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L’enfer vert, Un projet pavé de bonnes intentions

Publié une première fois sous forme de brochure en décembre 2011, L’enfer vert, Un projet pavé de bonnes intentions de Tomjo, rédacteur au sein du journal lillois La Brique, vient d’être republié avec des compléments aux éditions L’Echappée. Ci-dessous, quelques extraits.

A Lille, les écolo-technocrates sont au pouvoir. Ils sont élus et techniciens des collectivités locales ou ingénieurs en R&D. Sous couvert de « sauver la planète » et les « générations futures », les Verts enrobent de tout leur savoir faire écologiste l’édification de la « technopôle » de la « ville ubiquitaire », de la « France augmentée ». A parti de leur projet de traçabilité des clients des transports en commun par des cartes à puces RFID, ce livre déroule l’histoire de la plus-value écologiste dans la réquisition du territoire et la mobilisation des populations par l’économie. […]

A la première publication de ce livre, je n’ai constaté aucune réaction publique de la part des premiers visés, élus et militants verts. Certains continuant à me serrer la main après avoir promis, en privé, de me mettre la leur dans la figure. Peut-être leur manque-t-il un « indicateur de pertinence » pour évaluer les critiques émises à leur encontre. Rats gestionnaires confortablement installés dans leur fromage vert, pourquoi se défendraient-ils face à un individu sans importance collective? Ils comprennent trop bien ce qu’on leur reproche pour ne pas feindre l’incompréhension. Pirouettes, balourdises, feintes méprises, toute la panoplie de la mauvaise foi sert leur dérobade. «Regarde, les V’Lille, ça marche, les gens en veulent.» «Je te casse la gueule tout de suite ou plus tard, ha ha?» – tape dans le dos. «Tu vois, on a crypté les données, faut pas faire de parano!» Les arguments ne peuvent se rencontrer, la critique politique émise ici ne peut les atteindre. Aucune controverse n’est possible, la gestion est sourde à la politique.

Y a-t-il encore âme qui vive chez les gestionnaires écologistes? Pendant deux ans, j’ai subi tous les matins et tous les soirs un métro bondé entre Lille et Roubaix. Une heure par jour perdu au milieu d’une foule aigrie et néanmoins pomponnée. Une heure coincé dans une masse d’individus recroquevillés sur leur iPod. Étions-nous à ce point des agressions les uns pour les autres? Ou était-ce cet environnement sous néon, voix synthétique et caméras qui nous obligeait à la méfiance? Comme tous les gestionnaires de ce condensé de vie artificielle, automatique et impersonnelle, les écologistes sont insensibles à ce sentiment d’étrangeté qui nous traverse tous plus ou moins confusément. Ils en réclament même l’intensification. Mais optimisée, fluide et sans aspérité.

Le magazine L’Entreprise d’octobre 2011 ne s’y est pas trompé: Lille est une ville «où il fait bon innover», figurant «pour la deuxième année consécutive en tête [du] palmarès des villes de France de plus de 500.000 habitants où il fait bon entreprendre». Le journal remarque à juste titre que «les élus lillois et les chefs d’entreprise marchent dans la même direction», et ce «quelle que soit leur couleur politique», insiste Jean-François Mouney, le président du directoire de Genfit. Zone de l’Union, Eurasanté et Euratechnologies forment le trio de confiance qui a permis à des entreprises comme Bayer de s’installer dans la métropole. Après des années de marasme économique, le socialisme et l’écologisme municipaux travaillent à offrir un cadre de vie et des divertissements à la hauteur des classes supérieures qu’ils draguent à longueur de délibérations. Selon le géographe Christophe Guilluy, «le processus d’embourgeoisement des métropoles risque de s’accentuer par le double effet d’une spécialisation du marché de l’emploi mais aussi de l’influence croissante d’un pouvoir « vert », qui tend à améliorer la qualité de vie dans les grandes villes en les rendant de plus en plus attractives».

