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CNRS, Totem et tabous, 2004

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ou qui veut sauver la recherche ?

Toute action collective a son lot de confusion, de contradictions, de non-dits, qui sont parfois la condition de son émergence. Tout mouvement social a ses failles et ses limites, et il y a tant à redire quant à ceux qui émaillent l’actualité depuis une dizaine d’années. Mais avec Sauvons la Recherche, il faut dire haut et fort que l’opposition au néo-libéralisme a touché le fond. Après les grèves de décembre 1995, le mouvement des chômeurs de 1997, les luttes contre la libéralisation de l’éducation et des autres services publics, et l’agitation du printemps 2003 contre la réforme des retraites, un cap est franchi : la contestation de la logique de privatisation-dérégulation et de la rigueur budgétaire peut devenir franchement nuisible et catastrophique.

Toute l’audace du mouvement citoyen des chercheurs aura été de demander que tout continue, en pire. Manifestations et réunions des Etats Généraux n’ont été qu’une longue cérémonie d’adoration du totem de la Science et du Progrès. Le léger trouble qui était apparu ces dernières années dans les milieux scientifiques, suite aux destructions d’OGM notamment, a été refoulé par la revendication unanime de crédits plus abondants et de statuts plus sécurisants. Même les « jeunes précaires », qui se voient comme l’aile gauche du mouvement, ont soigneusement évité d’étendre les revendications d’ordre matériel à l’ensemble de l’existence et des conditions de vie. Les thésards et autres post-docs prolétarisés ont choisi l’aveuglement collectif, et l’Union Sacrée avec les vedettes médiatiques de la recherche française. Ils n’ont pas voulu admettre que la dénonciation des situations et des traitements dégradants n’a de sens que si l’on s’interroge sur le sens des activités de chacun. Interrogation il est vrai douloureuse, tant les responsabilités de la Technoscience sont écrasantes dans la situation présente de toute-puissance du complexe industrialo-marchand et d’apathie des populations, résignées comme jamais peut-être. Et tant la Recherche, dans son ensemble, a partie liée avec le développement capitaliste. Tout cela est resté tabou.

Au moins les technocrates américains de la National Science Foundation ont-ils le mérite, eux, de ne rien cacher :

« Les exemples de retombées [en NBIC : Nanotech-Biotech-Information-Cognition] incluront l’amélioration de l’efficacité dans le travail et l’apprentissage, l’augmentation des capacités sensorielles et cognitives des individus, […] des techniques nettement plus efficaces de communication incluant l’interaction cerveaux-cerveaux, un perfectionnement des interfaces homme-machine incluant de l’ingénierie neuromorphique, un renforcement des capacités humaines pour l’armée, un développement soutenable grâce aux outils NBIC, et une amélioration du déclin physique et cognitif qui est usuel à l’âge avancé. »

Converging Technologies for Improving Human Performance, juin 2002.

Ordre, progrès et rentabilité, le programme est clair, et l’auguste Comte passerait aisément pour un anarchiste traditionaliste auprès de ces prêtres post-modernes de la Performance. Les promesses de l’Économie et de la Technoscience finissent ainsi par converger vers un seul et même projet de contrôle total des sociétés et d’artificialisation de la vie, illustrant leur parenté profonde et ancienne.

Depuis deux siècles, le capitalisme industriel s’étend en se saisissant de toutes les activités que les hommes accomplissaient auparavant de manière autonome. A côté de ces ersatz de travail pré-industriel, il invente de nouvelles sortes d’activités, qui découlent du remodelage de la vie sociale par sa dynamique. En premier lieu, il crée une infinité de tâches et de marchandises destinées à gérer ou pallier les nuisances induites par la grande industrie : gestion des risques, des déchets, rentabilisation des surplus de la production de masse, encadrement social et psychologique des salariés-consommateurs (y compris par les « loisirs »), etc. Dans ce processus, la Technoscience est une puissance de dépossession complémentaire du Capital, et isomorphe à celui-ci : la Recherche a essentiellement le même rapport que l’Industrie aux activités humaines traditionnelles, en plus d’appuyer de manière décisive leur soumission à la logique de rentabilité.

