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La sociologie critique, de Francfort à Chicago : un aller sans retour

Exposé réalisé à partir de deux ouvrages « de base », contributions remarquables à l’histoire des idées et des relations entre science et politique :

  • Jean-Marie Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago (1892-1961), éd. du Seuil, 2001 ;
  • Martin Jay, L’imagination dialectique. Histoire de l’Ecole de Francfort (1923-1950), éd. Payot, coll. Critique de la Politique, 1977.

Cet exposé, portant sur l’évolution générale et la fonction sociale de la discipline sociologie, part du postulat suivant : la période des vingt dernières années est marquée en France par une relative prédominance de l’Ecole de Chicago dans les enseignements et dans la manière de faire des recherches ; alors qu’à l’inverse la majorité des étudiants en sociologie peuvent achever de longs cursus universitaires sans jamais avoir entendu parler de l’Ecole de Francfort. Les auteurs de ce courant ne sont quasiment cités nulle part, si l’on écarte la figure traîtresse du Habermas de la maturité.

Ce contraste saisissant nous donne un prétexte pour procéder à une rapide généalogie parallèle des deux courants en question, à l’issue de laquelle nous émettons quelques hypothèses sur les raisons du succès de l’un et de l’éclipse de l’autre. En premier lieu l’hypothèse que ce succès et cette éclipse ne sont probablement pas sans rapport. Il est évident que cet exposé n’a rien d’exhaustif (en matière d’exhaustivité, les deux excellents ouvrages signalés au début font l’affaire), il vise plutôt à susciter des questions et des réactions, y compris en avançant des propositions polémiques.

Il s’achève par un relevé partiel et subjectif des travaux empiriques de l’Ecole de Francfort, qui donne une petite idée de l’ampleur de ce que les enseignements actuels ignorent, volontairement ou non.

Au départ, dans les années 1920, deux projets intellectuels tout à fait divergents, voire antagoniques :

– d’un côté, le marxisme occidental. Il s’agit d’approfondir l’héritage hégéliano-marxiste, en dépassant la sclérose économiciste et léniniste, déjà amorcée par la social-démocratie allemande avant la guerre de 1914 et la révolution russe.

– de l’autre, la construction d’une science sociale en rupture avec la pensée européenne, sur des bases philosophiques pragmatistes (cf. l’influence de William James, John Dewey et George Herbert Mead). A la tradition hégéliano-marxiste il est reproché sa prétention totalisante, sa conception téléologique de l’Histoire, son manque de rigueur par rapport aux « faits »…

FINANCEMENT

– L’Institut pour la Recherche Sociale (Institut für Sozialforschung, ISF) est financé par l’argent de la famille Weil : Felix Weil est un ami d’Horkheimer, dont le père a fait fortune dans le négoce en Argentine. Ses contributions à la théorie critique ne seront pas des plus fameuses, mais son père fait d’énormes donations qui permettent, jusqu’à l’exil aux Etats-Unis après 1933 (et même en partie pendant l’exil), d’assurer une indépendance rare au projet intellectuel de l’Institut vis-à-vis de l’Université donc de l’Etat.

– Dès les années 1900-1910, les enquêtes de terrain et les thèses de sociologie sont financées, à Chicago, par les grandes fondations capitalistes (Rockefeller surtout, puis Carnegie et Russell Sage aussi). Celles-ci veulent contribuer à l’éclairage des « problèmes urbains » qui tracassent les classes moyennes locales. Le département de sociologie de l’Université de Chicago naît dans un contexte d’inquiétude morale et religieuse d’une partie des gens aisés et lettrés devant l’entassement de populations européennes déracinées et paupérisées (Chicago, c’est 4.000 habitants en 1860, un million en 1890, deux millions en 1910, trois millions en 1920, sous l’effet des vagues successives de migrants arrivant souvent directement des campagnes du Vieux Continent).

MANIFESTE

– Côté allemand, voir le texte fondamental de Max Horkheimer en 1937, « Théorie traditionnelle et théorie critique »[1], synthèse (tardive, puisque l’Institut est au travail depuis le début des années 20) des premiers travaux du groupe. Voir aussi les conférences inaugurales de Horkheimer et Adorno suite à leur nomination à l’Université de Francfort en 1931.

