne suffisamment fort et persuasif pour intéresser les savants. Je demeure néanmoins convaincu que la vraie nature [humaine] est le problème central des sciences sociales et, plus encore, l’un des grands domaines inexplorés de la science en général, et je ne doute pas un instant que son heure viendra. » [63]

Toujours inconscients des dangers de leurs théories, les sociobiologistes se trouvent encore actuellement dans la situation de l’affreuse « bestiole » que Franz Kafka dépeint avec humour dans La Métamorphose : ils pensent ne relater que des faits, mais ils ne voient pas la réalité que cachent ces derniers :

« Quand je jette un regard sur mon évolution et sur le but qu’elle a poursuivi jusqu’ici, je ne me plains ni ne me réjouis. Les mains dans les poches, la bouteille sur la table, je me tiens à demi couché, à demi assis dans le rocking-chair et je regarde par la fenêtre. Une visite m’arrive-t-elle, je la reçois comme il se doit. Mon impresario se tient dans l’antichambre ; quand je sonne, il vient et écoute ce que j’ai à dire. Le soir, il y a presque toujours représentation et mes succès ne peuvent sans doute plus être dépassés. Quand je reviens à une heure avancée de banquets, de sociétés savantes ou d’un tête-à-tête agréable, une demoiselle chimpanzé à demi dressée, m’attend chez moi et je m’abandonne avec elle aux plaisirs de notre race. Le jour, je ne veux pas la voir ; elle montre en effet dans ses yeux l’égarement de la bête dressée ; je suis seul à le remarquer et je ne peux pas le supporter. Dans l’ensemble, je suis arrivé à ce que je voulais obtenir. Qu’on ne dise pas que ce n’était pas la peine. D’ailleurs, je ne veux pas du jugement des hommes, je ne cherche qu’à propager des connaissances, je me contente de relater ; même avec vous, Éminents Messieurs de l’Académie, je me suis contenté de relater. » [64]

Comme on le constate, les discussions autour des thèses de la sociobiologie humaine et de ses enjeux sont encore d’actualité. J’estime que la sociobiologie animale est une perspective de recherche, un programme de recherches scientifique portant sur les fondements du comportement social animal ; elle est un nouveau champ de recherches scientifiques bénéfique à l’humanité dans la mesure où la connaissance des comportements animaux constitue un apport précieux dans la compréhension du monde dans lequel évolue l’être humain. Quant à la sociobiologie humaine, je soutiens ici qu’elle ne peut prétendre à un autre statut qu’à celui d’idéologie scientiste. Les origines et les implications sociopolitiques de la sociobiologie humaine ne permettent, à l’heure actuelle, de la considérer que d’un point de vue idéologique ; seule une démonstration claire des théories scientifiques de la sociobiologie humaine aurait pu faire de celle-ci une discipline scientifique.

Si la sociobiologie animale possède certains aspects scientifiques et offre de bonnes perspectives de recherche scientifique, la sociobiologie humaine, par contre, ne peut prétendre posséder aucun caractère scientifique; la sociobiologie animale ne pouvant servir de fondement à la sociobiologie humaine, celle-ci ne peut être considérée que comme une doctrine scientiste dont l’origine remonte au moins au XVIIe siècle.

Jacques G. Ruelland,

Département d’histoire, Université de Montréal,

Auteur de L’Empire des gènes. Histoire de la sociobiologie, Lyon, Éditions de l’École normale supérieure, 2004.


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[1] E.O. Wilson [1977a], notre traduction (en abrégé : n.trad.).

[2] Les expressions « sociobiologie humaine » et « théorie sociobiologique » sont synonymes.

[3] E.O. Wilson [1971].

[4] S.B. Hardy [1984] et [1977].

[5] W.D. Hamilton [1964].

[6] Cet exemple est repris dans M. Sahlins [1980], p. 53.

[7] R. Dawkins [1990b], p. 177 sq. The Selfish Gene signifie « Le Gène égoïste ».

[8] E.O. Wilson [1987], p. 18.

[9] R.L. Trivers [1978].

[10] W.D. Hamilton [1978b].

[11] On peut songer à la médecine expérimentale et à la bactériologie au XIXe siècle, à la biochimie ou à l’astrophysique au XXe siècle, etc.