Au lieu d’éclairer modestement, sous son jour partiel, les phénomènes physiques, chimiques et vitaux, dans lesquels l’existence humaine et sociale était autrefois directement inscrite, la Technoscience s’est érigée en seule interprète raisonnable, et même possible, de ce cadre naturel. Elle a constitué en modèle son rapport séparé et utilitaire à la nature. Elle a délégitimé et combattu tous les savoirs pratiques issus d’un rapport direct à la matière, aux plantes, aux animaux. Certes, ce rapport avait toujours été en partie instrumental, dans une optique de domestication des conditions de vie et des autres espèces ; mais il est évident qu’emmener des moutons paître au paturâge dans les campagnes d’avant-guerre était une activité fondamentalement et anthropologiquement différente de l’élevage de porcs hors-sol ou de poulets en batterie, qui permet aux chimistes, aux sociologues et à tous les autres prolétaires de l’économie de services hyper-industrielle de manger des sandwiches répugnants à pas cher, le midi, à la cafétéria.

La Science est donc le fer de lance de l’expropriation des individus et des sociétés locales par les bureaucraties marchandes et étatiques. Elle bouleverse le monde concret des hommes par ses inventions et, de même que les dégâts du Capital ouvrent toujours de nouveaux marchés, elle s’ouvre constamment de nouveaux champs d’investigation et d’expérimentation, dans une spirale plus ou moins infinie et à coup sûr immaîtrisable. Ce qui entérine le rôle des chercheurs, dont l’expertise devient de fait indispensable à cette société-là. Et tous les petits soldats de la grande Communauté du Savoir de se réjouir de cette fuite en avant, au nom de l’insatiable « curiosité humaine », de la « soif de connaissance », et autres pulsions de mort mal travesties qui finissent par nous faire nous demander au nom de quoi il était si nécessaire de sortir de la religion, puisque le programme est si proche : aliénation, bureaucratie, et menace d’apocalypse si l’on n’obéit pas. (D’ailleurs, cela tombe bien, la religion revient en contrepoint du nihilisme technoscientifique)

« Il faudra que certains aient le courage d’intervenir sur la lignée germinale sans être sûrs du résultat. De plus, et personne n’ose le dire, si nous pouvions créer des êtres humains meilleurs grâce à l’addition de gènes (provenant de plantes ou d’animaux), pourquoi s’en priver ? Quel est le problème ? »

James Watson, co-découvreur avec Francis Crick de la structure de l’ADN, prix Nobel de biologie en 1962 [1].

Le délire scientiste qui impulse les grandes « découvertes » récentes, et autres « innovations porteuses », ne peut échapper à personne, tant il prolifère sur les ondes, sur les écrans ou dans les colonnes des journaux. Pas plus que la lâcheté de la majorité des chercheurs en sciences humaines qui, au nom de la neutralité axiologique, éludent la réalité sociale dans leurs travaux, et font tout pour en noyer le sens politique dramatique. Les jeunes doctorants, et autres apprentis-savants, sont les derniers à pouvoir feindre d’ignorer tout cela : en défilant derrière des nucléaristes, des économistes ou des promoteurs du tout-génétique, en participant à des Etats Généraux parrainés par l’Académie des Sciences qui nie farouchement la nocivité de l’amiante, des OGM et des radiations de Tchernobyl, ils se portent caution. La précarité des statuts, les mauvaises conditions de travail et les rémunérations indécentes en regard des efforts consentis pendant les études : rien ne peut justifier de mêler sa voix à celle des grands pontes de la Big Science. Dire avec eux « Sauvons la Recherche » est purement et simplement scandaleux, quand on examine un instant sa fonction dans la société actuelle.

La science moderne a toujours été une entreprise politique, parfois pour le meilleur et souvent pour le pire. « Il paraît remarquable que les hommes de science, dès le début, aient jugé nécessaire de s’organiser en société et le fait que l’œuvre accomplie au sein de la Royal Society fut d’une importance infiniment supérieure à tout ce qui se fit en dehors d’elle démontra à quel point ils avaient raison. Une organisation, qu’elle groupe des politiciens ou des savants ennemis de la politique, est toujours une institution politique. »[2] Ensuite, indissociable de l’émergence du capitalisme industriel, elle est rapidement devenue une force productive à part entière, une arme décisive dans le développement d’un appareil de production échappant à tout projet d’appropriation collective : on ne peut pas autogérer une usine semi-automatisée produisant des quantités astronomiques de corned-beef ou de plastic, ni une compagnie aérienne ou une centrale nucléaire. Le « progrès » technologique et la fascination qu’il exerce ont lourdement contribué à rendre une société plus juste et plus libre si difficile à imaginer.

