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Groupe Oblomoff, Qui a peur de l’avenir radieux ?, 2009

Le texte suivant fut largement diffusé au cours du mouvement de février-mai 2009 qui a touché le monde universitaire. Fréquemment pris au premier degré, il était encore visible sur les panneaux d’affichage de certains laboratoires de pointe à l’été 2009.

Écartons les malentendus. Nous sommes tous d’accord pour défendre la recherche, ce formidable instrument au service de l’innovation industrielle et militaire depuis au moins un demi-siècle. Nous sommes aussi tous d’accord pour rationaliser son organisation, l’adapter à l’époque. Si nous sommes dans la rue aujourd’hui, c’est qu’il y a débat sur certains paramètres de cette réorganisation, comme le degré de concurrence à mettre en œuvre, ou la forme de l’évaluation. Mais sachons préparer la réconciliation de demain, car chacun s’accorde sur le tableau général : au sommet, il faut renforcer la communauté de vie et d’intérêt entre les managers des laboratoires géants, de la grande industrie et de l’administration. Nous avons en effet besoin d’une élite qui soit capable de détecter les domaines porteurs, de monter rapidement les structures de financement, bref de piloter la recherche au plus près du vent du Progrès. À la base, il faut une armée de petites mains pour assurer la production en chaîne de connaissances standardisées, un personnel qui ne rechigne pas à des tâches très parcellisées et ne se pose pas trop de questions. Si nous battons le pavé à leur côté, c’est parce que ces petites mains ne sont mobilisables que si on leur fait miroiter l’espoir d’une titularisation.

Pour une action efficace, les conséquences négatives de notre lutte doivent être définies, gérées, circonscrites. Or à force de manier inconsidérément certaines idées, comme la défense de la « science pure » ou de la « recherche publique », le mouvement des chercheurs risque d’être entraîné loin de ce pragmatisme responsable. Bien sûr ces mots d’ordre sont très commodes pour nous : par leur degré d’abstraction et de généralité, ils offrent une explication simple et rassurante du monde, sans rien avoir à en dire de précis. Mais prenons garde à ne pas vouloir leur donner de contenu concret. Ce serait révéler qu’ils n’ont jamais désigné grand chose au sein de la recherche réellement existante, et qu’ils y deviennent toujours plus chimériques.

La « science pure » ? Mais de quoi s’agit-il, sinon d’un abus de langage pour désigner la branche de la recherche appliquée qui n’a pas encore trouvé de vastes champs d’application ? Cette illusoire pureté n’est qu’un effet d’optique, car le mouvement même des techniques et des savoirs rend de plus en plus insensée la croyance en une science qui serait pure connaissance, à côté d’une science dite « appliquée ». Il est donc absurde de défendre l’idée d’une activité intellectuelle qui ne soutiendrait pas, au moins indirectement, le développement industriel. Et d’ailleurs : à qui et à quoi une telle science pourrait-elle servir ?

Promouvoir la « recherche publique » ? Pourquoi pas, s’il est bien clair que le terme désigne en réalité la recherche d’État, depuis longtemps inextricablement mêlée à la recherche privée, dont elle partage les objectifs et les manières de penser. Le danger serait d’imaginer une recherche qui serait au service des communautés humaines, elles-mêmes libres de définir leurs priorités, les directions dans lesquelles chercher mais aussi les limites à poser à l’investigation. Autant faire l’apologie des pertes de temps et de l’erreur humaine ! Il serait criminel de sacrifier ainsi le futur au nom de la prudence et de la démocratie, ces valeurs archaïques.

Bien sûr, les responsables de Sauvons la recherche ne sont pas dupes des mots qu’ils emploient. Il faut bien faire rêver les étudiants pour qu’ils défilent pour nous. Mais qu’en est-il de ces jeunes cerveaux ? Ne risquent-ils pas de nous prendre au mot ? Pour nous, chercheurs, il y a danger : on entend déjà ici ou là parler d’indépendance, de liberté, d’esprit critique. Certains commencent à voir clair dans notre jeu ; on nous reproche notre très ancienne collusion avec ceux qui nous financent et fixent nos grandes orientations. Sans voir que c’est nous qui instrumentons ces pouvoirs, car leurs intérêts immédiats servent parfaitement le grand projet des sciences modernes : l’artificialisation du monde.

Il serait donc particulièrement déplacé d’appeler la recherche à plus de modestie, sous prétexte qu’elle aurait une lourde responsabilité dans le devenir chaotique du monde. Certains esprits chagrins s’effraient devant l’augmentation des taux de cancer, la destruction de la faune et de la flore, l’absurdité de l’organisation sociale, ou l’impuissance grandissante de chacun devant tout cela… Nous y voyons au contraire le signe que notre tâche n’est pas encore accomplie. Ces pertes collatérales ne sont pas l’indice d’un excès mais d’un défaut de gestion scientifique. Il y a là une immense opportunité, un vaste champ de recherche transdisciplinaire qui s’ouvre à nous : de la physique aux sciences sociales en passant par la biologie, tout est à remodeler !

Il faut dire bien haut que nous sommes fiers d’avoir contribué à faire du monde un gigantesque laboratoire, tout comme nous sommes fiers d’avoir transformé l’existence humaine en survie équipée ! C’est d’ailleurs ce que disent déjà implicitement tous les participants au mouvement, lorsqu’ils réclament de grands plans pluriannuels de recrutement dans la recherche et des augmentations de salaires, c’est-à-dire le droit pour tous de participer à ce mode de vie, à son système de besoins, aux saccages et aux guerres qui vont avec.

Et qu’y aurait-il d’autre à faire ? Qu’ont-il à proposer par exemple, ceux qui comme l’obscur Groupe Oblomoff, estiment qu’il faut couper les crédits aux recherches nuisibles et appellent à démanteler l’organisation industrielle de l’existence ? Cesser la destruction méthodique du monde ? Mettre un terme à son artificialisation ? Employer plutôt notre intelligence à comprendre ce qui nous arrive et commencer à se réapproprier pratiquement nos vies ? Franchement, nous n’en sommes plus là. Qui peut sérieusement croire que l’avenir aura ce visage ?

Hungert Serdan, pour le cercle des éclairés de SLR – avril 2009

Groupe Oblomoff

21ter, rue Voltaire – 75011 Paris

<oblomoff[at]no-log.org>

Ce texte est issu du recueil de textes du Groupe Oblomoff,

 Un futur sans avenir,

pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique

 publié aux éditions l’Échappée, 2009.

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