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André Breton, Démasquez les physiciens, videz les laboratoires!, 1958

Rien, plus rien aujourd’hui ne distingue la Science d’une menace de mort permanente et généralisée : la querelle est close, de savoir si elle devait assurer le bonheur ou le malheur des hommes, tant il est évident qu’elle a cessé d’être un moyen pour devenir une fin. La physique moderne a pourtant promis, elle a tenu, et elle promet encore des résultats tangibles, sous formes de monceaux de cadavres. Jusqu’alors, en présence des conflits entre nations, voire du possible anéantissement d’une civilisation, nous réagissons selon nos critères moraux et politiques habituels. Mais voici l’espèce humaine vouée à la destruction complète, que ce soit par l’emploi cynique des bombes nucléaires, fussent-elles “propres” (!), ou par les ravages dus aux déchets qui, en attendant, polluent de manière imprévisible le conditionnement atmosphérique et biologique de l’espèce, puisqu’une surenchère délirante dans les explosions “expérimentales” continue sous le couvert des “fins pacifiques”. La pensée révolutionnaire voit les conditions élémentaires de son activité réduite à une marge telle qu’elle doit se retremper à ses sources de révolte, et, en deçà d’un monde qui ne sait plus nourrir que son propre cancer, retrouver les chances inconnues de la fureur.

Ce n’est donc pas à une attitude humaniste que nous en appellerons. Si la religion fut longtemps l’opium du peuple, la Science est en bonne place pour prendre le relais. Les protestations contre la course aux armements, que certains physiciens affectent de signer aujourd’hui, nous éclaire au plus sur leur complexe de culpabilité, qui est bien dans tous les cas l’un des vices les plus infâmes de l’homme. La poitrine qu’on se frappe trop tard, la caution donnée aux mornes bêlements du troupeau par la même main qui arme le boucher, nous connaissons cette antienne. Le christianisme et ses miroirs grossissants que sont les dictatures policières nous y ont habitués.

Des noms parés de titres officiels, au bas d’avertissements adressés à des instances incapables d’égaler l’ampleur du cataclysme, ne sont pas à nos yeux un passe-droit moral pour ces messieurs, qui continuent en même temps à réclamer des crédits, des écoles et de la chair fraîche. De Jésus en croix au laborantin “angoissé” mais incapable de renoncer à fabriquer de la mort, l’hypocrisie et le masochisme se valent. L’indépendance de la jeunesse, aussi bien que l’honneur et l’existence mêmes de l’esprit sont menacés par un déni de conscience plus monstrueux encore que cette peur de l’an mille qui précipita des générations vers les cloîtres et les chantiers à cathédrales.

Sus à la théologie de la Bombe ! Organisons la propagande contre les maîtres-chanteurs de la “pensée” scientifique ! En attendant mieux, boycottons les conférences voués à l’exaltation de l’atome, sifflons les films qui endorment ou endoctrinent l’opinion, écrivons aux journaux et aux organismes publics pour protester contre les innombrables articles, reportages et émissions radiophoniques, où s’étale sans pudeur cette nouvelle et colossale imposture.

Qui refusera de s’en laisser imposer par les équarrisseurs diplômés aura à cœur de joindre sa protestation à la nôtre.

Paris, le 18 février 1958.

 

Premières signatures :

Anne et Jean-Louis Bedouin, Robert Benayoun, Vincent Bounoure, André Breton, J.-B. Brunius, Adrien Dax, Aube et Yves Elleouet, Elie-Charles Flamand, Georges Goldfayn, Radovan Ivsic, Krizek, Jean-Jacques Lebel, Clarisse et Gérard Legrand, Lancelot Lengyel, Jean-Bernard Lombard, Joyce Mansour, Sophie Markowitz, Jehan Mayoux, E.L.T. Mesens, Jean Palou, Benjamin Péret, José Pierre, Jean Schuster, Jean-Claude Silbermann, Toyen.

Ecrivez à : CLAN (Comité de Lutte Anti-Nucléaire), 25 avenue Paul-Adam, Paris 17e.

Au même propos, voir : La Tour de Feu, numéro de décembre 1957 : “Salut par la Tempête” de Pierre Boujut, etc.

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Jean-Jacques Lebel, l’un des signataires, interrogé sur les circonstances de la rédaction de ce texte, précise :

« [Ce manifeste] fut écrit et distribué à la Sorbonne (avec bagarre à la clé), à l’occasion d’une conférence de Robert Oppenheimer, qui se prétendait anti-militariste et que certains avaient même accusé d’être un “agent de Moscou”, mais qui avait joué le rôle que l’on sait dans l’élaboration de la bombe A à Los Alamos. Les anti-nucléaires radicaux, en 1958, certes se comptaient sur les doigts de la main et ce fut une action ultra-minoritaire. Si le mot “honneur” a un sens – ce dont je ne suis pas certain –, ce fut l’honneur des surréalistes de s’être opposés de façon absolue et pratiquement seuls, non seulement à l’arme nucléaire, mais à toute l’industrie nucléaire. »

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