– L’équivalent à Chicago serait peut-être Introduction to the science of sociology (1921) de Park et Blumer, qui théorise et/ou annonce les approches expérimentées dans différents ouvrages empiriques, au premier rang desquels Le paysan polonais, de William Thomas et Florent Zaniecki. Le travail de Thomas et Zaniecki sur la communauté immigrée de Pologne est celui qui a eu le plus d’influence sur une nébuleuse intellectuelle dont l’unité était assez lâche : « l’Ecole de Chicago » est une étiquette qui regroupe a posteriori des auteurs/enquêteurs qui étaient certes animés d’une inspiration, d’un élan communs, sans toutefois former une véritable communauté de pensée. Il y a bien eu une expérience collective au département de sociologie de cette Université entre 1915 et 1925, mais les contours du projet et les principes partagés étaient moins nets que dans le cas du groupe que soudait la personnalité d’Horkheimer, à Francfort puis à Columbia.

OBJECTIFS

– Elaborer une théorie critique de la société moderne, en revenant à l’esprit des jeunes hégeliens des années 1840 (en particulier évidemment le Marx des Manuscrits de 44), et en intégrant les apports de la  psychanalyse au matérialisme historique. Aboutir à une connaissance pluridisciplinaire structurée par la philosophie marxiste de l’Histoire et contribuant à une transformation sociale de grande ampleur.

– Rompre avec la philosophie européenne et avec la sociologie en chambre des « pères fondateurs » de la discipline (Durkheim écrit sur les aborigènes australiens sans les avoir vus…). S’intéresser aux représentations des acteurs dans des situations directement observées : par exemple étudier les difficultés d’acculturation des immigrés européens dans la Babylone industrielle qu’est brusquement devenue Chicago. Ce qui va donner toute une série de monographies « hautes en couleur », constituant d’incomparables documents d’époque :

  • Le Hobo, de Nels Anderson (1923)
  • Le gang, de Frederic Trasher (1927)
  • Le suicide, de Ruth Cravan (1928)
  • Le ghetto, de Louis Wirth (1928)
  • La Gold Coast et le taudis, de Harvey Zorbaugh (1929)
  • Le Taxi-dance hall, de Paul Cressey (1932)
  • Le Jack-Roller, de Clifford Shaw (1930)
  • Le voleur professionnel, d’Edwin Sutherland (1937)
  • La famille noire à Chicago, de Franklin Frazier (1932)

Montée, au sein de ce courant, de l’idée d’une connaissance de la société qui n’ait pas de finalité particulière, ce qui marque une rupture par rapport à ses origines philanthropiques et morales (moralistes)…

Et pourtant (est-ce un hasard ?) les sociologues de Chicago vont vite être rattrapés par la logique gestionnaire, et par le positivisme « dur » qui en est le paravent. Dans le contexte de la crise de 1929, de l’émergence d’un Etat providence de type nouveau qui prétend lutter à une échelle nationale contre le chômage et la pauvreté, la sociologie de terrain est vivement critiquée pour son manque de scientificité, c’est-à-dire son caractère non opérationnel. On lui coupe les vivres, parce qu’elle est inutile ! Les critiques les plus dures viennent de Harvard, d’un neurologue russe, Sorokin, échappé d’URSS et proche du Cercle de Vienne, dont l’assistant, Talcott Parsons, va devenir la grande figure de la sociologie américaine de 1930 à 1960 : le pragmatisme, avec son souci de l’enquête in situ, est balayé par le positivisme statistique et son exigence d’efficacité.

Pendant ce temps, Hegel à Manhattan…

Dans les mois qui suivent la prise de pouvoir de Hitler, l’Institut est déménagé hors d’Allemagne : d’abord à Paris et en Suisse, puis finalement à New York en marge de l’Université de Columbia. Le choc culturel est immense. Horkheimer et ses amis sont des enfants de la bourgeoisie allemande, nés au XIXe siècle, nourris de culture classique : les Grecs, la Bible, la philosophie européenne, le marxisme, Schopenauer, Nietzsche et Bergson… Aux Etats-Unis, ils se trouvent brusquement confrontés avec un capitalisme « pleinement » développé, la société de consommation, des aspects de la vie moderne que l’Europe entrevoyait encore à peine dans les années 1920 (gigantisme, vitesse, industrie culturelle). Ils vont se focaliser sur des thèmes qui n’intéressaient pas centralement les sociologues de Chicago.