Combien ont renoncé à leurs idéaux de jeunesse par dévotion pour la Mégamachine et par scientisme ? Qui est prêt aujourd’hui à se passer d’avion, d’Internet, de chimie lourde et d’électricité à volonté, alors qu’il crève les yeux que c’est de notre dépendance à leur égard que le capitalisme tire sa puissance sans limite (ou même : alors qu’il est évident que la vie sur terre s’en trouvera meurtrie pour longtemps, ou qu’elle disparaîtra purement et simplement, si nous n’arrêtons pas dès maintenant le massacre) ? On ne peut pas pester contre la précarité, « la marchandisation du monde », voire l’exigence stupide de croissance illimitée, sans voir que l’activité de recherche est un carburant de tout premier choix dans cette course vers l’abîme. C’est elle qui est à la source de l’automatisation de la production, de l’apparition d’ordinateurs de plus en plus puissants qui permettent de mieux surveiller et contraindre le travail, mais aussi la consommation et la simple circulation dans les lieux publics ; c’est elle aussi qui nous pousse vers des sources d’énergie toujours plus complexes, hors de portée et de contrôle des citoyens dépossédés et impuissants face aux catastrophes inévitables.

On ne peut pas non plus se retrancher derrière l’idéal d’une recherche fondamentale et gratuite (voire « engagée »), qu’on voudrait encore tenir à l’abri des exigences industrielles et mercantiles. Dans les sciences dures, elle n’existe plus, dissoute par le mouvement même des savoirs, initialement séparés de la vie quotidienne et concrète, puis intégrés et phagocytés par la technologie industrielle hors desquels ils sont aujourd’hui informulables. C’est ce qu’admet, pour s’en réjouir, Evelyn Fox Keller, historienne des sciences au MIT de Boston et auteur du Siècle du gène (Gallimard, 2003) :

« Les distinctions entre “pure” et “appliquée”, entre “théorique” et “pratique” – des distinctions si basiques à notre vision contemporaine de la physique – doivent aussi disparaître. C’est en grande partie une conséquence de la technologie même qui a permis de recueillir une telle quantité de données. […] [Elle] qui a ouvert la voie de la biologie théorique a aussi, et simultanément, fait du génie génétique une réalité. […] Un candidat pour un nouveau cadre théorique (et peut-être le plus prometteur) est suggéré par l’engouement actuel pour la comparaison de l’organisme avec un ordinateur, et celle de la biologie avec une science numérique. Je dis « plus prometteur » à cause des riches outils pratiques que l’informatique nous a donnés pour envisager des systèmes interactifs […]. Alors, allons, et adoptons les termes et les images de l’informatique pour nous aider à penser les propriétés systémiques des cellules et des organismes […], il reste à nos ingénieurs à construire un système qui soit à la fois autoconcepteur et autogénérateur, un système que nous aurons envie de qualifier de vivant. » [3]

Dans les sciences humaines, le problème est différent : la recherche « engagée » n’est pas à proprement parler inconcevable ; mais il faut se demander pourquoi de fait elle n’existe plus non plus, et ce qu’elle avait aussi d’insatisfaisant. Le problème n’est pas tant que notre époque est incapable de produire un nouveau Braudel, un nouveau Foucault, ou une nouvelle Hannah Arendt (et il est certes plus urgent de comprendre pourquoi, que de déverser des flots d’argent sur l’université en espérant y voir pousser miraculeusement de nouveaux intellectuels totaux). Le problème principal est que la recherche « désintéressée » ou « engagée » a de plus en plus tendance à jouer un rôle de cache-sexe, de paravent, qui fait perdre de vue les compromissions de la majorité et les dégâts produits par la recherche « appliquée » [4].

« Avec les techniques actuelles de manipulations génétiques, il est possible de fabriquer des armes biologiques nouvelles avec peu de matériel et pour pas cher. »

Alain Dunand, expert en prospective à la Direction Générale de l’Armement, Le Monde du 11 octobre 2002.