[12] « Le regard que nous portons sur ces sociétés [animales] n’est pas un regard neuf, il est préorienté par ce que nous savons de notre propre organisation : le fait d’appeler “reine”, “travailleuses” ou “soldats” telle ou telle catégorie de guêpes, montre bien que nous avons projeté sur elles nos propres idées concernant la structure d’un groupe. Il n’est donc pas étonnant qu’en retour nous constations que nos sociétés présentent des analogies avec celle des insectes » (A. Jacquard [1982], p. 150).

[13] Ceci fait songer à la dernière phrase de La Ferme des animaux, de George Orwell : « Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre » (G. Orwell [1981], p. 151).

[14] J.G. Ruelland [1983a], p. 60.

[15] E.O. Wilson [1978b], p. 302, n.trad.

[16] « Une idéologie scientifique n’est pas une fausse conscience comme l’est une idéologie politique de classe. Ce n’est pas non plus une fausse science. […] [Elle] a une histoire […] [et] trouve une fin, quand le lieu qu’elle occupait dans l’encyclopédie du savoir se trouve investi par une discipline qui fait la preuve, opérativement, de la validité de ses normes de scientificité ». L’idéologie scientifique est une « idéologie de philosophes, un discours à prétention scientifique tenus par des hommes qui ne sont encore, en la matière, que des scientifiques présomptifs ou présomptueux », une idéologie qui a « l’ambition explicite d’être science, à l’imitation de quelque modèle de science déjà constituée » (G. Canguilhem [1981], p. 39).

[17] « [Les] idéologies de scientifiques. […] [sont celles] que les savants engendrent par les discours qu’ils tiennent pour thématiser leurs méthodes de recherche et de mise en rapport avec l’objet, par les discours qu’ils tiennent sur la place que la science occupe, dans la culture, relativement aux autres formes de la culture » (ibid., p. 43-44). Les théories de Gall et de Spencer sont des idéologies scientifiques ; ce sont des idéologies philosophiques ; le scientisme est une variante d’idéologie de scientifiques.

[18] « La formulation d’une théorie de la sociobiologie constitue l’une des grandes tâches que la biologie devra accomplir durant les vingt ou trente prochaines années. […] L’évolution d’un comportement social ne peut être complètement saisie que par une compréhension, premièrement, de la démographie, qui fournit les informations vitales relatives aux flux de populations et à la répartition par âges et, deuxièmement, de la structure génétique des populations, qui nous dit ce que nous devons savoir de la taille des populations dans le sens génétique, les coefficients de relation à l’intérieur des sociétés et l’ampleur du flux génique entre elles. Le but principal d’une théorie générale de la sociobiologie devrait être une capacité de prédire les caractéristiques de l’organisation sociale à partir de la connaissance de ces paramètres de population combinée à des informations relatives aux contraintes comportementales imposées par la constitution génétique des espèces. En revanche, ce sera une tâche majeure de l’écologie de l’évolution de dériver les paramètres de population d’une connaissance de l’histoire de l’évolution des espèces et de l’environnement dans lequel s’est développée la plus récente période de cette histoire » (E.O. Wilson [1971], p. 458-460).

[19] K.V. Wilkes [1978], p. 10.

[20] « Les sociétés d’insectes joueront un rôle clé dans le développement futur de la sociobiologie. Ils sont écartés de l’origine phylogénétique des sociétés de vertébrés comme s’ils étaient des créatures venues d’un autre monde. Ils procurent le matériel comparatif dont chaque bon schème théorétique a besoin. Lorsque la théorie prédit la convergence de traits fonctionnels, sa validité peut être renforcée par un test rigoureux et convaincant comparant insectes et vertébrés. Il faudrait […] identifier les différences de base qui existent visiblement, non entre les insectes et les vertébrés en tant qu’organismes, mais entre les sociétés qu’ils forment. Si nous excluons l’homme, avec son langage unique et ses aptitudes révolutionnaires à la transmission culturelle, les sociétés de vertébrés les mieux organisées distinguent par un seul trait si ravageur que les autres caractéristiques semblent toutes découler de lui » (E.O. Wilson [1971], p. 459, n.trad.)

[21] Ibid., p. 458, n.trad.

[22] A.V. Espinas [1935].

[23] E.O. Wilson [1971], p. 459.

[24] E.O. Wilson [1987], p. 526.