Ces derniers, à travers leurs études sur la déviance, les milieux marginaux, la vie des immigrés, s’intéressent aux conséquences de l’industrialisation (pauvreté économique, déracinement, ségrégation spatiale), mais pratiquement jamais à ses racines. Ils ne portent pas (à tout le moins : ils disent ne pas porter) de jugement, ni moral ni historique ; l’idée est justement de dédramatiser la situation des migrants et des marginaux, de relativiser les mœurs et les coutumes, de prendre le contrepied des inquiétudes ethnocentriques de la bourgeoisie WASP.

Démarche « sympathique », mais qui risque de contribuer à naturaliser la situation. Pour cette sociologie de terrain sans implication morale ni politique, l’idée que l’explosion urbaine qu’elle observe constitue (et s’inscrit dans) un basculement anthropologique est impensable. Elle porte paradoxalement très peu d’attention aux grands mutations socio-économiques des années 1920 dans les grandes villes américaines : les transformations de la presse, l’apparition des communications de masse (la radio), la part croissante des produits de la grande industrie dans la consommation des ménages (c’est le moment où apparaissent la voiture et le supermarché, avec tous les changements dont cela s’accompagne en matière d’urbanisme et de vie familiale).

Les Allemands, à l’inverse, sont terrorisés et fascinés par ce qu’ils voient. Cela les conforte dans l’idée qu’un capitalisme nouveau est en train de naître sur les ruines du libéralisme du XIXe siècle, avec des conséquences immenses qui dépassent ce que Marx pouvait concevoir à son époque : destruction achevée de la famille comme cellule économique, marchandisation poussée de la vie quotidienne, intégration du prolétariat ouvrier à l’abondance industrielle, étatisation des économies nationales.

Le thème du conditionnement des populations par les communications de masse va prendre une grande importance dans la Théorie Critique : des travaux vont porter sur le(s) type(s) de personnalité que façonne la société de masse, d’autres vont critiquer le rôle social et politique de la radio puis de la télévision. C’est au début de cette période d’exil américain que la figure de Theodor Wiesengrund Adorno s’affirme comme l’alter ego de Max Horkheimer.

La critique de la réalité de la vie américaine s’accompagne d’une critique très approfondie, et parfois obsessionnelle, de la pensée dominante aux Etats-Unis (ou tout du moins d’une pensée qui semble jouer un rôle crucial à l’appui des transformations concrètes qui s’y produisent) : Adorno, Horkheimer, Marcuse, font feu de tout bois pour entamer le crédit dont jouit le positivisme, auquel ils associent le pragmatisme de James et Dewey. Des pans entiers de La dialectique de la raison (1944), d’Eclipse de la raison (1946), et de L’homme unidimensionnel (1964), sont consacrés à cette critique de la pensée « positive », qui sacralise les faits, attribue un sens univoque aux mots et aux choses.

Pour la sociologie, l’ouvrage De Vienne à Francfort, la querelle allemande des sciences sociales [2], permet de faire un bilan de cette critique, qui y est elle-même soumise aux attaques de Popper entre autres.