Il est tellement urgent (et : il aurait été tellement préférable, par le passé) de couper les vivres à certains programmes, qu’il est illusoire et très dangereux de cautionner aujourd’hui une augmentation globale des crédits, dans l’espoir que cela profite à une hypothétique recherche « vertueuse ». Illustration frappante de la force de l’idéologie étatiste et citoyenne de nos jours, il a suffi de prononcer le mot d’ordre de « défense du service public » pour rassembler l’écrasante majorité des chercheurs autour d’un aréopage crapuleux de porte-parole médiatiques. Comme si la recherche d’Etat, supposée vierge de compromissions marchandes, fonctionnait différemment du monde de l’entreprise. Claude Allègre nous avait pourtant bien dit que désormais, les chercheurs pourraient faire du business comme tout le monde sans avoir à raser les murs. Et un Pierre Chambon, médaille d’or du CNRS, directeur de l’Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire de Strasbourg, déclare fièrement au Monde qu’« un laboratoire de recherche est une PME de pointe » (12 mars 2003). Comme il a raison ! La Science, elle aussi, repose sur une division des tâches poussée à l’extrême, sur la dissociation entre conscience morale et conscience professionnelle, sur les jeux de pouvoirs, etc. Aucun laboratoire n’échappe à ce qu’il faut désormais appeler des relations normales de travail, faites d’individualisme, de compétition acharnée, de productivisme, d’hypocrisie et de jalousies, d’arrivisme…

Le mouvement des chercheurs s’est beaucoup lamenté sur la misère matérielle, parfois réelle (bien qu’il soit évident que ces gens-là vivent sur une planète très particulière, quand on les entend réclamer des fonds pour renouveler toujours plus vite leurs onéreux équipements high tech). Mais pas un mot sur la misère intellectuelle, quasi-généralisée. Aucune critique sérieuse en vue, de la spécialisation, des cloisonnements disciplinaires, de la logique de course à la publication, qui atrophient l’esprit critique et l’imagination. La Recherche au quotidien se déroule le plus souvent hors de toute perspective générale, sans même parler d’éventuelles perspectives subversives[5]. Et cela ne semble déranger personne.

Personne (ou presque) n’a évoqué la nécessité de réorienter radicalement ses moyens et ses fins. Pourtant, au moment où les caméras étaient braqués sur Sauvons la Recherche, un cancérologue on ne peut moins « contestataire », le professeur Belpomme, publiait un livre dont le diagnostic sur la santé publique met en cause, en profondeur, les orientations scientifiques de ces dernières décennies[6]. Ce livre a d’ailleurs considérablement changé l’atmosphère générale autour de la montée dramatique du nombre de cas de cancers, et il a été suivi d’un Appel de Paris contre la pollution chimique, signé par plusieurs scientifiques de renom [7]. Des ponts entre le mouvement des chercheurs et ces préoccupations-là n’ont été jetés que très tardivement, et encore est-ce à l’initiative d’une petite minorité qui voudrait rendre la Technoscience citoyenne, comme certains veulent rendre le développement durable.

Personne ne conçoit « l’indépendance scientifique » hors du statut de fonctionnaire d’Etat, avec ses garanties d’emploi à vie. De la même façon qu’aucun intermittent du spectacle ne dit ouvertement que ses allocations-chômage sont un moyen (provisoire et insatisfaisant) d’échapper au salariat et à des activités répugnantes, aucun chercheur ou boursier n’avoue que son statut est un pis-aller, une planque, pour se mettre (très imparfaitement) à l’abri de la machine économique et de la dictature de la rentabilité. Les petits arrangements et compromis(sions) personnels font figure de projet collectif. Les jeunes diplômés continuent de rejoindre en nombre cette grande tribu de la recherche publique qui paraît offrir un refuge contre la déshumanisation affectant le reste de la société. Tout le courage des chercheurs (avec le grand canular de leur démission collective) n’aura consisté qu’à demander la prorogation d’un statut qui les tienne à l’abri des résultats catastrophiques d’une dynamique dont ils sont partie prenante. Non seulement l’argent que leur activité exige repose sur l’exploitation toujours accrue des hommes et de la nature (donc sur la dégradation des conditions d’emploi dans le secteur privé, et des conditions de vie) ; mais les recherches les plus exigeantes en terme de financement sont le plus souvent aussi celles qui contribuent lourdement à rendre cette exploitation et cette dégradation encore plus effrénée.