[25] « Un paradigme est un modèle ou un schéma accepté (…). Le paradigme fonctionne en permettant de reproduire des exemples dont n’importe lequel pourrait, en principe, le remplacer. Dans une science, au contraire, un paradigme est rarement susceptible d’être reproduit : comme une décision judiciaire admise dans le droit commun, c’est un objet destiné à être ajusté et précisé dans des conditions nouvelles ou plus strictes » (T.S. Kuhn [1983], p. 45).

[26] J. Ruffié [1982], tome 2, p. 279.

[27] K.E. Boulding [1978].

[28] S. Feinman [1979].

[29] K. Peter and N. Petriszak [1980]. V. aussi P. Thuillier [1981], p. 44.

[30] K.E. Boulding [1978], p. 32, n.trad.

[31] La démarche d’Ardrey n’avait rien d’académique – ce que Wilson n’ignorait certainement pas : « Vers 1975, un journaliste et dramaturge américain nommé Robert Ardrey fit la connaissance de Dart lors d’un voyage en Afrique ; il s’amouracha des “sauvages” de [l’époque de] la culture ostéodontokératique décrits par le professeur et écrivit un best seller à leur sujet, intitulé African Genesis. Traduit en plusieurs langues, le livre d’Ardrey fit connaître le travail de Dart au monde entier. Lui-même empreint d’un esprit profondément cynique, Ardrey utilisa la vision sinistre de Dart sur les hommes préhistoriques comme une clef pour comprendre – voire excuser – la tendance persistante de l’être humain à la violence. “L’homme est un prédateur dont l’instinct naturel est de tuer avec une arme”, écrivit-il. “L’ajout soudain d’un cerveau développé à l’équipement d’un animal qui était déjà un excellent prédateur créa l’être humain.” Comparée à cette brute ancestrale, la version de l’humanité que Louis Leakey était simultanément en train de recréer au lac Olduvai semblait bien terne » (D. Johanson and J. Shreeve [1989], p. 216. n.trad.). J’ai traduit l’expression bad guys (« méchants garçons ») par « sauvages ».

[32] S. Feinman [1979], p. 403.

[33] K. Peter and N. Petriszak [1980], p. 76.

[34] J. Ruffié [1982], tome 2, p. 330.

[35] K. Peter and N. Petriszak [1980], p. 47.

[36] C.J. Lumsden and E.O. Wilson [1981], p. 1, n.trad.

[37] A. Montagu, ed. [1973], p. 50 et 34.

[38] C.J. Lumsden et E.O. Wilson [1984], p. 10-11.

[39] Kaye considère Lorenz comme un sociobiologiste au même titre que Wilson : il ignore l’histoire des sciences ou il n’a pas compris les œuvres de Lorenz et de Wilson. Dans l’esprit de plusieurs intellectuels, la sociobiologie animale trouve son principal fondement dans l’éthologie, et la sociobiologie humaine dans une réduction de l’homme à l’animal.

[40] H.L. Kaye [1986], p. 2-3, n.trad.

[41] Biologisme : « attitude épistémologique qui considère la biologie comme la science fondamentale et cherche à ramener l’ensemble des phénomènes mis en évidence par d’autres sciences (psychologie, sociologie, économie, etc.) à des mécanismes biologiques. Le biologisme apparaît comme une extrapolation des lois biologiques à des domaines dont on ignore s’ils peuvent se prêter à une telle transposition » (A. Lempereur et G. Thinès [1975], p. 132).

[42] Sociologisme : « doctrine selon laquelle les faits sociaux sont autonomes et ne résultent pas de tout autre phénomène biologique ou psychologique, mais au contraire peuvent servir à expliquer certaines réalités d’un autre ordre : moral ou religieux, par exemple. Il s’agit alors d’un réductionnisme » (J.G. Ruelland [1990c], p. 2417).

[43] P. Thuillier [1981].

[44] Que P. Thuillier dénonce dans Les Biologistes vont-ils prendre le pouvoir ? et G. Leach dans The Biocrats.

[45] P. Bénéton, P. [1983], p. 9.

[46] Cité in G. Seldes, ed. [1985], p. 205, n.trad.

[47] P. Ehrensaft et C. Saint-Denis [1984], p. 159 ; v. aussi P. Thuillier [1981], p. 48.