Deux remarques à propos de cette querelle :

– Contrairement à ce qu’on pourrait parfois croire à la lecture de certaines interventions d’Adorno dans ce livre-là, comme à la lecture de certains textes « purement » philosophiques plus anciens des membres de l’Institut, la Théorie Critique n’était pas à strictement parler rétive à l’empirie, au « travail de terrain ». Il est vrai qu’un Marcuse par exemple n’a jamais fait d’entretien ou de questionnaire. Mais c’est plutôt une exception dans le groupe. L’enquête empirique fait partie des programmes de recherche de l’ISF, comme le montrent les textes « manifestes » de Horkheimer en 1931 ou en 37, et le nombre très remarquable de travaux de terrain réalisés entre 1925 et 1960 qui présentent avant tout la caractéristique d’être méconnus, notamment en France où ils sont très rarement traduits (cf. notre glossaire à la fin de ce propos). Simplement, l’enquête empirique n’est pas considérée comme un préalable à toute conclusion : la mise en cause de la démarche inductive est au centre des principes partagés par tous les membres de l’Ecole de Francfort. Le recueil de données est vu comme un enrichissement de la réflexion théorique et historique, pas comme un passage obligé pour éprouver la théorie. Et il n’est nullement nécessaire qu’il ait un aspect quantitatif, conforme à des règles de représentativité, etc. La pertinence du cadre théorique paraît plus importante que la rigueur du travail empirique.

– La deuxième Ecole de Chicago (celle des années 1950-60, des Hugues, Becker, Strauss, Goffman…) n’est pas directement impliquée dans cette querelle épistémologique. Pourtant, son parti pris empirique et pragmatiste, et le rôle qu’elle va jouer comme dérivatif à la disparition de l’analyse marxiste en sociologie en France notamment, la situent assez nettement « du côté de Vienne ». Dans les travaux regroupés sous l’étiquette « interactionniste », la réalité sociale a beau être construite par les acteurs, elle est analysée d’une manière « positive ». Certes, on déconstruit (cf. les analyses beckeriennes des chiffres de la délinquance qui montrent que les statistiques dissimulent des conventions, des normes sociales, de la domination ethnique, etc.), mais au fond on prend les choses comme elles se présentent : pas d’inscription dans l’histoire, pas de questionnement global. Le capitalisme est absent ne serait-ce que comme toile de fond ; la division du travail, l’Etat moderne, la société de masse, ne sont jamais questionnés.

N’est-ce pas ça justement qui va séduire les sociologues de gauche en France à partir des années 1970 ? Plutôt que d’approfondir les lectures d’Henri Lefèvre, de Marcuse, de Georges Friedmann ou de Jacques Ellul, avec les douloureuses conclusions politiques qu’il faudrait en tirer, n’est-il pas plus réconfortant de se tourner vers l’interactionnisme américain, avec ses enquêtes de terrain et ses analyses des représentations des acteurs ? Une certaine forme de délire structuraliste, ainsi que le dogmatisme du marxisme althusserien, fournissent le prétexte à un « retour de l’acteur » qui signifie en réalité le discrédit de toute approche holiste. Bientôt, « la société n’existe [plus] » et il n’y a plus personne pour s’en étonner. La question sociale est de plus en plus refoulée et reformulée en termes de problèmes urbains et/ou ethniques.

Ainsi, à Belleville en 1985 comme à Chicago en 1915, la question sociologique essentielle serait : un Noir et un Chinois (un juif polonais et un catholique sicilien) se retrouvent nez à nez au guichet du métro (devant un étal du marché d’Adams Street), que va-t-il se passer ? Partagent-ils assez de normes sociales pour pouvoir communiquer, commercer, ne pas s’entretuer ? Vont-ils surmonter l’anomie inhérente à leur rencontre ? Et la société française n’est-elle pas menacée par cette anomie, comme l’Amérique du début du siècle ? A l’opposé, comprendre les ressorts structurels de l’immigration Sud-Nord n’intéresse pas grand-monde.

Dans ce nouveau contexte, la seule sociologie systémique qui reste, c’est Bourdieu. Tout en permettant d’éclairer un certain nombre de phénomènes, elle a le défaut d’être trop anhistorique. Globalement, le capitalisme n’est pas du tout au centre de l’analyse, malgré quelques très bons passages dans Le déracinement (1960). Tous les phénomènes sociaux sont présentés comme accumulation de capital, mais la « véritable » accumulation et ses conséquences ne sont pas pensées de manière spécifique (au contraire, dans son tardif Les structures sociales de l’économie, Bourdieu propose une analyse de l’économie de marché moderne avec ses propres outils de pensée et concepts : il présente alors l’accumulation de monnaie capitaliste sur le mode de l’accumulation de capital symbolique, qui est dans son œuvre l’activité naturelle des humains en société ; Marx est plus que jamais sur le banc de touche, même quand on revient sur son terrain).

