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Cédric Biagini, Le grand méchant technophobe, 2011

Le 7 février 2011, l’institut Diderot organisait au Sénat une journée de réflexion sur « l’avenir du progrès ». Des penseurs renommés y déploraient l’influence grandissante dans la société française de la critique de la technoscience et de l’idée de progrès. Signe des temps, un autre think tank, plus à droite, la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique), vient de consacrer deux notes à cette thématique : « Contester les technosciences : leurs réseaux », par Sylvain Boulouque et « Contester les technosciences : leurs raisons » par Eddy Fougier.

Se présentant comme « une fondation libérale, progressiste et européenne » – tout un programme -, la Fondapol, créée en 2004, est considérée comme la boîte à idées de l’UMP. Elle « privilégie quatre enjeux : la croissance économique, l’écologie, les valeurs et le numérique ».

Bien que « reconnue d’utilité publique » (sic), « indépendante » et « subventionnée par aucun parti politique » (il est parfois utile de le préciser), la constitution de son conseil de surveillance ne laisse guère de doutes quant à son orientation politique. Son président, le cumulard Nicolas Bazire, est administrateur du groupe LVMH, de Suez Environnement, de Carrefour et du groupe Ipsos. Mais son principal fait d’armes est d’avoir été le témoin de Nicolas Sarkozy lors de son mariage avec Caria Bruni ! Il est épaulé par quelques autres philanthropes comme Charles Beigbeder (vice-président), membre du conseil exécutif et président de la commission « Innovation, recherche et nouvelles technologies » du Medef, ou Jérôme Monod (président d’honneur), proche de Jacques Chirac, ancien grand patron. Pour amener un peu de profondeur théorique, le renégat François Ewald, philosophe, ancien maoïste, ancien secrétaire de Michel Foucault, conseiller du Medef, époque baron Seillière, préside le conseil scientifique de la Fondapol.

Tout ce beau monde s’active. Ils font rédiger des notes à nombre d’intellos sur des sujets aussi variés que « Liberté, égalité, fraternité » (André Glucksmann), « rengagement » (Dominique Schnapper) ou « Administration 2.0 » (Thierry Weibel). Ils organisent des rencontres : « Réussir la croissance verte » (octobre 2009) avec Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Écologie, « Sortir du communisme, changer d’époque » (novembre 2009), « 2011, la jeunesse du monde » (janvier 2011) à laquelle participe Luc Chatel, ministre de l’Éducation. Farouche promotrice des nouvelles technologies, la Fondapol anime aussi la plateforme Politique 2.0, consacrée aux innovations politiques liées à l’utilisation d’Internet et des réseaux sociaux, et le blog au logo punk « Trop libre » !.

La grande paranoïa

On peut être surpris de retrouver dans ce panier de crabes libéraux l’historien Sylvain Boulouque, « spécialiste du communisme et de l’anarchisme », proche d’une certaine mouvance libertaire qui l’invite parfois à intervenir et où il a publié un livre, Les anarchistes français face aux guerres coloniales (1945-1962) (éditions Atelier de création libertaire, 2003). Son anticommunisme obsessionnel a sans doute facilité ce rapprochement. Il participe depuis une quinzaine d’années à diverses opérations de diabolisation des courants marxistes, dont la plus célèbre est le best-seller Le Livre noir du communisme (éditions Robert Laffont, 1997). Dans son rapport sur les réseaux de contestation des technosciences, il fait preuve d’un degré d’approximation identique et de la même capacité à amalgamer des mouvements très différents, voire antagonistes. Il traite exclusivement des « technologies les plus incriminées [que] sont les OGM, les nanotechnologies et les ondes électromagnétiques émises par les antennes relais ».

Étrange quand on sait que beaucoup d’opposants dont il parle ne formulent pas une critique de la technoscience, mais uniquement de certains usages et de certaines technologies. A contrario, Sylvain Boulouque ne traite pas, ou peu, la critique argumentée et radicale de la tyrannie technologique, notamment la contestation de la société numérique. Les mouvements autour de la décroissance ne sont pas cités une seule fois !