Personne, enfin, n’a soulevé le problème central sur lequel buttent tous les mouvements d’opposition à la logique néolibérale, parce qu’ils ne partent jamais de la vie quotidienne : la société salariale a de plus en plus de mal à nous trouver des occupations rémunératrices pour qu’on puisse aller faire nos courses chez Carrefour et Mango ; et celles qu’elle nous propose, tant bien que mal, sont de plus en plus absurdes, de plus en plus éloignées de la vie concrète et des activités de subsistance, de moins en moins propices à un contrôle de leurs finalités et de leur fonctionnement par les individus. Dans cette société salariale à bout de souffle, on fait des études, parfois longues, pour produire du vent et de la soumission, comme publicitaire, comme « consultant », comme auditeur en risque environnemental, créateur de logiciel (fût-il libre), ou chercheur en neurosciences… On ne cherche pas à réfléchir sur les conditions dans lesquelles nos vêtements, notre chauffage, nos meubles et nos « loisirs » sont produits, ni à s’efforcer de les changer : on y fait des études économiques sur les délocalisations (qui conduisent d’ailleurs à l’idée que le nombre de fermetures d’usine, et leurs conséquences sur les existences individuelles, sont très exagérées, que de nouveaux emplois à plus forte valeur ajoutée viendront bientôt s’y substituer, que tout va bien ou ira mieux très vite, et bla bla bla ; en fait, les mêmes balivernes que Ricardo, le père de la Science Economique, il y a deux siècles). Et on demande à être payé pour toutes les activités qui étaient considérées comme gratuites par le passé.

Cette question du travail, plus que toute autre, est le grand tabou du mouvement des chercheurs, et plus généralement de tous les mouvements sociaux de ces dernières années. Leur point commun est de s’identifier à la société salariale des Trente Glorieuses, et de refuser de penser les conséquences de l’automatisation, des délocalisations de pans entiers de l’industrie, de la destruction des anciens métiers artisanaux. Dans un type de société dont la paysannerie a disparu depuis plusieurs décennies, dont les ouvriers connaissent un déclin numérique sensible après avoir disparu comme classe, il paraît naturel à tout le monde qu’une proportion croissante de la population soit payée à produire de la « culture » et de la « connaissance », séparément de toutes les activités traditionnelles de subsistance (faire pousser du blé et des légumes, construire des maisons, se défendre contre les intempéries, tisser des vêtements, etc.) [8]. Le fait que ces activités soient prises en charge par l’Industrie, l’Etat et la Science, ne choque plus personne, faute d’être simplement perçu.

On se dissimule autant que possible l’absurdité d’une dynamique économique qui destine à court terme la France, et une bonne partie de l’Europe, à devenir de vastes musées, dont les industries les plus vivaces seront le tourisme, la publicité et la recherche de pointe (celle-ci ayant pour fonction de nourrir et accélérer cette dynamique absurde). On ne veut pas s’avouer que le problème principal auquel les gestionnaires comme les contestataires de la société informatique sont confrontés est celui de la fin du travail dans une société de travailleurs, selon l’expression de Hannah Arendt[9] : c’est-à-dire la suppression d’une très grande partie des tâches liées à la production matérielle des moyens de subsistance et du cadre de vie ; suppression qui implique la nécessité de transformer en travail toutes sortes d’activités de service, auparavant soustraites à la sphère bureaucratico-marchande… ou tout simplement inexistantes (et inimaginables) à des époques où la vie était moins socialisée et moins assistée par la technologie. Au lieu d’affronter cette dure réalité, les mouvements sociaux se proposent le plus souvent d’aider les gouvernants à trouver des palliatifs à cette crise structurelle et sans issue de la société salariale. Notamment en encourageant la création de nouvelles sortes d’emplois, et en se gargarisant de cette « économie de la connaissance » où nous sommes effectivement entrés, dépossédés de tout.