Qui plus est Bourdieu est animé d’un mépris farouche de l’Ecole de Francfort. Assimilant apparemment toute pensée allemande critique de la modernité au druide nazi Heidegger, il rejette et s’efforce de disqualifier tout particulièrement la critique politique de la culture de masse qu’on trouve dans les travaux de l’Institut.

Ainsi, dans la querelle des héritiers Christopher Lasch versus Herbert Gans sur la culture de masse, les sociologues de gauche se rangent en général du côté de Gans. Ce dernier, élève de Louis Wirth, est un des représentants de la Deuxième Ecole de Chicago, tandis que Lasch est un historien américain qui s’inscrit dans la continuité des premières générations de l’Institut, contrairement à Habermas qui cherche à s’en démarquer).

Dans les années 1970, Gans, sociologue libéral (c’est-à-dire de gauche, aux Etats-Unis) s’élève contre la critique de la culture de masse produite par l’Ecole de Francfort. Il la qualifie en bloc d’élitiste [3]. Lasch écrit une brève réponse à cette défense de la culture de masse comme culture du peuple [4]. Reconnaissant les accents élitistes de certains propos d’Adorno sur le jazz notamment, il s’efforce de montrer que le véritable élitisme et le véritable mépris du peuple est toutefois de considérer ce dernier comme inapte à la « grande » culture et surtout sans culture propre, autre que celle des mass media. Il développe l’idée que l’industrie culturelle, à partir des années 1920, a détruit la (les) culture(s) populaire(s), c’est-à-dire les formes de distraction des couches laborieuses qui préexistaient à l’apparition de la radio, de la télé, de la presse magazine. Le rapport des hommes et des femmes ordinaires, dans les villages et les quartiers populaires des grandes villes, à la mort, au sexe, à la fécondité, à l’ennui, a été profondément déstabilisé voire effacé, en quelques décennies (voir à ce sujet le tableau de Richard Hoggart sur la classe ouvrière des années 50 en Angleterre, qui décrit les résistances de la « culture des pauvres » à la modernisation capitaliste). La société industrielle y a progressivement substitué un flux de marchandises, de produits et de messages stéréotypés.

Lasch montre de manière convaincante que pour soutenir ce point de vue, il n’est nullement besoin d’idéaliser le passé, de nier l’enfermement que pouvaient souvent connaître les membres de communautés villageoises ou de quartier, et notamment les femmes. Pour autant, Lasch refuse de considérer que les magazines féminins produisent des femmes émancipées. Il essaie de suggérer comment l’industrie culturelle a étouffé les possibilités que laissaient entrevoir le décloisonnement et le déclin des autorités traditionnelles.

Malgré la finesse de son argumentation, il y a fort à parier que la majorité des sociologues de gauche rejetteront ses conclusions. L’antienne de la sociologie contemporaine, en cela bien inspirée de l’Ecole de Chicago, sera de dire qu’il faut étudier au cas par cas les réactions des gens, comment chacun se défend et fait le tri, face au bombardement visuel et sonore dont l’individu fait l’objet, dans la société de masse. Le projet de mettre en cause frontalement l’appareil qui produit ce bombardement permanent d’informations, de banalités et de vulgarité, et d’analyser son rôle politique fondamental dans la soumission contemporaine, est immédiatement vu comme réducteur et/ou rétrograde. L’impératif de neutralité axiologique de la science sociale qui domine de nos jours, et la croyance au progrès qu’il est si difficile d’abandonner dans le monde universitaire, semblent s’opposer irréductiblement à un tel projet. C’est là qu’on voit tout ce qui a été perdu en mettant plus ou moins délibérément de côté la tradition critique de Francfort.

