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Patrick Dupouey, Épistémologie de la biologie, 1997

Patrick Dupouey, Épistémologie de la biologie, éd. Nathan, 1997.

Ce petit livre constitue un résumé intéressant de la question épistémologique en biologie. Néanmoins, sa conclusion est surprenante.

En effet, selon l’auteur, la « singularité et l’originalité du vivant » pourraient être « davantage un effet du regard humain qu’un fait objectif ».

Ce philosophe semble avoir au passage oublié un autre « fait objectif » : les êtres humains sont également des êtres vivants, et par conséquent nous sommes bien placés pour apprécier la singularité et l’originalité du vivant. C’est pousser l’objectivité un peu loin, pensons-nous, d’oublier à ce point que la légitime exigence d’objectivité est elle-même portée par des êtres humains. Notre subjectivité est elle-même un « fait objectif », établit et recoupé par de nombreuses observations et témoignages à travers le monde.

Nous reproduisons ci-dessous la conclusion de cet ouvrage stimulant.

Andréas Sniadecki


CONCLUSION

La biologie est encore loin d’une compréhension exhaustive de ce que nous appelons du nom de vie. Nul ne peut dire si une théorie intégrale de la vie est même possible. L’unification des phénomènes vivants a néan­moins été atteinte au terme d’un mouvement de descente vers les structures les plus enfouies, donc les plus cachées, des organismes. Les succès de l’entreprise prouvent la pertinence de la méthode, analytique et réductionniste. Cette direction suivie par la biologie moléculaire rappelle la mécanisation cartésienne du vivant, avec la même conséquence : la spécificité du biologique paraît se diluer dans la physicochimie. Du vivant à l’inerte, la différence ne tient qu’à la taille des molécules constitutives. Non aux éléments ultimes qui sont les mêmes partout dans l’univers, des galaxies aux colibacilles, ni aux lois, qui gouvernent toute la matière quelles que soient les formes qu’elle produit.

L’unification du vivant et de l’inerte sous le régime du mécanisme physicochimique, même si elle n’est pas complètement acquise, est sans doute ce dont les biologistes sont aujourd’hui le plus fiers. Ce succès théorique leur paraît plus significatif que les prouesses techniques de la fécondation in vitro ou du génie génétique. Il reste néanmoins un point où cette unification a bien du mal à s’accomplir : c’est la question de l’origine de la vie. Aucun modèle satisfaisant n’est aujourd’hui disponible. Peut-être serons-nous éternellement condamnés aux conjectures (1).

À la fin de sa monumentale Histoire de la notion de vie, André Pichot pose la question fondamentale :

« Y a-t-il une spécificité de l’être vivant qui ne soit pas un caractère physico-chimique, ni cependant une force vitale plus ou moins surnaturelle ? » (2)

S’interrogeant sur sa tendance exclusivement réductionniste, André Pichot déplore

« Cette singulière perversion de la biologie qui consiste à lui donner pour fin la négation de son objet et, par conséquent, d’elle-même en tant que science autonome. »

Il est vrai qu’on explique aujourd’hui « la vie sans la vie », comme dit Jean Rostand. Mais faut-il se lamenter de cette situation ? Peut-on parler de « perversion de la biologie » sans s’installer dans un cercle en imposant a priori à la connaissance du vivant ce qui n’est peut-être qu’un présupposé arbitraire, à savoir justement la spécificité ontologique de son objet ?

Certes, la figure que prend une science à tel stade de son développement ne saurait être regardée comme l’état définitif du savoir, et il n’est pas défendu de voir dans la tendance analytique et réductionniste actuelle un moment transitoire dans l’évolution des sciences biologiques. Mais il se pourrait aussi que la singularité et l’originalité du vivant, qui s’imposent à l’esprit avec tant de force, soient davantage un effet du regard humain qu’un fait objectif.

Georges Canguilhem disait que « l’intelligence ne peut s’appliquer a la vie qu’en reconnaissant l’originalité de la vie. La pensée du vivant doit tenir du vivant l’idée du vivant ». Cet avertissement vaut comme principe méthodologique, mais il serait sans doute imprudent de lui conférer une portée métaphysique. Laissons au pape l’affirmation selon laquelle il y aurait un « mystère de la vie ». Mais le refus de conférer à la vie un statut métaphysique spécial n’empêche pas de reconnaître qu’elle oppose à l’esprit humain une collection d’énigmes qui mettent sa patience et son ingéniosité à rude épreuve. Nombre de ces énigmes sont aujourd’hui résolues. Davantage sont sans doute encore devant nous.

Patrick Dupouey


Notes :

1. Sur ce problème, voir le bilan dressé par François Gros : Regard sur la biologie contemporaine, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1995, chap. IV.

2. Histoire de la notion de vie, op. cit., p. 940.

3. La Connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965, introduction, p. 13.

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