Dans les réunions des États généraux de la recherche, on entend ainsi des hurluberlus demander au gouvernement de s’engager à embaucher 7% de chercheurs en plus chaque année. Bien sûr, ce type de revendication ne cache pas seulement une inconscience profonde de la dynamique capitaliste dans laquelle nous sommes pris, et un refus de critiquer la place du travail à l’époque moderne. Elle est aussi porteuse d’une certaine idée de la vie et de la société, d’une conception où les améliorations de celles-ci ne peuvent venir principalement que de la science et de la technologie. Il n’y a d’ailleurs pas besoin de chercher beaucoup plus loin les raisons profondes de la popularité du mouvement des chercheurs, dans l’opinion publique : le fait est que cette conception est aujourd’hui partagée, consciemment ou non, par la majorité de la population, au-delà des angoisses manifestées occasionnellement devant certains « accidents » qui ont terni l’image de la Science. Tout le monde n’est pas sensible à l’argument de la compétitivité (« il faut absolument rattraper les Américains »), mais tout le monde, par contre, a intériorisé l’idée que la vie serait globalement meilleure qu’aux époques antérieures grâce au progrès techno-scientifique. Et à l’heure du discrédit total de l’action politique, un monde meilleur demain (ou simplement : un monde qui reste vivable) ne semble pouvoir résulter que des « avancées » des démiurges en blouse blanche, dans leurs laboratoires connectés-en-réseau-pour-permettre-un-meilleur-partage-des-connaissances ; avancées que les sociologues se chargeront d’expliquer à la société civile dans les forums hybrides, et dont la contribution à la croissance sera évaluée par les modèles complexes des économistes, etc.

« Est-ce qu’on va pouvoir vivre en 2050 si on n’a pas la maîtrise, par les transferts de gènes, des végétaux et des animaux ? », se demande gravement Louis-Marie Houdebine, directeur de recherche INRA, spécialisé en « OGM-animaux » (cf. Quo, juin 1998). Notre malheur est qu’il est chaque jour plus difficile de se moquer de ce genre de prétention grotesque à la maîtrise toute-puissante du vivant. Non pas qu’elle ait demain plus de chance d’aboutir qu’aujourd’hui. Mais le fait est que la dépendance des humains vis-à-vis d’une machinerie ultra-sophistiquée ne cesse de s’approfondir. Quand la fertilité par les moyens « naturels » est en chute libre, du fait de la toxicité de nos conditions de vie, les croisés de la Technoscience ne peuvent que se frotter les mains, puisque la simple reproduction des familles et de la société risque de dépendre de plus en plus d’eux, et de leurs « innovations » plus ou moins terrifiantes. Il faudra malgré tout garder le courage de s’opposer à leurs mystifications, et continuer à se battre pour une vie autonome vis-à-vis de leurs prothèses et de leur expertise. Nous non plus, nous n’avalerons pas n’importe quoi.

Telles sont les raisons qui nous ont conduit à faire savoir aux chercheurs tout le mal que nous pensons d’eux, tant il est vrai que la surenchère technologique à laquelle ils participent activement condamne à plus ou moins long terme la simple survie de l’humanité. Il faut le dire et le répéter, afin que devienne patent pour l’ensemble de la population ce que beaucoup sentent déjà confusément. Et une manœuvre gouvernementale grossièrement déguisée en mouvement social ne pourra l’éluder : pour sauvegarder l’avenir de la planète, notre santé, et prévenir de nouveaux conflits, sans même parler de vivre dans une société libre, il faut stopper tout de suite le délire scientiste et commencer enfin à se réapproprier notre monde.

Coordination Nationale de Répression du Scientisme (CNRS) – octobre 2004.

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« Les « vérités » de la conception scientifique moderne du monde, bien que démontrables en formules mathématiques et susceptibles de preuves technologiques, ne se prêtent plus à une expression normale dans le langage et la pensée. Lorsque ces « vérités » peuvent s’exprimer en concepts cohérents, on obtient des énoncés « moins absurdes peut-être que cercle triangulaire, mais beaucoup plus que lion ailé » (Erwin Schrödinger). Nous ne savons pas encore si cette situation est définitive. Mais il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire. En ce cas, tout se passerait comme si notre cerveau, qui constitue la condition matérielle, physique, de nos pensées, ne pouvait plus suivre ce que nous faisons, de sorte que désormais nous aurions vraiment besoin de machines pour penser et parler à notre place. S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils. […] S’il est bon, peut-être, de se méfier du jugement politique des savants en tant que savants, ce n’est pas principalement en raison de leur manque de « caractère » (pour n’avoir pas refusé de fabriquer les armes atomiques), ni de leur naïveté (pour n’avoir pas compris qu’une fois ces armes inventées ils seraient les derniers consultés sur leur emploi), c’est en raison précisément de ce fait qu’ils se meuvent dans un monde où le langage a perdu son pouvoir. »

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, prologue, 1958

 