Relevé probablement non exhaustif

des travaux empiriques

de l’Institut de Recherche Sociale

Par travail empirique, l’on n’entend pas ici nécessairement l’enquête de terrain telle qu’on la conçoit de nos jours ; certains articles ou ouvrages relèvent effectivement de cette catégorie, mais nous y adjoignons nombre de travaux portant sur des sujets « délimités », à partir du moment où il ne s’agit pas de « théorie » philosophique ; où l’on pourra vite vérifier que l’idée d’une Ecole de Francfort rétive à l’empirisme, cantonnée dans la spéculation, loin de la réalité sociale, est dérisoire.

ZfS = Zeitschrift für Sozialforschung : Revue de l’Institut à partir de 1932 (au moins deux parutions chaque année), publiée en allemand jusqu’en 1939 puis remplacée par la revue de langue anglaise Studies in Philosophy and Social Science (trois parutions chaque année jusqu’en 1941)  Nous donnons les titres des articles en français, mais sauf quand ils ont été postérieurement intégrés à des recueils traduits, ils ne sont pas disponibles dans notre langue. Les ouvrages non plus, sauf quand un éditeur français est indiqué.

Etudes sur l’autorité et la famille, Paris (mais en allemand !), 1936 : travail énorme de 900 pages, qui impliqua tous les membres de l’Institut en dehors de Grossman et Adorno. Il comprend trois parties distinctes : la première est théorique (trois essais de Horkheimer, Fromm et Marcuse ; celui de Horkheimer, « Autorité et famille », peut être lu en français dans Théorie traditionnelle et théorie critique, Gallimard TEL, 1974) ; la deuxième est empirique, au sens où il s’agit de la présentation des résultats d’enquêtes par questionnaires, notamment ceux élaborés par Fromm et adressés à 3000 ouvriers et employés allemands (traitement de 586 réponses seulement…) ; mais aussi des enquêtes auprès de médecins allemands sur la sexualité, et auprès d’adolescents français, suisses et anglais ; la troisième partie, dirigée par Leo Lowenthal, est une longue série (un peu disparate) de monographies, dont une de Franz Borkenau intitulée « Autorité et morale sexuelle dans les mouvements de jeunesse originaire de la bourgeoisie libérale ». Le tout semble décousu, mais passionnant.

Les travailleurs allemands sous la République de Weimar, autre somme collective monumentale… mais jamais publiée : c’est Fromm (« le psychanalyste » de l’Institut) qui avait progressivement pris la direction de ce travail, or l’exil après 1933 et la dégradation des relations intellectuelles et humaines entre Fromm et le noyau dur du groupe (autour de Horkheimer) rendirent son achèvement problématique ; quand sa publication devint possible, elle n’était plus envisageable car les protagonistes de l’ouvrage étaient trop éloignés. Dommage, vu que la question à laquelle devait répondre cette « monographie » était de savoir pourquoi et comment la classe ouvrière allemande n’était pas devenue (ou avait cessé d’être) révolutionnaire…

L’antisémitisme dans le monde du travail américain. Rapport au Jewish Labor Committee, 1945 : encore un énorme travail collectif et empirique (quatre volumes) non publié ; avaient participé Gurland, Massing, Lowenthal, Pollock, Weil, Herta Herzog… A cette époque, anticipant l’entrée dans la guerre froide, Horkheimer et ses amis (juifs allemands marxistes) préfèrent ne pas trop se faire remarquer. Ce rapport qui risquait de faire des vagues reste donc dans les tiroirs.

Nathan ACKERMAN et Marie JAHODA-LAZARSFELD

  • Antisémitisme et désordre émotionnel. Une interprétation psychanalytique, 1950

Theodor Wiesengrund ADORNO

  • « Sur la situation sociale de la musique », ZfS I, 1932
  • « Sur le jazz », ZfS V, 1936
  • « Sur le caractère fétiche de la musique et la régression de l’audition », ZfS VII, 1938
  • « Elements d’une théorie de la radio », 1939, non publié par refus de Lazarsfeld !
  • « Sur la musique populaire », avec George Simpson, SPSS IX, 1941
  • « La symphonie radiodiffusée », in Radio Research, de Lazarsfeld, 1941.
  • « Une critique sociale de la musique de radio », Kenyon Review VII, printemps 1945
  • The Authoritarian Personnality, avec Else Frankel-Brunswick, Daniel J.Levinson, et R.Nevitt Sanford, New York, 1950
  • « Comment regarder la television », avec Berenice T. Eiduson, écrit dans les années 40 et lu en 1953 à Los Angeles, non publié.
  • « Les étoiles sur la terre. La rubrique Astrologie du Los Angeles Times », in Jahrbuch für Amerikastudien, vol.II, Heidelberg, 1957.