Le flou de son objet d’étude, renforcé par sa paranoïa anticommuniste, le conduit à mettre tous les mouvements contestataires dans le même sac : « réseaux chrétiens progressistes et tiers-mondistes » aujourd’hui représentés par ATTAC, la Confédération paysanne, la fondation Copernic, le PCF (sic), le Front de gauche, SUD, CGT (re-sic), Indymedia, Politis, l’émission “Là-bàs si j’y suis”, etc. Même la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) y passe. Tous opposants à la technoscience ! On aimerait y croire…

Stagiaire des RG

La thèse sous-jacente à son « enquête » soutient que les mouvements « léninistes », en perte de vitesse depuis la chute du mur de Berlin, tenteraient de se reconstruire en instrumentalisant les craintes et les peurs d’une grande partie de la population quant aux risques sanitaires liés au développement des OGM, des antennes relais…

Dans ce grand fourre-tout, il peut placer les critiques les plus radicaux des nouvelles technologies numériques comme Pièces et Main d’œuvre à côté des « revues Multitudes et Vacarme, […], du philosophe marxiste Toni Negri ou de l’économiste Yann Moulier-Boutang », pourtant véritables idolâtres des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Bref, monsieur Boulouque, il faut revoir votre copie et nous n’allons quand même pas trop vous y aider ! Cette enquête digne d’un stagiaire des Renseignements généraux contient des sous-entendus que l’auteur de cet article apprécie peu, d’autant qu’ils le concernent !

« Les deux principaux animateurs des éditions L’Échappée, Cédric Biagini et Guillaume Carnino, qui dénoncent « un monde soumis à l’organisation industrielle de type autoritaire », [publient des ouvrages qui] s’inscrivent dans les mouvances libertaires, classiques de la littérature anarchiste, études sur la contre-culture américaine, textes plutôt empathiques, sur les relations entre anarchisme et terrorisme ou analyses et apologie du luddisme ».

Tout est dans les mots « empathiques » et « terrorisme »…

« Les écoterroristes menacent-ils la France ? » est d’ailleurs le titre de l’entretien publié sur le site d’information Atlantico, le 3 août 2011, avec Eddy Fougier, l’auteur du second rapport de la Fondapol « Contester les technosciences : leurs raisons ».

Politologue, celui-ci est considéré comme spécialiste de la critique des technosciences. Tiens, maintenant, on a notre spécialiste ! Et on lui demande son avis en plus, notamment dans Le Figaro (9-10 juillet 2011, “Ces mouvements « anti » qui grippent la démocratie” par Aude Sérès) ou dans un article de Valeurs actuelles, « Technologie : la grande peur » du 4 août 2011. Il y explique que les « technophobes » constituent :

« une nébuleuse d’individus, de collectifs et d’organisations issues de la société civile, qui partagent les mêmes préoccupations, notamment à propos de l’impact réel ou potentiel sur la santé, l’environnement, l’économie ou les libertés publiques, du recours à certaines nouvelles technologies ».

À d’autres époques, on aurait parlé de citoyens ou de gens conscients, mais aujourd’hui, comme l’explique Eddy Fougier en conclusion de son rapport :

« Nous n’assistons pas tant à une volonté de démocratisation de la sphère scientifique et technique, qu’à une extension à cette sphère de la défiance exprimée par une grande partie de la population à l’égard des élites en général ».

Dit autrement : la technoscience ne se discute pas et sa critique pollue la démocratie.

Déjà en 1992, des centaines de scientifiques (dont 52 Prix Nobel) rendaient public lors du sommet de la Terre de Rio un appel aux chefs d’État et de gouvernement :

« Nous nous inquiétons d’assister, à l’aube du XXIe siècle, à l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social. » (Appel de Heidelberg)

Vingt ans après, donnons-leur de bonnes raisons de continuer à s’inquiéter. Ils ont voulu nous voir terribles, nous comptons être bien pires !

Cedric Biagini

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