[48] L’objection de Vaysse et Médioni constitue une réfutation du modèle de Hamilton ; elle restreint considérablement les prétentions de la sociobiologie animale de trouver un fondement dans la génétique.

[49] J. Médioni et G. Vaysse [1982], p. 302.

[50] On Human Nature (1978) s’attaque à des comportements dont la nature « sociale » est discutable (le comportement religieux, notamment), et Genes, Mind and Culture (1981) ne traite plus que de l’individu isolé ; à la fin, le comportement strictement social est complètement oublié. Cela démontre bien l’absence totale de bases scientifiques de la sociobiologie humaine et la fragilité de la sociobiologie animale.

[51] J. Médioni et G. Vaysse [1982], p. 302.

[52] K.R. Popper, [1984], p. 145.

[53] K.R. Popper [1982], p. 5, 131, 161.

[54] K. Lorenz et K.R. Popper [1990], p. 130-131. Et ceci n’est ni la répétition d’une des thèses importantes de Leibniz ni celle de la déclaration dérisoire de Pangloss dans le Candide de Voltaire, mais un constat empirique fait par deux savants de notre époque.

[55] N. Khouri [1990], p. 292.

[56] M. Blanc [1986], p. 445-446. V. aussi J.G. Ruelland [2001].

[57] « La conscience de l’imperfection de la science […] distingue le savant du scientiste. […] Si le scientisme représente quelque chose, c’est la croyance aveugle et dogmatique en la science. Or cette croyance aveugle est étrangère au véritable savant. Et c’est pourquoi le reproche de scientisme s’adresse peut-être à certaines conceptions vulgaires de la science, mais ne peut pas toucher les savants eux-mêmes » (K. Lorenz et K.R. Popper [1990], p. 59).

[58] J. Médioni et G. Vaysse [1982], p. 298. Les auteurs reconnaissent l’existence de déterminants biologiques, mais aussi de déterminants sociaux, lesquels ne sont, dans aucun cas, identifiés à des gènes.

[59] Ibid., p. 298-299, 306-307. Sans doute un ouvrage comme Genes, Mind and Culture peut-il ouvrir de nouvelles voies à la neurologie, à la neurochirurgie et à la cybernétique, mais l’éthique et l’histoire sont là pour rappeler que l’expérimentation sur l’être humain doit se faire en deçà de certaines conditions limitatives et que de telles expériences ont souvent eu pour conséquences des abus et des erreurs. Pourquoi, si même de telles expériences sur l’être humain étaient techniquement possibles, faudrait-il nécessairement les tenter parce qu’elles sont faites sur les termites ? La légitimité épistémologique de recherches scientifiques comme celles des sociobiologistes et des généticiens peut-elle excuser la dérogation aux principes de l’éthique ? Répondre par l’affirmative à cette question équivaut à ouvrir la porte aux plus dangereux abus. D’un autre côté, les recherches quantitatives que mènent les sociobiologistes, tant dans le monde animal que dans celui des humains, ne légitiment pas les visées sociopolitiques des pratiques que leur théorie engendre. Elles constituent certainement le principal argument de la théorie sociobiologique, mais n’en excusent pas le caractère impérialiste (E.O. Wilson [1978b], p. 293). Ces recherches peuvent orienter les actions des sociobiologistes comme elles le font dans tous les domaines, mais elles ne garantissent pas la valeur éthique de ces actions, pas plus qu’elles n’indiquent clairement la nécessité de passer à l’action. Les autres sciences humaines qui construisent des modèles mathématiques (économétrie, psychométrie) connaissent ce problème : une statistique n’est pas un code moral.

[60] C.J. Lumsden and E.O. Wilson [1981], p. 360.

[61] Cité in S.J. Gould [1987], p. 123.

[62] « On a […] critiqué la conception naïve de la base génétique des phénotypes de comportement envisagés comme modulateurs de l’évolution. […] L’existence d’un “gène de l’altruisme” […], semble dérisoire […] dans la mesure où les phénotypes de comportement sont liés aux gènes de façon indirecte et pléiotrope. Il n’y a donc pas plus de gène de l’altruisme que de gène de la mémoire ou de la vigilance » (J. Médioni et G. Vaysse [1982], p. 305).

[63] E.O. Wilson [1995], p. 353, n.trad.

[64] F. Kafka [1955], p. 188-189 (dernières lignes du roman).

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