Voir aussi les essais sur Wagner et Alban Berg

Walter BENJAMIN

  • « Sur la situation sociale présente de l’écrivain français », ZfS III, 1934
  • Paris, capitale du XIXe siècle, 1935 (voir les Ecrits français chez Gallimard, ou l’édition séparée chez Allia, 2003)
  • « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », ZfS V, 1936 (voir Œuvres chez Gallimard, ou l’édition séparée chez Allia, 2003)

Voir aussi les essais sur Brecht et Baudelaire

Bruno BETTELHEIM et Morris JANOWITZ

  • Dynamiques du Préjugé. Une étude sociologique et psychologique des vétérans, New York, 1950.

Franz BORKENAU

  • « Pour une sociologie de la représentation mécaniste du monde », ZfS I, 1932
  • De la représentation féodale à la représentation bourgeoise du monde, Paris (mais en allemand !), 1934. Il avait écrit ce travail à la fin des années 20 mais ne parvenait pas à le faire éditer en Allemagne. Mal reçu par les collègues de l’Institut. Bizarre, car cela semble un ouvrage de première importance…
  • Spanish Cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne en 1936-37, Paris (mais en anglais !), 1937. En français, éditions Champ Libre-Ivréa, 1979 et 2003.

Erich FROMM

  • La crise de la psychanalyse, 1970 (Anthropos 1971 ou Bibiothèque Médiations 1973), recueil d’essais, dont certains du temps où Fromm publiait dans la ZfS, dans les années 1930.
  • « Méthode et résultat d’une sociopsychologie analytique », ZfS I, 1932
  • « La nécessité sociale de la thérapie psychanalytique », ZfS IV, 1935
  • La peur de la liberté, 1942 (Buchet-Chastel, 1963)
  • « Les implications humaines du gauchisme instinctiviste », 1955 (cf. Partisans 32-33, oct-nov.1966)
  • Société aliénée et société saine, 1955 (Le Courrier du Livre, 1967)
  • La conception de l’homme chez Marx, 1961 (Payot, 1977)
  • Le caractère social dans un village mexicain, avec Micheal Maccoby, Englewood Cliffs, New Jersey, 1970

Henryk GROSSMANN

(économiste assez vite en marge de l’Institut, tenant d’un marxiste trop traditionnel)

  • La loi d’accumulation et d’effondrement du système capitaliste, 1929
  • « La transformation de la valeur en prix chez Marx et le problème de la crise », ZfS I, 1932
  • « Les fondements sociaux de la philosophie mécaniste et la manufacture », ZfS IV, 1935
  • Marx, l’économie politique classique et le problème de la dynamique, 1969 (Champ Libre, 1975)

Julian GUMPERZ

  • « Sur la sociologie du système des partis américain », ZfS I, 1932

Arcadius GURLAND

  • « Tendances technologiques et structure économique sous le National-Socialisme », SPSS IX, 1941
  • Le sort des petites entreprises dans l’Allemagne nazie, avec Franz Neumann et Otto Kirchheimer, 1943

Otto KIRCHHEIMER

  • « La loi criminelle dans l’Allemagne nationale-socialiste », SPSS VIII, 1939
  • Punition et structure sociale, avec George Rusche, 1940
  • Politique, loi et changement social. Essais choisis d’Otto Kirchheimer par Frederic Burin et Kurt Shell, 1969
  • Fonctions de l’Etat et de la Constitution, 1972
  • De la République de Weimar au fascisme, 1976

Mirra KOMAROWSKY

  • Le Chômeur et sa Famille, 1940

Siegfried KRACAUER

  • Les Employés. Aperçus de l’Allemagne nouvelle, 1929, monographie de l’Allemagne capitaliste avant la crise… (paru en français aux éditions Avinus en 2000)