« A mesure que notre connaissance des segments et fragments isolables se fait raffinée et microscopique à l’infini, notre faculté de relier les parties entre elles, et de les concentrer en activités rationnelles, continue à disparaître. Jusque dans le domaine le plus restreint de la connaissance, disons les maladies virales dans les voies gastro-intestinales des vers de terre âgés, il est difficile au plus consciencieux érudit de garder la tête hors de l’eau. Afin de faire face au raz-de-marée de la rapide acquisition des connaissances, […] les tenants de la production en série de la connaissance ont créé cent journaux consacrés seulement à des extraits de presse ; et maintenant, l’on a proposé de publier d’autres extraits de ces extraits. Au stade ultime de cette solution particulière, tout ce qui subsistera de l’article scientifique ou érudit d’origine sera un petit bruit vague, au plus un titre et une date, pour indiquer que quelque part, quelqu’un a fait quelque chose, et Dieu sait pourquoi. (…) Il n’y a de cela qu’une génération, il existait encore au sein de l’éducation supérieure une large marge pour l’activité libre et la pensée indépendante. Mais aujourd’hui, la plupart de nos plus grandes institutions académiques sont aussi complètement automatisées qu’une usine de laminage de l’acier ou qu’un réseau téléphonique : la production en série d’articles d’érudition, de découvertes, d’inventions, de brevets d’étudiants, de docteurs en philosophie, de professeurs et de publicité, surtout de publicité !, se poursuit à un taux comparable ; et seuls ceux qui s’identifient avec les buts du système de puissance, pour absurdes qu’ils soient sur le plan humain, sont en ligne pour la promotion, les fortes aides à la recherche, le pouvoir politique et les récompenses financières alloués à ceux qui « marchent avec le système ». »

Lewis Mumford, Le mythe de la machine, chapitre 7 (« la production en série et l’automation humaine »), 1967.

 

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Visualiser et télécharger la brochure:

Etats généraux de la servitude

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[1] En 1936 déjà, on pouvait lire dans l’Introduction à la génétique de Cuénot et Rostand : « Devant cet envahissement, ce pullulement de mauvais gènes, comment ne songerait-on pas à garantir, à assainir le matériel héréditaire de l’espèce, et se défendrait-on d’imaginer tout ce que gagnerait l’humanité à un contrôle légal de la procréation, exercé par un conseil d’experts ? » (Centre de documentation universitaire, Paris, Tournier et Constant). Sur les dérives eugénistes répétées de la biologie, voir La société pure, de Darwin à Hitler, d’André Pichot, historien des sciences au CNRS.

[2] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, p. 342 (éd. Agora)

[3] E. F. Keller, « Génome, postgénome, quel avenir pour la biologie ? », in La Recherche n°376, juin 2004.

[4] « Les mathématiciens répondaient parfois qu’ils détournaient de l’argent des militaires à des fins bénéfiques ou innocentes ou, comme le linguiste Noam Chomsky, que « le Pentagone est une vaste organisation dont la main droite ignore ce que fait la main gauche », ou encore que le Congrès est trop stupide pour financer autrement les mathématiques. Ce type d’argument, qui permet de gagner sur les trois tableaux de la finance, de la vertu et du progrès des lumières, demanderait, me semble-t-il, à être vérifié. » Roger Godement, dans sa posface à Analyse Mathématique (éd. Springer-Verlag, 1998), montre de manière très détaillée qu’en effet, les mathématiques « pures » et « appliquées » n’ont jamais reçu autant de crédits de recherche que lors de la Guerre Froide et de la course aux armements…

[5] Voir le triste tableau dressé par Carlos Ojeda (INSERM), dans « La recherche vue de l’intérieur », in L’Ecologiste n°5, automne 2001.

[6] Ces maladies créées par l’homme. Comment la dégradation de l’environnement met en péril notre santé, Albin Michel, 2004.

[7] Pierre Chambon, Yves Coppens, Boris Cyrulnik, Lucien Israël, FrançoisJacob, Albert Jacquard…

[8] Cf. par exemple l’« Appel contre la Guerre à l’intelligence », lancé en février 2004 dans les Inrockuptibles. Le lecteur normalement constitué des Inrocks part du présupposé que les scientifiques, comme les artistes, seraient producteurs d’une richesse sociale non immédiatement rentable, dont il serait urgent d’obtenir la reconnaissance par l’État-garant-de-l’intérêt-général, pour la soustraire à la condamnable logique financière de profit à court terme.

[9] Cf. le prologue de Condition de l’homme moderne.
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