À Lille, il se passe quelque chose de banal, monstrueux et exemplaire. Mais ça ne se passe pas qu’ici. En France, «les Verts démontrent leur intégration progressive dans le monde des élus. L’accord avec le PS permet aux écologistes de passer de quatre à dix sièges de sénateur». À Hambourg, capitale européenne de l’environnement 2011, l’«écolo-bourgeoisie» a pris le pouvoir. En Allemagne, «les catégories aisées votent vert, probablement pour se prouver qu’elles sont ouvertes et tolérantes. Un maire vert comble le même besoin qu’une Toyota hybride en guise de troisième voiture» selon l’hebdomadaire Die Zeit. En Suisse, un parti vert de droite fait un tabac, «ces ovnis de la politique suisse revendiquant de pouvoir mener une politique écologique percutante sans remettre en cause la prévalence de l’économie de marché libérale». Quelle différence avec les Verts de Lille? Réunis en congrès, les membres du parti vert européen montrent le visage de la néotechnocratie verte: «On ne croise dans les couloirs de cette internationale verte aucun post-baba en gilet de laine, et on n’y propose pas non plus de fromage de chèvre bio.» Parmi eux, le belge Philippe Lamberts est resté 22 ans chez IBM dont il fut l’un des cadres dirigeants. Le français Pascal Canfin est «l’un des écologistes les plus pointus sur la question financière», au point qu’il est désormais ministre du gouvernement Ayrault. On pourrait multiplier les exemples de ces responsables compétents issus de ce que les sociologues nomment les «CSP+», surtout ingénieurs, techniciens, chercheurs, économistes, gestionnaires. D’ailleurs, ne croyez pas un instant que ces pages, de leur point de vue, puissent leur nuire. Au contraire revendiquent-ils leur expertise loin de l’image folklorique et un poil rebelle des babas des années 1970.

«Le Sénat est pour nous une chance formidable, se réjouit le Vert André Gattolin, ancien de Libération et à Actuel, le Sénat va nous apprendre la technicité, à laquelle nous nous sommes trop souvent refusés, et aussi le sens du compromis.» Sérieux, crédibilité, rigueur, pragmatisme, les qualificatifs abondent pour souligner leur éternelle «conversion à la Realpolitik». La dernière campagne présidentielle l’a démontré. «Les écologistes ne sont absolument pas contre l’industrie!, assène Eva Joly dans une interview au journal L’Usine nouvelle le 4 avril 2012. Nous voulons garder des usines proches, car nous sommes opposés au transport intercontinental. Nous avons besoin d’usines d’acier ou de raffineries, ne serait-ce que pour raffiner les agrocarburants de troisième génération. […] La reconversion écologique va créer un million d’emplois dont la moitié dans l’industrie et les énergies renouvelables.» Malgré le refus du candidat Hollande de discuter la fermeture de 34 réacteurs nucléaires ou l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, pour rien au monde ils n’auraient lâché un accord leur assurant quelques strapontins à l’Assemblée nationale. Pour rien au monde Cécile Duflot ne quitterait le gouvernement même si les socialistes criblaient la France de puits d’extraction de gaz de schiste. Comme dit le stratège Pascal Durand, secrétaire national d’Europe écologie-les Verts, «il y a des convergences d’opportunité». Parmi lesquelles, celle pour les grenouilles vertes d’enfler à loisir sous les ors de la République, aux buvettes et restaurants du Sénat et de l’Assemblée nationale.

On vous parle donc, de partout, du techno-monde unifié par l’économie. Il s’agit d’une dictature technique au nom de l’urgence écologique. Laquelle s’appuie sur l’effondrement de la société, du lien social jusqu’à la biodiversité, pour justifier son emprise totale. Son acceptation par les masses joue sur les mêmes registres que la lutte contre la crise financière, la dette souveraine, les ennemis intérieurs ou extérieurs: elle nous enferme tous à égalité dans le même bateau, ressoudant ainsi la communauté économique pour dissimuler responsabilités des industriels, de l’État et des collectivités locales. Cette dictature n’est pas le fait d’une droite dure. Néolibérale. Non, les Verts sont du bon côté du manche. Ils ont leur conscience pour eux. Ils œuvrent pour sauver la planète et en plus ils ont tout bon: ils écoutent de la musique de jeunes, ils ne sont pas contre un petit joint, ils promeuvent le «mariage pour tous» et la reproduction artificielle, la parité et la diversité, ils ont des vélos à 400 euros et ne mettent pas de cravate. Ce sont des ambitieux, taillés pour la gestion des affaires, qui n’ont quasiment jamais milité ailleurs que dans les bureaux de la technocratie. Ils sont les meilleurs gestionnaires dont le technocapitalisme a besoin pour survivre à ses propres méfaits, pour renouveler ses marchandises et son discours. Ils sont peut-être sa dernière chance, l’avant-garde du système qui commence d’ailleurs à le comprendre. Les écologistes sont les cogestionnaires d’un désastre qu’ils souhaitent le plus durable possible. Mais nous ne parlons pas que du parti vert. Face aux dérèglements écologiques et sociaux, aux «externalités négatives» de la société industrielle, l’écologie est une nécessité économique. L’Enfer vert n’est pas seulement du greenwashing, des effets de langue citoyens et durables, un enrobage rhétorique pour nous faire acheter de nouveaux gadgets.