Ernst KRENEK

  • « Remarques sur la musique de radio », ZfS VII, 1938

Paul LANDSBERG (disparu prématurément)

  • « Idéologie raciale et science de la race », ZfS II, 1933

Olga LANG

  • La famille dans la société chinoise, 1946

Leo LOWENTHAL

  • « Sur la situation sociale de la littérature », ZfS I, 1932
  • « La réception de Dostoïevski dans l’Allemagne d’avant-guerre », ZfS III, 1934
  • « L’individu dans la société individualiste. Remarques sur Ibsen », ZfS V, 1936, trouvable dans Littérature et image de l’homme, Boston 1957
  • « Knut Hamsun. Sur les prémisses de l’idéologie autoritaire », ZfS VI,1937, idem
  • Littérature, culture populaire et société, Palo Alto1961 (en anglais aussi)

Kurt MANDELBAUM

  • « Autarcie et économie planifiée », ZfS II, 1933
  • « La révision par Keynes de l’économie politique libérale », ZfS V, 1936

Herbert MARCUSE

  • « Implications sociales de la technologie moderne », SPSS IX, 1941

Margaret MEAD

  • « Sur le rôle instituionnalisé de la femme et la formation du caractère », ZfS V, 1936

Gerhard MEYER

  • « Politique de crise et économie planifiée », ZfS IV, 1935

Franz NEUMANN

  • Behemoth. Les structures et pratiques du Nationale Socialisme, (1933-1944), 1944, publié chez Payot en 1987

Friedrich POLLOCK

  • Réfutation du marxisme par Sombart, Leipzig 1926
  • Expériences de planification économique en Union Soviétique (1917-1927), Leipzig 1929
  • « Socialisme et économie rurale », in Mélanges en l’honneur de Carl Grünberg pour son soixante-dixième anniversaire, Leipzig 1932
  • « La situation présente du capitalisme et les perspectives d’économie planifiée », ZfS I, 1932
  • « Remarques sur l’économie en crise et sa structure », ZfS II, 1933
  • « Le National Socialisme est-il un ordre nouveau ? », SPSS IX, 1941
  • « Le capitalisme d’Etat : ses possibilités et ses limites », SPSS IX, 1941
  • Les conséquences sociales et économiques de l’automation, Paris, éditions de Minuit 1957

Georg RUSCHE

  • « Marché du travail et sanctions pénales », ZfS II, 1933

Ernst SCHACHTEL

  • « Sur le concept et le diagnostic de personnalité dans les ‘personnality tests’ », ZfS VI, 1937

Andries STERNHEIM

  • « Le problème de la configuration du temps libre », ZfS I, 1932

Felix J. WEIL

  • La socialisation. Essai de fondation d’un concept (au-delà de la critique des plans de socialisation), Berlin, 1921
  • « Revue de littérature récente sur le New Deal », ZfS V, 1936
  • « Revue de littérature récente sur l’économie allemande », ZfS VII, 1938
  • L’énigme argentine, New York 1944

Karl August WITTFOGEL

  • La science de la société bourgeoise, Berlin 1922
  • Economie et société de la Chine, Leipzig 1931, ouvrage que les autres membres de l’Institut ne reconnaîtront pas vraiment. Wittfogel ne fera alors plus vraiment partie du groupe.

Le despotisme oriental, 1957 (Paris, éditions de Minuit, 1964)


[1] In Théorie traditionnelle et théorie critique, Gallimard TEL, 1974

[2] Cf. Adorno et Popper, De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales, éditions Complexe,  1979. Il s’agit des actes d’un colloque de la fin des années 1960, au cours duquel Adorno, Habermas, Dahrendorf, avaient confronté leurs vues avec celles de Popper, Albert, et d’autres « positivistes ».

[3] Cf. Popular Culture and High Culture : an analysis and evaluation of taste, New York, Basic books, 1974.

[4] Cf. Culture de masse ou culture populaire ?, éd. Climats, coll. Sisyphe, 2001, traduction française de Mass Culture reconsidered, essai paru pour la première fois dans la revue Democracy en octobre 1981.

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