L’écologie porte en elle un projet de société totale qui nécessite de faire l’inventaire du monde pour le rationaliser. D’une part l’Enfer vert est la fuite en avant technocratique, plus rationnelle, plus efficiente, plus destructrice. D’autre part, l’Enfer vert est l’intensification du contrôle, imposée par la survie dans un environnement pathogène sans atteinte aux bases de la production industrielle.

Ce néo-collectivisme a cela de dangereux qu’il intensifie cette sursocialisation propre aux États modernes: il se veut le gouvernement total des «humains», des «non-humains», et de leurs «interactions». Les écologistes, pour être conséquents, doivent réifier le «cosmos» pour mieux le «sauver». Leur seule ambition «politique» n’est que d’opposer une solution technicienne (par exemple la voiture) à une autre (par exemple le métro). Ils sont l’ennemi immédiat, nos meilleurs ennemis en ce qu’ils sont les pires ennemis de nos libertés, de notre autonomie, et finalement de la nature. Dans la course de vitesse entre la catastrophe et la conscience de la catastrophe, les Verts freinent toujours la seconde avec leurs fausses solutions techniques et tactiques. Les causes des nuisances, le système de production de masse et d’aménagement industriel, si elles peuvent parfois être questionnées, ne servent qu’à cautionner leur technolâtrie. Les questions essentielles et politiques de nos besoins et de la vie que nous voulons ont disparu des discours écologistes, si elles y avaient jamais figuré. Le diktat de la mise en chiffres du monde appauvrit nos paysages naturels et imaginaires. C’est contre cette aliénation sensible, et non par une série de calculs coûts/bénéfices, que nous pourrions encore dégager un horizon.

À Lille déjà, le service de collecte des ordures ménagères fouille les poubelles des habitants pour mettre à l’amende les mauvais trieurs, identifiés par leurs déchets. Demain, ce sont nos résidus d’existence que les écolo-technocrates vont inspecter, trier et valoriser pour nous plier au Nouvel Ordre vert.

Tomjo, Janvier 2012.

 

«Ainsi s’achève l’édifice de cette civilisation qui n’est pas un univers concentrationnaire, car il n’y a pas d’atroce, il n’y a pas de démence, tout est nickel et verre, tout est ordre – et les bavures des passions des hommes y sont soigneusement briquées. Nous n’avons plus rien à perdre et plus rien à gagner, nos plus profondes impulsions, nos plus secrets battements de cœur, nos plus intimes passions sont connus, publiés, analysés, utilisés. L’on y répond, l’on met à ma disposition exactement ce que j’attendais, et le suprême luxe de cette civilisation de la nécessité est de m’accorder le superflu d’une révolte stérile et d’un sourire consentant.»

Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, 1960.

 

«Si la crise énergétique se développe, la pénurie peut parfois pousser paradoxalement au développement. Le pétrole manque? Il faut multiplier les forages. La terre s’épuise? Colonisons la mer. L’auto n’a plus d’avenir? Misons sur l’électronique qui fera faire au peuple des voyages imaginaires. Mais on ne peut reculer indéfiniment pour mieux sauter. Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint de pratiquer l’écologie. Une prospective sans illusions peut mener à penser que, sauf catastrophe, le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition très minoritaire dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie: ils ne croient qu’au pouvoir, qui est celui de faire ce qui ne peut être fait autrement.»

Bernard Charbonneau, Le Feu vert, 1980.

 

« En dépit des apparences, l’écofascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. En effet, les gouvernements seront de plus en plus contraints d’agir pour gérer des ressources et un espace qui se raréfient. Une comptabilité exhaustive enregistrera, avec tous les coûts, les biens autrefois gratuits qu’utilise l’industrie industrielle et touristique. La mer, le paysage et le silence deviendront des produits réglementés et fabriqués, payés comme tels. Et la répartition de ces biens essentiels sera réglée selon les cas par la loi du marché ou le rationnement que tempérera l’inévitable marché noir. La préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital: la liberté. Mais, comme en temps de guerre, la défense du bien commun, de la terre, vaudra le sacrifice. Déjà l’action des écologistes a commencé à tisser ce filet de règlements assortis d’amendes et de prison qui protégera la nature contre son exploitation incontrôlée. Que faire d’autre? Ce qui nous attend, comme pendant la dernière guerre totale, c’est probablement un mélange d’organisation technocratique et de retour à l’âge de pierre. »

Bernard Charbonneau, Le Feu vert , 1980.

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